les paupières toujours fermées, une porte s'ouvrit au fond du salon, et
une longue figure pâle apparut.
C'était le grand-père.
L'émeute, depuis deux jours, avait fort agité, indigné et préoccupé M.
Gillenormand. Il n'avait pu dormir la nuit précédente, et il avait eu la
fièvre toute la journée. Le soir, il s'était couché de très bonne heure,
recommandant qu'on verrouillât tout dans la maison, et, de fatigue, il
s'était assoupi.
Les vieillards ont le sommeil fragile; la chambre de M. Gillenormand
était contiguë au salon, et, quelques précautions qu'on eût prises, le
bruit l'avait réveillé. Surpris de la fente de lumière qu'il voyait à sa
porte, il était sorti de son lit et était venu à tâtons.
Il était sur le seuil, une main sur le bec-de-cane de la porte
entre-bâillée, la tête un peu penchée en avant, et branlante, le corps
serré dans une robe de chambre blanche, droite et sans plis comme un
suaire, étonné; et il avait l'air d'un fantôme qui regarde dans un
tombeau.
Il aperçut le lit, et sur le matelas ce jeune homme sanglant, blanc
d'une blancheur de cire, les yeux fermés, la bouche ouverte, les lèvres
blêmes, nu jusqu'à la ceinture, tailladé partout de plaies vermeilles,
immobile, vivement éclairé.
L'aïeul eut de la tête aux pieds tout le frisson que peuvent avoir des
membres ossifiés, ses yeux dont la cornée était jaune à cause du grand
âge se voilèrent d'une sorte de miroitement vitreux, toute sa face prit
en un instant les angles terreux d'une tête de squelette, ses bras
tombèrent pendants comme si un ressort s'y fût brisé, et sa stupeur se
traduisit par l'écartement des doigts de ses deux vieilles mains toutes
tremblantes, ses genoux firent un angle en avant, laissant voir par
l'ouverture de la robe de chambre ses pauvres jambes nues hérissées de
poils blancs, et il murmura:
--Marius!
--Monsieur, dit Basque, on vient de rapporter monsieur. Il est allé à la
barricade, et....
--Il est mort! cria le vieillard d'une voix terrible. Ah! le brigand!
Alors une sorte de transfiguration sépulcrale redressa ce centenaire
droit comme un jeune homme.
--Monsieur, dit-il, c'est vous le médecin. Commencez par me dire une
chose. Il est mort, n'est-ce pas?
Le médecin, au comble de l'anxiété, garda le silence.
M. Gillenormand se tordit les mains avec un éclat de rire effrayant.
--Il est mort! il est mort! Il s'est fait tuer aux barricades! en haine
de moi! C'est contre moi qu'il a fait ça! Ah! buveur de sang! c'est
comme cela qu'il me revient! Misère de ma vie, il est mort!
Il alla à la fenêtre, l'ouvrit toute grande comme s'il étouffait, et,
debout devant l'ombre, il se mit à parler dans la rue à la nuit:
--Percé, sabré, égorgé, exterminé, déchiqueté, coupé en morceaux!
voyez-vous ça, le gueux! Il savait bien que je l'attendais, et que je
lui avais fait arranger sa chambre, et que j'avais mis au chevet de mon
lit son portrait du temps qu'il était petit enfant! Il savait bien qu'il
n'avait qu'à revenir, et que depuis des ans je le rappelais, et que je
restais le soir au coin de mon feu les mains sur mes genoux ne sachant
que faire, et que j'en étais imbécile! Tu savais bien cela, que tu
n'avais qu'à rentrer, et qu'à dire: C'est moi, et que tu serais le
maître de la maison, et que je t'obéirais, et que tu ferais tout ce que
tu voudrais de ta vieille ganache de grand-père! Tu le savais bien, et
tu as dit: Non, c'est un royaliste, je n'irai pas! Et tu es allé aux
barricades, et tu t'es fait tuer par méchanceté! pour te venger de ce
que je t'avais dit au sujet de monsieur le duc de Berry! C'est ça qui
est infâme! Couchez-vous donc et dormez donc tranquillement! Il est
mort. Voilà mon réveil.
Le médecin, qui commençait à être inquiet de deux côtés, quitta un
moment Marius et alla à M. Gillenormand, et lui prit le bras. L'aïeul se
retourna, le regarda avec des yeux qui semblaient agrandis et sanglants,
et lui dit avec calme:
--Monsieur, je vous remercie. Je suis tranquille, je suis un homme, j'ai
vu la mort de Louis XVI, je sais porter les événements. Il y a une chose
qui est terrible, c'est de penser que ce sont vos journaux qui font tout
le mal. Vous aurez des écrivassiers, des parleurs, des avocats, des
orateurs, des tribunes, des discussions, des progrès, des lumières, des
droits de l'homme, de la liberté de la presse, et voilà comment on vous
rapportera vos enfants dans vos maisons! Ah! Marius! c'est abominable!
Tué! mort avant moi! Une barricade! Ah! le bandit! Docteur, vous
demeurez dans le quartier, je crois? Oh! je vous connais bien. Je vois
de ma fenêtre passer votre cabriolet. Je vais vous dire. Vous auriez
tort de croire que je suis en colère. On ne se met pas en colère contre
un mort. Ce serait stupide. C'est un enfant que j'ai élevé. J'étais déjà
vieux, qu'il était encore tout petit. Il jouait aux Tuileries avec sa
petite pelle et sa petite chaise, et, pour que les inspecteurs ne
grondassent pas, je bouchais à mesure avec ma canne les trous qu'il
faisait dans la terre avec sa pelle. Un jour il a crié: À bas Louis
XVIII! et s'en est allé. Ce n'est pas ma faute. Il était tout rose et
tout blond. Sa mère est morte. Avez-vous remarqué que tous les petits
enfants sont blonds? À quoi cela tient-il? C'est le fils d'un de ces
brigands de la Loire, mais les enfants sont innocents des crimes de
leurs pères. Je me le rappelle quand il était haut comme ceci. Il ne
pouvait pas parvenir à prononcer les _d_. Il avait un parler si doux et
si obscur qu'on eût cru un oiseau. Je me souviens qu'une fois, devant
l'Hercule Farnèse, on faisait cercle pour s'émerveiller et l'admirer,
tant il était beau, cet enfant! C'était une tête comme il y en a dans
les tableaux. Je lui faisais ma grosse voix, je lui faisais peur avec ma
canne, mais il savait bien que c'était pour rire. Le matin, quand il
entrait dans ma chambre, je bougonnais, mais cela me faisait l'effet du
soleil. On ne peut pas se défendre contre ces mioches-là. Ils vous
prennent, ils vous tiennent, ils ne vous lâchent plus. La vérité est
qu'il n'y avait pas d'amour comme cet enfant-là. Maintenant, qu'est-ce
que vous dites de vos Lafayette, de vos Benjamin Constant, et de vos
Tirecuir de Corcelles, qui me le tuent! Ça ne peut pas passer comme ça.
Il s'approcha de Marius toujours livide et sans mouvement, et auquel le
médecin était revenu, et il recommença à se tordre les bras. Les lèvres
blanches du vieillard remuaient, comme machinalement, et laissaient
passer, comme des souffles dans un râle, des mots presque indistincts
qu'on entendait à peine:--Ah! sans coeur! Ah! clubiste! Ah! scélérat!
Ah! septembriseur!--Reproches à voix basse d'un agonisant à un cadavre.
Peu à peu, comme il faut toujours que les éruptions intérieures se
fassent jour, l'enchaînement des paroles revint, mais l'aïeul paraissait
n'avoir plus la force de les prononcer; sa voix était tellement sourde
et éteinte qu'elle semblait venir de l'autre bord d'un abîme:
--Ça m'est bien égal, je vais mourir aussi, moi. Et dire qu'il n'y a pas
dans Paris une drôlesse qui n'eût été heureuse de faire le bonheur de ce
misérable! Un gredin qui, au lieu de s'amuser et de jouir de la vie, est
allé se battre et s'est fait mitrailler comme une brute! Et pour qui,
pourquoi? Pour la république! Au lieu d'aller danser à la Chaumière,
comme c'est le devoir des jeunes gens! C'est bien la peine d'avoir vingt
ans. La république, belle fichue sottise! Pauvres mères, faites donc de
jolis garçons! Allons, il est mort. Ça fera deux enterrements sous la
porte cochère. Tu t'es donc fait arranger comme cela pour les beaux yeux
du général Lamarque! Qu'est-ce qu'il t'avait fait, ce général Lamarque!
Un sabreur! un bavard! Se faire tuer pour un mort! S'il n'y a pas de
quoi rendre fou! Comprenez cela! À vingt ans! Et sans retourner la tête
pour regarder s'il ne laissait rien derrière lui! Voilà maintenant les
pauvres vieux bonshommes qui sont forcés de mourir tout seuls. Crève
dans ton coin, hibou! Eh bien, au fait, tant mieux, c'est ce que
j'espérais, ça va me tuer net. Je suis trop vieux, j'ai cent ans, j'ai
cent mille ans, il y a longtemps que j'ai le droit d'être mort. De ce
coup-là, c'est fait. C'est donc fini, quel bonheur! À quoi bon lui faire
respirer de l'ammoniaque et tout ce tas de drogues? Vous perdez votre
peine, imbécile de médecin! Allez, il est mort, bien mort. Je m'y
connais, moi qui suis mort aussi. Il n'a pas fait la chose à demi. Oui,
ce temps-ci est infâme, infâme, infâme, et voilà ce que je pense de
vous, de vos idées, de vos systèmes, de vos maîtres, de vos oracles, de
vos docteurs, de vos garnements d'écrivains, de vos gueux de
philosophes, et de toutes les révolutions qui effarouchent depuis
soixante ans les nuées de corbeaux des Tuileries! Et puisque tu as été
sans pitié en te faisant tuer comme cela, je n'aurai même pas de chagrin
de ta mort, entends-tu, assassin!
En ce moment, Marius ouvrit lentement les paupières, et son regard,
encore voilé par l'étonnement léthargique, s'arrêta sur M. Gillenormand.
--Marius! cria le vieillard. Marius! mon petit Marius! mon enfant! mon
fils bien-aimé! Tu ouvres les yeux, tu me regardes, tu es vivant, merci!
Et il tomba évanoui.
Livre quatrième--Javert déraillé
Chapitre I
Javert déraillé
Javert s'était éloigné à pas lents de la rue de l'Homme-Armé.
Il marchait la tête baissée, pour la première fois de sa vie, et, pour
la première fois de sa vie également, les mains derrière le dos.
Jusqu'à ce jour, Javert n'avait pris, dans les deux attitudes de
Napoléon, que celle qui exprime la résolution, les bras croisés sur la
poitrine, celle qui exprime l'incertitude, les mains derrière le dos,
lui était inconnue. Maintenant, un changement s'était fait; toute sa
personne, lente et sombre, était empreinte d'anxiété.
Il s'enfonça dans les rues silencieuses.
Cependant, il suivait une direction.
Il coupa par le plus court vers la Seine, gagna le quai des Ormes,
longea le quai, dépassa la Grève, et s'arrêta, à quelque distance du
poste de la place du Châtelet, à l'angle du pont Notre-Dame. La Seine
fait là, entre le pont Notre-Dame et le Pont au Change d'une part, et
d'autre part entre le quai de la Mégisserie et le quai aux Fleurs, une
sorte de lac carré traversé par un rapide.
Ce point de la Seine est redouté des mariniers. Rien n'est plus
dangereux que ce rapide, resserré à cette époque et irrité par les
pilotis du moulin du pont, aujourd'hui démoli. Les deux ponts, si
voisins l'un de l'autre, augmentent le péril; l'eau se hâte
formidablement sous les arches. Elle y roule de larges plis terribles;
elle s'y accumule et s'y entasse; le flot fait effort aux piles des
ponts comme pour les arracher avec de grosses cordes liquides. Les
hommes qui tombent là ne reparaissent pas; les meilleurs nageurs s'y
noient.
Javert appuya ses deux coudes sur le parapet, son menton dans ses deux
mains, et, pendant que ses ongles se crispaient machinalement dans
l'épaisseur de ses favoris, il songea.
Une nouveauté, une révolution, une catastrophe, venait de se passer au
fond de lui-même; et il y avait de quoi s'examiner.
Javert souffrait affreusement.
Depuis quelques heures Javert avait cessé d'être simple. Il était
troublé; ce cerveau, si limpide dans sa cécité, avait perdu sa
transparence; il y avait un nuage dans ce cristal. Javert sentait dans
sa conscience le devoir se dédoubler, et il ne pouvait se le dissimuler.
Quand il avait rencontré si inopinément Jean Valjean sur la berge de la
Seine, il y avait eu en lui quelque chose du loup qui ressaisit sa proie
et du chien qui retrouve son maître.
Il voyait devant lui deux routes également droites toutes deux, mais il
en voyait deux; et cela le terrifiait, lui qui n'avait jamais connu dans
sa vie qu'une ligne droite. Et, angoisse poignante, ces deux routes
étaient contraires. L'une de ces deux lignes droites excluait l'autre.
Laquelle des deux était la vraie?
Sa situation était inexprimable.
Devoir la vie à un malfaiteur, accepter cette dette et la rembourser,
être, en dépit de soi-même, de plain-pied avec un repris de justice, et
lui payer un service avec un autre service; se laisser dire: Va-t'en, et
lui dire à son tour: Sois libre; sacrifier à des motifs personnels le
devoir, cette obligation générale, et sentir dans ces motifs personnels
quelque chose de général aussi, et de supérieur peut-être; trahir la
société pour rester fidèle à sa conscience; que toutes ces absurdités se
réalisassent et qu'elles vinssent s'accumuler sur lui-même, c'est ce
dont il était atterré.
Une chose l'avait étonné, c'était que Jean Valjean lui eût fait grâce,
et une chose l'avait pétrifié, c'était que, lui Javert, il eût fait
grâce à Jean Valjean.
Où en était-il? Il se cherchait et ne se trouvait plus.
Que faire maintenant? Livrer Jean Valjean, c'était mal; laisser Jean
Valjean libre, c'était mal. Dans le premier cas, l'homme de l'autorité
tombait plus bas que l'homme du bagne; dans le second, un forçat montait
plus haut que la loi et mettait le pied dessus. Dans les deux cas,
déshonneur pour lui Javert. Dans tous les partis qu'on pouvait prendre,
il y avait de la chute. La destinée a de certaines extrémités à pic sur
l'impossible, et au delà desquelles la vie n'est plus qu'un précipice.
Javert était à une de ces extrémités-là.
Une de ses anxiétés, c'était d'être contraint de penser. La violence
même de toutes ces émotions contradictoires l'y obligeait. La pensée,
chose inusitée pour lui, et singulièrement douloureuse.
Il y a toujours dans la pensée une certaine quantité de rébellion
intérieure; et il s'irritait d'avoir cela en lui.
La pensée, sur n'importe quel sujet en dehors du cercle étroit de ses
fonctions, eût été pour lui, dans tous les cas, une inutilité et une
fatigue; mais la pensée sur la journée qui venait de s'écouler était une
torture. Il fallait bien cependant regarder dans sa conscience après de
telles secousses, et se rendre compte de soi-même à soi-même.
Ce qu'il venait de faire lui donnait le frisson. Il avait, lui Javert,
trouvé bon de décider, contre tous les règlements de police, contre
toute l'organisation sociale et judiciaire, contre le code tout entier,
une mise en liberté; cela lui avait convenu; il avait substitué ses
propres affaires aux affaires publiques; n'était-ce pas inqualifiable?
Chaque fois qu'il se mettait en face de cette action sans nom qu'il
avait commise, il tremblait de la tête aux pieds. À quoi se résoudre?
Une seule ressource lui restait: retourner en hâte rue de l'Homme-Armé,
et faire écrouer Jean Valjean. Il était clair que c'était cela qu'il
fallait faire. Il ne pouvait.
Quelque chose lui barrait le chemin de ce côté-là.
Quelque chose? Quoi? Est-ce qu'il y a au monde autre chose que les
tribunaux, les sentences exécutoires, la police et l'autorité? Javert
était bouleversé.
Un galérien sacré! un forçat imprenable à la justice! et cela par le
fait de Javert!
Que Javert et Jean Valjean, l'homme fait pour sévir, l'homme fait pour
subir, que ces deux hommes, qui étaient l'un et l'autre la chose de la
loi, en fussent venus à ce point de se mettre tous les deux au-dessus de
la loi, est-ce que ce n'était pas effrayant?
Quoi donc! de telles énormités arriveraient et personne ne serait puni!
Jean Valjean, plus fort que l'ordre social tout entier, serait libre, et
lui Javert continuerait de manger le pain du gouvernement!
Sa rêverie devenait peu à peu terrible.
Il eût pu à travers cette rêverie se faire encore quelque reproche au
sujet de l'insurgé rapporté rue des Filles-du-Calvaire; mais il n'y
songeait pas. La faute moindre se perdait dans la plus grande.
D'ailleurs cet insurgé était évidemment un homme mort, et, légalement,
la mort éteint la poursuite.
Jean Valjean, c'était là le poids qu'il avait sur l'esprit.
Jean Valjean le déconcertait. Tous les axiomes qui avaient été les
points d'appui de toute sa vie s'écroulaient devant cet homme. La
générosité de Jean Valjean envers lui Javert l'accablait. D'autres
faits, qu'il se rappelait et qu'il avait autrefois traités de mensonges
et de folies, lui revenaient maintenant comme des réalités. M. Madeleine
reparaissait derrière Jean Valjean, et les deux figures se superposaient
de façon à n'en plus faire qu'une, qui était vénérable. Javert sentait
que quelque chose d'horrible pénétrait dans son âme, l'admiration pour
un forçat. Le respect d'un galérien, est-ce que c'est possible? Il en
frémissait, et ne pouvait s'y soustraire. Il avait beau se débattre, il
était réduit à confesser dans son for intérieur la sublimité de ce
misérable. Cela était odieux.
Un malfaiteur bienfaisant, un forçat compatissant, doux, secourable,
clément, rendant le bien pour le mal, rendant le pardon pour la haine,
préférant la pitié à la vengeance, aimant mieux se perdre que de perdre
son ennemi, sauvant celui qui l'a frappé, agenouillé sur le haut de la
vertu, plus voisin de l'ange que de l'homme! Javert était contraint de
s'avouer que ce monstre existait.
Cela ne pouvait durer ainsi.
Certes, et nous y insistons, il ne s'était pas rendu sans résistance à
ce monstre, à cet ange infâme, à ce héros hideux, dont il était presque
aussi indigné que stupéfait. Vingt fois, quand il était dans cette
voiture face à face avec Jean Valjean, le titre légal avait rugi en lui.
Vingt fois, il avait été tenté de se jeter sur Jean Valjean, de le
saisir et de le dévorer, c'est-à-dire de l'arrêter. Quoi de plus simple
en effet? Crier au premier poste devant lequel on passe:--Voilà un
repris de justice en rupture de ban! appeler les gendarmes et leur
dire:--Cet homme est pour vous! ensuite s'en aller, laisser là ce damné,
ignorer le reste, et ne plus se mêler de rien. Cet homme est à jamais le
prisonnier de la loi; la loi en fera ce qu'elle voudra. Quoi de plus
juste? Javert s'était dit tout cela; il avait voulu passer outre, agir,
appréhender l'homme, et, alors comme à présent, il n'avait pas pu; et
chaque fois que sa main s'était convulsivement levée vers le collet de
Jean Valjean, sa main, comme sous un poids énorme, était retombée, et il
avait entendu au fond de sa pensée une voix, une étrange voix qui lui
criait:--C'est bien. Livre ton sauveur. Ensuite fais apporter la
cuvette de Ponce-Pilate, et lave-toi les griffes.
Puis sa réflexion tombait sur lui-même, et à côté de Jean Valjean
grandi, il se voyait, lui Javert, dégradé.
Un forçat était son bienfaiteur!
Mais aussi pourquoi avait-il permis à cet homme de le laisser vivre? Il
avait, dans cette barricade, le droit d'être tué. Il aurait dû user de
ce droit. Appeler les autres insurgés à son secours contre Jean Valjean,
se faire fusiller de force, cela valait mieux.
Sa suprême angoisse, c'était la disparition de la certitude. Il se
sentait déraciné. Le code n'était plus qu'un tronçon dans sa main. Il
avait affaire à des scrupules d'une espèce inconnue. Il se faisait en
lui une révélation sentimentale, entièrement distincte de l'affirmation
légale, son unique mesure jusqu'alors. Rester dans l'ancienne honnêteté,
cela ne suffisait plus. Tout un ordre de faits inattendus surgissait et
le subjuguait. Tout un monde nouveau apparaissait à son âme, le bienfait
accepté et rendu, le dévouement, la miséricorde, l'indulgence, les
violences faites par la pitié à l'austérité, l'acception de personnes,
plus de condamnation définitive, plus de damnation, la possibilité d'une
larme dans l'oeil de la loi, on ne sait quelle justice selon Dieu allant
en sens inverse de la justice selon les hommes. Il apercevait dans les
ténèbres l'effrayant lever d'un soleil moral inconnu; il en avait
l'horreur et l'éblouissement. Hibou forcé à des regards d'aigle.
Il se disait que c'était donc vrai, qu'il y avait des exceptions, que
l'autorité pouvait être décontenancée, que la règle pouvait rester court
devant un fait, que tout ne s'encadrait pas dans le texte du code, que
l'imprévu se faisait obéir, que la vertu d'un forçat pouvait tendre un
piège à la vertu d'un fonctionnaire, que le monstrueux pouvait être
divin, que la destinée avait de ces embuscades-là, et il songeait avec
désespoir que lui-même n'avait pas été à l'abri d'une surprise.
Il était forcé de reconnaître que la bonté existait. Ce forçat avait été
bon. Et lui-même, chose inouïe, il venait d'être bon. Donc il se
dépravait.
Il se trouvait lâche. Il se faisait horreur.
L'idéal pour Javert, ce n'était pas d'être humain, d'être grand, d'être
sublime; c'était d'être irréprochable.
Or, il venait de faillir.
Comment en était-il arrivé là? comment tout cela s'était-il passé? Il
n'aurait pu se le dire à lui-même. Il prenait sa tête entre ses deux
mains, mais il avait beau faire, il ne parvenait pas à se l'expliquer.
Il avait certainement toujours eu l'intention de remettre Jean Valjean à
la loi, dont Jean Valjean était le captif, et dont lui, Javert, était
l'esclave. Il ne s'était pas avoué un seul instant, pendant qu'il le
tenait, qu'il eût la pensée de le laisser aller. C'était en quelque
sorte à son insu que sa main s'était ouverte et l'avait lâché.
Toutes sortes de nouveautés énigmatiques s'entr'ouvraient devant ses
yeux. Il s'adressait des questions, et il se faisait des réponses, et
ses réponses l'effrayaient. Il se demandait: Ce forçat, ce désespéré,
que j'ai poursuivi jusqu'à le persécuter, et qui m'a eu sous son pied,
et qui pouvait se venger, et qui le devait tout à la fois pour sa
rancune et pour sa sécurité, en me laissant la vie, en me faisant grâce,
qu'a-t-il fait? Son devoir. Non. Quelque chose de plus. Et moi, en lui
faisant grâce à mon tour, qu'ai-je fait? Mon devoir. Non. Quelque chose
de plus. Il y a donc quelque chose de plus que le devoir? Ici il
s'effarait; sa balance se disloquait; l'un des plateaux tombait dans
l'abîme, l'autre s'en allait dans le ciel; et Javert n'avait pas moins
d'épouvante de celui qui était en haut que de celui qui était en bas.
Sans être le moins du monde ce qu'on appelle voltairien, ou philosophe,
ou incrédule, respectueux au contraire, par instinct, pour l'église
établie, il ne la connaissait que comme un fragment auguste de
l'ensemble social; l'ordre était son dogme et lui suffisait; depuis
qu'il avait l'âge d'homme et de fonctionnaire, il mettait dans la police
à peu près toute sa religion; étant, et nous employons ici les mots sans
la moindre ironie et dans leur acception la plus sérieuse, étant, nous
l'avons dit, espion comme on est prêtre. Il avait un supérieur, M.
Gisquet; il n'avait guère songé jusqu'à ce jour à cet autre supérieur,
Dieu.
Ce chef nouveau, Dieu, il le sentait inopinément, et en était troublé.
Il était désorienté de cette présence inattendue; il ne savait que faire
de ce supérieur-là, lui qui n'ignorait pas que le subordonné est tenu de
se courber toujours, qu'il ne doit ni désobéir, ni blâmer, ni discuter,
et que, vis-à-vis d'un supérieur qui l'étonne trop, l'inférieur n'a
d'autre ressource que sa démission.
Mais comment s'y prendre pour donner sa démission à Dieu?
Quoi qu'il en fût, et c'était toujours là qu'il en revenait, un fait
pour lui dominait tout, c'est qu'il venait de commettre une infraction
épouvantable. Il venait de fermer les yeux sur un condamné récidiviste
en rupture de ban. Il venait d'élargir un galérien. Il venait de voler
aux lois un homme qui leur appartenait. Il avait fait cela. Il ne se
comprenait plus. Il n'était pas sûr d'être lui-même. Les raisons mêmes
de son action lui échappaient, il n'en avait que le vertige. Il avait
vécu jusqu'à ce moment de cette foi aveugle qui engendre la probité
ténébreuse. Cette foi le quittait, cette probité lui faisait défaut.
Tout ce qu'il avait cru se dissipait. Des vérités dont il ne voulait pas
l'obsédaient inexorablement. Il fallait désormais être un autre homme.
Il souffrait les étranges douleurs d'une conscience brusquement opérée
de la cataracte. Il voyait ce qu'il lui répugnait de voir. Il se sentait
vidé, inutile, disloqué de sa vie passée, destitué, dissous. L'autorité
était morte en lui. Il n'avait plus de raison d'être.
Situation terrible! être ému.