C'est un apprentissage pour le fichu quart d'heure du juge
d'instruction. Et puis, en ne parlant pas du tout, on ne risque pas de
parler trop haut. C'est égal, parce que je ne vois pas ta figure et
parce que je ne sais pas ton nom, tu aurais tort de croire que je ne
sais pas qui tu es et ce que tu veux. Connu. Tu as un peu cassé ce
monsieur; maintenant tu voudrais le serrer quelque part. Il te faut la
rivière, le grand cache-sottise. Je vas te tirer d'embarras. Aider un
bon garçon dans la peine, ça me botte.
Tout en approuvant Jean Valjean de se taire, il cherchait visiblement à
le faire parler. Il lui poussa l'épaule, de façon à tâcher de le voir de
profil, et s'écria sans sortir pourtant du médium où il maintenait sa
voix:
--À propos de la fondrière, tu es un fier animal. Pourquoi n'y as-tu pas
jeté l'homme?
Jean Valjean garda le silence.
Thénardier reprit en haussant jusqu'à sa pomme d'Adam la loque qui lui
servait de cravate, geste qui complète l'air capable d'un homme sérieux:
--Au fait, tu as peut-être agi sagement. Les ouvriers demain en venant
boucher le trou auraient, à coup sûr, trouvé le pantinois oublié là, et
on aurait pu, fil à fil, brin à brin, pincer ta trace, et arriver
jusqu'à toi. Quelqu'un a passé par l'égout. Qui? par où est-il sorti?
l'a-t-on vu sortir? La police est pleine d'esprit. L'égout est traître,
et vous dénonce. Une telle trouvaille est une rareté, cela appelle
l'attention, peu de gens se servent de l'égout pour leurs affaires,
tandis que la rivière est à tout le monde. La rivière, c'est la vraie
fosse. Au bout d'un mois, on vous repêche l'homme aux filets de
Saint-Cloud. Eh bien, qu'est-ce que cela fiche? c'est une charogne,
quoi! Qui a tué cet homme? Paris. Et la justice n'informe même pas. Tu
as bien fait.
Plus Thénardier était loquace, plus Jean Valjean était muet, Thénardier
lui secoua de nouveau l'épaule.
--Maintenant, concluons l'affaire. Partageons. Tu as vu ma clef,
montre-moi ton argent.
Thénardier était hagard, fauve, louche, un peu menaçant, pourtant
amical.
Il y avait une chose étrange; les allures de Thénardier n'étaient pas
simples; il n'avait pas l'air tout à fait à son aise; tout en
n'affectant pas d'air mystérieux, il parlait bas; de temps en temps, il
mettait son doigt sur sa bouche et murmurait: chut! Il était difficile
de deviner pourquoi. Il n'y avait là personne qu'eux deux. Jean Valjean
pensa que d'autres bandits étaient peut-être cachés dans quelque recoin,
pas très loin, et que Thénardier ne se souciait pas de partager avec
eux.
Thénardier reprit:
--Finissons. Combien le pantre avait-il dans ses profondes?
Jean Valjean se fouilla.
C'était, on s'en souvient, son habitude, d'avoir toujours de l'argent
sur lui. La sombre vie d'expédients à laquelle il était condamné lui en
faisait une loi. Cette fois pourtant il était pris au dépourvu. En
mettant, la veille au soir, son uniforme de garde national, il avait
oublié, lugubrement absorbé qu'il était, d'emporter son portefeuille. Il
n'avait que quelque monnaie dans le gousset de son gilet. Cela se
montait à une trentaine de francs. Il retourna sa poche, toute trempée
de fange, et étala sur la banquette du radier un louis d'or, deux pièces
de cinq francs et cinq ou six gros sous.
Thénardier avança la lèvre inférieure avec une torsion de cou
significative.
--Tu l'as tué pour pas cher, dit-il.
Il se mit à palper, en toute familiarité, les poches de Jean Valjean et
les poches de Marius. Jean Valjean, préoccupé surtout de tourner le dos
au jour, le laissait faire. Tout en maniant l'habit de Marius,
Thénardier, avec une dextérité d'escamoteur, trouva moyen d'en arracher,
sans que Jean Valjean s'en aperçût, un lambeau qu'il cacha sous sa
blouse, pensant probablement que ce morceau d'étoffe pourrait lui servir
plus tard à reconnaître l'homme assassiné et l'assassin. Il ne trouva du
reste rien de plus que les trente francs.
--C'est vrai, dit-il, l'un portant l'autre, vous n'avez pas plus que ça.
Et, oubliant son mot: _part à deux_, il prit tout.
Il hésita un peu devant les gros sous. Réflexion faite, il les prit
aussi en grommelant:
--N'importe! c'est suriner les gens à trop bon marché.
Cela fait, il tira de nouveau la clef de dessous sa blouse.
--Maintenant, l'ami, il faut que tu sortes. C'est ici comme à la foire,
on paye en sortant. Tu as payé, sors.
Et il se mit à rire.
Avait-il, en apportant à un inconnu l'aide de cette clef et en faisant
sortir par cette porte un autre que lui, l'intention pure et
désintéressée de sauver un assassin? c'est ce dont il est permis de
douter.
Thénardier aida Jean Valjean à replacer Marius sur ses épaules, puis il
se dirigea vers la grille sur la pointe de ses pieds nus, faisant signe
à Jean Valjean de le suivre, il regarda au dehors, posa le doigt sur sa
bouche, et demeura quelques secondes comme en suspens; l'inspection
faite, il mit la clef dans la serrure. Le pêne glissa et la porte
tourna. Il n'y eut ni craquement, ni grincement. Cela se fit très
doucement. Il était visible que cette grille et ces gonds, huilés avec
soin, s'ouvraient plus souvent qu'on ne l'eût pensé. Cette douceur était
sinistre; on y sentait les allées et venues furtives, les entrées et les
sorties silencieuses des hommes nocturnes, et les pas de loup du crime.
L'égout était évidemment en complicité avec quelque bande mystérieuse.
Cette grille taciturne était une receleuse.
Thénardier entre-bâilla la porte, livra tout juste passage à Jean
Valjean, referma la grille, tourna deux fois la clef dans la serrure, et
replongea dans l'obscurité, sans faire plus de bruit qu'un souffle. Il
semblait marcher avec les pattes de velours du tigre. Un moment après,
cette hideuse providence était rentrée dans l'invisible.
Jean Valjean se trouva dehors.
Chapitre IX
Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
Il laissa glisser Marius sur la berge.
Ils étaient dehors!
Les miasmes, l'obscurité, l'horreur, étaient derrière lui. L'air
salubre, pur, vivant, joyeux, librement respirable, l'inondait. Partout
autour de lui le silence, mais le silence charmant du soleil couché en
plein azur. Le crépuscule s'était fait; la nuit venait, la grande
libératrice, l'amie de tous ceux qui ont besoin d'un manteau d'ombre
pour sortir d'une angoisse. Le ciel s'offrait de toutes parts comme un
calme énorme. La rivière arrivait à ses pieds avec le bruit d'un baiser.
On entendait le dialogue aérien des nids qui se disaient bonsoir dans
les ormes des Champs-Élysées. Quelques étoiles, piquant faiblement le
bleu pâle du zénith et visibles à la seule rêverie, faisaient dans
l'immensité de petits resplendissements imperceptibles. Le soir
déployait sur la tête de Jean Valjean toutes les douceurs de l'infini.
C'était l'heure indécise et exquise qui ne dit ni oui ni non. Il y avait
déjà assez de nuit pour qu'on pût s'y perdre à quelque distance, et
encore assez de jour pour qu'on pût s'y reconnaître de près.
Jean Valjean fut pendant quelques secondes irrésistiblement vaincu par
toute cette sérénité auguste et caressante; il y a de ces minutes
d'oubli; la souffrance renonce à harceler le misérable; tout s'éclipse
dans la pensée; la paix couvre le songeur comme une nuit; et sous le
crépuscule qui rayonne, et à l'imitation du ciel qui s'illumine, l'âme
s'étoile. Jean Valjean ne put s'empêcher de contempler cette vaste ombre
claire qu'il avait au-dessus de lui; pensif, il prenait dans le
majestueux silence du ciel éternel un bain d'extase et de prière. Puis,
vivement, comme si le sentiment d'un devoir lui revenait, il se courba
vers Marius, et, puisant de l'eau dans le creux de sa main, il lui en
jeta doucement quelques gouttes sur le visage. Les paupières de Marius
ne se soulevèrent pas; cependant sa bouche entrouverte respirait.
Jean Valjean allait plonger de nouveau sa main dans la rivière, quand
tout à coup il sentit je ne sais quelle gêne, comme lorsqu'on a, sans le
voir, quelqu'un derrière soi.
Nous avons déjà indiqué ailleurs cette impression, que tout le monde
connaît.
Il se retourna.
Comme tout à l'heure, quelqu'un en effet était derrière lui.
Un homme de haute stature, enveloppé d'une longue redingote, les bras
croisés, et portant dans son poing droit un casse-tête dont on voyait la
pomme de plomb, se tenait debout à quelques pas en arrière de Jean
Valjean accroupi sur Marius.
C'était, l'ombre aidant, une sorte d'apparition. Un homme simple en eût
eu peur à cause du crépuscule, et un homme réfléchi à cause du
casse-tête.
Jean Valjean reconnut Javert.
Le lecteur a deviné sans doute que le traqueur de Thénardier n'était
autre que Javert. Javert, après sa sortie inespérée de la barricade,
était allé à la préfecture de police, avait rendu verbalement compte au
préfet en personne, dans une courte audience, puis avait repris
immédiatement son service, qui impliquait, on se souvient de la note
saisie sur lui, une certaine surveillance de la berge de la rive droite
aux Champs-Élysées, laquelle depuis quelque temps éveillait l'attention
de la police. Là, il avait aperçu Thénardier et l'avait suivi. On sait
le reste.
On comprend aussi que cette grille, si obligeamment ouverte devant Jean
Valjean, était une habileté de Thénardier. Thénardier sentait Javert
toujours là; l'homme guetté a un flair qui ne le trompe pas; il fallait
jeter un os à ce limier. Un assassin, quelle aubaine! C'était la part du
feu, qu'il ne faut jamais refuser. Thénardier, en mettant dehors Jean
Valjean à sa place, donnait une proie à la police, lui faisait lâcher sa
piste, se faisait oublier dans une plus grosse aventure, récompensait
Javert de son attente, ce qui flatte toujours un espion, gagnait trente
francs, et comptait bien, quant à lui, s'échapper à l'aide de cette
diversion.
Jean Valjean était passé d'un écueil à l'autre.
Ces deux rencontres coup sur coup, tomber de Thénardier en Javert,
c'était rude.
Javert ne reconnut pas Jean Valjean qui, nous l'avons dit, ne se
ressemblait plus à lui-même. Il ne décroisa pas les bras, assura son
casse-tête dans son poing par un mouvement imperceptible, et dit d'une
voix brève et calme:
--Qui êtes-vous?
--Moi.
--Qui, vous?
--Jean Valjean.
Javert mit le casse-tête entre ses dents, ploya les jarrets, inclina le
torse, posa ses deux mains puissantes sur les épaules de Jean Valjean,
qui s'y emboîtèrent comme dans deux étaux, l'examina, et le reconnut.
Leurs visages se touchaient presque. Le regard de Javert était terrible.
Jean Valjean demeura inerte sous l'étreinte de Javert comme un lion qui
consentirait à la griffe d'un lynx.
--Inspecteur Javert, dit-il, vous me tenez. D'ailleurs, depuis ce matin
je me considère comme votre prisonnier. Je ne vous ai point donné mon
adresse pour chercher à vous échapper. Prenez-moi. Seulement,
accordez-moi une chose.
Javert semblait ne pas entendre. Il appuyait sur Jean Valjean sa
prunelle fixe. Son menton froncé poussait ses lèvres vers son nez, signe
de rêverie farouche. Enfin, il lâcha Jean Valjean, se dressa tout d'une
pièce, reprit à plein poignet le casse-tête, et, comme dans un songe,
murmura plutôt qu'il ne prononça cette question:
--Que faites-vous là? et qu'est-ce que c'est que cet homme?
Il continuait de ne plus tutoyer Jean Valjean.
Jean Valjean répondit, et le son de sa voix parut réveiller Javert:
--C'est de lui précisément que je voulais vous parler. Disposez de moi
comme il vous plaira; mais aidez-moi d'abord à le rapporter chez lui. Je
ne vous demande que cela.
La face de Javert se contracta comme cela lui arrivait toutes les fois
qu'on semblait le croire capable d'une concession. Cependant il ne dit
pas non.
Il se courba de nouveau, tira de sa poche un mouchoir qu'il trempa dans
l'eau, et essuya le front ensanglanté de Marius.
--Cet homme était à la barricade, dit-il à demi-voix et comme se parlant
à lui-même. C'est celui qu'on appelait Marius.
Espion de première qualité, qui avait tout observé, tout écouté, tout
entendu et tout recueilli, croyant mourir; qui épiait même dans
l'agonie, et qui, accoudé sur la première marche du sépulcre, avait pris
des notes.
Il saisit la main de Marius, cherchant le pouls.
--C'est un blessé, dit Jean Valjean.
--C'est un mort, dit Javert.
Jean Valjean répondit:
--Non. Pas encore.
--Vous l'avez donc apporté de la barricade ici? observa Javert.
Il fallait que sa préoccupation fût profonde pour qu'il n'insistât point
sur cet inquiétant sauvetage par l'égout, et pour qu'il ne remarquât
même pas le silence de Jean Valjean après sa question.
Jean Valjean, de son côté, semblait avoir une pensée unique. Il reprit:
--Il demeure au Marais, rue des Filles-du-Calvaire, chez son
aïeul....--Je ne sais plus le nom.
Jean Valjean fouilla dans l'habit de Marius, en tira le portefeuille,
l'ouvrit à la page crayonnée par Marius, et le tendit à Javert.
Il y avait encore dans l'air assez de clarté flottante pour qu'on pût
lire. Javert, en outre, avait dans l'oeil la phosphorescence féline des
oiseaux de nuit. Il déchiffra les quelques lignes écrites par Marius, et
grommela:
--Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, numéro 6.
Puis il cria:
--Cocher!
On se rappelle le fiacre qui attendait, en cas.
Javert garda le portefeuille de Marius.
Un moment après, la voiture, descendue par la rampe de l'abreuvoir,
était sur la berge, Marius était déposé sur la banquette du fond, et
Javert s'asseyait près de Jean Valjean sur la banquette de devant.
La portière refermée, le fiacre s'éloigna rapidement, remontant les
quais dans la direction de la Bastille.
Ils quittèrent les quais et entrèrent dans les rues. Le cocher,
silhouette noire sur son siège, fouettait ses chevaux maigres. Silence
glacial dans le fiacre. Marius, immobile, le torse adossé au coin du
fond, la tête abattue sur la poitrine, les bras pendants, les jambes
roides, paraissait ne plus attendre qu'un cercueil; Jean Valjean
semblait fait d'ombre, et Javert de pierre; et dans cette voiture pleine
de nuit, dont l'intérieur, chaque fois qu'elle passait devant un
réverbère, apparaissait lividement blêmi comme par un éclair
intermittent, le hasard réunissait et semblait confronter lugubrement
les trois immobilités tragiques, le cadavre, le spectre, la statue.
Chapitre X
Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
À chaque cahot du pavé, une goutte de sang tombait des cheveux de
Marius.
Il était nuit close quand le fiacre arriva au numéro 6 de la rue des
Filles-du-Calvaire.
Javert mit pied à terre le premier, constata d'un coup d'oeil le numéro
au-dessus de la porte cochère, et, soulevant le lourd marteau de fer
battu, historié à la vieille mode d'un bouc et d'un satyre qui
s'affrontaient, frappa un coup violent. Le battant s'entr'ouvrit, et
Javert le poussa. Le portier se montra à demi, bâillant, vaguement
réveillé, une chandelle à la main.
Tout dormait dans la maison. On se couche de bonne heure au Marais;
surtout les jours d'émeute. Ce bon vieux quartier, effarouché par la
révolution, se réfugie dans le sommeil, comme les enfants, lorsqu'ils
entendent venir Croquemitaine, cachent bien vite leur tête sous leur
couverture.
Cependant Jean Valjean et le cocher tiraient Marius du fiacre, Jean
Valjean le soutenant sous les aisselles et le cocher sous les jarrets.
Tout en portant Marius de la sorte, Jean Valjean glissa sa main sous les
vêtements qui étaient largement déchirés, tâta la poitrine et s'assura
que le coeur battait encore. Il battait même un peu moins faiblement,
comme si le mouvement de la voiture avait déterminé une certaine reprise
de la vie.
Javert interpella le portier du ton qui convient au gouvernement en
présence du portier d'un factieux.
--Quelqu'un qui s'appelle Gillenormand?
--C'est ici. Que lui voulez-vous?
--On lui rapporte son fils.
--Son fils? dit le portier avec hébétement.
--Il est mort.
Jean Valjean, qui venait, déguenillé et souillé, derrière Javert, et que
le portier regardait avec quelque horreur, lui fit signe de la tête que
non.
Le portier ne parut comprendre ni le mot de Javert, ni le signe de Jean
Valjean.
Javert continua:
--Il est allé à la barricade, et le voilà.
--À la barricade! s'écria le portier.
--Il s'est fait tuer. Allez réveiller le père.
Le portier ne bougeait pas.
--Allez donc! reprit Javert.
Et il ajouta:
--Demain il y aura ici de l'enterrement.
Pour Javert, les incidents habituels de la voie publique étaient classés
catégoriquement, ce qui est le commencement de la prévoyance et de la
surveillance, et chaque éventualité avait son compartiment; les faits
possibles étaient en quelque sorte dans des tiroirs d'où ils sortaient,
selon l'occasion, en quantités variables; il y avait, dans la rue, du
tapage, de l'émeute, du carnaval, de l'enterrement.
Le portier se borna à réveiller Basque. Basque réveilla Nicolette;
Nicolette réveilla la tante Gillenormand. Quant au grand-père, on le
laissa dormir, pensant qu'il saurait toujours la chose assez tôt.
On monta Marius au premier étage, sans que personne, du reste, s'en
aperçût dans les autres parties de la maison, et on le déposa sur un
vieux canapé dans l'antichambre de M. Gillenormand; et, tandis que
Basque allait chercher un médecin et que Nicolette ouvrait les armoires
à linge, Jean Valjean sentit Javert qui lui touchait l'épaule. Il
comprit, et redescendit, ayant derrière lui le pas de Javert qui le
suivait.
Le portier les regarda partir comme il les avait regardés arriver, avec
une somnolence épouvantée.
Ils remontèrent dans le fiacre, et le cocher sur son siège.
--Inspecteur Javert, dit Jean Valjean, accordez-moi encore une chose.
--Laquelle? demanda rudement Javert.
--Laissez-moi rentrer un moment chez moi. Ensuite vous ferez de moi ce
que vous voudrez.
Javert demeura quelques instants silencieux, le menton rentré dans le
collet de sa redingote, puis il baissa la vitre de devant.
--Cocher, dit-il, rue de l'Homme-Armé, numéro 7.
Chapitre XI
Ébranlement dans l'absolu
Ils ne desserrèrent plus les dents de tout le trajet.
Que voulait Jean Valjean? Achever ce qu'il avait commencé; avertir
Cosette, lui dire où était Marius, lui donner peut-être quelque autre
indication utile, prendre, s'il le pouvait, de certaines dispositions
suprêmes. Quant à lui, quant à ce qui le concernait personnellement,
c'était fini; il était saisi par Javert et n'y résistait pas; un autre
que lui, en une telle situation, eût peut être vaguement songé à cette
corde que lui avait donnée Thénardier et aux barreaux du premier cachot
où il entrerait; mais, depuis l'évêque, il y avait dans Jean Valjean
devant tout attentat, fût-ce contre lui-même, insistons-y, une profonde
hésitation religieuse.
Le suicide, cette mystérieuse voie de fait sur l'inconnu, laquelle peut
contenir dans une certaine mesure la mort de l'âme, était impossible à
Jean Valjean.
À l'entrée de la rue de l'Homme-Armé, le fiacre s'arrêta, cette rue
étant trop étroite pour que les voitures puissent y pénétrer. Javert et
Jean Valjean descendirent.
Le cocher représenta humblement à «monsieur l'inspecteur» que le velours
d'Utrecht de sa voiture était tout taché par le sang de l'homme
assassiné et par la boue de l'assassin. C'était là ce qu'il avait
compris. Il ajouta qu'une indemnité lui était due. En même temps, tirant
de sa poche son livret, il pria monsieur l'inspecteur d'avoir la bonté
de lui écrire dessus «un petit bout d'attestation comme quoi».
Javert repoussa le livret que lui tendait le cocher, et dit:
--Combien te faut-il, y compris ta station et la course?
--Il y a sept heures et quart, répondit le cocher, et mon velours était
tout neuf. Quatre-vingts francs, monsieur l'inspecteur.
Javert tira de sa poche quatre napoléons et congédia le fiacre.
Jean Valjean pensa que l'intention de Javert était de le conduire à pied
au poste des Blancs-Manteaux ou au poste des Archives, qui sont tout
près.
Ils s'engagèrent dans la rue. Elle était, comme d'habitude, déserte.
Javert suivait Jean Valjean. Ils arrivèrent au numéro 7. Jean Valjean
frappa. La porte s'ouvrit.
--C'est bien, dit Javert. Montez.
Il ajouta avec une expression étrange et comme s'il faisait effort en
parlant de la sorte:
--Je vous attends ici.
Jean Valjean regarda Javert. Cette façon de faire était peu dans les
habitudes de Javert. Cependant, que Javert eût maintenant en lui une
sorte de confiance hautaine, la confiance du chat qui accorde à la
souris une liberté de la longueur de sa griffe, résolu qu'était Jean
Valjean à se livrer et à en finir, cela ne pouvait le surprendre
beaucoup. Il poussa la porte, entra dans la maison, cria au portier qui
était couché et qui avait tiré le cordon de son lit: C'est moi! et monta
l'escalier.
Parvenu au premier étage, il fit une pause. Toutes les voies
douloureuses ont des stations. La fenêtre du palier, qui était une
fenêtre-guillotine, était ouverte. Comme dans beaucoup d'anciennes
maisons, l'escalier prenait jour et avait vue sur la rue. Le réverbère
de la rue, situé précisément en face, jetait quelque lumière sur les
marches, ce qui faisait une économie d'éclairage.
Jean Valjean, soit pour respirer, soit machinalement, mit la tête à
cette fenêtre. Il se pencha sur la rue. Elle est courte et le réverbère
l'éclairait d'un bout à l'autre. Jean Valjean eut un éblouissement de
stupeur; il n'y avait plus personne.
Javert s'en était allé.
Chapitre XII
L'aïeul
Basque et le portier avaient transporté dans le salon Marius toujours
étendu sans mouvement sur le canapé où on l'avait déposé en arrivant. Le
médecin, qu'on avait été chercher, était accouru. La tante Gillenormand
s'était levée.
La tante Gillenormand allait et venait, épouvantée, joignant les mains,
et incapable de faire autre chose que de dire: Est-il Dieu possible!
Elle ajoutait par moments: Tout va être confondu de sang! Quand la
première horreur fut passée, une certaine philosophie de la situation se
fit jour jusqu'à son esprit et se traduisit par cette exclamation: Cela
devait finir comme ça! Elle n'alla point jusqu'au: _Je l'avais bien
dit!_ qui est d'usage dans les occasions de ce genre.
Sur l'ordre du médecin, un lit de sangle avait été dressé près du
canapé. Le médecin examina Marius et, après avoir constaté que le pouls
persistait, que le blessé n'avait à la poitrine aucune plaie pénétrante,
et que le sang du coin des lèvres venait des fosses nasales, il le fit
poser à plat sur le lit, sans oreiller, la tête sur le même plan que le
corps, et même un peu plus basse, le buste nu, afin de faciliter la
respiration. Mademoiselle Gillenormand, voyant qu'on déshabillait
Marius, se retira. Elle se mit à dire son chapelet dans sa chambre.
Le torse n'était atteint d'aucune lésion intérieure; une balle, amortie
par le portefeuille, avait dévié et fait le tour des côtes avec une
déchirure hideuse, mais sans profondeur, et par conséquent sans danger.
La longue marche souterraine avait achevé la dislocation de la clavicule
cassée, et il y avait là de sérieux désordres. Les bras étaient sabrés.
Aucune balafre ne défigurait le visage; la tête pourtant était comme
couverte de hachures; que deviendraient ces blessures à la tête?
s'arrêtaient-elles au cuir chevelu? entamaient-elles le crâne? On ne
pouvait le dire encore. Un symptôme grave, c'est qu'elles avaient causé
l'évanouissement, et l'on ne se réveille pas toujours de ces
évanouissements-là. L'hémorragie, en outre, avait épuisé le blessé. À
partir de la ceinture, le bas du corps avait été protégé par la
barricade.
Basque et Nicolette déchiraient des linges et préparaient des bandes;
Nicolette les cousait, Basque les roulait. La charpie manquant, le
médecin avait provisoirement arrêté le sang des plaies avec des galettes
d'ouate. À côté du lit, trois bougies brûlaient sur une table où la
trousse de chirurgie était étalée. Le médecin lava le visage et les
cheveux de Marius avec de l'eau froide. Un seau plein fut rouge en un
instant. Le portier, sa chandelle à la main, éclairait.
Le médecin semblait songer tristement. De temps en temps, il faisait un
signe de tête négatif, comme s'il répondait à quelque question qu'il
s'adressait intérieurement. Mauvais signe pour le malade, ces mystérieux
dialogues du médecin avec lui-même.