--L'admirable jolie fille! s'écriait-il. Et elle a l'air si douce et si

bonne! Il n'y a pas à dire mamie mon coeur, c'est la plus charmante

fille que j'aie vue de ma vie. Plus tard, ça vous aura des vertus avec

odeur de violette. C'est une grâce, quoi! On ne peut que vivre noblement

avec une telle créature. Marius, mon garçon, tu es baron, tu es riche,

n'avocasse pas, je t'en supplie.

Cosette et Marius étaient passés brusquement du sépulcre au paradis. La

transition avait été peu ménagée, et ils en auraient été étourdis s'ils

n'en avaient été éblouis.

--Comprends-tu quelque chose à cela? disait Marius à Cosette.

--Non, répondait Cosette, mais il me semble que le bon Dieu nous

regarde.

Jean Valjean fit tout, aplanit tout, concilia tout, rendit tout facile.

Il se hâtait vers le bonheur de Cosette avec autant d'empressement, et,

en apparence, de joie, que Cosette elle-même.

Comme il avait été maire, il sut résoudre un problème délicat, dans le

secret duquel il était seul, l'état civil de Cosette. Dire crûment

l'origine, qui sait? cela eût pu empêcher le mariage. Il tira Cosette de

toutes les difficultés. Il lui arrangea une famille de gens morts, moyen

sûr de n'encourir aucune réclamation. Cosette était ce qui restait d'une

famille éteinte. Cosette n'était pas sa fille à lui, mais la fille d'un

autre Fauchelevent. Deux frères Fauchelevent avaient été jardiniers au

couvent du Petit-Picpus. On alla à ce couvent; les meilleurs

renseignements et les plus respectables témoignages abondèrent; les

bonnes religieuses, peu aptes et peu enclines à sonder les questions de

paternité, et n'y entendant pas malice, n'avaient jamais su bien au

juste duquel des deux Fauchelevent la petite Cosette était la fille.

Elles dirent ce qu'on voulut, et le dirent avec zèle. Un acte de

notoriété fut dressé. Cosette devint devant la loi mademoiselle

Euphrasie Fauchelevent. Elle fut déclarée orpheline de père et de mère.

Jean Valjean s'arrangea de façon à être désigné, sous le nom de

Fauchelevent, comme tuteur de Cosette, avec M. Gillenormand comme

subrogé tuteur.

Quant aux cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs, c'était un legs

fait à Cosette par une personne morte qui désirait rester inconnue. Le

legs primitif avait été de cinq cent quatre-vingt-quatorze mille francs;

mais dix mille francs avaient été dépensés pour l'éducation de

mademoiselle Euphrasie, dont cinq mille francs payés au couvent même. Ce

legs, déposé dans les mains d'un tiers, devait être remis à Cosette à sa

majorité ou à l'époque de son mariage. Tout cet ensemble était fort

acceptable, comme on voit, surtout avec un appoint de plus d'un

demi-million. Il y avait bien çà et là quelques singularités, mais on ne

les vit pas; un des intéressés avait les yeux bandés par l'amour, les

autres par les six cent mille francs.

Cosette apprit qu'elle n'était pas la fille de ce vieux homme qu'elle

avait si longtemps appelé père. Ce n'était qu'un parent; un autre

Fauchelevent était son père véritable. Dans tout autre moment, cela

l'eût navrée. Mais à l'heure ineffable où elle était, ce ne fut qu'un

peu d'ombre, un rembrunissement, et elle avait tant de joie que ce nuage

dura peu. Elle avait Marius. Le jeune homme arrivait, le bonhomme

s'effaçait; la vie est ainsi.

Et puis, Cosette était habituée depuis de longues années à voir autour

d'elle des énigmes; tout être qui a eu une enfance mystérieuse est

toujours prêt à de certains renoncements.

Elle continua pourtant de dire à Jean Valjean: Père.

Cosette, aux anges, était enthousiasmée du père Gillenormand. Il est

vrai qu'il la comblait de madrigaux et de cadeaux. Pendant que Jean

Valjean construisait à Cosette une situation normale dans la société et

une possession d'état inattaquable, M. Gillenormand veillait à la

corbeille de noces. Rien ne l'amusait comme d'être magnifique. Il avait

donné à Cosette une robe de guipure de Binche qui lui venait de sa

propre grand'mère à lui.--Ces modes-là renaissent, disait-il, les

antiquailles font fureur, et les jeunes femmes de ma vieillesse

s'habillent comme les vieilles femmes de mon enfance.

Il dévalisait ses respectables commodes de laque de Coromandel à panse

bombée qui n'avaient pas été ouvertes depuis des ans.--Confessons ces

douairières, disait-il; voyons ce qu'elles ont dans la bedaine. Il

violait bruyamment des tiroirs ventrus pleins des toilettes de toutes

ses femmes, de toutes ses maîtresses, et de toutes ses aïeules. Pékins,

damas, lampas, moires peintes, robes de gros de Tours flambé, mouchoirs

des Indes brodés d'un or qui peut se laver, dauphines sans envers en

pièces, points de Gênes et d'Alençon, parures en vieille orfèvrerie,

bonbonnières d'ivoire ornées de batailles microscopiques, nippes,

rubans, il prodiguait tout à Cosette. Cosette, émerveillée, éperdue

d'amour pour Marius et effarée de reconnaissance pour M. Gillenormand,

rêvait un bonheur sans bornes vêtu de satin et de velours. Sa corbeille

de noces lui apparaissait soutenue par les séraphins. Son âme s'envolait

dans l'azur avec des ailes de dentelle de Malines.

L'ivresse des amoureux n'était égalée, nous l'avons dit, que par

l'extase du grand-père. Il y avait comme une fanfare dans la rue des

Filles-du-Calvaire.

Chaque matin, nouvelle offrande de bric-à-brac du grand-père à Cosette.

Tous les falbalas possibles s'épanouissaient splendidement autour

d'elle.

Un jour Marius, qui, volontiers, causait gravement à travers son

bonheur, dit à propos de je ne sais quel incident:

--Les hommes de la révolution sont tellement grands, qu'ils ont déjà le

prestige des siècles, comme Caton et comme Phocion, et chacun d'eux

semble une mémoire antique.

--Moire antique! s'écria le vieillard. Merci, Marius. C'est précisément

l'idée que je cherchais.

Et le lendemain une magnifique robe de moire antique couleur thé

s'ajoutait à la corbeille de Cosette.

Le grand-père extrayait de ces chiffons une sagesse.

--L'amour, c'est bien; mais il faut cela avec. Il faut de l'inutile dans

le bonheur. Le bonheur, ce n'est que le nécessaire. Assaisonnez-le-moi

énormément de superflu. Un palais et son coeur. Son coeur et le Louvre.

Son coeur et les grandes eaux de Versailles. Donnez-moi ma bergère, et

tâchez qu'elle soit duchesse. Amenez-moi Philis couronnée de bleuets et

ajoutez-lui cent mille livres de rente. Ouvrez-moi une bucolique à perte

de vue sous une colonnade de marbre. Je consens à la bucolique et aussi

à la féerie de marbre et d'or. Le bonheur sec ressemble au pain sec. On

mange, mais on ne dîne pas. Je veux du superflu, de l'inutile, de

l'extravagant, du trop, de ce qui ne sert à rien. Je me souviens d'avoir

vu dans la cathédrale de Strasbourg une horloge haute comme une maison à

trois étages qui marquait l'heure, qui avait la bonté de marquer

l'heure, mais qui n'avait pas l'air faite pour cela; et qui, après avoir

sonné midi ou minuit, midi, l'heure du soleil, minuit, l'heure de

l'amour, ou toute autre heure qu'il vous plaira, vous donnait la lune et

les étoiles, la terre et la mer, les oiseaux et les poissons, Phébus et

Phébé, et une ribambelle de choses qui sortaient d'une niche, et les

douze apôtres, et l'empereur Charles-Quint, et Éponine et Sabinus, et un

tas de petits bonshommes dorés qui jouaient de la trompette, par-dessus

le marché. Sans compter de ravissants carillons qu'elle éparpillait dans

l'air à tout propos sans qu'on sût pourquoi. Un méchant cadran tout nu

qui ne dit que les heures vaut-il cela? Moi je suis de l'avis de la

grosse horloge de Strasbourg, et je la préfère au coucou de la

Forêt-Noire.

M. Gillenormand déraisonnait spécialement à propos de la noce, et tous

les trumeaux du dix-huitième siècle passaient pêle-mêle dans ses

dithyrambes.

--Vous ignorez l'art des fêtes. Vous ne savez pas faire un jour de joie

dans ce temps-ci, s'écriait-il. Votre dix-neuvième siècle est veule. Il

manque d'excès. Il ignore le riche, il ignore le noble. En toute chose,

il est tondu ras. Votre tiers état est insipide, incolore, inodore et

informe. Rêves de vos bourgeoises qui s'établissent, comme elles disent:

un joli boudoir fraîchement décoré, palissandre et calicot. Place!

place! le sieur Grigou épouse la demoiselle Grippesou. Somptuosité et

splendeur! on a collé un louis d'or à un cierge. Voilà l'époque. Je

demande à m'enfuir au delà des sarmates. Ah! dès 1787, j'ai prédit que

tout était perdu, le jour où j'ai vu le duc de Rohan, prince de Léon,

duc de Chabot, duc de Montbazon, marquis de Soubise, vicomte de Thouars,

pair de France, aller à Longchamp en tapecul! Cela a porté ses fruits.

Dans ce siècle on fait des affaires, on joue à la Bourse, on gagne de

l'argent, et l'on est pingre. On soigne et on vernit sa surface; on est

tiré à quatre épingles, lavé, savonné, ratissé, rasé, peigné, ciré,

lissé, frotté, brossé, nettoyé au dehors, irréprochable, poli comme un

caillou, discret, propret, et en même temps, vertu de ma mie! on a au

fond de la conscience des fumiers et des cloaques à faire reculer une

vachère qui se mouche dans ses doigts. J'octroie à ce temps-ci cette

devise: Propreté sale. Marius, ne te fâche pas, donne-moi la permission

de parler, je ne dis pas de mal du peuple, tu vois, j'en ai plein la

bouche de ton peuple, mais trouve bon que je flanque un peu une pile à

la bourgeoisie. J'en suis. Qui aime bien cingle bien. Sur ce, je le dis

tout net, aujourd'hui on se marie, mais on ne sait plus se marier. Ah!

c'est vrai, je regrette la gentillesse des anciennes moeurs. J'en

regrette tout. Cette élégance, cette chevalerie, ces façons courtoises

et mignonnes, ce luxe réjouissant que chacun avait, la musique faisant

partie de la noce, symphonie en haut, tambourinage en bas, les danses,

les joyeux visages attablés, les madrigaux alambiqués, les chansons, les

fusées d'artifice, les francs rires, le diable et son train, les gros

noeuds de rubans. Je regrette la jarretière de la mariée. La jarretière

de la mariée est cousine de la ceinture de Vénus. Sur quoi roule la

guerre de Troie? Parbleu, sur la jarretière d'Hélène. Pourquoi se

bat-on, pourquoi Diomède le divin fracasse-t-il sur la tête de Mérionée

ce grand casque d'airain à dix pointes, pourquoi Achille et Hector se

pignochent-ils à grands coups de pique? Parce que Hélène a laissé

prendre à Pâris sa jarretière. Avec la jarretière de Cosette, Homère

ferait l'_Iliade_. Il mettrait dans son poème un vieux bavard comme moi,

et il le nommerait Nestor. Mes amis, autrefois, dans cet aimable

autrefois, on se mariait savamment; on faisait un bon contrat, et

ensuite une bonne boustifaille. Sitôt Cujas sorti, Gamache entrait.

Mais, dame! c'est que l'estomac est une bête agréable qui demande son

dû, et qui veut avoir sa noce aussi. On soupait bien, et l'on avait à

table une belle voisine sans guimpe qui ne cachait sa gorge que

modérément! Oh! les larges bouches riantes, et comme on était gai dans

ce temps-là! la jeunesse était un bouquet; tout jeune homme se terminait

par une branche de lilas ou par une touffe de roses; fût-on guerrier, on

était berger; et si, par hasard, on était capitaine de dragons, on

trouvait moyen de s'appeler Florian. On tenait à être joli. On se

brodait, on s'empourprait. Un bourgeois avait l'air d'une fleur, un

marquis avait l'air d'une pierrerie. On n'avait pas de sous-pieds, on

n'avait pas de bottes. On était pimpant, lustré, moiré, mordoré,

voltigeant, mignon, coquet, ce qui n'empêchait pas d'avoir l'épée au

côté. Le colibri a bec et ongles. C'était le temps des _Indes galantes_.

Un des côtés du siècle était le délicat, l'autre était le magnifique;

et, par la vertu-chou! on s'amusait. Aujourd'hui on est sérieux. Le

bourgeois est avare, la bourgeoise est prude; votre siècle est

infortuné. On chasserait les Grâces comme trop décolletées. Hélas! on

cache la beauté comme une laideur. Depuis la révolution, tout a des

pantalons, même les danseuses; une baladine doit être grave; vos

rigodons sont doctrinaires. Il faut être majestueux. On serait bien

fâché de ne pas avoir le menton dans sa cravate. L'idéal d'un galopin de

vingt ans qui se marie, c'est de ressembler à monsieur Royer-Collard. Et

savez-vous à quoi l'on arrive avec cette majesté là? à être petit.

Apprenez ceci: la joie n'est pas seulement joyeuse; elle est grande.

Mais soyez donc amoureux gaîment, que diable! mariez-vous donc, quand

vous vous mariez, avec la fièvre et l'étourdissement et le vacarme et le

tohu-bohu du bonheur! De la gravité à l'église, soit. Mais, sitôt la

messe finie, sarpejeu! il faudrait faire tourbillonner un songe autour

de l'épousée. Un mariage doit être royal et chimérique; il doit promener

sa cérémonie de la cathédrale de Reims à la pagode de Chanteloup. J'ai

horreur d'une noce pleutre. Ventregoulette! soyez dans l'olympe, au

moins ce jour-là. Soyez des dieux. Ah! l'on pourrait être des sylphes,

des Jeux et des Ris, des argyraspides; on est des galoupiats! Mes amis,

tout nouveau marié doit être le prince Aldobrandini. Profitez de cette

minute unique de la vie pour vous envoler dans l'empyrée avec les cygnes

et les aigles, quitte à retomber le lendemain dans la bourgeoisie des

grenouilles. N'économisez point sur l'hyménée, ne lui rognez pas ses

splendeurs; ne liardez pas le jour où vous rayonnez. La noce n'est pas

le ménage. Oh! si je faisais à ma fantaisie, ce serait galant. On

entendrait des violons dans les arbres. Voici mon programme: bleu de

ciel et argent. Je mêlerais à la fête les divinités agrestes, je

convoquerais les dryades et les néréides. Les noces d'Amphitrite, une

nuée rose, des nymphes bien coiffées et toutes nues, un académicien

offrant des quatrains à la déesse, un char traîné par des monstres

marins.

_Triton trottait devant, et tirait de sa conque_

_Des sons si ravissants qu'il ravissait quiconque!_

--Voilà un programme de fête, en voilà un, ou je ne m'y connais pas, sac

à papier!

Pendant que le grand-père, en pleine effusion lyrique, s'écoutait

lui-même, Cosette et Marius s'enivraient de se regarder librement.

La tante Gillenormand considérait tout cela avec sa placidité

imperturbable. Elle avait eu depuis cinq ou six mois une certaine

quantité d'émotions; Marius revenu, Marius rapporté sanglant, Marius

rapporté d'une barricade, Marius mort, puis vivant, Marius réconcilié,

Marius fiancé, Marius se mariant avec une pauvresse, Marius se mariant

avec une millionnaire. Les six cent mille francs avaient été sa dernière

surprise. Puis son indifférence de première communiante lui était

revenue. Elle allait régulièrement aux offices, égrenait son rosaire,

lisait son eucologe, chuchotait dans un coin de la maison des _Ave_

pendant qu'on chuchotait dans l'autre des _I love you_, et, vaguement,

voyait Marius et Cosette comme deux ombres. L'ombre, c'était elle.

Il y a un certain état d'ascétisme inerte où l'âme, neutralisée par

l'engourdissement, étrangère à ce qu'on pourrait appeler l'affaire de

vivre, ne perçoit, à l'exception des tremblements de terre et des

catastrophes, aucune des impressions humaines, ni les impressions

plaisantes, ni les impressions pénibles.--Cette dévotion-là, disait le

père Gillenormand à sa fille, correspond au rhume de cerveau. Tu ne sens

rien de la vie. Pas de mauvaise odeur, mais pas de bonne.

Du reste, les six cent mille francs avaient fixé les indécisions de la

vieille fille. Son père avait pris l'habitude de la compter si peu qu'il

ne l'avait pas consultée sur le consentement au mariage de Marius. Il

avait agi de fougue, selon sa mode, n'ayant, despote devenu esclave,

qu'une pensée, satisfaire Marius. Quant à la tante, que la tante

existât, et qu'elle pût avoir un avis, il n'y avait pas même songé, et,

toute moutonne qu'elle était, ceci l'avait froissée. Quelque peu

révoltée dans son for intérieur, mais extérieurement impassible, elle

s'était dit: Mon père résout la question du mariage sans moi; je

résoudrai la question de l'héritage sans lui. Elle était riche, en

effet, et le père ne l'était pas. Elle avait donc réservé là-dessus sa

décision. Il est probable que si le mariage eût été pauvre, elle l'eût

laissé pauvre. Tant pis pour monsieur mon neveu! Il épouse une gueuse,

qu'il soit gueux. Mais le demi-million de Cosette plut à la tante et

changea sa situation intérieure à l'endroit de cette paire d'amoureux.

On doit de la considération à six cent mille francs, et il était évident

qu'elle ne pouvait faire autrement que de laisser sa fortune à ces

jeunes gens, puisqu'ils n'en avaient plus besoin.

Il fut arrangé que le couple habiterait chez le grand-père. M.

Gillenormand voulut absolument leur donner sa chambre, la plus belle de

la maison.--_Cela me rajeunira_, déclarait-il. _C'est un ancien projet.

J'avais toujours eu l'idée de faire la noce dans ma chambre_. Il

meubla cette chambre d'un tas de vieux bibelots galants. Il la fit

plafonner et tendre d'une étoffe extraordinaire qu'il avait en pièce et

qu'il croyait d'Utrecht, fond satiné bouton-d'or avec fleurs de velours

oreilles-d'ours.--C'est de cette étoffe-là, disait-il, qu'était drapé

le lit de la duchesse d'Anville à La Roche-Guyon.--Il mit sur la

cheminée une figurine de Saxe portant un manchon sur son ventre nu.

La bibliothèque de M. Gillenormand devint le cabinet d'avocat dont avait

besoin Marius; un cabinet, on s'en souvient, étant exigé par le conseil

de l'ordre.

Chapitre VII

Les effets de rêve mêlés au bonheur

Les amoureux se voyaient tous les jours. Cosette venait avec M.

Fauchelevent.--C'est le renversement des choses, disait mademoiselle

Gillenormand, que la future vienne à domicile se faire faire la cour

comme ça.--Mais la convalescence de Marius avait fait prendre

l'habitude, et les fauteuils de la rue des Filles-du-Calvaire, meilleurs

aux tête-à-tête que les chaises de paille de la rue de l'Homme-Armé,

l'avaient enracinée. Marius et M. Fauchelevent se voyaient, mais ne se

parlaient pas. Il semblait que cela fût convenu. Toute fille a besoin

d'un chaperon. Cosette n'aurait pu venir sans M. Fauchelevent. Pour

Marius, M. Fauchelevent était la condition de Cosette. Il l'acceptait.

En mettant sur le tapis, vaguement et sans préciser, les matières de la

politique, au point de vue de l'amélioration générale du sort de tous,

ils parvenaient à se dire un peu plus que oui ou non. Une fois, au sujet

de l'enseignement, que Marius voulait gratuit et obligatoire, multiplié

sous toutes les formes, prodigué à tous comme l'air et le soleil, en un

mot, respirable au peuple tout entier, ils furent à l'unisson et

causèrent presque. Marius remarqua à cette occasion que M. Fauchelevent

parlait bien, et même avec une certaine élévation de langage. Il lui

manquait pourtant on ne sait quoi. M. Fauchelevent avait quelque chose

de moins qu'un homme du monde, et quelque chose de plus.

Marius, intérieurement et au fond de sa pensée, entourait de toutes

sortes de questions muettes ce M. Fauchelevent qui était pour lui

simplement bienveillant et froid. Il lui venait par moments des doutes

sur ses propres souvenirs. Il y avait dans sa mémoire un trou, en

endroit noir, un abîme creusé par quatre mois d'agonie. Beaucoup de

choses s'y étaient perdues. Il en était à se demander s'il était bien

réel qu'il eût vu M. Fauchelevent, un tel homme si sérieux et si calme,

dans la barricade.

Ce n'était pas d'ailleurs la seule stupeur que les apparitions et les

disparitions du passé lui eussent laissée dans l'esprit. Il ne faudrait

pas croire qu'il fût délivré de toutes ces obsessions de la mémoire qui

nous forcent, même heureux, même satisfaits, à regarder mélancoliquement

en arrière. La tête qui ne se retourne pas vers les horizons effacés ne

contient ni pensée ni amour. Par moments, Marius prenait son visage dans

ses mains et le passé tumultueux et vague traversait le crépuscule qu'il

avait dans le cerveau. Il revoyait tomber Mabeuf, il entendait Gavroche

chanter sous la mitraille, il sentait sous sa lèvre le froid du front

d'Éponine, Enjolras, Courfeyrac, Jean Prouvaire, Combeferre, Bossuet,

Grantaire, tous ses amis, se dressaient devant lui, puis se dissipaient.

Tous ces êtres chers, douloureux, vaillants, charmants ou tragiques,

étaient-ce des songes? avaient-ils en effet existé? L'émeute avait tout

roulé dans sa fumée. Ces grandes fièvres ont de grands rêves. Il

s'interrogeait; il se tâtait; il avait le vertige de toutes ces réalités

évanouies. Où étaient-ils donc tous? était-ce bien vrai que tout fût

mort? Une chute dans les ténèbres avait tout emporté, excepté lui. Tout

cela lui semblait avoir disparu comme derrière une toile de théâtre. Il

y a de ces rideaux qui s'abaissent dans la vie. Dieu passe à l'acte

suivant.

Et lui-même, était-il bien le même homme? Lui, le pauvre, il était

riche; lui, l'abandonné, il avait une famille; lui, le désespéré, il

épousait Cosette. Il lui semblait qu'il avait traversé une tombe, et

qu'il y était entré noir, et qu'il en était sorti blanc. Et cette tombe,

les autres y étaient restés. À de certains instants, tous ces êtres du

passé, revenus et présents, faisaient cercle autour de lui et

l'assombrissaient; alors il songeait à Cosette, et redevenait serein;

mais il ne fallait rien moins que cette félicité pour effacer cette

catastrophe.

M. Fauchelevent avait presque place parmi ces êtres évanouis. Marius

hésitait à croire que le Fauchelevent de la barricade fût le même que ce

Fauchelevent en chair et en os, si gravement assis près de Cosette. Le

premier était probablement un de ces cauchemars apportés et remportés

par ses heures de délire. Du reste, leurs deux natures étant escarpées,

aucune question n'était possible de Marius à M. Fauchelevent. L'idée ne

lui en fût pas même venue. Nous avons indiqué déjà ce détail

caractéristique.

Deux hommes qui ont un secret commun, et qui, par une sorte d'accord

tacite, n'échangent pas une parole à ce sujet, cela est moins rare qu'on

ne pense.

Une fois seulement, Marius tenta un essai. Il fit venir dans la

conversation la rue de la Chanvrerie, et, se tournant vers M.

Fauchelevent, il lui dit:

--Vous connaissez bien cette rue-là?

--Quelle rue?

--La rue de la Chanvrerie?

--Je n'ai aucune idée du nom de cette rue-là, répondit M. Fauchelevent

du ton le plus naturel du monde.

La réponse, qui portait sur le nom de la rue, et point sur la rue

elle-même, parut à Marius plus concluante qu'elle ne l'était.

--Décidément, pensa-t-il, j'ai rêvé. J'ai eu une hallucination. C'est

quelqu'un qui lui ressemblait. M. Fauchelevent n'y était pas.

Chapitre VIII

Deux hommes impossibles à retrouver

L'enchantement, si grand qu'il fût, n'effaça point dans l'esprit de

Marius d'autres préoccupations.

Pendant que le mariage s'apprêtait et en attendant l'époque fixée, il

fit faire de difficiles et scrupuleuses recherches rétrospectives.

Il devait de la reconnaissance de plusieurs côtés; il en devait pour son

père, il en devait pour lui-même.

Il y avait Thénardier; il y avait l'inconnu qui l'avait rapporté, lui

Marius, chez M. Gillenormand.

Marius tenait à retrouver ces deux hommes, n'entendant point se marier,

être heureux et les oublier, et craignant que ces dettes du devoir non

payées ne fissent ombre sur sa vie, si lumineuse désormais. Il lui était

impossible de laisser tout cet arriéré en souffrance derrière lui, et il

voulait, avant d'entrer joyeusement dans l'avenir, avoir quittance du

passé.

Que Thénardier fût un scélérat, cela n'ôtait rien à ce fait qu'il avait

sauvé le colonel Pontmercy. Thénardier était un bandit pour tout le

monde, excepté pour Marius.

Et Marius, ignorant la véritable scène du champ de bataille de Waterloo,

ne savait pas cette particularité, que son père était vis-à-vis de

Thénardier dans cette situation étrange de lui devoir la vie sans lui

devoir de reconnaissance.

Aucun des divers agents que Marius employa ne parvint à saisir la piste

de Thénardier. L'effacement semblait complet de ce côté-là. La

Thénardier était morte en prison pendant l'instruction du procès.

Thénardier et sa fille Azelma, les deux seuls qui restassent de ce

groupe lamentable, avaient replongé dans l'ombre. Le gouffre de

l'inconnu social s'était silencieusement refermé sur ces êtres. On ne

voyait même plus à la surface ce frémissement, ce tremblement, ces

obscurs cercles concentriques qui annoncent que quelque chose est tombé

là, et qu'on peut y jeter la sonde.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 16 / 25 段