jours après, une noce qui a passé dans Paris le mardi gras. Une tiquante
dans un grenier à foin! Est-ce que c'est possible?
--N'importe, il faudra tâcher. Entends-tu, Azelma?
Les deux files reprirent des deux côtés du boulevard leur mouvement en
sens inverse, et la voiture des masques perdit de vue «la roulotte» de
la mariée.
Chapitre II
Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
Réaliser son rêve. À qui cela est-il donné? Il doit y avoir des
élections pour cela dans le ciel; nous sommes tous candidats à notre
insu; les anges votent. Cosette et Marius avaient été élus.
Cosette, à la mairie et dans l'église, était éclatante et touchante.
C'était Toussaint, aidée de Nicolette, qui l'avait habillée.
Cosette avait sur une jupe de taffetas blanc sa robe de guipure de
Binche, un voile de point d'Angleterre, un collier de perles fines, une
couronne de fleurs d'oranger; tout cela était blanc, et, dans cette
blancheur, elle rayonnait. C'était une candeur exquise se dilatant et se
transfigurant dans la clarté. On eût dit une vierge en train de devenir
déesse.
Les beaux cheveux de Marius étaient lustrés et parfumés; on entrevoyait
çà et là, sous l'épaisseur des boucles, des lignes pâles qui étaient les
cicatrices de la barricade.
Le grand-père, superbe, la tête haute, amalgamant plus que jamais dans
sa toilette et dans ses manières toutes les élégances du temps de
Barras, conduisait Cosette. Il remplaçait Jean Valjean qui, à cause de
son bras en écharpe, ne pouvait donner la main à la mariée.
Jean Valjean, en noir, suivait et souriait.
--Monsieur Fauchelevent, lui disait l'aïeul, voilà un beau jour. Je vote
la fin des afflictions et des chagrins! Il ne faut plus qu'il y ait de
tristesse nulle part désormais. Pardieu! je décrète la joie! Le mal n'a
pas le droit d'être. Qu'il y ait des hommes malheureux, en vérité, cela
est honteux pour l'azur du ciel. Le mal ne vient pas de l'homme qui, au
fond, est bon. Toutes les misères humaines ont pour chef-lieu et pour
gouvernement central l'enfer, autrement dit les Tuileries du diable.
Bon, voilà que je dis des mots démagogiques à présent! Quant à moi, je
n'ai plus d'opinion politique; que tous les hommes soient riches,
c'est-à-dire joyeux, voilà à quoi je me borne.
Quand, à l'issue de toutes les cérémonies, après avoir prononcé devant
le maire et devant le prêtre tous les oui possibles, après avoir signé
sur les registres à la municipalité et à la sacristie, après avoir
échangé leurs anneaux, après avoir été à genoux coude à coude sous le
poêle de moire blanche dans la fumée de l'encensoir, ils arrivèrent se
tenant par la main, admirés et enviés de tous, Marius en noir, elle en
blanc, précédés du suisse à épaulettes de colonel frappant les dalles de
sa hallebarde, entre deux haies d'assistants émerveillés, sous le
portail de l'église ouvert à deux battants, prêts à remonter en voiture
et tout étant fini, Cosette ne pouvait encore y croire. Elle regardait
Marius, elle regardait la foule, elle regardait le ciel; il semblait
qu'elle eût peur de se réveiller. Son air étonné et inquiet lui ajoutait
on ne sait quoi d'enchanteur. Pour s'en retourner, ils montèrent
ensemble dans la même voiture, Marius près de Cosette; M. Gillenormand
et Jean Valjean leur faisaient vis-à-vis. La tante Gillenormand avait
reculé d'un plan, et était dans la seconde voiture.--Mes enfants, disait
le grand-père, vous voilà monsieur le baron et madame la baronne avec
trente mille livres de rente. Et Cosette, se penchant tout contre
Marius, lui caressa l'oreille de ce chuchotement angélique:--C'est donc
vrai. Je m'appelle Marius. Je suis madame Toi.
Ces deux êtres resplendissaient. Ils étaient à la minute irrévocable et
introuvable, à l'éblouissant point d'intersection de toute la jeunesse
et de toute la joie. Ils réalisaient le vers de Jean Prouvaire; à eux
deux, ils n'avaient pas quarante ans. C'était le mariage sublimé; ces
deux enfants étaient deux lys. Ils ne se voyaient pas, ils se
contemplaient. Cosette apercevait Marius dans une gloire; Marius
apercevait Cosette sur un autel. Et sur cet autel et dans cette gloire,
les deux apothéoses se mêlant, au fond, on ne sait comment, derrière un
nuage pour Cosette, dans un flamboiement pour Marius, il y avait la
chose idéale, la chose réelle, le rendez-vous du baiser et du songe,
l'oreiller nuptial.
Tout le tourment qu'ils avaient eu leur revenait en enivrement. Il leur
semblait que les chagrins, les insomnies, les larmes, les angoisses, les
épouvantes, les désespoirs, devenus caresses et rayons, rendaient plus
charmante encore l'heure charmante qui approchait; et que les tristesses
étaient autant de servantes qui faisaient la toilette de la joie. Avoir
souffert, comme c'est bon! Leur malheur faisait auréole à leur bonheur.
La longue agonie de leur amour aboutissait à une ascension.
C'était dans ces deux âmes le même enchantement, nuancé de volupté dans
Marius et de pudeur dans Cosette. Ils se disaient tout bas: Nous irons
revoir notre petit jardin de la rue Plumet. Les plis de la robe de
Cosette étaient sur Marius.
Un tel jour est un mélange ineffable de rêve et de certitude. On possède
et on suppose. On a encore du temps devant soi pour deviner. C'est une
indicible émotion ce jour-là d'être à midi et de songer à minuit. Les
délices de ces deux coeurs débordaient sur la foule et donnaient de
l'allégresse aux passants.
On s'arrêtait rue Saint-Antoine devant Saint-Paul pour voir à travers la
vitre de la voiture trembler les fleurs d'oranger sur la tête de
Cosette.
Puis ils rentrèrent rue des Filles-du-Calvaire, chez eux. Marius, côte à
côte avec Cosette, monta, triomphant et rayonnant, cet escalier où on
l'avait traîné mourant. Les pauvres, attroupés devant la porte et se
partageant leurs bourses, les bénissaient. Il y avait partout des
fleurs. La maison n'était pas moins embaumée que l'église; après
l'encens, les roses. Ils croyaient entendre des voix chanter dans
l'infini; ils avaient Dieu dans le coeur; la destinée leur apparaissait
comme un plafond d'étoiles; ils voyaient au-dessus de leurs têtes une
lueur de soleil levant. Tout à coup l'horloge sonna. Marius regarda le
charmant bras nu de Cosette et les choses roses qu'on apercevait
vaguement à travers les dentelles de son corsage, et Cosette, voyant le
regard de Marius, se mit à rougir jusqu'au blanc des yeux.
Bon nombre d'anciens amis de la famille Gillenormand avaient été
invités; on s'empressait autour de Cosette. C'était à qui l'appellerait
madame la baronne.
L'officier Théodule Gillenormand, maintenant capitaine, était venu de
Chartres, où il tenait garnison, pour assister à la noce de son cousin
Pontmercy. Cosette ne le reconnut pas.
Lui, de son côté, habitué à être trouvé joli par les femmes, ne se
souvint pas plus de Cosette que d'une autre.
--Comme j'ai eu raison de ne pas croire à cette histoire du lancier!
disait à part soi le père Gillenormand.
Cosette n'avait jamais été plus tendre avec Jean Valjean. Elle était à
l'unisson du père Gillenormand; pendant qu'il érigeait la joie en
aphorismes et en maximes, elle exhalait l'amour et la bonté comme un
parfum. Le bonheur veut tout le monde heureux.
Elle retrouvait, pour parler à Jean Valjean, des inflexions de voix du
temps qu'elle était petite fille. Elle le caressait du sourire.
Un banquet avait été dressé dans la salle à manger.
Un éclairage à giorno est l'assaisonnement nécessaire d'une grande joie.
La brume et l'obscurité ne sont point acceptées par les heureux. Ils ne
consentent pas à être noirs. La nuit, oui; les ténèbres, non. Si l'on
n'a pas de soleil, il faut en faire un.
La salle à manger était une fournaise de choses gaies. Au centre,
au-dessus de la table blanche et éclatante, un lustre de Venise à lames
plates, avec toutes sortes d'oiseaux de couleur, bleus, violets, rouges,
verts, perchés au milieu des bougies; autour du lustre des girandoles,
sur le mur des miroirs-appliques à triples et quintuples branches;
glaces, cristaux, verreries, vaisselles, porcelaines, faïences,
poteries, orfèvreries, argenteries, tout étincelait et se réjouissait.
Les vides entre les candélabres étaient comblés par les bouquets, en
sorte que, là où il n'y avait pas une lumière, il y avait une fleur.
Dans l'antichambre trois violons et une flûte jouaient en sourdine des
quatuors de Haydn.
Jean Valjean s'était assis sur une chaise dans le salon derrière la
porte, dont le battant se repliait sur lui de façon à le cacher presque.
Quelques instants avant qu'on se mît à table, Cosette vint, comme par
coup de tête, lui faire une grande révérence en étalant de ses deux
mains sa toilette de mariée, et, avec un regard tendrement espiègle,
elle lui demanda:
--Père, êtes-vous content?
--Oui, dit Jean Valjean, je suis content.
--Eh bien, riez alors.
Jean Valjean se mit à rire.
Quelques instants après, Basque annonça que le dîner était servi.
Les convives, précédés de M. Gillenormand donnant le bras à Cosette,
entrèrent dans la salle à manger, et se répandirent, selon l'ordre
voulu, autour de la table.
Deux grands fauteuils y figuraient, à droite et à gauche de la mariée,
le premier pour M. Gillenormand, le second pour Jean Valjean. M.
Gillenormand s'assit. L'autre fauteuil resta vide.
On chercha des yeux «monsieur Fauchelevent».
Il n'était plus là.
M. Gillenormand interpella Basque.
--Sais-tu où est monsieur Fauchelevent?
--Monsieur, répondit Basque. Précisément. Monsieur Fauchelevent m'a dit
de dire à monsieur qu'il souffrait un peu de sa main malade, et qu'il ne
pourrait dîner avec monsieur le baron et madame la baronne. Qu'il priait
qu'on l'excusât. Qu'il viendrait demain matin. Il vient de sortir.
Ce fauteuil vide refroidit un moment l'effusion du repas de noces. Mais,
M. Fauchelevent absent, M. Gillenormand était là, et le grand-père
rayonnait pour deux. Il affirma que M. Fauchelevent faisait bien de se
coucher de bonne heure, s'il souffrait, mais que ce n'était qu'un
«bobo». Cette déclaration suffit. D'ailleurs, qu'est-ce qu'un coin
obscur dans une telle submersion de joie? Cosette et Marius étaient dans
un de ces moments égoïstes et bénis où l'on n'a pas d'autre faculté que
de percevoir le bonheur. Et puis, M. Gillenormand eut une
idée.--Pardieu, ce fauteuil est vide. Viens-y, Marius. Ta tante,
quoiqu'elle ait droit à toi, te le permettra. Ce fauteuil est pour toi.
C'est légal, et c'est gentil. Fortunatus près de
Fortunata.--Applaudissement de toute la table. Marius prit près de
Cosette la place de Jean Valjean; et les choses s'arrangèrent de telle
sorte que Cosette, d'abord triste de l'absence de Jean Valjean, finit
par en être contente. Du moment où Marius était le remplaçant, Cosette
n'eût pas regretté Dieu. Elle mit son doux petit pied chaussé de satin
blanc sur le pied de Marius.
Le fauteuil occupé, M. Fauchelevent fut effacé; et rien ne manqua. Et,
cinq minutes après, la table entière riait d'un bout à l'autre avec
toute la verve de l'oubli.
Au dessert, M. Gillenormand debout, un verre de vin de champagne en
main, à demi plein pour que le tremblement de ses quatre-vingt-douze ans
ne le fît pas déborder, porta la santé des mariés.
--Vous n'échapperez pas à deux sermons, s'écria-t-il. Vous avez eu le
matin celui du curé, vous aurez le soir celui du grand-père.
Écoutez-moi; je vais vous donner un conseil: adorez-vous. Je ne fais pas
un tas de giries, je vais au but, soyez heureux. Il n'y a pas dans la
création d'autres sages que les tourtereaux. Les philosophes disent:
Modérez vos joies. Moi je dis: Lâchez-leur la bride, à vos joies. Soyez
épris comme des diables. Soyez enragés. Les philosophes radotent. Je
voudrais leur faire rentrer leur philosophie dans la gargoine. Est-ce
qu'il peut y avoir trop de parfums, trop de boutons de rose ouverts,
trop de rossignols chantants, trop de feuilles vertes, trop d'aurore
dans la vie? est-ce qu'on peut trop s'aimer? est-ce qu'on peut trop se
plaire l'un à l'autre? Prends garde, Estelle, tu es trop jolie! Prends
garde, Némorin, tu es trop beau! La bonne balourdise! Est-ce qu'on peut
trop s'enchanter, trop se cajoler, trop se charmer? est-ce qu'on peut
trop être vivant? est-ce qu'on peut trop être heureux? Modérez vos
joies. Ah ouiche! À bas les philosophes! La sagesse, c'est la
jubilation. Jubilez, jubilons. Sommes-nous heureux parce que nous sommes
bons, ou sommes-nous bons parce que nous sommes heureux? Le Sancy
s'appelle-t-il le Sancy parce qu'il a appartenu à Harlay de Sancy, ou
parce qu'il pèse cent six carats? Je n'en sais rien; la vie est pleine
de ces problèmes-là; l'important c'est d'avoir le Sancy, et le bonheur.
Soyons heureux sans chicaner. Obéissons aveuglément au soleil. Qu'est-ce
que le soleil? C'est l'amour. Qui dit amour, dit femme. Ah! ah! voilà
une toute-puissance, c'est la femme. Demandez à ce démagogue de Marius
s'il n'est pas l'esclave de cette petite tyranne de Cosette. Et de son
plein gré, le lâche! La femme! Il n'y a pas de Robespierre qui tienne,
la femme règne. Je ne suis plus royaliste que de cette royauté-là.
Qu'est-ce qu'Adam? C'est le royaume d'Ève. Pas de 89 pour Ève. Il y
avait le sceptre royal surmonté d'une fleur de lys, il y avait le
sceptre impérial surmonté d'un globe, il y avait le sceptre de
Charlemagne qui était en fer, il y avait le sceptre de Louis le Grand
qui était en or, la révolution les a tordus entre son pouce et son
index, comme des fétus de paille de deux liards; c'est fini, c'est
cassé, c'est par terre, il n'y a plus de sceptre; mais faites-moi donc
des révolutions contre ce petit mouchoir brodé qui sent le patchouli! Je
voudrais vous y voir. Essayez. Pourquoi est-ce solide? Parce que c'est
un chiffon. Ah! vous êtes le dix-neuvième siècle? Eh bien, après? Nous
étions le dix-huitième, nous! Et nous étions aussi bêtes que vous. Ne
vous imaginez pas que vous ayez changé grand'chose à l'univers, parce
que votre trousse-galant s'appelle le choléra morbus, et parce que votre
bourrée s'appelle la cachucha. Au fond, il faudra bien toujours aimer
les femmes. Je vous défie de sortir de là. Ces diablesses sont nos
anges. Oui, l'amour, la femme, le baiser, c'est un cercle dont je vous
défie de sortir; et, quant à moi, je voudrais bien y rentrer. Lequel de
vous a vu se lever dans l'infini, apaisant tout au-dessous d'elle,
regardant les flots comme une femme, l'étoile Vénus, la grande coquette
de l'abîme, la Célimène de l'océan? L'océan, voilà un rude Alceste. Eh
bien, il a beau bougonner, Vénus paraît, il faut qu'il sourie. Cette
bête brute se soumet. Nous sommes tous ainsi. Colère, tempête, coups de
foudre, écume jusqu'au plafond. Une femme entre en scène, une étoile se
lève; à plat ventre! Marius se battait il y a six mois; il se marie
aujourd'hui. C'est bien fait. Oui, Marius, oui, Cosette, vous avez
raison. Existez hardiment l'un pour l'autre, faites-vous des mamours,
faites-nous crever de rage de n'en pouvoir faire autant, idolâtrez-vous.
Prenez dans vos deux becs tous les petits brins de félicité qu'il y a
sur la terre, et arrangez-vous en un nid pour la vie. Pardi, aimer, être
aimé, le beau miracle quand on est jeune! Ne vous figurez pas que vous
ayez inventé cela. Moi aussi, j'ai rêvé, j'ai songé, j'ai soupiré; moi
aussi, j'ai eu une âme clair de lune. L'amour est un enfant de six mille
ans. L'amour a droit à une longue barbe blanche. Mathusalem est un gamin
près de Cupidon. Depuis soixante siècles, l'homme et la femme se tirent
d'affaire en aimant. Le diable, qui est malin, s'est mis à haïr l'homme;
l'homme, qui est plus malin, s'est mis à aimer la femme. De cette façon,
il s'est fait plus de bien que le diable ne lui a fait de mal. Cette
finesse-là a été trouvée dès le paradis terrestre. Mes amis, l'invention
est vieille, mais elle est toute neuve. Profitez-en. Soyez Daphnis et
Chloé en attendant que vous soyiez Philémon et Baucis. Faites en sorte
que, quand vous êtes l'un avec l'autre, rien ne vous manque, et que
Cosette soit le soleil pour Marius, et que Marius soit l'univers pour
Cosette. Cosette, que le beau temps, ce soit le sourire de votre mari;
Marius, que la pluie, ce soit les larmes de ta femme. Et qu'il ne pleuve
jamais dans votre ménage. Vous avez chipé à la loterie le bon numéro,
l'amour dans le sacrement; vous avez le gros lot, gardez-le bien,
mettez-le sous clef, ne le gaspillez pas, adorez-vous, et fichez-vous du
reste. Croyez ce que je dis là. C'est du bon sens. Bon sens ne peut
mentir. Soyez-vous l'un pour l'autre une religion. Chacun a sa façon
d'adorer Dieu. Saperlotte! la meilleure manière d'adorer Dieu, c'est
d'aimer sa femme. Je t'aime! voilà mon catéchisme. Quiconque aime est
orthodoxe. Le juron de Henri IV met la sainteté entre la ripaille et
l'ivresse. Ventre-saint-gris! je ne suis pas de la religion de ce
juron-là. La femme y est oubliée. Cela m'étonne de la part du juron de
Henri IV. Mes amis, vive la femme! je suis vieux, à ce qu'on dit; c'est
étonnant comme je me sens en train d'être jeune. Je voudrais aller
écouter des musettes dans les bois. Ces enfants-là qui réussissent à
être beaux et contents, cela me grise. Je me marierais bellement si
quelqu'un voulait. Il est impossible de s'imaginer que Dieu nous ait
faits pour autre chose que ceci: idolâtrer, roucouler, adoniser, être
pigeon, être coq, becqueter ses amours du matin au soir, se mirer dans
sa petite femme, être fier, être triomphant, faire jabot; voilà le but
de la vie. Voilà, ne vous en déplaise, ce que nous pensions, nous
autres, dans notre temps dont nous étions les jeunes gens. Ah!
vertu-bamboche! qu'il y en avait donc de charmantes femmes, à cette
époque-là, et des minois, et des tendrons! J'y exerçais mes ravages.
Donc aimez-vous. Si l'on ne s'aimait pas, je ne vois pas vraiment à quoi
cela servirait qu'il y eût un printemps; et, quant à moi, je prierais le
bon Dieu de serrer toutes les belles choses qu'il nous montre, et de
nous les reprendre, et de remettre dans sa boîte les fleurs, les oiseaux
et les jolies filles. Mes enfants, recevez la bénédiction du vieux
bonhomme.
La soirée fut vive, gaie, aimable. La belle humeur souveraine du
grand-père donna l'ut à toute la fête, et chacun se régla sur cette
cordialité presque centenaire. On dansa un peu, on rit beaucoup; ce fut
une noce bonne enfant. On eût pu y convier le bonhomme Jadis. Du reste
il y était dans la personne du père Gillenormand.
Il y eut tumulte, puis silence. Les mariés disparurent.
Un peu après minuit la maison Gillenormand devint un temple.
Ici nous nous arrêtons. Sur le seuil des nuits de noce un ange est
debout, souriant, un doigt sur la bouche.
L'âme entre en contemplation devant ce sanctuaire où se fait la
célébration de l'amour.
Il doit y avoir des lueurs au-dessus de ces maisons-là. La joie qu'elles
contiennent doit s'échapper à travers les pierres des murs en clarté et
rayer vaguement les ténèbres. Il est impossible que cette fête sacrée et
fatale n'envoie pas un rayonnement céleste à l'infini. L'amour, c'est le
creuset sublime où se fait la fusion de l'homme et de la femme; l'être
un, l'être triple, l'être final, la trinité humaine en soit. Cette
naissance de deux âmes en une doit être une émotion pour l'ombre.
L'amant est prêtre; la vierge ravie s'épouvante. Quelque chose de cette
joie va à Dieu. Là où il y a vraiment mariage, c'est-à-dire où il y a
amour, l'idéal s'en mêle. Un lit nuptial fait dans les ténèbres un coin
d'aurore. S'il était donné à la prunelle de chair de percevoir les
visions redoutables et charmantes de la vie supérieure, il est probable
qu'on verrait les formes de la nuit, les inconnus ailés, les passants
bleus de l'invisible, se pencher, foule de têtes sombres, autour de la
maison lumineuse, satisfaits, bénissants, se montrant les uns aux autres
la vierge épouse, doucement effarés, et ayant le reflet de la félicité
humaine sur leurs visages divins. Si, à cette heure suprême, les époux
éblouis de volupté, et qui se croient seuls, écoutaient, ils
entendraient dans leur chambre un bruissement d'ailes confuses. Le
bonheur parfait implique la solidarité des anges. Cette petite alcôve
obscure a pour plafond tout le ciel. Quand deux bouches, devenues
sacrées par l'amour, se rapprochent pour créer, il est impossible
qu'au-dessus de ce baiser ineffable il n'y ait pas un tressaillement
dans l'immense mystère des étoiles.
Ces félicités sont les vraies. Pas de joie hors de ces joies-là.
L'amour, c'est là l'unique extase. Tout le reste pleure.
Aimer ou avoir aimé, cela suffit. Ne demandez rien ensuite. On n'a pas
d'autre perle à trouver dans les plis ténébreux de la vie. Aimer est un
accomplissement.
Chapitre III
L'inséparable
Qu'était devenu Jean Valjean?
Immédiatement après avoir ri, sur la gentille injonction de Cosette,
personne ne faisant attention à lui, Jean Valjean s'était levé, et,
inaperçu, il avait gagné l'antichambre. C'était cette même salle où,
huit mois auparavant, il était entré noir de boue, de sang et de poudre,
rapportant le petit-fils à l'aïeul. La vieille boiserie était
enguirlandée de feuillages et de fleurs; les musiciens étaient assis sur
le canapé où l'on avait déposé Marius. Basque en habit noir, en culotte
courte, en bas blancs et en gants blancs, disposait des couronnes de
roses autour de chacun des plats qu'on allait servir. Jean Valjean lui
avait montré son bras en écharpe, l'avait chargé d'expliquer son
absence, et était sorti.
Les croisées de la salle à manger donnaient sur la rue. Jean Valjean
demeura quelques minutes debout et immobile dans l'obscurité sous ces
fenêtres radieuses. Il écoutait. Le bruit confus du banquet venait
jusqu'à lui. Il entendait la parole haute et magistrale du grand-père,
les violons, le cliquetis des assiettes et des verres, les éclats de
rire, et dans toute cette rumeur gaie il distinguait la douce voix
joyeuse de Cosette.
Il quitta la rue des Filles-du-Calvaire et s'en revint rue de
l'Homme-Armé.
Pour s'en retourner, il prit par la rue Saint-Louis, la rue
Culture-Sainte-Catherine et les Blancs-Manteaux; c'était un peu le plus
long, mais c'était le chemin par où, depuis trois mois, pour éviter les
encombrements et les boues de la rue Vieille-du-Temple, il avait coutume
de venir tous les jours de la rue de l'Homme-Armé à la rue des
Filles-du-Calvaire, avec Cosette.
Ce chemin où Cosette avait passé excluait pour lui tout autre
itinéraire.
Jean Valjean rentra chez lui. Il alluma sa chandelle et monta.
L'appartement était vide. Toussaint elle-même n'y était plus. Le pas de
Jean Valjean faisait dans les chambres plus de bruit qu'à l'ordinaire.
Toutes les armoires étaient ouvertes. Il pénétra dans la chambre de
Cosette. Il n'y avait pas de draps au lit. L'oreiller de coutil, sans
taie et sans dentelles, était posé sur les couvertures pliées au pied
des matelas dont on voyait la toile et où personne ne devait plus
coucher. Tous les petits objets féminins auxquels tenait Cosette avaient
été emportés; il ne restait que les gros meubles et les quatre murs. Le
lit de Toussaint était également dégarni. Un seul lit était fait et
semblait attendre quelqu'un; c'était celui de Jean Valjean.
Jean Valjean regarda les murailles, ferma quelques portes d'armoires,
alla et vint d'une chambre à l'autre.
Puis il se retrouva dans sa chambre, et il posa sa chandelle sur une
table.
Il avait dégagé son bras de l'écharpe, et il se servait de la main
droite comme s'il n'en souffrait pas.
Il s'approcha de son lit, et ses yeux s'arrêtèrent, fut-ce par hasard?
fut-ce avec intention? sur l'_inséparable_, dont Cosette avait été
jalouse, sur la petite malle qui ne le quittait jamais. Le 4 juin, en
arrivant rue de l'Homme-Armé, il l'avait déposée sur un guéridon près de
son chevet. Il alla à ce guéridon avec une sorte de vivacité, prit dans
sa poche une clef, et ouvrit la valise.