Il en tira lentement les vêtements avec lesquels, dix ans auparavant,

Cosette avait quitté Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le

fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait

presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la

brassière de futaine bien épaisse, puis le jupon de tricot, puis le

tablier à poches, puis les bas de laine. Ces bas, où était encore

gracieusement marquée la forme d'une petite jambe, n'étaient guère plus

longs que la main de Jean Valjean. Tout cela était de couleur noire.

C'était lui qui avait apporté ces vêtements pour elle à Montfermeil. À

mesure qu'il les ôtait de la valise, il les posait sur le lit. Il

pensait. Il se rappelait. C'était en hiver, un mois de décembre très

froid, elle grelottait à demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits

pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait

quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La

mère avait dû être contente dans sa tombe de voir sa fille porter son

deuil, et surtout de voir qu'elle était vêtue et qu'elle avait chaud. Il

pensait à cette forêt de Montfermeil; ils l'avaient traversée ensemble,

Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans

feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est égal, c'était

charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu près du

jupon, les bas à côté des souliers, la brassière à côté de la robe, et

il les regarda l'une après l'autre. Elle n'était pas plus haute que

cela, elle avait sa grande poupée dans ses bras, elle avait mis son

louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous

les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde.

Alors sa vénérable tête blanche tomba sur le lit, ce vieux coeur stoïque

se brisa, sa face s'abîma pour ainsi dire dans les vêtements de Cosette,

et si quelqu'un eût passé dans l'escalier en ce moment, on eût entendu

d'effrayants sanglots.

Chapitre IV

_Immortale jecur_

La vieille lutte formidable, dont nous avons déjà vu plusieurs phases,

recommença.

Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. Hélas! combien de fois

avons-nous vu Jean Valjean saisi corps à corps dans les ténèbres par sa

conscience et luttant éperdument contre elle!

Lutte inouïe! À de certains moments, c'est le pied qui glisse; à

d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette

conscience, forcenée au bien, l'avait-elle étreint et accablé! Combien

de fois la vérité, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la

poitrine! Combien de fois, terrassé par la lumière, lui avait-il crié

grâce! Combien de fois cette lumière implacable, allumée en lui et sur

lui par l'évêque, l'avait-elle ébloui de force alors qu'il souhaitait

être aveuglé! Combien de fois s'était-il redressé dans le combat, retenu

au rocher, adossé au sophisme, traîné dans la poussière, tantôt

renversant sa conscience sous lui, tantôt renversé par elle! Combien de

fois, après une équivoque, après un raisonnement traître et spécieux de

l'égoïsme, avait-il entendu sa conscience irritée lui crier à l'oreille:

Croc-en-jambe! misérable! Combien de fois sa pensée réfractaire

avait-elle râlé convulsivement sous l'évidence du devoir! Résistance à

Dieu. Sueurs funèbres. Que de blessures secrètes, que lui seul sentait

saigner! Que d'écorchures à sa lamentable existence! Combien de fois

s'était-il relevé sanglant, meurtri, brisé, éclairé, le désespoir au

coeur, la sérénité dans l'âme? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et,

après l'avoir disloqué, tenaillé et rompu, sa conscience, debout

au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait:

Maintenant, va en paix!

Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hélas!

Cette nuit-là pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier

combat.

Une question se présentait, poignante.

Les prédestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se développent

pas en avenue rectiligne devant le prédestiné; elles ont des impasses,

des cæcums, des tournants obscurs, des carrefours inquiétants offrant

plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus

périlleux de ces carrefours.

Il était parvenu au suprême croisement du bien et du mal. Il avait cette

ténébreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui

était déjà arrivé dans d'autres péripéties douloureuses, deux routes

s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle

prendre?

Celle qui effrayait était conseillée par le mystérieux doigt indicateur

que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur

l'ombre.

Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et

l'embûche souriante.

Cela est-il donc vrai? l'âme peut guérir; le sort, non. Chose affreuse!

une destinée incurable!

La question qui se présentait, la voici:

De quelle façon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de

Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'était lui qui l'avait voulu, c'était

lui qui l'avait fait; il se l'était lui-même enfoncé dans les

entrailles, et à cette heure, en le considérant, il pouvait avoir

l'espèce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconnaîtrait sa

marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la

poitrine.

Cosette avait Marius, Marius possédait Cosette. Ils avaient tout, même

la richesse. Et c'était son oeuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il

existait, maintenant qu'il était là, qu'allait-il en faire, lui Jean

Valjean? S'imposerait-il à ce bonheur? Le traiterait-il comme lui

appartenant? Sans doute Cosette était à un autre; mais lui Jean Valjean

retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir?

Resterait-il l'espèce de père, entrevu, mais respecté, qu'il avait été

jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette?

Apporterait-il, sans dire mot, son passé à cet avenir? Se

présenterait-il là comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voilé,

à ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces

innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles

chenets du salon Gillenormand ses pieds qui traînaient derrière eux

l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances

avec Cosette et Marius? Épaissirait-il l'obscurité sur son front et le

nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux félicités sa

catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, près de

ces deux êtres heureux, le sinistre muet de la destinée?

Il faut être habitué à la fatalité et à ses rencontres pour oser lever

les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudité

horrible. Le bien ou le mal sont derrière ce sévère point

d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx.

Cette habitude de l'épreuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx

fixement.

Il examina l'impitoyable problème sous toutes ses faces.

Cosette, cette existence charmante, était le radeau de ce naufragé. Que

faire? S'y cramponner, ou lâcher prise?

S'il s'y cramponnait, il sortait du désastre, il remontait au soleil, il

laissait ruisseler de ses vêtements et de ses cheveux l'eau amère, il

était sauvé, il vivait.

Allait-il lâcher prise?

Alors, l'abîme.

Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pensée. Ou, pour mieux

dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-même, tantôt

contre sa volonté, tantôt contre sa conviction.

Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'éclaira

peut-être. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempête, plus

furieuse que celle qui autrefois l'avait poussé vers Arras, se déchaîna

en lui. Le passé lui revenait en regard du présent; il comparait et il

sanglotait. Une fois l'écluse des larmes ouvertes, le désespéré se

tordit.

Il se sentait arrêté.

Hélas! dans ce pugilat à outrance entre notre égoïsme et notre devoir,

quand nous reculons ainsi pas à pas devant notre idéal incommutable,

égarés, acharnés, exaspérés de céder, disputant le terrain, espérant une

fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre

résistance derrière nous que le pied du mur!

Sentir l'ombre sacrée qui fait obstacle!

L'invisible inexorable, quelle obsession!

Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus;

prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, étant Dieu. On jette

dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y

jette sa richesse, on y jette son succès, on y jette sa liberté ou sa

patrie, on y jette son bien-être, on y jette son repos, on y jette sa

joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y

jeter son coeur.

Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme

cela.

N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'inépuisable peut

avoir un droit? Est-ce que les chaînes sans fin ne sont pas au-dessus de

la force humaine? Qui donc blâmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire:

c'est assez!

L'obéissance de la matière est limitée par le frottement; est-ce qu'il

n'y a pas une limite à l'obéissance de l'âme? Si le mouvement perpétuel

est impossible, est-ce que le dévouement perpétuel est exigible?

Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile.

Qu'était-ce que l'affaire Champmathieu à côté du mariage de Cosette et

de ce qu'il entraînait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne, à côté

de ceci: entrer dans le néant?

Ô première marche à descendre, que tu es sombre! Ô seconde marche, que

tu es noire!

Comment ne pas détourner la tête cette fois?

Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture

qui sacre. On peut y consentir la première heure; on s'assied sur le

trône de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on

accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il

reste encore à vêtir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment

où la chair misérable se révolte, et où l'on abdique le supplice?

Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement.

Il pesa, il songea, il considéra les alternatives de la mystérieuse

balance de lumière et d'ombre.

Imposer son bagne à ces deux enfants éblouissants, ou consommer lui-même

son irrémédiable engloutissement. D'un côté le sacrifice de Cosette, de

l'autre le sien propre.

À quelle solution s'arrêta-t-il?

Quelle détermination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-même, sa

réponse définitive à l'incorruptible interrogatoire de la fatalité?

Quelle porte se décida-t-il à ouvrir? Quel côté de sa vie prit-il le

parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables

qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extrémité accepta-t-il?

Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tête?

Sa rêverie vertigineuse dura toute la nuit.

Il resta là jusqu'au jour, dans la même attitude, ployé en deux sur ce

lit, prosterné sous l'énormité du sort, écrasé peut-être, hélas! les

poings crispés, les bras étendus à angle droit comme un crucifié décloué

qu'on aurait jeté la face contre terre. Il demeura douze heures, les

douze heures d'une longue nuit d'hiver, glacé, sans relever la tête et

sans prononcer une parole. Il était immobile comme un cadavre, pendant

que sa pensée se roulait à terre et s'envolait, tantôt comme l'hydre,

tantôt comme l'aigle. À le voir ainsi sans mouvement on eût dit un mort;

tout à coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, collée aux

vêtements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait.

Qui? on? puisque Jean Valjean était seul et qu'il n'y avait personne là?

Le On qui est dans les ténèbres.

Livre septième--La dernière gorgée du calice

Chapitre I

Le septième cercle et le huitième ciel

Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des

heureux. Et aussi un peu leur sommeil attardé. Le brouhaha des visites

et des félicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 février,

il était un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau

sous le bras, occupé «à faire son antichambre», entendit un léger

frappement à la porte. On n'avait point sonné, ce qui est discret un

pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans

le salon, encore encombré et sens dessus dessous, et qui avait l'air du

champ de bataille des joies de la veille.

--Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes réveillés tard.

--Votre maître est-il levé? demanda Jean Valjean.

--Comment va le bras de monsieur? répondit Basque.

--Mieux. Votre maître est-il levé?

--Lequel? l'ancien ou le nouveau?

--Monsieur Pontmercy.

--Monsieur le baron? fit Basque en se redressant.

On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque

chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'éclaboussure du titre,

et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, républicain

militant, et il l'avait prouvé, était maintenant baron malgré lui. Une

petite révolution s'était faite dans la famille sur ce titre. C'était à

présent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en détachait. Mais

le colonel Pontmercy avait écrit: _Mon fils portera mon titre_. Marius

obéissait. Et puis Cosette, en qui la femme commençait à poindre, était

ravie d'être baronne.

--Monsieur le baron? répéta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que

monsieur Fauchelevent est là.

--Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande à

lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.

--Ah! fit Basque.

--Je veux lui faire une surprise.

--Ah! reprit Basque, se donnant à lui-même son second ah! comme

explication du premier.

Et il sortit.

Jean Valjean resta seul.

Le salon, nous venons de le dire, était tout en désordre. Il semblait

qu'en prêtant l'oreille on eût pu y entendre encore la vague rumeur de

la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombées des

guirlandes et des coiffures. Les bougies brûlées jusqu'au tronçon

ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un

meuble n'était à sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils,

rapprochés les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de

continuer une causerie. L'ensemble était riant. Il y a encore une

certaine grâce dans une fête morte. Cela a été heureux. Sur ces chaises

en désarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumières éteintes,

on a pensé de la joie. Le soleil succédait au lustre, et entrait gaîment

dans le salon.

Quelques minutes s'écoulèrent. Jean Valjean était immobile à l'endroit

où Basque l'avait quitté. Il était très pâle. Ses yeux étaient creux et

tellement enfoncés par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient

presque. Son habit noir avait les plis fatigués d'un vêtement qui a

passé la nuit. Les coudes étaient blanchis de ce duvet que laisse au

drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait à ses pieds la

fenêtre dessinée sur le parquet par le soleil.

Un bruit se fit à la porte, il leva les yeux.

Marius entra, la tête haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumière

sur le visage, le front épanoui, l'oeil triomphant. Lui aussi n'avait

pas dormi.

--C'est vous, père! s'écria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet

imbécile de Basque qui avait un air mystérieux! Mais vous venez de trop

bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort.

Ce mot: Père, dit à M. Fauchelevent par Marius, signifiait: Félicité

suprême. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et

contrainte entre eux; glace à rompre ou à fondre. Marius en était à ce

point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se

dissolvait, et que M. Fauchelevent était pour lui, comme pour Cosette,

un père.

Il continua; les paroles débordaient de lui, ce qui est propre à ces

divins paroxysmes de la joie:

--Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez

manqué hier! Bonjour, père. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas?

Et, satisfait de la bonne réponse qu'il se faisait à lui-même, il

poursuivit:

--Nous avons bien parlé de vous tous les deux. Cosette vous aime tant!

Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus

de la rue de l'Homme-Armé. Nous n'en voulons plus du tout. Comment

aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme ça, qui est malade, qui

est grognon, qui est laide, qui a une barrière à un bout, où l'on a

froid, où l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et

dès aujourd'hui. Ou vous aurez affaire à Cosette. Elle entend nous mener

tous par le bout du nez, je vous en préviens. Vous avez vu votre

chambre, elle est tout près de la nôtre; elle donne sur des jardins; on

a fait arranger ce qu'il y avait à la serrure, le lit est fait, elle est

toute prête, vous n'avez qu'à arriver. Cosette a mis près de votre lit

une grande vieille bergère en velours d'Utrecht, à qui elle a dit:

tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est

en face de vos fenêtres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux

mois. Vous aurez son nid à votre gauche et le nôtre à votre droite. La

nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein

midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook,

et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois,

une petite valise à laquelle vous tenez, j'ai disposé un coin d'honneur

pour elle. Vous avez conquis mon grand-père, vous lui allez. Nous

vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-père si

vous savez le whist. C'est vous qui mènerez promener Cosette mes jours

de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg

autrefois. Nous sommes absolument décidés à être très heureux. Et vous

en serez, de notre bonheur, entendez-vous, père? Ah çà, vous déjeunez

avec nous aujourd'hui?

--Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose à vous dire. Je suis un

ancien forçat.

La limite des sons aigus perceptibles peut être tout aussi bien dépassée

pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: _Je suis un ancien forçat_,

sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de

Marius, allaient au delà du possible. Marius n'entendit pas. Il lui

sembla que quelque chose venait de lui être dit; mais il ne sut quoi. Il

resta béant.

Il s'aperçut alors que l'homme qui lui parlait était effrayant. Tout à

son éblouissement, il n'avait pas jusqu'à ce moment remarqué cette

pâleur terrible.

Jean Valjean dénoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit,

défit le linge roulé autour de sa main, mit son pouce à nu et le montra

à Marius.

--Je n'ai rien à la main, dit-il.

Marius regarda le pouce.

--Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.

Il n'y avait en effet aucune trace de blessure.

Jean Valjean poursuivit:

--Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait

absent le plus que j'ai pu. J'ai supposé cette blessure pour ne point

faire un faux, pour ne pas introduire de nullité dans les actes du

mariage, pour être dispensé de signer.

Marius bégaya:

--Qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire, répondit Jean Valjean, que j'ai été aux galères.

--Vous me rendez fou! s'écria Marius épouvanté.

--Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai été dix-neuf ans aux

galères. Pour vol. Puis j'ai été condamné à perpétuité. Pour vol. Pour

récidive. À l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban.

Marius avait beau reculer devant la réalité, refuser le fait, résister à

l'évidence, il fallait s'y rendre. Il commença à comprendre, et comme

cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au delà. Il eut le

frisson d'un hideux éclair intérieur; une idée, qui le fit frémir, lui

traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-même, une

destinée difforme.

--Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous êtes le père de Cosette!

Et il fit deux pas en arrière avec un mouvement d'indicible horreur.

Jean Valjean redressa la tête dans une telle majesté d'attitude qu'il

sembla grandir jusqu'au plafond.

--Il est nécessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre

serment à nous autres ne soit pas reçu en justice....

Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorité souveraine et

sépulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les

syllabes:

--...Vous me croirez. Le père de Cosette, moi! devant Dieu, non.

Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais

ma vie à émonder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je

m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien à Cosette. Rassurez-vous.

Marius balbutia:

--Qui me prouve?....

--Moi. Puisque je le dis.

Marius regarda cet homme. Il était lugubre et tranquille. Aucun mensonge

ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glacé est sincère. On

sentait le vrai dans cette froideur de tombe.

--Je vous crois, dit Marius.

Jean Valjean inclina la tête comme pour prendre acte, et continua:

--Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas

qu'elle existât. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite,

étant soi-même déjà vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent

grand-père pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble,

supposer que j'ai quelque chose qui ressemble à un coeur. Elle était

orpheline. Sans père ni mère. Elle avait besoin de moi. Voilà pourquoi

je me suis mis à l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier

venu, même un homme comme moi, peut être leur protecteur. J'ai fait ce

devoir-là vis-à-vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment

appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne

action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette

circonstance atténuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux

chemins se séparent. Désormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est

madame Pontmercy. Sa providence a changé. Et Cosette gagne au change.

Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas,

mais je vais au-devant de votre pensée, c'est un dépôt. Comment ce dépôt

était-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le dépôt. On n'a rien de

plus à me demander. Je complète la restitution en disant mon vrai nom.

Ceci encore me regarde. Je tiens, moi, à ce que vous sachiez qui je

suis.

Et Jean Valjean regarda Marius en face.

Tout ce qu'éprouvait Marius était tumultueux et incohérent. De certains

coups de vent de la destinée font de ces vagues dans notre âme.

Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se

disperse en nous; nous disons les premières choses venues, lesquelles ne

sont pas toujours précisément celles qu'il faudrait dire. Il y a des

révélations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin

funeste. Marius était stupéfié de la situation nouvelle qui lui

apparaissait, au point de parler à cet homme presque comme quelqu'un qui

lui en aurait voulu de cet aveu.

--Mais enfin, s'écria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce

qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret à vous-même. Vous

n'êtes ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué? Vous avez une raison pour

faire, de gaîté de coeur, une telle révélation. Achevez. Il y a autre

chose. À quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 19 / 25 段