Claquesous ayant disparu, les principaux accusés s'étant échappés de
prison, le procès du guet-apens de la masure Gorbeau avait à peu près
avorté. L'affaire était restée assez obscure. Le banc des assises avait
dû se contenter de deux subalternes, Panchaud, dit Printanier, dit
Bigrenaille, et Demi-Liard, dit Deux-Milliards, qui avaient été
condamnés contradictoirement à dix ans de galères. Les travaux forcés à
perpétuité avaient été prononcés contre leurs complices évadés et
contumaces. Thénardier, chef et meneur, avait été, par contumace
également, condamné à mort. Cette condamnation était la seule chose qui
restât sur Thénardier, jetant sur ce nom enseveli sa lueur sinistre,
comme une chandelle à côté d'une bière.
Du reste, en refoulant Thénardier dans les dernières profondeurs par la
crainte d'être ressaisi, cette condamnation ajoutait à l'épaississement
ténébreux qui couvrait cet homme.
Quant à l'autre, quant à l'homme ignoré qui avait sauvé Marius, les
recherches eurent d'abord quelque résultat, puis s'arrêtèrent court. On
réussit à retrouver le fiacre qui avait rapporté Marius rue des
Filles-du-Calvaire dans la soirée du 6 juin. Le cocher déclara que le 6
juin, d'après l'ordre d'un agent de police, il avait «stationné» depuis
trois heures de l'après-midi jusqu'à la nuit, sur le quai des
Champs-Élysées, au-dessus de l'issue du Grand Égout; que, vers neuf
heures du soir, la grille de l'égout qui donne sur la berge de la
rivière s'était ouverte; qu'un homme en était sorti, portant sur ses
épaules un autre homme, qui semblait mort; que l'agent, lequel était en
observation sur ce point, avait arrêté l'homme vivant et saisi l'homme
mort; que, sur l'ordre de l'agent, lui cocher avait reçu «tout ce
monde-là» dans son fiacre; qu'on était allé d'abord rue des
Filles-du-Calvaire; qu'on y avait déposé l'homme mort; que l'homme mort,
c'était monsieur Marius, et que lui cocher le reconnaissait bien,
quoiqu'il fût vivant «cette fois-ci»; qu'ensuite on était remonté dans
sa voiture, qu'il avait fouetté ses chevaux, que, à quelques pas de la
porte des Archives, on lui avait crié de s'arrêter, que là, dans la rue,
on l'avait payé et quitté, et que l'agent avait emmené l'autre homme;
qu'il ne savait rien de plus; que la nuit était très noire.
Marius, nous l'avons dit, ne se rappelait rien. Il se souvenait
seulement d'avoir été saisi en arrière par une main énergique au moment
où il tombait à la renverse dans la barricade; puis tout s'effaçait pour
lui. Il n'avait repris connaissance que chez M. Gillenormand.
Il se perdait en conjectures.
Il ne pouvait douter de sa propre identité. Comment se faisait-il
pourtant que, tombé rue de la Chanvrerie, il eût été ramassé par l'agent
de police sur la berge de la Seine, près du pont des Invalides?
Quelqu'un l'avait emporté du quartier des halles aux Champs-Élysées. Et
comment? Par l'égout. Dévouement inouï!
Quelqu'un? Qui?
C'était cet homme que Marius cherchait.
De cet homme, qui était son sauveur, rien; nulle trace; pas le moindre
indice.
Marius, quoique obligé de ce côté-là à une grande réserve, poussa ses
recherches jusqu'à la préfecture de police. Là, pas plus qu'ailleurs,
les renseignements pris n'aboutirent à aucun éclaircissement. La
préfecture en savait moins que le cocher de fiacre. On n'y avait
connaissance d'aucune arrestation opérée le 6 juin à la grille du Grand
Égout; on n'y avait reçu aucun rapport d'agent sur ce fait qui, à la
préfecture, était regardé comme une fable. On y attribuait l'invention
de cette fable au cocher. Un cocher qui veut un pourboire est capable de
tout, même d'imagination. Le fait, pourtant, était certain, et Marius
n'en pouvait douter, à moins de douter de sa propre identité, comme nous
venons de le dire.
Tout, dans cette étrange énigme, était inexplicable.
Cet homme, ce mystérieux homme, que le cocher avait vu sortir de la
grille du Grand Égout portant sur son dos Marius évanoui, et que l'agent
de police aux aguets avait arrêté en flagrant délit de sauvetage d'un
insurgé, qu'était-il devenu? qu'était devenu l'agent lui-même? Pourquoi
cet agent avait-il gardé le silence? l'homme avait-il réussi à s'évader?
avait-il corrompu l'agent? Pourquoi cet homme ne donnait-il aucun signe
de vie à Marius qui lui devait tout? Le désintéressement n'était pas
moins prodigieux que le dévouement. Pourquoi cet homme ne
reparaissait-il pas? Peut-être était-il au-dessus de la récompense, mais
personne n'est au-dessus de la reconnaissance. Était-il mort? quel homme
était-ce? quelle figure avait-il? Personne ne pouvait le dire. Le cocher
répondait: La nuit était très noire. Basque et Nicolette, ahuris,
n'avaient regardé que leur jeune maître tout sanglant. Le portier, dont
la chandelle avait éclairé la tragique arrivée de Marius, avait seul
remarqué l'homme en question, et voici le signalement qu'il en donnait:
«Cet homme était épouvantable.»
Dans l'espoir d'en tirer parti pour ses recherches, Marius fit conserver
les vêtements ensanglantés qu'il avait sur le corps, lorsqu'on l'avait
ramené chez son aïeul. En examinant l'habit, on remarqua qu'un pan était
bizarrement déchiré. Un morceau manquait.
Un soir, Marius parlait, devant Cosette et Jean Valjean, de toute cette
singulière aventure, des informations sans nombre qu'il avait prises et
de l'inutilité de ses efforts. Le visage froid de «monsieur
Fauchelevent» l'impatientait. Il s'écria avec une vivacité qui avait
presque la vibration de la colère:
--Oui, cet homme-là, quel qu'il soit, a été sublime. Savez-vous ce qu'il
a fait, monsieur? Il est intervenu comme l'archange. Il a fallu qu'il se
jetât au milieu du combat, qu'il me dérobât, qu'il ouvrît l'égout, qu'il
m'y traînât, qu'il m'y portât! Il a fallu qu'il fît plus d'une lieue et
demie dans d'affreuses galeries souterraines, courbé, ployé, dans les
ténèbres, dans le cloaque, plus d'une lieue et demie, monsieur, avec un
cadavre sur le dos! Et dans quel but? Dans l'unique but de sauver ce
cadavre. Et ce cadavre, c'était moi. Il s'est dit: Il y a encore là
peut-être une lueur de vie; je vais risquer mon existence à moi pour
cette misérable étincelle! Et son existence, il ne l'a pas risquée une
fois, mais vingt! Et chaque pas était un danger. La preuve, c'est qu'en
sortant de l'égout il a été arrêté. Savez-vous, monsieur, que cet homme
a fait tout cela? Et aucune récompense à attendre. Qu'étais-je? Un
insurgé. Qu'étais-je? Un vaincu. Oh! si les six cent mille francs de
Cosette étaient à moi....
--Ils sont à vous, interrompit Jean Valjean.
--Eh bien, reprit Marius, je les donnerais pour retrouver cet homme!
Jean Valjean garda le silence.
Livre sixième--La nuit blanche
Chapitre I
Le 16 février 1833
La nuit du 16 au 17 février 1833 fut une nuit bénie. Elle eut au-dessus
de son ombre le ciel ouvert. Ce fut la nuit de noces de Marius et de
Cosette.
La journée avait été adorable.
Ce n'avait pas été la fête bleue rêvée par le grand-père, une féerie
avec une confusion de chérubins et de cupidons au-dessus de la tête des
mariés, un mariage digne de faire un dessus de porte; mais cela avait
été doux et riant.
La mode du mariage n'était pas en 1833 ce qu'elle est aujourd'hui. La
France n'avait pas encore emprunté à l'Angleterre cette délicatesse
suprême d'enlever sa femme, de s'enfuir en sortant de l'église, de se
cacher avec honte de son bonheur, et de combiner les allures d'un
banqueroutier avec les ravissements du cantique des cantiques. On
n'avait pas encore compris tout ce qu'il y a de chaste, d'exquis et de
décent à cahoter son paradis en chaise de poste, à entrecouper son
mystère de clic-clacs, à prendre pour lit nuptial un lit d'auberge, et à
laisser derrière soi, dans l'alcôve banale à tant par nuit, le plus
sacré des souvenirs de la vie pêle-mêle avec le tête-à-tête du
conducteur de diligence et de la servante d'auberge.
Dans cette seconde moitié du dix-neuvième siècle où nous sommes, le
maire et son écharpe, le prêtre et sa chasuble, la loi et Dieu, ne
suffisent plus; il faut les compléter par le postillon de Longjumeau;
veste bleue aux retroussis rouges et aux boutons grelots, plaque en
brassard, culotte de peau verte, jurons aux chevaux normands à la queue
nouée, faux galons, chapeau ciré, gros cheveux poudrés, fouet énorme et
bottes fortes. La France ne pousse pas encore l'élégance jusqu'à faire,
comme la nobility anglaise, pleuvoir sur la calèche de poste des mariés
une grêle de pantoufles éculées et de vieilles savates, en souvenir de
Churchill, depuis Marlborough, ou Malbrouck, assailli le jour de son
mariage par une colère de tante qui lui porta bonheur. Les savates et
les pantoufles ne font point encore partie de nos célébrations
nuptiales; mais patience, le bon goût continuant à se répandre, on y
viendra.
En 1833, il y a cent ans, on ne pratiquait pas le mariage au grand trot.
On s'imaginait encore à cette époque, chose bizarre, qu'un mariage est
une fête intime et sociale, qu'un banquet patriarcal ne gâte point une
solennité domestique, que la gaîté, fût-elle excessive, pourvu qu'elle
soit honnête, ne fait aucun mal au bonheur, et qu'enfin il est vénérable
et bon que la fusion de ces deux destinées d'où sortira une famille
commence dans la maison, et que le ménage ait désormais pour témoin la
chambre nuptiale.
Et l'on avait l'impudeur de se marier chez soi.
Le mariage se fit donc, suivant cette mode maintenant caduque, chez M.
Gillenormand.
Si naturelle et si ordinaire que soit cette affaire de se marier, les
bans à publier, les actes à dresser, la mairie, l'église, ont toujours
quelque complication. On ne put être prêt avant le 16 février.
Or, nous notons ce détail pour la pure satisfaction d'être exact, il se
trouva que le 16 était un mardi gras. Hésitations, scrupules,
particulièrement de la tante Gillenormand.
--Un mardi gras! s'écria l'aïeul, tant mieux. Il y a un proverbe:
_Mariage un mardi gras_
_N'aura point d'enfants ingrats._
Passons outre. Va pour le 16! Est-ce que tu veux retarder, toi, Marius?
--Non, certes! répondit l'amoureux.
--Marions-nous, fit le grand-père.
Le mariage se fit donc le 16, nonobstant la gaîté publique. Il pleuvait
ce jour-là, mais il y a toujours dans le ciel un petit coin d'azur au
service du bonheur, que les amants voient, même quand le reste de la
création serait sous un parapluie.
La veille, Jean Valjean avait remis à Marius, en présence de M.
Gillenormand, les cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs.
Le mariage se faisant sous le régime de la communauté, les actes avaient
été simples.
Toussaint était désormais inutile à Jean Valjean; Cosette en avait
hérité et l'avait promue au grade de femme de chambre.
Quant à Jean Valjean, il y avait dans la maison Gillenormand une belle
chambre meublée exprès pour lui, et Cosette lui avait si
irrésistiblement dit: «Père, je vous en prie», qu'elle lui avait fait à
peu près promettre qu'il viendrait l'habiter.
Quelques jours avant le jour fixé pour le mariage, il était arrivé un
accident à Jean Valjean; il s'était un peu écrasé le pouce de la main
droite. Ce n'était point grave; et il n'avait pas permis que personne
s'en occupât, ni le pansât, ni même vit son mal, pas même Cosette. Cela
pourtant l'avait forcé de s'emmitoufler la main d'un linge, et de porter
le bras en écharpe, et l'avait empêché de rien signer. M. Gillenormand,
comme subrogé tuteur de Cosette, l'avait suppléé.
Nous ne mènerons le lecteur ni à la mairie ni à l'église. On ne suit
guère deux amoureux jusque-là, et l'on a l'habitude de tourner le dos au
drame dès qu'il met à sa boutonnière un bouquet de marié. Nous nous
bornerons à noter un incident qui, d'ailleurs inaperçu de la noce,
marqua le trajet de la rue des Filles-du-Calvaire à l'église Saint-Paul.
On repavait à cette époque l'extrémité nord de la rue Saint-Louis. Elle
était barrée à partir de la rue du Parc-Royal. Il était impossible aux
voitures de la noce d'aller directement à Saint-Paul. Force était de
changer l'itinéraire, et le plus simple était de tourner par le
boulevard. Un des invités fit observer que c'était le mardi gras, et
qu'il y aurait là encombrement de voitures.--Pourquoi? demanda M.
Gillenormand.--À cause des masques.--À merveille, dit le grand-père.
Allons par là. Ces jeunes gens se marient; ils vont entrer dans le
sérieux de la vie. Cela les préparera de voir un peu de mascarade.
On prit par le boulevard. La première des berlines de la noce contenait
Cosette et la tante Gillenormand, M. Gillenormand et Jean Valjean.
Marius, encore séparé de sa fiancée, selon l'usage, ne venait que dans
la seconde. Le cortège nuptial, au sortir de la rue des
Filles-du-Calvaire, s'engagea dans la longue procession de voitures qui
faisait la chaîne sans fin de la Madeleine à la Bastille et de la
Bastille à la Madeleine.
Les masques abondaient sur le boulevard. Il avait beau pleuvoir par
intervalles, Paillasse, Pantalon et Gille s'obstinaient. Dans la bonne
humeur de cet hiver de 1833, Paris s'était déguisé en Venise. On ne voit
plus de ces mardis gras-là aujourd'hui. Tout ce qui existe étant un
carnaval répandu, il n'y a plus de carnaval.
Les contre-allées regorgeaient de passants et les fenêtres de curieux.
Les terrasses qui couronnent les péristyles des théâtres étaient bordées
de spectateurs. Outre les masques, on regardait ce défilé, propre au
mardi gras comme à Longchamps, de véhicules de toutes sortes, citadines,
tapissières, carrioles, cabriolets, marchant en ordre, rigoureusement
rivés les uns aux autres par les règlements de police et comme emboîtés
dans des rails. Quiconque est dans un de ces véhicules-là est tout à la
fois spectateur et spectacle. Des sergents de ville maintenaient sur les
bas côtés du boulevard ces deux interminables files parallèles se
mouvant en mouvement contrarié, et surveillaient, pour que rien
n'entravât leur double courant, ces deux ruisseaux de voitures coulant,
l'un en aval, l'autre en amont, l'un vers la chaussée d'Antin, l'autre
vers le faubourg Saint-Antoine. Les voitures armoriées des pairs de
France et des ambassadeurs tenaient le milieu de la chaussée, allant et
venant librement. De certains cortèges magnifiques et joyeux, notamment
le Boeuf Gras, avaient le même privilège. Dans cette gaîté de Paris,
l'Angleterre faisait claquer son fouet; la chaise de poste de lord
Seymour, harcelée d'un sobriquet populacier, passait à grand bruit.
Dans la double file, le long de laquelle des gardes municipaux
galopaient comme des chiens de berger, d'honnêtes berlingots de famille,
encombrés de grand'tantes et d'aïeules, étalaient à leurs portières de
frais groupes d'enfants déguisés, pierrots de sept ans, pierrettes de
six ans, ravissants petits êtres, sentant qu'ils faisaient
officiellement partie de l'allégresse publique, pénétrés de la dignité
de leur arlequinade et ayant une gravité de fonctionnaires.
De temps en temps un embarras survenait quelque part dans la procession
des véhicules; l'une ou l'autre des deux files latérales s'arrêtait
jusqu'à ce que le noeud fût dénoué; une voiture empêchée suffisait pour
paralyser toute la ligne. Puis on se remettait en marche.
Les carrosses de la noce étaient dans la file allant vers la Bastille et
longeant le côté droit du boulevard. À la hauteur de la rue du
Pont-aux-Choux, il y eut un temps d'arrêt. Presque au même instant, sur
l'autre bas côté, l'autre file qui allait vers la Madeleine s'arrêta
également. Il y avait à ce point-là de cette file une voiture de
masques.
Ces voitures, ou, pour mieux dire, ces charretées de masques sont bien
connues des Parisiens. Si elles manquaient à un mardi gras ou à une
mi-carême, on y entendrait malice, et l'on dirait: _Il y a quelque chose
là-dessous. Probablement le ministère va changer_. Un entassement de
Cassandres, d'Arlequins et de Colombines, cahoté au-dessus des passants,
tous les grotesques possibles depuis le turc jusqu'au sauvage, des
hercules supportant des marquises, des poissardes qui feraient boucher
les oreilles à Rabelais de même que les ménades faisaient baisser les
yeux à Aristophane, perruques de filasse, maillots roses, chapeaux de
faraud, lunettes de grimacier, tricornes de Janot taquinés par un
papillon, cris jetés aux piétons, poings sur les hanches, postures
hardies, épaules nues, faces masquées, impudeurs démuselées; un chaos
d'effronteries promené par un cocher coiffé de fleurs; voilà ce que
c'est que cette institution.
La Grèce avait besoin du chariot de Thespis, la France a besoin du
fiacre de Vadé.
Tout peut être parodié, même la parodie. La saturnale, cette grimace de
la beauté antique, arrive, de grossissement en grossissement, au mardi
gras; et la bacchanale, jadis couronnée de pampres, inondée de soleil,
montrant des seins de marbre dans une demi-nudité divine, aujourd'hui
avachie sous la guenille mouillée du nord, a fini par s'appeler la
chie-en-lit.
La tradition des voitures de masques remonte aux plus vieux temps de la
monarchie. Les comptes de Louis XI allouent au bailli du palais «vingt
sous tournois pour trois coches de mascarades ès carrefours». De nos
jours, ces monceaux bruyants de créatures se font habituellement
charrier par quelque ancien coucou dont ils encombrent l'impériale, ou
accablent de leur tumultueux groupe un landau de régie dont les capotes
sont rabattues. Ils sont vingt dans une voiture de six. Il y en a sur le
siège, sur le strapontin, sur les joues des capotes, sur le timon. Ils
enfourchent jusqu'aux lanternes de la voiture. Ils sont debout, couchés,
assis, jarrets recroquevillés, jambes pendantes. Les femmes occupent les
genoux des hommes. On voit de loin sur le fourmillement des têtes leur
pyramide forcenée. Ces carrossées font des montagnes d'allégresse au
milieu de la cohue. Collé, Panard et Piron en découlent, enrichis
d'argot. On crache de là-haut sur le peuple le catéchisme poissard. Ce
fiacre, devenu démesuré par son chargement, a un air de conquête.
Brouhaha est à l'avant, Tohubohu est à l'arrière. On y vocifère, on y
vocalise, on y hurle, on y éclate, on s'y tord de bonheur; la gaîté y
rugit, le sarcasme y flamboie, la jovialité s'y étale comme une pourpre;
deux haridelles y traînent la farce épanouie en apothéose; c'est le char
du triomphe du Rire.
Rire trop cynique pour être franc. Et en effet ce rire est suspect. Ce
rire a une mission. Il est chargé de prouver aux parisiens le carnaval.
Ces voitures poissardes, où l'on sent on ne sait quelles ténèbres, font
songer le philosophe. Il y a du gouvernement là-dedans. On touche là du
doigt une affinité mystérieuse entre les hommes publics et les femmes
publiques.
Que des turpitudes échafaudées donnent un total de gaîté, qu'en étageant
l'ignominie sur l'opprobre on affriande un peuple, que l'espionnage
servant de cariatide à la prostitution amuse les cohues en les
affrontant, que la foule aime à voir passer sur les quatre roues d'un
fiacre ce monstrueux tas vivant, clinquant-haillon, mi-parti ordure et
lumière, qui aboie et qui chante, qu'on batte des mains à cette gloire
faite de toutes les hontes, qu'il n'y ait pas de fête pour les
multitudes si la police ne promène au milieu d'elles ces espèces
d'hydres de joie à vingt têtes, certes, cela est triste. Mais qu'y
faire? Ces tombereaux de fange enrubannée et fleurie sont insultés et
amnistiés par le rire public. Le rire de tous est complice de la
dégradation universelle. De certaines fêtes malsaines désagrègent le
peuple et le font populace; et aux populaces comme aux tyrans il faut
des bouffons. Le roi a Roquelaure, le peuple a Paillasse. Paris est la
grande ville folle, toutes les fois qu'il n'est pas la grande cité
sublime. Le carnaval y fait partie de la politique. Paris, avouons-le,
se laisse volontiers donner la comédie par l'infamie. Il ne demande à
ses maîtres,--quand il a des maîtres,--qu'une chose: fardez-moi la boue.
Rome était de la même humeur. Elle aimait Néron. Néron était un
débardeur titan.
Le hasard fit, comme nous venons de le dire, qu'une de ces difformes
grappes de femmes et d'hommes masqués, trimballés dans une vaste
calèche, s'arrêta à gauche du boulevard pendant que le cortège de la
noce s'arrêtait à droite. D'un bord du boulevard à l'autre, la voiture
où étaient les masques aperçut vis-à-vis d'elle la voiture où était la
mariée.
--Tiens! dit un masque, une noce.
--Une fausse noce, reprit un autre. C'est nous qui sommes la vraie.
Et, trop loin pour pouvoir interpeller la noce, craignant d'ailleurs le
holà des sergents de ville, les deux masques regardèrent ailleurs.
Toute la carrossée masquée eut fort à faire au bout d'un instant, la
multitude se mit à la huer, ce qui est la caresse de la foule aux
mascarades; et les deux masques qui venaient de parler durent faire
front à tout le monde avec leurs camarades, et n'eurent pas trop de tous
les projectiles du répertoire des halles pour répondre aux énormes coups
de gueule du peuple. Il se fit entre les masques et la foule un
effrayant échange de métaphores.
Cependant, deux autres masques de la même voiture, un espagnol au nez
démesuré avec un air vieillot et d'énormes moustaches noires, et une
poissarde maigre, et toute jeune fille, masquée d'un loup, avaient
remarqué la noce, eux aussi, et, pendant que leurs compagnons et les
passants s'insultaient, avaient un dialogue à voix basse.
Leur aparté était couvert par le tumulte et s'y perdait. Les bouffées de
pluie avaient mouillé la voiture toute grande ouverte; le vent de
février n'est pas chaud; tout en répondant à l'Espagnol, la poissarde,
décolletée, grelottait, riait, et toussait.
Voici le dialogue:
--Dis donc.
--Quoi, daron?
--Vois-tu ce vieux?
--Quel vieux?
--Là, dans la première roulotte de la noce, de notre côté.
--Qui a le bras accroché dans une cravate noire?
--Oui.
--Eh bien?
--Je suis sûr que je le connais.
--Ah!
--Je veux qu'on me fauche le colabre et n'avoir de ma vioc dit
vousaille, tonorgue ni mézig, si je ne colombe pas ce pantinois-là.
--C'est aujourd'hui que Paris est Pantin.
--Peux-tu voir la mariée, en te penchant?
--Non.
--Et le marié?
--Il n'y a pas de marié dans cette roulotte-là.
--Bah!
--À moins que ce ne soit l'autre vieux.
--Tâche donc de voir la mariée en te penchant bien.
--Je ne peux pas.
--C'est égal, ce vieux qui a quelque chose à la patte, j'en suis sûr, je
connais ça.
--Et à quoi ça te sert-il de le connaître?
--On ne sait pas. Des fois!
--Je me fiche pas mal des vieux, moi.
--Je le connais.
--Connais-le à ton aise.
--Comment diable est-il à la noce?
--Nous y sommes bien, nous.
--D'où vient-elle, cette noce?
--Est-ce que je sais?
--Écoute.
--Quoi?
--Tu devrais faire une chose.
--Quoi?
--Descendre de notre roulotte et filer cette noce-là.
--Pourquoi faire?
--Pour savoir où elle va, et ce qu'elle est. Dépêche-toi de descendre,
cours, ma fée, toi qui es jeune.
--Je ne peux pas quitter la voiture.
--Pourquoi ça?
--Je suis louée.
--Ah fichtre!
--Je dois ma journée de poissarde à la préfecture.
--C'est vrai.
--Si je quitte la voiture, le premier inspecteur qui me voit m'arrête.
Tu sais bien.
--Oui, je sais.
--Aujourd'hui, je suis achetée par Pharos.
--C'est égal. Ce vieux m'embête.
--Les vieux t'embêtent. Tu n'es pourtant pas une jeune fille.
--Il est dans la première voiture.
--Eh bien?
--Dans la roulotte de la mariée.
--Après?
--Donc il est le père.
--Qu'est-ce que cela me fait?
--Je te dis qu'il est le père.
--Il n'y a pas que ce père-là.
--Écoute.
--Quoi?
--Moi, je ne peux guère sortir que masqué. Ici, je suis caché, on ne
sait pas que j'y suis. Mais demain, il n'y a plus de masques. C'est
mercredi des cendres. Je risque de tomber. Il faut que je rentre dans
mon trou. Toi, tu es libre.
--Pas trop.
--Plus que moi toujours.
--Eh bien, après?
--Il faut que tu tâches de savoir où est allée cette noce-là?
--Où elle va?
--Oui.
--Je le sais.
--Où va-t-elle donc?
--Au Cadran Bleu.
--D'abord ce n'est pas de ce côté-là.
--Eh bien! à la Râpée.
--Ou ailleurs.
--Elle est libre. Les noces sont libres.
--Ce n'est pas tout ça. Je te dis qu'il faut que tu tâches de me savoir
ce que c'est que cette noce-là, dont est ce vieux, et où cette noce-là
demeure.