Dans cette allégresse où il était, c'était le plus vénérable des

enfants. De peur de fatiguer ou d'importuner le convalescent, il se

mettait derrière lui pour lui sourire. Il était content, joyeux, ravi,

charmant, jeune. Ses cheveux blancs ajoutaient une majesté douce à la

lumière gaie qu'il avait sur le visage. Quand la grâce se mêle aux

rides, elle est adorable. Il y a on ne sait quelle aurore dans la

vieillesse épanouie.

Quant à Marius, tout en se laissant panser et soigner, il avait une idée

fixe, Cosette.

Depuis que la fièvre et le délire l'avaient quitté, il ne prononçait

plus ce nom, et l'on aurait pu croire qu'il n'y songeait plus. Il se

taisait, précisément parce que son âme était là.

Il ne savait ce que Cosette était devenue, toute l'affaire de la rue de

la Chanvrerie était comme un nuage dans son souvenir; des ombres presque

indistinctes flottaient dans son esprit, Éponine, Gavroche, Mabeuf, les

Thénardier, tous ses amis lugubrement mêlés à la fumée de la barricade;

l'étrange passage de M. Fauchelevent dans cette aventure sanglante lui

faisait l'effet d'une énigme dans une tempête; il ne comprenait rien à

sa propre vie, il ne savait comment ni par qui il avait été sauvé, et

personne ne le savait autour de lui; tout ce qu'on avait pu lui dire,

c'est qu'il avait été rapporté la nuit dans un fiacre rue des

Filles-du-Calvaire; passé, présent, avenir, tout n'était plus en lui que

le brouillard d'une idée vague, mais il y avait dans cette brume un

point immobile, un linéament net et précis, quelque chose qui était en

granit, une résolution, une volonté: retrouver Cosette. Pour lui, l'idée

de la vie n'était pas distincte de l'idée de Cosette, il avait décrété

dans son coeur qu'il n'accepterait pas l'une sans l'autre, et il était

inébranlablement décidé à exiger de n'importe qui voudrait le forcer à

vivre, de son grand-père, du sort, de l'enfer, la restitution de son

éden disparu.

Les obstacles, il ne se les dissimulait pas.

Soulignons ici un détail: il n'était point gagné et était peu attendri

par toutes les sollicitudes et toutes les tendresses de son grand-père.

D'abord il n'était pas dans le secret de toutes; ensuite, dans ses

rêveries de malade, encore fiévreuses peut-être, il se défiait de ces

douceurs-là comme d'une chose étrange et nouvelle ayant pour but de le

dompter. Il y restait froid. Le grand-père dépensait en pure perte son

pauvre vieux sourire. Marius se disait que c'était bon tant que lui

Marius ne parlait pas et se laissait faire; mais que, lorsqu'il

s'agirait de Cosette, il trouverait un autre visage, et que la véritable

attitude de l'aïeul se démasquerait. Alors ce serait rude; recrudescence

des questions de famille, confrontation des positions, tous les

sarcasmes et toutes les objections à la fois, Fauchelevent, Coupelevent,

la fortune, la pauvreté, la misère, la pierre au cou, l'avenir.

Résistance violente; conclusion, refus. Marius se roidissait d'avance.

Et puis, à mesure qu'il reprenait vie, ses anciens griefs

reparaissaient, les vieux ulcères de sa mémoire se rouvraient, il

resongeait au passé, le colonel Pontmercy se replaçait entre M.

Gillenormand et lui Marius, il se disait qu'il n'avait aucune vraie

bonté à espérer de qui avait été si injuste et si dur pour son père. Et

avec la santé il lui revenait une sorte d'âpreté contre son aïeul. Le

vieillard en souffrait doucement.

M. Gillenormand, sans en rien témoigner d'ailleurs, remarquait que

Marius, depuis qu'il avait été rapporté chez lui et qu'il avait repris

connaissance, ne lui avait pas dit une seule fois mon père. Il ne disait

point monsieur, cela est vrai; mais il trouvait moyen de ne dire ni l'un

ni l'autre, par une certaine manière de tourner ses phrases.

Une crise approchait évidemment.

Comme il arrive presque toujours en pareil cas, Marius, pour s'essayer,

escarmoucha avant de livrer bataille. Cela s'appelle tâter le terrain.

Un matin il advint que M. Gillenormand, à propos d'un journal qui lui

était tombé sous la main, parla légèrement de la Convention et lâcha un

épiphonème royaliste sur Danton, Saint-Just et Robespierre.

--Les hommes de 93 étaient des géants, dit Marius avec sévérité. Le

vieillard se tut et ne souffla point du reste de la journée.

Marius, qui avait toujours présent à l'esprit l'inflexible grand-père de

ses premières années, vit dans ce silence une profonde concentration de

colère, en augura une lutte acharnée, et augmenta dans les

arrière-recoins de sa pensée ses préparatifs de combat.

Il arrêta qu'en cas de refus il arracherait ses appareils, disloquerait

sa clavicule, mettrait à nu et à vif ce qu'il lui restait de plaies, et

repousserait toute nourriture. Ses plaies, c'étaient ses munitions.

Avoir Cosette ou mourir.

Il attendit le moment favorable avec la patience sournoise des malades.

Ce moment arriva.

Chapitre III

Marius attaque

Un jour, M. Gillenormand, tandis que sa fille mettait en ordre les

fioles et les tasses sur le marbre de la commode, était penché sur

Marius, et lui disait de son accent le plus tendre:

--Vois-tu, mon petit Marius, à ta place je mangerais maintenant plutôt

de la viande que du poisson. Une sole frite, cela est excellent pour

commencer une convalescence, mais, pour mettre le malade debout, il faut

une bonne côtelette.

Marius, dont presque toutes les forces étaient revenues, les rassembla,

se dressa sur son séant, appuya ses deux poings crispés sur les draps de

son lit, regarda son grand-père en face, prit un air terrible et dit:

--Ceci m'amène à vous dire une chose.

--Laquelle?

--C'est que je veux me marier.

--Prévu, dit le grand-père. Et il éclata de rire.

--Comment, prévu?

--Oui, prévu. Tu l'auras, ta fillette.

Marius, stupéfait et accablé par l'éblouissement, trembla de tous ses

membres.

M. Gillenormand continua:

--Oui, tu l'auras, ta belle jolie petite fille. Elle vient tous les

jours sous la forme d'un vieux monsieur savoir de tes nouvelles. Depuis

que tu es blessé, elle passe son temps à pleurer et à faire de la

charpie. Je me suis informé. Elle demeure rue de l'Homme-Armé, numéro

sept. Ah, nous y voilà! Ah! tu la veux. Eh bien, tu l'auras. Ça

t'attrape. Tu avais fait ton petit complot, tu t'étais dit:--Je vais lui

signifier cela carrément à ce grand-père, à cette momie de la régence et

du directoire, à cet ancien beau, à ce Dorante devenu Géronte; il a eu

ses légèretés aussi, lui, et ses amourettes, et ses grisettes, et ses

Cosettes; il a fait son frou-frou, il a eu ses ailes, il a mangé du pain

du printemps; il faudra bien qu'il s'en souvienne. Nous allons voir.

Bataille. Ah! Tu prends le hanneton par les cornes. C'est bon. Je

t'offre une côtelette, et tu me réponds: À propos, je veux me marier.

C'est ça qui est une transition! Ah! tu avais compté sur de la bisbille.

Tu ne savais pas que j'étais un vieux lâche. Qu'est-ce que tu dis de ça?

Tu bisques. Trouver ton grand-père encore plus bête que toi, tu ne t'y

attendais pas, tu perds le discours que tu devais me faire, monsieur

l'avocat, c'est taquinant. Eh bien, tant pis, rage. Je fais ce que tu

veux, ça te la coupe, imbécile! Écoute. J'ai pris des renseignements,

moi aussi je suis sournois; elle est charmante, elle est sage, le

lancier n'est pas vrai, elle a fait des tas de charpie, c'est un bijou;

elle t'adore. Si tu étais mort, nous aurions été trois; sa bière aurait

accompagné la mienne. J'avais bien eu l'idée, dès que tu as été mieux,

de te la camper tout bonnement à ton chevet, mais il n'y a que dans les

romans qu'on introduit tout de go les jeunes filles près du lit des

jolis blessés qui les intéressent. Ça ne se fait pas. Qu'aurait dit ta

tante? Tu étais tout nu les trois quarts du temps, mon bonhomme. Demande

à Nicolette, qui ne t'a pas quitté une minute, s'il y avait moyen qu'une

femme fût là. Et puis qu'aurait dit le médecin? Ça ne guérit pas la

fièvre, une jolie fille. Enfin, c'est bon, n'en parlons plus, c'est dit,

c'est fait, c'est bâclé, prends-la. Telle est ma férocité. Vois-tu, j'ai

vu que tu ne m'aimais pas, j'ai dit: Qu'est-ce que je pourrais donc

faire pour que cet animal-là m'aime? J'ai dit: Tiens, j'ai ma petite

Cosette sous la main, je vais la lui donner, il faudra bien qu'il m'aime

alors un peu, ou qu'il dise pourquoi. Ah! tu croyais que le vieux allait

tempêter, faire la grosse voix, crier non, et lever la canne sur toute

cette aurore. Pas du tout. Cosette, soit. Amour, soit. Je ne demande pas

mieux. Monsieur, prenez la peine de vous marier. Sois heureux, mon

enfant bien-aimé.

Cela dit, le vieillard éclata en sanglots.

Et il prit la tête de Marius, et il la serra dans ses deux bras contre

sa vieille poitrine, et tous deux se mirent à pleurer. C'est là une des

formes du bonheur suprême.

--Mon père! s'écria Marius.

--Ah! tu m'aimes donc? dit le vieillard.

Il y eut un moment ineffable. Ils étouffaient et ne pouvaient parler.

Enfin le vieillard bégaya:

--Allons! le voilà débouché. Il m'a dit: Mon père.

Marius dégagea sa tête des bras de l'aïeul, et dit doucement:

--Mais, mon père, à présent que je me porte bien, il me semble que je

pourrais la voir.

--Prévu encore, tu la verras demain.

--Mon père!

--Quoi?

--Pourquoi pas aujourd'hui?

--Eh bien, aujourd'hui. Va pour aujourd'hui. Tu m'as dit trois fois «mon

père», ça vaut bien ça. Je vais m'en occuper. On te l'amènera. Prévu, te

dis-je. Ceci a déjà été mis en vers. C'est le dénouement de l'élégie du

_Jeune malade_ d'André Chénier, d'André Chénier qui a été égorgé par les

scélér...--par les géants de 93.

M. Gillenormand crut apercevoir un léger froncement du sourcil de

Marius, qui, en vérité, nous devons le dire, ne l'écoutait plus, envolé

qu'il était dans l'extase, et pensant beaucoup plus à Cosette qu'à 1793.

Le grand-père, tremblant d'avoir introduit si mal à propos André

Chénier, reprit précipitamment:

--Égorgé n'est pas le mot. Le fait est que les grands génies

révolutionnaires, qui n'étaient pas méchants, cela est incontestable,

qui étaient des héros, pardi! trouvaient qu'André Chénier les gênait un

peu, et qu'ils l'ont fait guillot....--C'est-à-dire que ces grands

hommes, le sept thermidor, dans l'intérêt du salut public, ont prié

André Chénier de vouloir bien aller....

M. Gillenormand, pris à la gorge par sa propre phrase, ne put continuer;

ne pouvant ni la terminer, ni la rétracter, pendant que sa fille

arrangeait derrière Marius l'oreiller, bouleversé de tant d'émotions, le

vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son âge le lui permit,

hors de la chambre à coucher, en repoussa la porte derrière lui, et,

pourpre, étranglant, écumant, les yeux hors de la tête, se trouva nez à

nez avec l'honnête Basque qui cirait les bottes dans l'antichambre. Il

saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur:--Par

les cent mille Javottes du diable, ces brigands l'ont assassiné!

--Qui, monsieur?

--André Chénier!

--Oui, monsieur, dit Basque épouvanté.

Chapitre IV

Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais que M.

Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras

Cosette et Marius se revirent.

Ce que fut l'épreuve, nous renonçons à le dire. Il y a des choses qu'il

ne faut pas essayer de peindre; le soleil est du nombre.

Toute la famille, y compris Basque et Nicolette, était réunie dans la

chambre de Marius au moment où Cosette entra.

Elle apparut sur le seuil; il semblait qu'elle était dans un nimbe.

Précisément à cet instant-là, le grand-père allait se moucher, il resta

court, tenant son nez dans son mouchoir et regardant Cosette par-dessus.

--Adorable! s'écria-t-il.

Puis il se moucha bruyamment.

Cosette était enivrée, ravie, effrayée, au ciel. Elle était aussi

effarouchée qu'on peut l'être par le bonheur. Elle balbutiait, toute

pâle, toute rouge, voulant se jeter dans les bras de Marius, et n'osant

pas. Honteuse d'aimer devant tout ce monde. On est sans pitié pour les

amants heureux; on reste là quand ils auraient le plus envie d'être

seuls. Ils n'ont pourtant pas du tout besoin des gens.

Avec Cosette et derrière elle, était entré un homme en cheveux blancs,

grave, souriant néanmoins, mais d'un vague et poignant sourire. C'était

«monsieur Fauchelevent»; c'était Jean Valjean.

Il était _très bien mis_, comme avait dit le portier, entièrement vêtu

de noir et de neuf et en cravate blanche.

Le portier était à mille lieues de reconnaître dans ce bourgeois

correct, dans ce notaire probable, l'effrayant porteur de cadavre qui

avait surgi à sa porte dans la nuit du 7 juin, déguenillé, fangeux,

hideux, hagard, la face masquée de sang et de boue, soutenant sous les

bras Marius évanoui; cependant son flair de portier était éveillé. Quand

M. Fauchelevent était arrivé avec Cosette, le portier n'avait pu

s'empêcher de confier à sa femme cet aparté: Je ne sais pourquoi je me

figure toujours que j'ai déjà vu ce visage-là.

M. Fauchelevent, dans la chambre de Marius, restait comme à l'écart près

de la porte. Il avait sous le bras un paquet assez semblable à un volume

in-octavo, enveloppé dans du papier. Le papier de l'enveloppe était

verdâtre et semblait moisi.

--Est-ce que ce monsieur a toujours comme cela des livres sous le bras?

demanda à voix basse à Nicolette mademoiselle Gillenormand qui n'aimait

point les livres.

--Eh bien, répondit du même ton M. Gillenormand qui l'avait entendue,

c'est un savant. Après? Est-ce sa faute? M. Boulard, que j'ai connu, ne

marchait jamais sans un livre, lui non plus, et avait toujours comme

cela un bouquin contre son coeur.

Et, saluant, il dit à haute voix:

--Monsieur Tranchelevent....

Le père Gillenormand ne le fit pas exprès, mais l'inattention aux noms

propres était chez lui une manière aristocratique.

--Monsieur Tranchelevent, j'ai l'honneur de vous demander pour mon

petit-fils, monsieur le baron Marius Pontmercy, la main de mademoiselle.

«Monsieur Tranchelevent» s'inclina.

--C'est dit, fit l'aïeul.

Et, se tournant vers Marius et Cosette, les deux bras étendus et

bénissant, il cria:

--Permission de vous adorer.

Ils ne se le firent pas dire deux fois. Tant pis! le gazouillement

commença. Ils se parlaient bas, Marius accoudé sur sa chaise longue,

Cosette debout près de lui.--Ô mon Dieu! murmurait Cosette, je vous

revois. C'est toi, c'est vous! Être allé se battre comme cela! Mais

pourquoi? C'est horrible. Pendant quatre mois, j'ai été morte. Oh! que

c'est méchant d'avoir été à cette bataille! Qu'est-ce que je vous avais

fait? Je vous pardonne, mais vous ne le ferez plus. Tout à l'heure,

quand on est venu nous dire de venir, j'ai encore cru que j'allais

mourir, mais c'était de joie. J'étais si triste! Je n'ai pas pris le

temps de m'habiller, je dois faire peur. Qu'est-ce que vos parents

diront de me voir une collerette toute chiffonnée? Mais parlez donc!

Vous me laissez parler toute seule. Nous sommes toujours rue de

l'Homme-Armé. Il paraît que votre épaule, c'était terrible. On m'a dit

qu'on pouvait mettre le poing dedans. Et puis il paraît qu'on a coupé

les chairs avec des ciseaux. C'est ça qui est affreux. J'ai pleuré, je

n'ai plus d'yeux. C'est drôle qu'on puisse souffrir comme cela. Votre

grand-père a l'air très bon! Ne vous dérangez pas, ne vous mettez pas

sur le coude, prenez garde, vous allez vous faire du mal. Oh! comme je

suis heureuse! C'est donc fini, le malheur! Je suis toute sotte. Je

voulais vous dire des choses que je ne sais plus du tout. M'aimez-vous

toujours? Nous demeurons rue de l'Homme-Armé. Il n'y a pas de jardin.

J'ai fait de la charpie tout le temps; tenez, monsieur, regardez, c'est

votre faute, j'ai un durillon aux doigts.--Ange! disait Marius.

_Ange_ est le seul mot de la langue qui ne puisse s'user. Aucun autre

mot ne résisterait à l'emploi impitoyable qu'en font les amoureux.

Puis, comme il y avait des assistants, ils s'interrompirent et ne dirent

plus un mot, se bornant à se toucher tout doucement la main.

M. Gillenormand se tourna vers tous ceux qui étaient dans la chambre et

cria:

--Parlez donc haut, vous autres. Faites du bruit, la cantonade. Allons,

un peu de brouhaha, que diable! que ces enfants puissent jaser à leur

aise.

Et, s'approchant de Marius et de Cosette, il leur dit tout bas:

--Tutoyez-vous. Ne vous gênez pas.

La tante Gillenormand assistait avec stupeur à cette irruption de

lumière dans son intérieur vieillot. Cette stupeur n'avait rien

d'agressif; ce n'était pas le moins du monde le regard scandalisé et

envieux d'une chouette à deux ramiers; c'était l'oeil bête d'une pauvre

innocente de cinquante-sept ans; c'était la vie manquée regardant ce

triomphe, l'amour.

--Mademoiselle Gillenormand aînée, lui disait son père, je t'avais bien

dit que cela t'arriverait.

Il resta un moment silencieux et ajouta:

--Regarde le bonheur des autres.

Puis il se tourna vers Cosette:

--Qu'elle est jolie! qu'elle est jolie! C'est un Greuze. Tu vas donc

avoir cela pour toi seul, polisson! Ah! mon coquin, tu l'échappes belle

avec moi, tu es heureux, si je n'avais pas quinze ans de trop, nous nous

battrions à l'épée à qui l'aurait. Tiens! je suis amoureux de vous,

mademoiselle. C'est tout simple. C'est votre droit. Ah! la belle jolie

charmante petite noce que cela va faire! C'est Saint-Denis du

Saint-Sacrement qui est notre paroisse, mais j'aurai une dispense pour

que vous vous épousiez à Saint-Paul. L'église est mieux. C'est bâti par

les jésuites. C'est plus coquet. C'est vis-à-vis la fontaine du cardinal

de Birague. Le chef-d'oeuvre de l'architecture jésuite est à Namur. Ça

s'appelle Saint-Loup. Il faudra y aller quand vous serez mariés. Cela

vaut le voyage. Mademoiselle, je suis tout à fait de votre parti, je

veux que les filles se marient, c'est fait pour ça. Il y a une certaine

sainte Catherine que je voudrais voir toujours décoiffée. Rester fille,

c'est beau, mais c'est froid. La Bible dit: Multipliez. Pour sauver le

peuple, il faut Jeanne d'Arc; mais, pour faire le peuple, il faut la

mère Gigogne. Donc, mariez-vous, les belles. Je ne vois vraiment pas à

quoi bon rester fille? Je sais bien qu'on a une chapelle à part dans

l'église et qu'on se rabat sur la confrérie de la Vierge; mais,

sapristi, un joli mari, brave garçon, et, au bout d'un an, un gros

mioche blond qui vous tette gaillardement, et qui a de bons plis de

graisse aux cuisses, et qui vous tripote le sein à poignées dans ses

petites pattes roses en riant comme l'aurore, cela vaut pourtant mieux

que de tenir un _cierge_ à vêpres et de chanter _Turris eburnea_!

Le grand-père fit une pirouette sur ses talons de quatre-vingt-dix ans,

et se remit à parler, comme un ressort qui repart:

--Ainsi, bornant le cours de tes rêvasseries, Alcippe, il est donc vrai,

dans peu tu te maries.

«À propos!

--Quoi? mon père?

--N'avais-tu pas un ami intime?

--Oui, Courfeyrac.

--Qu'est-il devenu?

--Il est mort.

--Ceci est bon.

Il s'assit près d'eux, fit asseoir Cosette, et prit leurs quatre mains

dans ses vieilles mains ridées.

--Elle est exquise, cette mignonne. C'est un chef-d'oeuvre, cette

Cosette-là! Elle est très petite fille et très grande dame. Elle ne sera

que baronne, c'est déroger; elle est née marquise. Vous a-t-elle des

cils! Mes enfants, fichez-vous bien dans la caboche que vous êtes dans

le vrai. Aimez-vous. Soyez-en bêtes. L'amour, c'est la bêtise des hommes

et l'esprit de Dieu. Adorez-vous. Seulement, ajouta-t-il rembruni tout à

coup, quel malheur! Voilà que j'y pense! Plus de la moitié de ce que

j'ai est en viager; tant que je vivrai, cela ira encore, mais après ma

mort, dans une vingtaine d'années d'ici, ah! mes pauvres enfants, vous

n'aurez pas le sou! Vos belles mains blanches, madame la baronne, feront

au diable l'honneur de le tirer par la queue.

Ici on entendit une voix grave et tranquille qui disait:

--Mademoiselle Euphrasie Fauchelevent a six cent mille francs.

C'était la voix de Jean Valjean.

Il n'avait pas encore prononcé une parole, personne ne semblait même

plus savoir qu'il était là, et il se tenait debout et immobile derrière

tous ces gens heureux.

--Qu'est-ce que c'est que mademoiselle Euphrasie en question? demanda le

grand-père effaré.

--C'est moi, reprit Cosette.

--Six cent mille francs! répondit Gillenormand.

--Moins quatorze ou quinze mille francs peut-être, dit Jean Valjean.

Et il posa sur la table le paquet que la tante Gillenormand avait pris

pour un livre.

Jean Valjean ouvrit lui-même le paquet; c'était une liasse de billets de

banque. On les feuilleta et on les compta. Il y avait cinq cents billets

de mille francs et cent soixante-huit de cinq cents. En tout cinq cent

quatre-vingt-quatre mille francs.

--Voilà un bon livre, dit M. Gillenormand.

--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! murmura la tante.

--Ceci arrange bien des choses, n'est-ce pas, mademoiselle Gillenormand

aînée, reprit l'aïeul. Ce diable de Marius, il vous a déniché dans

l'arbre des rêves une grisette millionnaire! Fiez-vous donc maintenant

aux amourettes des jeunes gens! Les étudiants trouvent des étudiantes de

six cent mille francs. Chérubin travaille mieux que Rothschild.

--Cinq cent quatre-vingt-quatre mille francs! répétait à demi-voix

mademoiselle Gillenormand. Cinq cent quatre-vingt-quatre! autant dire

six cent mille, quoi!

Quant à Marius et à Cosette, ils se regardaient pendant ce temps-là; ils

firent à peine attention à ce détail.

Chapitre V

Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire

On a sans doute compris, sans qu'il soit nécessaire de l'expliquer

longuement, que Jean Valjean, après l'affaire Champmathieu, avait pu,

grâce à sa première évasion de quelques jours, venir à Paris, et retirer

à temps de chez Laffitte la somme gagnée par lui, sous le nom de

monsieur Madeleine, à Montreuil-sur-Mer; et que, craignant d'être

repris, ce qui lui arriva en effet peu de temps après, il avait caché et

enfoui cette somme dans la forêt de Montfermeil au lieu dit le fonds

Blaru. La somme, six cent trente mille francs, toute en billets de

banque, avait peu de volume et tenait dans une boîte; seulement, pour

préserver la boîte de l'humidité, il l'avait placée dans un coffret en

chêne plein de copeaux de châtaignier. Dans le même coffret, il avait

mis son autre trésor, les chandeliers de l'évêque. On se souvient qu'il

avait emporté ces chandeliers en s'évadant de Montreuil-sur-mer. L'homme

aperçu un soir une première fois par Boulatruelle, c'était Jean Valjean.

Plus tard, chaque fois que Jean Valjean avait besoin d'argent, il venait

en chercher à la clairière Blaru. De là les absences dont nous avons

parlé. Il avait une pioche quelque part dans les bruyères, dans une

cachette connue de lui seul. Lorsqu'il vit Marius convalescent, sentant

que l'heure approchait où cet argent pourrait être utile, il était allé

le chercher; et c'était encore lui que Boulatruelle avait vu dans le

bois, mais cette fois le matin et non le soir. Boulatruelle hérita de la

pioche.

La somme réelle était cinq cent quatre-vingt-quatre mille cinq cents

francs. Jean Valjean retira les cinq cents francs pour lui.--Nous

verrons après, pensa-t-il.

La différence entre cette somme et les six cent trente mille francs

retirés de chez Laffitte représentait la dépense de dix années, de 1823

à 1833. Les cinq années de séjour au couvent n'avaient coûté que cinq

mille francs.

Jean Valjean mit les deux flambeaux d'argent sur la cheminée où ils

resplendirent à la grande admiration de Toussaint.

Du reste, Jean Valjean se savait délivré de Javert. On avait raconté

devant lui, et il avait vérifié le fait dans le _Moniteur_, qui l'avait

publié, qu'un inspecteur de police nommé Javert avait été trouvé noyé

sous un bateau de blanchisseuses entre le Pont au Change et le

Pont-Neuf, et qu'un écrit laissé par cet homme, d'ailleurs irréprochable

et fort estimé de ses chefs, faisait croire à un accès d'aliénation

mentale et à un suicide.--Au fait, pensa Jean Valjean, puisque, me

tenant, il m'a laissé en liberté, c'est qu'il fallait qu'il fût déjà

fou.

Chapitre VI

Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que Cosette

soit heureuse

On prépara tout pour le mariage. Le médecin consulté déclara qu'il

pourrait avoir lieu en février. On était en décembre. Quelques

ravissantes semaines de bonheur parfait s'écoulèrent.

Le moins heureux n'était pas le grand-père. Il restait des quarts

d'heure en contemplation devant Cosette.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 15 / 25 段