Être le granit, et douter! être la statue du châtiment fondue tout d'une

pièce dans le moule de la loi, et s'apercevoir subitement qu'on a sous

sa mamelle de bronze quelque chose d'absurde et de désobéissant qui

ressemble presque à un coeur! en venir à rendre le bien pour le bien,

quoiqu'on se soit dit jusqu'à ce jour que ce bien-là c'est le mal! être

le chien de garde, et lécher! être la glace, et fondre! être la

tenaille, et devenir une main! se sentir tout à coup des doigts qui

s'ouvrent! lâcher prise, chose épouvantable!

L'homme projectile ne sachant plus sa route, et reculant!

Être obligé de s'avouer ceci: l'infaillibilité n'est pas infaillible, il

peut y avoir de l'erreur dans le dogme, tout n'est pas dit quand un code

a parlé, la société n'est pas parfaite, l'autorité est compliquée de

vacillation, un craquement dans l'immuable est possible, les juges sont

des hommes, la loi peut se tromper, les tribunaux peuvent se méprendre!

voir une fêlure dans l'immense vitre bleue du firmament!

Ce qui se passait dans Javert, c'était le Fampoux d'une conscience

rectiligne, la mise hors de voie d'une âme, l'écrasement d'une probité

irrésistiblement lancée en ligne droite et se brisant à Dieu. Certes,

cela était étrange. Que le chauffeur de l'ordre, que le mécanicien de

l'autorité, monté sur l'aveugle cheval de fer à voie rigide, puisse être

désarçonné par un coup de lumière! que l'incommutable, le direct, le

correct, le géométrique, le passif, le parfait, puisse fléchir! qu'il y

ait pour la locomotive un chemin de Damas!

Dieu, toujours intérieur à l'homme, et réfractaire, lui la vraie

conscience, à la fausse, défense à l'étincelle de s'éteindre, ordre au

rayon de se souvenir du soleil, injonction à l'âme de reconnaître le

véritable absolu quand il se confronte avec l'absolu fictif, l'humanité

imperdable, le coeur humain inamissible, ce phénomène splendide, le plus

beau peut-être de nos prodiges intérieurs, Javert le comprenait-il?

Javert le pénétrait-il? Javert s'en rendait-il compte? Évidemment non.

Mais sous la pression de cet incompréhensible incontestable, il sentait

son crâne s'entr'ouvrir.

Il était moins le transfiguré que la victime de ce prodige. Il le

subissait, exaspéré. Il ne voyait dans tout cela qu'une immense

difficulté d'être. Il lui semblait que désormais sa respiration était

gênée à jamais.

Avoir sur sa tête de l'inconnu, il n'était pas accoutumé à cela.

Jusqu'ici tout ce qu'il avait au-dessus de lui avait été pour son regard

une surface nette, simple, limpide; là rien d'ignoré, ni d'obscur; rien

qui ne fût défini, coordonné, enchaîné, précis, exact, circonscrit,

limité, fermé; tout prévu; l'autorité était une chose plane; aucune

chute en elle, aucun vertige devant elle. Javert n'avait jamais vu de

l'inconnu qu'en bas. L'irrégulier, l'inattendu, l'ouverture désordonnée

du chaos, le glissement possible dans un précipice, c'était là le fait

des régions inférieures, des rebelles, des mauvais, des misérables.

Maintenant Javert se renversait en arrière, et il était brusquement

effaré par cette apparition inouïe: un gouffre en haut.

Quoi donc! on était démantelé de fond en comble! on était déconcerté,

absolument! À quoi se fier! Ce dont on était convaincu s'effondrait!

Quoi! le défaut de la cuirasse de la société pouvait être trouvé par un

misérable magnanime! Quoi! un honnête serviteur de la loi pouvait se

voir tout à coup pris entre deux crimes, le crime de laisser échapper un

homme, et le crime de l'arrêter! Tout n'était pas certain dans la

consigne donnée par l'état au fonctionnaire! Il pouvait y avoir des

impasses dans le devoir! Quoi donc! tout cela était réel! était-il vrai

qu'un ancien bandit, courbé sous les condamnations, pût se redresser et

finir par avoir raison? était-ce croyable? y avait-il donc des cas où la

loi devait se retirer devant le crime transfiguré en balbutiant des

excuses?

Oui, cela était! et Javert le voyait! et Javert le touchait! et non

seulement il ne pouvait le nier, mais il y prenait part. C'étaient des

réalités. Il était abominable que les faits réels pussent arriver à une

telle difformité.

Si les faits faisaient leur devoir, ils se borneraient à être les

preuves de la loi; les faits, c'est Dieu qui les envoie. L'anarchie

allait-elle donc maintenant descendre de là-haut?

Ainsi,--et dans le grossissement de l'angoisse, et dans l'illusion

d'optique de la consternation, tout ce qui eût pu restreindre et

corriger son impression s'effaçait, et la société, et le genre humain,

et l'univers se résumaient désormais à ses yeux dans un linéament simple

et terrible,--ainsi la pénalité, la chose jugée, la force due à la

législation, les arrêts des cours souveraines, la magistrature, le

gouvernement, la prévention et la répression, la sagesse officielle,

l'infaillibilité légale, le principe d'autorité, tous les dogmes sur

lesquels repose la sécurité politique et civile, la souveraineté, la

justice, la logique découlant du code, l'absolu social, la vérité

publique, tout cela, décombre, monceau, chaos; lui-même Javert, le

guetteur de l'ordre, l'incorruptibilité au service de la police, la

providence-dogue de la société, vaincu et terrassé; et sur toute cette

ruine un homme debout, le bonnet vert sur la tête et l'auréole au front;

voilà à quel bouleversement il en était venu; voilà la vision effroyable

qu'il avait dans l'âme.

Que cela fût supportable. Non.

État violent, s'il en fut. Il n'y avait que deux manières d'en sortir.

L'une d'aller résolûment à Jean Valjean, et de rendre au cachot l'homme

du bagne. L'autre....

Javert quitta le parapet, et, la tête haute cette fois, se dirigea d'un

pas ferme vers le poste indiqué par une lanterne à l'un des coins de la

place du Châtelet.

Arrivé là, il aperçut par la vitre un sergent de ville, et entra. Rien

qu'à la façon dont ils poussent la porte d'un corps de garde, les hommes

de police se reconnaissent entre eux. Javert se nomma, montra sa carte

au sergent, et s'assit à la table du poste où brûlait une chandelle. Il

y avait sur la table une plume, un encrier de plomb, et du papier en cas

pour les procès-verbaux éventuels et les consignations des rondes de

nuit.

Cette table, toujours complétée par sa chaise de paille, est une

institution; elle existe dans tous les postes de police; elle est

invariablement ornée d'une soucoupe en buis pleine de sciure de bois et

d'une grimace en carton pleine de pains à cacheter rouges, et elle est

l'étage inférieur du style officiel. C'est à elle que commence la

littérature de l'État.

Javert prit la plume et une feuille de papier et se mit à écrire. Voici

ce qu'il écrivit:

QUELQUES OBSERVATIONS POUR LE BIEN DU SERVICE.

«Premièrement: je prie monsieur le préfet de jeter les yeux.

«Deuxièmement: les détenus arrivant de l'instruction ôtent leurs

souliers et restent pieds nus sur la dalle pendant qu'on les fouille.

Plusieurs toussent en rentrant à la prison. Cela entraîne des dépenses

d'infirmerie.

«Troisièmement: la filature est bonne, avec relais des agents de

distance en distance, mais il faudrait que, dans les occasions

importantes, deux agents au moins ne se perdissent pas de vue, attendu

que, si, pour une cause quelconque, un agent vient à faiblir dans le

service, l'autre le surveille et le supplée.

«Quatrièmement: on ne s'explique pas pourquoi le règlement spécial de la

prison des Madelonnettes interdit au prisonnier d'avoir une chaise, même

en la payant.

«Cinquièmement: aux Madelonnettes, il n'y a que deux barreaux à la

cantine, ce qui permet à la cantinière de laisser toucher sa main aux

détenus.

«Sixièmement: les détenus, dits aboyeurs, qui appellent les autres

détenus au parloir, se font payer deux sous par le prisonnier pour crier

son nom distinctement. C'est un vol.

«Septièmement: pour un fil courant, on retient dix sous au prisonnier

dans l'atelier des tisserands; c'est un abus de l'entrepreneur, puisque

la toile n'est pas moins bonne.

«Huitièmement: il est fâcheux que les visitants de la Force aient à

traverser la cour des mômes pour se rendre au parloir de

Sainte-Marie-l'Égyptienne.

«Neuvièmement: il est certain qu'on entend tous les jours des gendarmes

raconter dans la cour de la préfecture des interrogatoires de prévenus

par les magistrats. Un gendarme, qui devrait être sacré, répéter ce

qu'il a entendu dans le cabinet de l'instruction, c'est là un désordre

grave.

«Dixièmement: Mme Henry est une honnête femme; sa cantine est fort

propre; mais il est mauvais qu'une femme tienne le guichet de la

souricière du secret. Cela n'est pas digne de la Conciergerie d'une

grande civilisation.»

Javert écrivit ces lignes de son écriture la plus calme et la plus

correcte, n'omettant pas une virgule, et faisant fermement crier le

papier sous la plume. Au-dessous de la dernière ligne il signa:

«Javert.

«Inspecteur de 1ère classe.

«Au poste de la place du Châtelet.

«7 juin 1832, environ une heure du matin.»

Javert sécha l'encre fraîche sur le papier, le plia comme une lettre, le

cacheta, écrivit au dos: _Note pour l'administration_, le laissa sur la

table, et sortit du poste. La porte vitrée et grillée retomba derrière

lui.

Il traversa de nouveau diagonalement la place du Châtelet, regagna le

quai, et revint avec une précision automatique au point même qu'il avait

quitté un quart d'heure auparavant; il s'y accouda, et se retrouva dans

la même attitude sur la même dalle du parapet. Il semblait qu'il n'eût

pas bougé.

L'obscurité était complète. C'était le moment sépulcral qui suit minuit.

Un plafond de nuages cachait les étoiles. Le ciel n'était qu'une

épaisseur sinistre. Les maisons de la Cité n'avaient plus une seule

lumière; personne ne passait; tout ce qu'on apercevait des rues et des

quais était désert; Notre-Dame et les tours du Palais de justice

semblaient des linéaments de la nuit. Un réverbère rougissait la

margelle du quai. Les silhouettes des ponts se déformaient dans la brume

les unes derrière les autres. Les pluies avaient grossi la rivière.

L'endroit où Javert s'était accoudé était, on s'en souvient, précisément

situé au-dessus du rapide de la Seine, à pic sur cette redoutable

spirale de tourbillons qui se dénoue et se renoue comme une vis sans

fin.

Javert pencha la tête et regarda. Tout était noir. On ne distinguait

rien. On entendait un bruit d'écume; mais on ne voyait pas la rivière.

Par instants, dans cette profondeur vertigineuse, une lueur apparaissait

et serpentait vaguement, l'eau ayant cette puissance, dans la nuit la

plus complète, de prendre la lumière on ne sait où et de la changer en

couleuvre. La lueur s'évanouissait, et tout redevenait indistinct.

L'immensité semblait ouverte là. Ce qu'on avait au-dessous de soi, ce

n'était pas de l'eau, c'était du gouffre. Le mur du quai, abrupt,

confus, mêlé à la vapeur, tout de suite dérobé, faisait l'effet d'un

escarpement de l'infini.

On ne voyait rien, mais on sentait la froideur hostile de l'eau et

l'odeur fade des pierres mouillées. Un souffle farouche montait de cet

abîme. Le grossissement du fleuve plutôt deviné qu'aperçu, le tragique

chuchotement du flot, l'énormité lugubre des arches du pont, la chute

imaginable dans ce vide sombre, toute cette ombre était pleine

d'horreur.

Javert demeura quelques minutes immobile, regardant cette ouverture de

ténèbres; il considérait l'invisible avec une fixité qui ressemblait à

de l'attention. L'eau bruissait. Tout à coup, il ôta son chapeau et le

posa sur le rebord du quai. Un moment après, une figure haute et noire,

que de loin quelque passant attardé eût pu prendre pour un fantôme,

apparut debout sur le parapet, se courba vers la Seine, puis se

redressa, et tomba droite dans les ténèbres; il y eut un clapotement

sourd, et l'ombre seule fut dans le secret des convulsions de cette

forme obscure disparue sous l'eau.

Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père

Chapitre I

Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc

Quelque temps après les événements que nous venons de raconter, le sieur

Boulatruelle eut une émotion vive.

Le sieur Boulatruelle est ce cantonnier de Montfermeil qu'on a déjà

entrevu dans les parties ténébreuses de ce livre.

Boulatruelle, on s'en souvient peut-être, était un homme occupé de

choses troubles et diverses. Il cassait des pierres et endommageait des

voyageurs sur la grande route. Terrassier et voleur, il avait un rêve,

il croyait aux trésors enfouis dans la forêt de Montfermeil. Il espérait

quelque jour trouver de l'argent dans la terre au pied d'un arbre; en

attendant, il en cherchait volontiers dans les poches des passants.

Néanmoins, pour l'instant, il était prudent. Il venait de l'échapper

belle. Il avait été, on le sait, ramassé dans le galetas Jondrette avec

les autres bandits. Utilité d'un vice: son ivrognerie l'avait sauvé. On

n'avait jamais pu éclaircir s'il était là comme voleur ou comme volé.

Une ordonnance de non-lieu, fondée sur son état d'ivresse bien constaté

dans la soirée du guet-apens, l'avait mis en liberté. Il avait repris la

clef des bois. Il était revenu à son chemin de Gagny à Lagny faire, sous

la surveillance administrative, de l'empierrement pour le compte de

l'état, la mine basse, fort pensif, un peu refroidi pour le vol, qui

avait failli le perdre, mais ne se tournant qu'avec plus

d'attendrissement vers le vin, qui venait de le sauver.

Quant à l'émotion vive qu'il eut peu de temps après sa rentrée sous le

toit de gazon de sa hutte de cantonnier, la voici:

Un matin, Boulatruelle, en se rendant comme d'habitude à son travail, et

à son affût peut-être, un peu avant le point du jour, aperçut parmi les

branches un homme dont il ne vit que le dos, mais dont l'encolure, à ce

qui lui sembla, à travers la distance et le crépuscule, ne lui était pas

tout à fait inconnue. Boulatruelle, quoique ivrogne, avait une mémoire

correcte et lucide, arme défensive indispensable à quiconque est un peu

en lutte avec l'ordre légal.

--Où diable ai-je vu quelque chose comme cet homme-là? se demanda-t-il.

Mais il ne put rien se répondre, sinon que cela ressemblait à quelqu'un

dont il avait confusément la trace dans l'esprit.

Boulatruelle, du reste, en dehors de l'identité qu'il ne réussissait

point à ressaisir, fit des rapprochements et des calculs. Cet homme

n'était pas du pays. Il y arrivait. À pied, évidemment. Aucune voiture

publique ne passe à ces heures-là à Montfermeil. Il avait marché toute

la nuit. D'où venait-il? De pas loin. Car il n'avait ni havre-sac, ni

paquet. De Paris sans doute. Pourquoi était-il dans ce bois? pourquoi y

était-il à pareille heure? qu'y venait-il faire?

Boulatruelle songea au trésor. À force de creuser dans sa mémoire, il se

rappela vaguement avoir eu déjà, plusieurs années auparavant, une

semblable alerte au sujet d'un homme qui lui faisait bien l'effet de

pouvoir être cet homme-là.

Tout en méditant, il avait, sous le poids même de sa méditation, baissé

la tête, chose naturelle, mais peu habile. Quand il la releva, il n'y

avait plus rien. L'homme s'était effacé dans la forêt et dans le

crépuscule.

--Par le diantre, dit Boulatruelle, je le retrouverai.

Je découvrirai la paroisse de ce paroissien-là. Ce promeneur de

patron-minette a un pourquoi, je le saurai. On n'a pas de secret dans

mon bois sans que je m'en mêle.

Il prit sa pioche qui était fort aiguë.

--Voilà, grommela-t-il, de quoi fouiller la terre et un homme.

Et, comme on rattache un fil à un autre fil, emboîtant le pas de son

mieux dans l'itinéraire que l'homme avait dû suivre, il se mit en marche

à travers le taillis.

Quand il eut fait une centaine d'enjambées, le jour, qui commençait à se

lever, l'aida. Des semelles empreintes sur le sable çà et là, des herbes

foulées, des bruyères écrasées, de jeunes branches pliées dans les

broussailles et se redressant avec une gracieuse lenteur comme les bras

d'une jolie femme qui s'étire en se réveillant, lui indiquèrent une

sorte de piste. Il la suivit puis il la perdit. Le temps s'écoulait. Il

entra plus avant dans le bois et parvint sur une espèce d'éminence. Un

chasseur matinal qui passait au loin sur un sentier en sifflant l'air de

Guillery lui donna l'idée de grimper dans un arbre. Quoique vieux il

était agile. Il y avait là un hêtre de grande taille, digne de Tityre et

de Boulatruelle. Boulatruelle monta sur le hêtre, le plus haut qu'il

put.

L'idée était bonne. En explorant la solitude du côté où le bois est tout

à fait enchevêtré et farouche, Boulatruelle aperçut tout à coup l'homme.

À peine l'eut-il aperçu qu'il le perdit de vue.

L'homme entra, ou plutôt se glissa, dans une clairière assez éloignée,

masquée par de grands arbres, mais que Boulatruelle connaissait très

bien, pour y avoir remarqué près d'un gros tas de pierres meulières, un

châtaignier malade pansé avec une plaque de zinc clouée à même sur

l'écorce. Cette clairière est celle qu'on appelait autrefois le fonds

Blaru. Le tas de pierres, destiné à on ne sait quel emploi, qu'on y

voyait il y a trente ans, y est sans doute encore. Rien n'égale la

longévité d'un tas de pierres, si ce n'est celle d'une palissade en

planches. C'est là provisoirement. Quelle raison pour durer!

Boulatruelle, avec la rapidité de la joie, se laissa tomber de l'arbre

plutôt qu'il n'en descendit. Le gîte était trouvé, il s'agissait de

saisir la bête. Ce fameux trésor rêvé était probablement là.

Ce n'était pas une petite affaire d'arriver à cette clairière. Par les

sentiers battus, qui font mille zigzags taquinants, il fallait un bon

quart d'heure. En ligne droite, par le fourré, qui est là singulièrement

épais, très épineux et très agressif, il fallait une grande demi-heure.

C'est ce que Boulatruelle eut le tort de ne point comprendre. Il crut à

la ligne droite; illusion d'optique respectable, mais qui perd beaucoup

d'hommes. Le fourré, si hérissé qu'il fût, lui parut le bon chemin.

--Prenons par la rue de Rivoli des loups, dit-il.

Boulatruelle, accoutumé à aller de travers, fit cette fois la faute

d'aller droit.

Il se jeta résolument dans la mêlée des broussailles.

Il eut affaire à des houx, à des orties, à des aubépines, à des

églantiers, à des chardons, à des ronces fort irascibles. Il fut très

égratigné.

Au bas du ravin, il trouva de l'eau qu'il fallut traverser.

Il arriva enfin à la clairière Blaru, au bout de quarante minutes,

suant, mouillé, essoufflé, griffé, féroce.

Personne dans la clairière.

Boulatruelle courut au tas de pierres. Il était à sa place. On ne

l'avait pas emporté.

Quant à l'homme, il s'était évanoui dans la forêt. Il s'était évadé. Où?

de quel côté? dans quel fourré? Impossible de le deviner.

Et, chose poignante, il y avait derrière le tas de pierres, devant

l'arbre à la plaque de zinc, de la terre toute fraîche remuée, une

pioche oubliée ou abandonnée, et un trou.

Ce trou était vide.

--Voleur! cria Boulatruelle en montrant les deux poings à l'horizon.

Chapitre II

Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à la guerre domestique

Marius fut longtemps ni mort, ni vivant. Il eut durant plusieurs

semaines une fièvre accompagnée de délire, et d'assez graves symptômes

cérébraux causés plutôt encore par les commotions des blessures à la

tête que par les blessures elles-mêmes.

Il répéta le nom de Cosette pendant des nuits entières dans la loquacité

lugubre de la fièvre et avec la sombre opiniâtreté de l'agonie. La

largeur de certaines lésions fut un sérieux danger, la suppuration des

plaies larges pouvant toujours se résorber, et par conséquent tuer le

malade, sous de certaines influences atmosphériques; à chaque changement

de temps, au moindre orage, le médecin était inquiet.--Surtout que le

blessé n'ait aucune émotion, répétait-il. Les pansements étaient

compliqués et difficiles, la fixation des appareils et des linges par le

sparadrap n'ayant pas encore été imaginée à cette époque. Nicolette

dépensa en charpie un drap de lit «grand comme un plafond», disait-elle.

Ce ne fut pas sans peine que les lotions chlorurées et le nitrate

d'argent vinrent à bout de la gangrène. Tant qu'il y eut péril, M.

Gillenormand, éperdu au chevet de son petit-fils, fut comme Marius; ni

mort ni vivant.

Tous les jours, et quelquefois deux fois par jour, un monsieur en

cheveux blancs, fort bien mis, tel était le signalement donné par le

portier, venait savoir des nouvelles du blessé, et déposait pour les

pansements un gros paquet de charpie.

Enfin, le 7 septembre, quatre mois, jour pour jour, après la douloureuse

nuit où on l'avait rapporté mourant chez son grand-père, le médecin

déclara qu'il répondait de lui. La convalescence s'ébaucha. Marius dut

pourtant rester encore plus de deux mois étendu sur une chaise longue à

cause des accidents produits par la fracture de la clavicule. Il y a

toujours comme cela une dernière plaie qui ne veut pas se fermer et qui

éternise les pansements, au grand ennui du malade.

Du reste, cette longue maladie et cette longue convalescence le

sauvèrent des poursuites. En France, il n'y a pas de colère, même

publique, que six mois n'éteignent. Les émeutes, dans l'état où est la

société, sont tellement la faute de tout le monde qu'elles sont suivies

d'un certain besoin de fermer les yeux.

Ajoutons que l'inqualifiable ordonnance Gisquet, qui enjoignait aux

médecins de dénoncer les blessés, ayant indigné l'opinion, et non

seulement l'opinion, mais le roi tout le premier, les blessés furent

couverts et protégés par cette indignation; et, à l'exception de ceux

qui avaient été faits prisonniers dans le combat flagrant, les conseils

de guerre n'osèrent en inquiéter aucun. On laissa donc Marius

tranquille.

M. Gillenormand traversa toutes les angoisses d'abord, et ensuite toutes

les extases. On eut beaucoup de peine à l'empêcher de passer toutes les

nuits près du blessé; il fit apporter son grand fauteuil à côté du lit

de Marius; il exigea que sa fille prît le plus beau linge de la maison

pour en faire des bandes. Mademoiselle Gillenormand, en personne sage et

aînée, trouva moyen d'épargner le beau linge, tout en laissant croire à

l'aïeul qu'il était obéi. M. Gillenormand ne permit pas qu'on lui

expliquât que pour faire de la charpie la batiste ne vaut pas la grosse

toile, ni la toile neuve la toile usée. Il assistait à tous les

pansements dont mademoiselle Gillenormand s'absentait pudiquement. Quand

on coupait les chairs mortes avec des ciseaux, il disait: aïe! aïe! Rien

n'était touchant comme de le voir tendre au blessé une tasse de tisane

avec son doux tremblement sénile. Il accablait le médecin de questions.

Il ne s'apercevait pas qu'il recommençait toujours les mêmes.

Le jour où le médecin lui annonça que Marius était hors de danger, le

bonhomme fut en délire. Il donna trois louis de gratification à son

portier. Le soir, en rentrant dans sa chambre, il dansa une gavotte, en

faisant des castagnettes avec son pouce et son index, et il chanta une

chanson que voici:

_Jeanne est née à Fougère,_

_Vrai nid d'une bergère;_

_J'adore son jupon_

_Fripon._

_Amour, tu viens en elle,_

_Car c'est dans sa prunelle_

_Que tu mets ton carquois,_

_Narquois!_

_Moi, je la chante, et j'aime_

_Plus que Diane même_

_Jeanne et ses durs tétons_

_Bretons._

Puis il se mit à genoux sur une chaise, et Basque, qui l'observait par

la porte entrouverte, crut être sûr qu'il priait.

Jusque-là, il n'avait guère cru en Dieu.

À chaque nouvelle phase du mieux, qui allait se dessinant de plus en

plus, l'aïeul extravaguait. Il faisait un tas d'actions machinales

pleines d'allégresse, il montait et descendait les escaliers sans savoir

pourquoi. Une voisine, jolie du reste, fut toute stupéfaite de recevoir

un matin un gros bouquet; c'était M. Gillenormand qui le lui envoyait.

Le mari fit une scène de jalousie. M. Gillenormand essayait de prendre

Nicolette sur ses genoux. Il appelait Marius monsieur le baron. Il

criait: Vive la république!

À chaque instant, il demandait au médecin: N'est-ce pas qu'il n'y a plus

de danger? Il regardait Marius avec des yeux de grand'mère. Il le

couvait quand il mangeait. Il ne se connaissait plus, il ne se comptait

plus, Marius était le maître de la maison, il y avait de l'abdication

dans sa joie, il était le petit-fils de son petit-fils.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 14 / 25 段