Cosette avait quitté Montfermeil; d'abord la petite robe noire, puis le
fichu noir, puis les bons gros souliers d'enfant que Cosette aurait
presque pu mettre encore, tant elle avait le pied petit, puis la
brassière de futaine bien épaisse, puis le jupon de tricot, puis le
tablier à poches, puis les bas de laine. Ces bas, où était encore
gracieusement marquée la forme d'une petite jambe, n'étaient guère plus
longs que la main de Jean Valjean. Tout cela était de couleur noire.
C'était lui qui avait apporté ces vêtements pour elle à Montfermeil. À
mesure qu'il les ôtait de la valise, il les posait sur le lit. Il
pensait. Il se rappelait. C'était en hiver, un mois de décembre très
froid, elle grelottait à demi nue dans des guenilles, ses pauvres petits
pieds tout rouges dans des sabots. Lui Jean Valjean, il lui avait fait
quitter ces haillons pour lui faire mettre cet habillement de deuil. La
mère avait dû être contente dans sa tombe de voir sa fille porter son
deuil, et surtout de voir qu'elle était vêtue et qu'elle avait chaud. Il
pensait à cette forêt de Montfermeil; ils l'avaient traversée ensemble,
Cosette et lui; il pensait au temps qu'il faisait, aux arbres sans
feuilles, au bois sans oiseaux, au ciel sans soleil; c'est égal, c'était
charmant. Il rangea les petites nippes sur le lit, le fichu près du
jupon, les bas à côté des souliers, la brassière à côté de la robe, et
il les regarda l'une après l'autre. Elle n'était pas plus haute que
cela, elle avait sa grande poupée dans ses bras, elle avait mis son
louis d'or dans la poche de ce tablier, elle riait, ils marchaient tous
les deux se tenant par la main, elle n'avait que lui au monde.
Alors sa vénérable tête blanche tomba sur le lit, ce vieux coeur stoïque
se brisa, sa face s'abîma pour ainsi dire dans les vêtements de Cosette,
et si quelqu'un eût passé dans l'escalier en ce moment, on eût entendu
d'effrayants sanglots.
Chapitre IV
_Immortale jecur_
La vieille lutte formidable, dont nous avons déjà vu plusieurs phases,
recommença.
Jacob ne lutta avec l'ange qu'une nuit. Hélas! combien de fois
avons-nous vu Jean Valjean saisi corps à corps dans les ténèbres par sa
conscience et luttant éperdument contre elle!
Lutte inouïe! À de certains moments, c'est le pied qui glisse; à
d'autres instants, c'est le sol qui croule. Combien de fois cette
conscience, forcenée au bien, l'avait-elle étreint et accablé! Combien
de fois la vérité, inexorable, lui avait-elle mis le genou sur la
poitrine! Combien de fois, terrassé par la lumière, lui avait-il crié
grâce! Combien de fois cette lumière implacable, allumée en lui et sur
lui par l'évêque, l'avait-elle ébloui de force alors qu'il souhaitait
être aveuglé! Combien de fois s'était-il redressé dans le combat, retenu
au rocher, adossé au sophisme, traîné dans la poussière, tantôt
renversant sa conscience sous lui, tantôt renversé par elle! Combien de
fois, après une équivoque, après un raisonnement traître et spécieux de
l'égoïsme, avait-il entendu sa conscience irritée lui crier à l'oreille:
Croc-en-jambe! misérable! Combien de fois sa pensée réfractaire
avait-elle râlé convulsivement sous l'évidence du devoir! Résistance à
Dieu. Sueurs funèbres. Que de blessures secrètes, que lui seul sentait
saigner! Que d'écorchures à sa lamentable existence! Combien de fois
s'était-il relevé sanglant, meurtri, brisé, éclairé, le désespoir au
coeur, la sérénité dans l'âme? et, vaincu, il se sentait vainqueur. Et,
après l'avoir disloqué, tenaillé et rompu, sa conscience, debout
au-dessus de lui, redoutable, lumineuse, tranquille, lui disait:
Maintenant, va en paix!
Mais, au sortir d'une si sombre lutte, quelle paix lugubre, hélas!
Cette nuit-là pourtant, Jean Valjean sentit qu'il livrait son dernier
combat.
Une question se présentait, poignante.
Les prédestinations ne sont pas toutes droites, elles ne se développent
pas en avenue rectiligne devant le prédestiné; elles ont des impasses,
des cæcums, des tournants obscurs, des carrefours inquiétants offrant
plusieurs voies. Jean Valjean faisait halte en ce moment au plus
périlleux de ces carrefours.
Il était parvenu au suprême croisement du bien et du mal. Il avait cette
ténébreuse intersection sous les yeux. Cette fois encore, comme cela lui
était déjà arrivé dans d'autres péripéties douloureuses, deux routes
s'ouvraient devant lui; l'une tentante, l'autre effrayante. Laquelle
prendre?
Celle qui effrayait était conseillée par le mystérieux doigt indicateur
que nous apercevons tous chaque fois que nous fixons nos yeux sur
l'ombre.
Jean Valjean avait, encore une fois, le choix entre le port terrible et
l'embûche souriante.
Cela est-il donc vrai? l'âme peut guérir; le sort, non. Chose affreuse!
une destinée incurable!
La question qui se présentait, la voici:
De quelle façon Jean Valjean allait-il se comporter avec le bonheur de
Cosette et de Marius? Ce bonheur, c'était lui qui l'avait voulu, c'était
lui qui l'avait fait; il se l'était lui-même enfoncé dans les
entrailles, et à cette heure, en le considérant, il pouvait avoir
l'espèce de satisfaction qu'aurait un armurier qui reconnaîtrait sa
marque de fabrique sur un couteau, en se le retirant tout fumant de la
poitrine.
Cosette avait Marius, Marius possédait Cosette. Ils avaient tout, même
la richesse. Et c'était son oeuvre. Mais ce bonheur, maintenant qu'il
existait, maintenant qu'il était là, qu'allait-il en faire, lui Jean
Valjean? S'imposerait-il à ce bonheur? Le traiterait-il comme lui
appartenant? Sans doute Cosette était à un autre; mais lui Jean Valjean
retiendrait-il de Cosette tout ce qu'il en pourrait retenir?
Resterait-il l'espèce de père, entrevu, mais respecté, qu'il avait été
jusqu'alors? S'introduirait-il tranquillement dans la maison de Cosette?
Apporterait-il, sans dire mot, son passé à cet avenir? Se
présenterait-il là comme ayant droit, et viendrait-il s'asseoir, voilé,
à ce lumineux foyer? Prendrait-il, en leur souriant, les mains de ces
innocents dans ses deux mains tragiques? Poserait-il sur les paisibles
chenets du salon Gillenormand ses pieds qui traînaient derrière eux
l'ombre infamante de la loi? Entrerait-il en participation de chances
avec Cosette et Marius? Épaissirait-il l'obscurité sur son front et le
nuage dans le leur? Mettrait-il en tiers avec deux félicités sa
catastrophe? Continuerait-il de se taire? En un mot serait-il, près de
ces deux êtres heureux, le sinistre muet de la destinée?
Il faut être habitué à la fatalité et à ses rencontres pour oser lever
les yeux quand de certaines questions nous apparaissent dans leur nudité
horrible. Le bien ou le mal sont derrière ce sévère point
d'interrogation. Que vas-tu faire? demanda le sphinx.
Cette habitude de l'épreuve, Jean Valjean l'avait. Il regarda le sphinx
fixement.
Il examina l'impitoyable problème sous toutes ses faces.
Cosette, cette existence charmante, était le radeau de ce naufragé. Que
faire? S'y cramponner, ou lâcher prise?
S'il s'y cramponnait, il sortait du désastre, il remontait au soleil, il
laissait ruisseler de ses vêtements et de ses cheveux l'eau amère, il
était sauvé, il vivait.
Allait-il lâcher prise?
Alors, l'abîme.
Il tenait ainsi douloureusement conseil avec sa pensée. Ou, pour mieux
dire, il combattait; il se ruait, furieux, au dedans de lui-même, tantôt
contre sa volonté, tantôt contre sa conviction.
Ce fut un bonheur pour Jean Valjean d'avoir pu pleurer. Cela l'éclaira
peut-être. Pourtant le commencement fut farouche. Une tempête, plus
furieuse que celle qui autrefois l'avait poussé vers Arras, se déchaîna
en lui. Le passé lui revenait en regard du présent; il comparait et il
sanglotait. Une fois l'écluse des larmes ouvertes, le désespéré se
tordit.
Il se sentait arrêté.
Hélas! dans ce pugilat à outrance entre notre égoïsme et notre devoir,
quand nous reculons ainsi pas à pas devant notre idéal incommutable,
égarés, acharnés, exaspérés de céder, disputant le terrain, espérant une
fuite possible, cherchant une issue, quelle brusque et sinistre
résistance derrière nous que le pied du mur!
Sentir l'ombre sacrée qui fait obstacle!
L'invisible inexorable, quelle obsession!
Donc avec la conscience on n'a jamais fini. Prends-en ton parti, Brutus;
prends-en ton parti, Caton. Elle est sans fond, étant Dieu. On jette
dans ce puits le travail de toute sa vie, on y jette sa fortune, on y
jette sa richesse, on y jette son succès, on y jette sa liberté ou sa
patrie, on y jette son bien-être, on y jette son repos, on y jette sa
joie. Encore! encore! Videz le vase! penchez l'urne! Il faut finir par y
jeter son coeur.
Il y a quelque part dans la brume des vieux enfers un tonneau comme
cela.
N'est-on pas pardonnable de refuser enfin? Est-ce que l'inépuisable peut
avoir un droit? Est-ce que les chaînes sans fin ne sont pas au-dessus de
la force humaine? Qui donc blâmerait Sisyphe et Jean Valjean de dire:
c'est assez!
L'obéissance de la matière est limitée par le frottement; est-ce qu'il
n'y a pas une limite à l'obéissance de l'âme? Si le mouvement perpétuel
est impossible, est-ce que le dévouement perpétuel est exigible?
Le premier pas n'est rien; c'est le dernier qui est difficile.
Qu'était-ce que l'affaire Champmathieu à côté du mariage de Cosette et
de ce qu'il entraînait? Qu'est-ce que ceci: entrer dans le bagne, à côté
de ceci: entrer dans le néant?
Ô première marche à descendre, que tu es sombre! Ô seconde marche, que
tu es noire!
Comment ne pas détourner la tête cette fois?
Le martyre est une sublimation, sublimation corrosive. C'est une torture
qui sacre. On peut y consentir la première heure; on s'assied sur le
trône de fer rouge, on met sur son front la couronne de fer rouge, on
accepte le globe de fer rouge, on prend le sceptre de fer rouge, mais il
reste encore à vêtir le manteau de flamme, et n'y a-t-il pas un moment
où la chair misérable se révolte, et où l'on abdique le supplice?
Enfin Jean Valjean entra dans le calme de l'accablement.
Il pesa, il songea, il considéra les alternatives de la mystérieuse
balance de lumière et d'ombre.
Imposer son bagne à ces deux enfants éblouissants, ou consommer lui-même
son irrémédiable engloutissement. D'un côté le sacrifice de Cosette, de
l'autre le sien propre.
À quelle solution s'arrêta-t-il?
Quelle détermination prit-il? Quelle fut, au dedans de lui-même, sa
réponse définitive à l'incorruptible interrogatoire de la fatalité?
Quelle porte se décida-t-il à ouvrir? Quel côté de sa vie prit-il le
parti de fermer et de condamner? Entre tous ces escarpements insondables
qui l'entouraient, quel fut son choix? Quelle extrémité accepta-t-il?
Auquel de ces gouffres fit-il un signe de tête?
Sa rêverie vertigineuse dura toute la nuit.
Il resta là jusqu'au jour, dans la même attitude, ployé en deux sur ce
lit, prosterné sous l'énormité du sort, écrasé peut-être, hélas! les
poings crispés, les bras étendus à angle droit comme un crucifié décloué
qu'on aurait jeté la face contre terre. Il demeura douze heures, les
douze heures d'une longue nuit d'hiver, glacé, sans relever la tête et
sans prononcer une parole. Il était immobile comme un cadavre, pendant
que sa pensée se roulait à terre et s'envolait, tantôt comme l'hydre,
tantôt comme l'aigle. À le voir ainsi sans mouvement on eût dit un mort;
tout à coup il tressaillait convulsivement et sa bouche, collée aux
vêtements de Cosette, les baisait; alors on voyait qu'il vivait.
Qui? on? puisque Jean Valjean était seul et qu'il n'y avait personne là?
Le On qui est dans les ténèbres.
Livre septième--La dernière gorgée du calice
Chapitre I
Le septième cercle et le huitième ciel
Les lendemains de noce sont solitaires. On respecte le recueillement des
heureux. Et aussi un peu leur sommeil attardé. Le brouhaha des visites
et des félicitations ne commence que plus tard. Le matin du 17 février,
il était un peu plus de midi quand Basque, la serviette et le plumeau
sous le bras, occupé «à faire son antichambre», entendit un léger
frappement à la porte. On n'avait point sonné, ce qui est discret un
pareil jour. Basque ouvrit et vit M. Fauchelevent. Il l'introduisit dans
le salon, encore encombré et sens dessus dessous, et qui avait l'air du
champ de bataille des joies de la veille.
--Dame, monsieur, observa Basque, nous nous sommes réveillés tard.
--Votre maître est-il levé? demanda Jean Valjean.
--Comment va le bras de monsieur? répondit Basque.
--Mieux. Votre maître est-il levé?
--Lequel? l'ancien ou le nouveau?
--Monsieur Pontmercy.
--Monsieur le baron? fit Basque en se redressant.
On est surtout baron pour ses domestiques. Il leur en revient quelque
chose; ils ont ce qu'un philosophe appellerait l'éclaboussure du titre,
et cela les flatte. Marius, pour le dire en passant, républicain
militant, et il l'avait prouvé, était maintenant baron malgré lui. Une
petite révolution s'était faite dans la famille sur ce titre. C'était à
présent M. Gillenormand qui y tenait et Marius qui s'en détachait. Mais
le colonel Pontmercy avait écrit: _Mon fils portera mon titre_. Marius
obéissait. Et puis Cosette, en qui la femme commençait à poindre, était
ravie d'être baronne.
--Monsieur le baron? répéta Basque. Je vais voir. Je vais lui dire que
monsieur Fauchelevent est là.
--Non. Ne lui dites pas que c'est moi. Dites-lui que quelqu'un demande à
lui parler en particulier, et ne lui dites pas de nom.
--Ah! fit Basque.
--Je veux lui faire une surprise.
--Ah! reprit Basque, se donnant à lui-même son second ah! comme
explication du premier.
Et il sortit.
Jean Valjean resta seul.
Le salon, nous venons de le dire, était tout en désordre. Il semblait
qu'en prêtant l'oreille on eût pu y entendre encore la vague rumeur de
la noce. Il y avait sur le parquet toutes sortes de fleurs tombées des
guirlandes et des coiffures. Les bougies brûlées jusqu'au tronçon
ajoutaient aux cristaux des lustres des stalactites de cire. Pas un
meuble n'était à sa place. Dans des coins, trois ou quatre fauteuils,
rapprochés les uns des autres et faisant cercle, avaient l'air de
continuer une causerie. L'ensemble était riant. Il y a encore une
certaine grâce dans une fête morte. Cela a été heureux. Sur ces chaises
en désarroi, parmi ces fleurs qui se fanent, sous ces lumières éteintes,
on a pensé de la joie. Le soleil succédait au lustre, et entrait gaîment
dans le salon.
Quelques minutes s'écoulèrent. Jean Valjean était immobile à l'endroit
où Basque l'avait quitté. Il était très pâle. Ses yeux étaient creux et
tellement enfoncés par l'insomnie sous l'orbite qu'ils y disparaissaient
presque. Son habit noir avait les plis fatigués d'un vêtement qui a
passé la nuit. Les coudes étaient blanchis de ce duvet que laisse au
drap le frottement du linge. Jean Valjean regardait à ses pieds la
fenêtre dessinée sur le parquet par le soleil.
Un bruit se fit à la porte, il leva les yeux.
Marius entra, la tête haute, la bouche riante, on ne sait quelle lumière
sur le visage, le front épanoui, l'oeil triomphant. Lui aussi n'avait
pas dormi.
--C'est vous, père! s'écria-t-il en apercevant Jean Valjean; cet
imbécile de Basque qui avait un air mystérieux! Mais vous venez de trop
bonne heure. Il n'est encore que midi et demi. Cosette dort.
Ce mot: Père, dit à M. Fauchelevent par Marius, signifiait: Félicité
suprême. Il y avait toujours eu, on le sait, escarpement, froideur et
contrainte entre eux; glace à rompre ou à fondre. Marius en était à ce
point d'enivrement que l'escarpement s'abaissait, que la glace se
dissolvait, et que M. Fauchelevent était pour lui, comme pour Cosette,
un père.
Il continua; les paroles débordaient de lui, ce qui est propre à ces
divins paroxysmes de la joie:
--Que je suis content de vous voir! Si vous saviez comme vous nous avez
manqué hier! Bonjour, père. Comment va votre main? Mieux, n'est-ce pas?
Et, satisfait de la bonne réponse qu'il se faisait à lui-même, il
poursuivit:
--Nous avons bien parlé de vous tous les deux. Cosette vous aime tant!
Vous n'oubliez pas que vous avez votre chambre ici. Nous ne voulons plus
de la rue de l'Homme-Armé. Nous n'en voulons plus du tout. Comment
aviez-vous pu aller demeurer dans une rue comme ça, qui est malade, qui
est grognon, qui est laide, qui a une barrière à un bout, où l'on a
froid, où l'on ne peut pas entrer? Vous viendrez vous installer ici. Et
dès aujourd'hui. Ou vous aurez affaire à Cosette. Elle entend nous mener
tous par le bout du nez, je vous en préviens. Vous avez vu votre
chambre, elle est tout près de la nôtre; elle donne sur des jardins; on
a fait arranger ce qu'il y avait à la serrure, le lit est fait, elle est
toute prête, vous n'avez qu'à arriver. Cosette a mis près de votre lit
une grande vieille bergère en velours d'Utrecht, à qui elle a dit:
tends-lui les bras. Tous les printemps, dans le massif d'acacias qui est
en face de vos fenêtres, il vient un rossignol. Vous l'aurez dans deux
mois. Vous aurez son nid à votre gauche et le nôtre à votre droite. La
nuit il chantera, et le jour Cosette parlera. Votre chambre est en plein
midi. Cosette vous y rangera vos livres, votre voyage du capitaine Cook,
et l'autre, celui de Vancouver, toutes vos affaires. Il y a, je crois,
une petite valise à laquelle vous tenez, j'ai disposé un coin d'honneur
pour elle. Vous avez conquis mon grand-père, vous lui allez. Nous
vivrons ensemble. Savez-vous le whist? vous comblerez mon grand-père si
vous savez le whist. C'est vous qui mènerez promener Cosette mes jours
de palais, vous lui donnerez le bras, vous savez, comme au Luxembourg
autrefois. Nous sommes absolument décidés à être très heureux. Et vous
en serez, de notre bonheur, entendez-vous, père? Ah çà, vous déjeunez
avec nous aujourd'hui?
--Monsieur, dit Jean Valjean, j'ai une chose à vous dire. Je suis un
ancien forçat.
La limite des sons aigus perceptibles peut être tout aussi bien dépassée
pour l'esprit que pour l'oreille. Ces mots: _Je suis un ancien forçat_,
sortant de la bouche de M. Fauchelevent et entrant dans l'oreille de
Marius, allaient au delà du possible. Marius n'entendit pas. Il lui
sembla que quelque chose venait de lui être dit; mais il ne sut quoi. Il
resta béant.
Il s'aperçut alors que l'homme qui lui parlait était effrayant. Tout à
son éblouissement, il n'avait pas jusqu'à ce moment remarqué cette
pâleur terrible.
Jean Valjean dénoua la cravate noire qui lui soutenait le bras droit,
défit le linge roulé autour de sa main, mit son pouce à nu et le montra
à Marius.
--Je n'ai rien à la main, dit-il.
Marius regarda le pouce.
--Je n'y ai jamais rien eu, reprit Jean Valjean.
Il n'y avait en effet aucune trace de blessure.
Jean Valjean poursuivit:
--Il convenait que je fusse absent de votre mariage. Je me suis fait
absent le plus que j'ai pu. J'ai supposé cette blessure pour ne point
faire un faux, pour ne pas introduire de nullité dans les actes du
mariage, pour être dispensé de signer.
Marius bégaya:
--Qu'est-ce que cela veut dire?
--Cela veut dire, répondit Jean Valjean, que j'ai été aux galères.
--Vous me rendez fou! s'écria Marius épouvanté.
--Monsieur Pontmercy, dit Jean Valjean, j'ai été dix-neuf ans aux
galères. Pour vol. Puis j'ai été condamné à perpétuité. Pour vol. Pour
récidive. À l'heure qu'il est, je suis en rupture de ban.
Marius avait beau reculer devant la réalité, refuser le fait, résister à
l'évidence, il fallait s'y rendre. Il commença à comprendre, et comme
cela arrive toujours en pareil cas, il comprit au delà. Il eut le
frisson d'un hideux éclair intérieur; une idée, qui le fit frémir, lui
traversa l'esprit. Il entrevit dans l'avenir, pour lui-même, une
destinée difforme.
--Dites tout, dites tout! cria-t-il. Vous êtes le père de Cosette!
Et il fit deux pas en arrière avec un mouvement d'indicible horreur.
Jean Valjean redressa la tête dans une telle majesté d'attitude qu'il
sembla grandir jusqu'au plafond.
--Il est nécessaire que vous me croyiez ici, monsieur; et, quoique notre
serment à nous autres ne soit pas reçu en justice....
Ici il fit un silence, puis, avec une sorte d'autorité souveraine et
sépulcrale, il ajouta en articulant lentement et en pesant sur les
syllabes:
--...Vous me croirez. Le père de Cosette, moi! devant Dieu, non.
Monsieur le baron Pontmercy, je suis un paysan de Faverolles. Je gagnais
ma vie à émonder des arbres. Je ne m'appelle pas Fauchelevent, je
m'appelle Jean Valjean. Je ne suis rien à Cosette. Rassurez-vous.
Marius balbutia:
--Qui me prouve?....
--Moi. Puisque je le dis.
Marius regarda cet homme. Il était lugubre et tranquille. Aucun mensonge
ne pouvait sortir d'un tel calme. Ce qui est glacé est sincère. On
sentait le vrai dans cette froideur de tombe.
--Je vous crois, dit Marius.
Jean Valjean inclina la tête comme pour prendre acte, et continua:
--Que suis-je pour Cosette? un passant. Il y a dix ans, je ne savais pas
qu'elle existât. Je l'aime, c'est vrai. Une enfant qu'on a vue petite,
étant soi-même déjà vieux, on l'aime. Quand on est vieux, on se sent
grand-père pour tous les petits enfants. Vous pouvez, ce me semble,
supposer que j'ai quelque chose qui ressemble à un coeur. Elle était
orpheline. Sans père ni mère. Elle avait besoin de moi. Voilà pourquoi
je me suis mis à l'aimer. C'est si faible les enfants, que le premier
venu, même un homme comme moi, peut être leur protecteur. J'ai fait ce
devoir-là vis-à-vis de Cosette. Je ne crois pas qu'on puisse vraiment
appeler si peu de chose une bonne action; mais si c'est une bonne
action, eh bien, mettez que je l'ai faite. Enregistrez cette
circonstance atténuante. Aujourd'hui Cosette quitte ma vie; nos deux
chemins se séparent. Désormais je ne puis plus rien pour elle. Elle est
madame Pontmercy. Sa providence a changé. Et Cosette gagne au change.
Tout est bien. Quant aux six cent mille francs, vous ne m'en parlez pas,
mais je vais au-devant de votre pensée, c'est un dépôt. Comment ce dépôt
était-il entre mes mains? Qu'importe? Je rends le dépôt. On n'a rien de
plus à me demander. Je complète la restitution en disant mon vrai nom.
Ceci encore me regarde. Je tiens, moi, à ce que vous sachiez qui je
suis.
Et Jean Valjean regarda Marius en face.
Tout ce qu'éprouvait Marius était tumultueux et incohérent. De certains
coups de vent de la destinée font de ces vagues dans notre âme.
Nous avons tous eu de ces moments de trouble dans lesquels tout se
disperse en nous; nous disons les premières choses venues, lesquelles ne
sont pas toujours précisément celles qu'il faudrait dire. Il y a des
révélations subites qu'on ne peut porter et qui enivrent comme un vin
funeste. Marius était stupéfié de la situation nouvelle qui lui
apparaissait, au point de parler à cet homme presque comme quelqu'un qui
lui en aurait voulu de cet aveu.
--Mais enfin, s'écria-t-il, pourquoi me dites-vous tout cela? Qu'est-ce
qui vous y force? Vous pouviez vous garder le secret à vous-même. Vous
n'êtes ni dénoncé, ni poursuivi, ni traqué? Vous avez une raison pour
faire, de gaîté de coeur, une telle révélation. Achevez. Il y a autre
chose. À quel propos faites-vous cet aveu? Pour quel motif?