Ce flambeau du nom des rues de Paris dont nous éclairons pour le lecteur

la marche souterraine de Jean Valjean, Jean Valjean ne l'avait pas. Rien

ne lui disait quelle zone de la ville il traversait, ni quel trajet il

avait fait. Seulement la pâleur croissante des flaques de lumière qu'il

rencontrait de temps en temps lui indiqua que le soleil se retirait du

pavé et que le jour ne tarderait pas à décliner; et le roulement des

voitures au-dessus de sa tête, étant devenu de continu intermittent,

puis ayant presque cessé, il en conclut qu'il n'était plus sous le Paris

central et qu'il approchait de quelque région solitaire, voisine des

boulevards extérieurs ou des quais extrêmes. Là où il y a moins de

maisons et moins de rues, l'égout a moins de soupiraux. L'obscurité

s'épaississait autour de Jean Valjean. Il n'en continua pas moins

d'avancer, tâtonnant dans l'ombre.

Cette ombre devint brusquement terrible.

Chapitre V

Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse qui est perfidie

Il sentit qu'il entrait dans l'eau, et qu'il avait sous ses pieds, non

plus du pavé, mais de la vase.

Il arrive parfois, sur de certaines côtes de Bretagne ou d'Écosse, qu'un

homme, un voyageur ou un pêcheur, cheminant à marée basse sur la grève

loin du rivage, s'aperçoit soudainement que depuis plusieurs minutes il

marche avec quelque peine. La plage est sous ses pieds comme de la poix;

la semelle s'y attache; ce n'est plus du sable, c'est de la glu. La

grève est parfaitement sèche, mais à tous les pas qu'on fait, dès qu'on

a levé le pied, l'empreinte qu'il laisse se remplit d'eau. L'oeil, du

reste, ne s'est aperçu d'aucun changement; l'immense plage est unie et

tranquille, tout le sable a le même aspect, rien ne distingue le sol qui

est solide du sol qui ne l'est plus; la petite nuée joyeuse des pucerons

de mer continue de sauter tumultueusement sur les pieds du passant.

L'homme suit sa route, va devant lui, appuie vers la terre, tâche de se

rapprocher de la côte. Il n'est pas inquiet. Inquiet de quoi? Seulement

il sent quelque chose comme si la lourdeur de ses pieds croissait à

chaque pas qu'il fait. Brusquement, il enfonce. Il enfonce de deux ou

trois pouces. Décidément il n'est pas dans la bonne route; il s'arrête

pour s'orienter. Tout à coup il regarde à ses pieds. Ses pieds ont

disparu. Le sable les couvre. Il retire ses pieds du sable, il veut

revenir sur ses pas, il retourne en arrière; il enfonce plus

profondément. Le sable lui vient à la cheville, il s'en arrache et se

jette à gauche, le sable lui vient à mi-jambe, il se jette à droite, le

sable lui vient aux jarrets. Alors il reconnaît avec une indicible

terreur qu'il est engagé dans de la grève mouvante, et qu'il a sous lui

le milieu effroyable où l'homme ne peut pas plus marcher que le poisson

n'y peut nager. Il jette son fardeau s'il en a un, il s'allège comme un

navire en détresse; il n'est déjà plus temps, le sable est au-dessus de

ses genoux.

Il appelle, il agite son chapeau ou son mouchoir, le sable le gagne de

plus en plus; si la grève est déserte, si la terre est trop loin, si le

banc de sable est trop mal famé, s'il n'y a pas de héros dans les

environs, c'est fini, il est condamné à l'enlisement. Il est condamné à

cet épouvantable enterrement long, infaillible, implacable, impossible à

retarder ni à hâter, qui dure des heures, qui n'en finit pas, qui vous

prend debout, libre et en pleine santé, qui vous tire par les pieds,

qui, à chaque effort que vous tentez, à chaque clameur que vous poussez,

vous entraîne un peu plus bas, qui a l'air de vous punir de votre

résistance par un redoublement d'étreinte, qui fait rentrer lentement

l'homme dans la terre en lui laissant tout le temps de regarder

l'horizon, les arbres, les campagnes vertes, les fumées des villages

dans la plaine, les voiles des navires sur la mer, les oiseaux qui

volent et qui chantent, le soleil, le ciel. L'enlisement, c'est le

sépulcre qui se fait marée et qui monte du fond de la terre vers un

vivant. Chaque minute est une ensevelisseuse inexorable. Le misérable

essaye de s'asseoir, de se coucher, de ramper; tous les mouvements qu'il

fait l'enterrent; il se redresse, il enfonce; il se sent engloutir; il

hurle, implore, crie aux nuées, se tord les bras, désespère. Le voilà

dans le sable jusqu'au ventre; le sable atteint la poitrine; il n'est

plus qu'un buste. Il élève les mains, jette des gémissements furieux,

crispe ses ongles sur la grève, veut se retenir à cette cendre, s'appuie

sur les coudes pour s'arracher de cette gaine molle, sanglote

frénétiquement; le sable monte. Le sable atteint les épaules, le sable

atteint le cou; la face seule est visible maintenant. La bouche crie, le

sable l'emplit; silence. Les yeux regardent encore, le sable les ferme;

nuit. Puis le front décroît, un peu de chevelure frissonne au-dessus du

sable; une main sort, troue la surface de la grève, remue et s'agite, et

disparaît. Sinistre effacement d'un homme.

Quelquefois le cavalier s'enlise avec le cheval; quelquefois le

charretier s'enlise avec la charrette; tout sombre sous la grève. C'est

le naufrage ailleurs que dans l'eau. C'est la terre noyant l'homme. La

terre, pénétrée d'océan, devient piège. Elle s'offre comme une plaine et

s'ouvre comme une onde. L'abîme a de ces trahisons.

Cette funèbre aventure, toujours possible sur telle ou telle plage de la

mer, était possible aussi, il y a trente ans, dans l'égout de Paris.

Avant les importants travaux commencés en 1833, la voirie souterraine de

Paris était sujette à des effondrements subits.

L'eau s'infiltrait dans de certains terrains sous-jacents,

particulièrement friables; le radier, qu'il fût de pavé, comme dans les

anciens égouts, ou de chaux hydraulique sur béton, comme dans les

nouvelles galeries, n'ayant plus de point d'appui, pliait. Un pli dans

un plancher de ce genre, c'est une fente; une fente, c'est

l'écroulement. Le radier croulait sur une certaine longueur. Cette

crevasse, hiatus d'un gouffre de boue, s'appelait dans la langue

spéciale _fontis_. Qu'est-ce qu'un fontis? C'est le sable mouvant des

bords de la mer tout à coup rencontré sous terre; c'est la grève du mont

Saint-Michel dans un égout. Le sol, détrempé, est comme en fusion;

toutes ses molécules sont en suspension dans un milieu mou; ce n'est pas

de la terre et ce n'est pas de l'eau. Profondeur quelquefois très

grande. Rien de plus redoutable qu'une telle rencontre. Si l'eau domine,

la mort est prompte, il y a engloutissement; si la terre domine, la mort

est lente, il y a enlisement.

Se figure-t-on une telle mort? si l'enlisement est effroyable sur une

grève de la mer, qu'est-ce dans le cloaque? Au lieu du plein air, de la

pleine lumière, du grand jour, de ce clair horizon, de ces vastes

bruits, de ces libres nuages d'où pleut la vie, de ces barques aperçues

au loin, de cette espérance sous toutes les formes, des passants

probables, du secours possible jusqu'à la dernière minute, au lieu de

tout cela, la surdité, l'aveuglement, une voûte noire, un dedans de

tombe déjà tout fait, la mort dans la bourbe sous un couvercle!

l'étouffement lent par l'immondice, une boîte de pierre où l'asphyxie

ouvre sa griffe dans la fange et vous prend à la gorge; la fétidité

mêlée au râle; la vase au lieu de la grève, l'hydrogène sulfuré au lieu

de l'ouragan, l'ordure au lieu de l'océan! et appeler, et grincer des

dents, et se tordre, et se débattre, et agoniser, avec cette ville

énorme qui n'en sait rien, et qu'on a au-dessus de sa tête!

Inexprimable horreur de mourir ainsi! La mort rachète quelquefois son

atrocité par une certaine dignité terrible. Sur le bûcher, dans le

naufrage, on peut être grand; dans la flamme comme dans l'écume, une

attitude superbe est possible; on s'y transfigure en s'y abîmant. Mais

ici point. La mort est malpropre. Il est humiliant d'expirer. Les

suprêmes visions flottantes sont abjectes. Boue est synonyme de honte.

C'est petit, laid, infâme. Mourir dans une tonne de malvoisie, comme

Clarence, soit; dans la fosse du boueur, comme d'Escoubleau, c'est

horrible. Se débattre là-dedans est hideux; en même temps qu'on agonise,

on patauge. Il y a assez de ténèbres pour que ce soit l'enfer, et assez

de fange pour que ce ne soit que le bourbier, et le mourant ne sait pas

s'il va devenir spectre ou s'il va devenir crapaud.

Partout ailleurs le sépulcre est sinistre; ici il est difforme.

La profondeur des fontis variait, et leur longueur, et leur densité, en

raison de la plus ou moins mauvaise qualité du sous-sol. Parfois un

fontis était profond de trois ou quatre pieds, parfois de huit ou dix;

quelquefois on ne trouvait pas le fond. La vase était ici presque

solide, là presque liquide. Dans le fontis Lunière, un homme eût mis un

jour à disparaître, tandis qu'il eût été dévoré en cinq minutes par le

bourbier Phélippeaux. La vase porte plus ou moins selon son plus ou

moins de densité. Une enfant se sauve où un homme se perd. La première

loi de salut, c'est de se dépouiller de toute espèce de chargement.

Jeter son sac d'outils, ou sa hotte ou son auge, c'était par là que

commençait tout égoutier qui sentait le sol fléchir sous lui.

Les fontis avaient des causes diverses: friabilité du sol; quelque

éboulement à une profondeur hors de la portée de l'homme; les violentes

averses de l'été; l'ondée incessante de l'hiver; les longues petites

pluies fines. Parfois le poids des maisons environnantes sur un terrain

marneux ou sablonneux chassait les voûtes des galeries souterraines et

les faisait gauchir, ou bien il arrivait que le radier éclatait et se

fendait sous cette écrasante poussée. Le tassement du Panthéon a

oblitéré de cette façon, il y a un siècle, une partie des caves de la

montagne Sainte-Geneviève. Quand un égout s'effondrait sous la pression

des maisons, le désordre, dans certaines occasions, se traduisait en

haut dans la rue par une espèce d'écarts en dents de scie entre les

pavés; cette déchirure se développait en ligne serpentante dans toute la

longueur de la voûte lézardée, et alors, le mal étant visible, le remède

pouvait être prompt. Il advenait aussi que souvent le ravage intérieur

ne se révélait par aucune balafre au dehors. Et dans ce cas-là, malheur

aux égoutiers. Entrant sans précaution dans l'égout défoncé, ils

pouvaient s'y perdre. Les anciens registres font mention de quelques

puisatiers ensevelis de la sorte dans les fontis. Ils donnent plusieurs

noms; entre autres celui de l'égoutier qui s'enlisa dans un effondrement

sous le cagnard de la rue Carême-Prenant, un nommé Blaise Poutrain; ce

Blaise Poutrain était frère de Nicolas Poutrain qui fut le dernier

fossoyeur du cimetière dit charnier des Innocents en 1785, époque où ce

cimetière mourut.

Il y eut aussi ce jeune et charmant vicomte d'Escoubleau dont nous

venons de parler, l'un des héros du siège de Lérida où l'on donna

l'assaut en bas de soie, violons en tête. D'Escoubleau, surpris une nuit

chez sa cousine, la duchesse de Sourdis, se noya dans une fondrière de

l'égout Beautreillis où il s'était réfugié pour échapper au duc. Madame

de Sourdis, quand on lui raconta cette mort, demanda son flacon, et

oublia de pleurer à force de respirer des sels. En pareil cas, il n'y a

pas d'amour qui tienne; le cloaque l'éteint. Héro refuse de laver le

cadavre de Léandre. Thisbé se bouche le nez devant Pyrame et dit: Pouah!

Chapitre VI

Le fontis

Jean Valjean se trouvait en présence d'un fontis.

Ce genre d'écroulement était alors fréquent dans le sous-sol des

Champs-Élysées, difficilement maniable aux travaux hydrauliques et peu

conservateur des constructions souterraines à cause de son excessive

fluidité. Cette fluidité dépasse l'inconsistance des sables même du

quartier Saint-Georges, qui n'ont pu être vaincus que par un enrochement

sur béton, et des couches glaiseuses infectées de gaz du quartier des

Martyrs, si liquides que le passage n'a pu être pratiqué sous la galerie

des Martyrs qu'au moyen d'un tuyau en fonte. Lorsqu'en 1836 on a démoli

sous le faubourg Saint-Honoré, pour le reconstruire, le vieil égout en

pierre où nous voyons en ce moment Jean Valjean engagé, le sable

mouvant, qui est le sous-sol des Champs-Élysées jusqu'à la Seine, fit

obstacle au point que l'opération dura près de six mois, au grand récri

des riverains, surtout des riverains à hôtels et à carrosses. Les

travaux furent plus que malaisés; ils furent dangereux. Il est vrai

qu'il y eut quatre mois et demi de pluie et trois crues de la Seine.

Le fontis que Jean Valjean rencontrait avait pour cause l'averse de la

veille. Un fléchissement du pavé mal soutenu par le sable sous-jacent

avait produit un engorgement d'eau pluviale. L'infiltration s'étant

faite, l'effondrement avait suivi. Le radier, disloqué, s'était affaissé

dans la vase. Sur quelle longueur? Impossible de le dire. L'obscurité

était là plus épaisse que partout ailleurs. C'était un trou de boue dans

une caverne de nuit.

Jean Valjean sentit le pavé se dérober sous lui. Il entra dans cette

fange. C'était de l'eau à la surface, de la vase au fond. Il fallait

bien passer. Revenir sur ses pas était impossible. Marius était

expirant, et Jean Valjean exténué. Où aller d'ailleurs? Jean Valjean

avança. Du reste la fondrière parut peu profonde aux premiers pas. Mais

à mesure qu'il avançait, ses pieds plongeaient. Il eut bientôt de la

vase jusqu'à mi-jambe et de l'eau plus haut que les genoux. Il marchait,

exhaussant de ses deux bras Marius le plus qu'il pouvait au-dessus de

l'eau. La vase lui venait maintenant aux jarrets et l'eau à la ceinture.

Il ne pouvait déjà plus reculer. Il enfonçait de plus en plus. Cette

vase, assez dense pour le poids d'un homme, ne pouvait évidemment en

porter deux. Marius et Jean Valjean eussent eu chance de s'en tirer,

isolément. Jean Valjean continua d'avancer, soutenant ce mourant, qui

était un cadavre peut-être.

L'eau lui venait aux aisselles; il se sentait sombrer; c'est à peine

s'il pouvait se mouvoir dans la profondeur de bourbe où il était. La

densité, qui était le soutien, était aussi l'obstacle. Il soulevait

toujours Marius, et, avec une dépense de force inouïe, il avançait; mais

il enfonçait. Il n'avait plus que la tête hors de l'eau, et ses deux

bras élevant Marius. Il y a, dans les vieilles peintures du déluge, une

mère qui fait ainsi de son enfant.

Il enfonça encore, il renversa sa face en arrière pour échapper à l'eau

et pouvoir respirer; qui l'eût vu dans cette obscurité eût cru voir un

masque flottant sur de l'ombre; il apercevait vaguement au-dessus de lui

la tête pendante et le visage livide de Marius; il fit un effort

désespéré, et lança son pied en avant; son pied heurta on ne sait quoi

de solide. Un point d'appui. Il était temps.

Il se dressa et se tordit et s'enracina avec une sorte de furie sur ce

point d'appui. Cela lui fit l'effet de la première marche d'un escalier

remontant à la vie.

Ce point d'appui, rencontré dans la vase au moment suprême, était le

commencement de l'autre versant du radier, qui avait plié sans se briser

et s'était courbé sous l'eau comme une planche et d'un seul morceau. Les

pavages bien construits font voûte et ont de ces fermetés-là. Ce

fragment de radier, submergé en partie, mais solide, était une véritable

rampe, et, une fois sur cette rampe, on était sauvé. Jean Valjean

remonta ce plan incliné et arriva de l'autre côté de la fondrière.

En sortant de l'eau, il se heurta à une pierre et tomba sur les genoux.

Il trouva que c'était juste, et y resta quelque temps, l'âme abîmée dans

on ne sait quelle parole à Dieu.

Il se redressa, frissonnant, glacé, infect, courbé sous ce mourant qu'il

traînait, tout ruisselant de fange, l'âme pleine d'une étrange clarté.

Chapitre VII

Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer

Il se remit en route encore une fois.

Du reste, s'il n'avait pas laissé sa vie dans le fontis, il semblait y

avoir laissé sa force. Ce suprême effort l'avait épuisé. Sa lassitude

était maintenant telle, que tous les trois ou quatre pas, il était

obligé de reprendre haleine, et s'appuyait au mur. Une fois, il dut

s'asseoir sur la banquette pour changer la position de Marius, et il

crut qu'il demeurerait là. Mais si sa vigueur était morte, son énergie

ne l'était point. Il se releva.

Il marcha désespérément, presque vite, fit ainsi une centaine de pas,

sans dresser la tête, presque sans respirer, et tout à coup se cogna au

mur. Il était parvenu à un coude de l'égout, et, en arrivant tête basse

au tournant, il avait rencontré la muraille. Il leva les yeux, et à

l'extrémité du souterrain, là-bas, devant lui, loin, très loin, il

aperçut une lumière. Cette fois, ce n'était pas la lumière terrible;

c'était la lumière bonne et blanche. C'était le jour.

Jean Valjean voyait l'issue.

Une âme damnée qui, du milieu de la fournaise, apercevrait tout à coup

la sortie de la géhenne, éprouverait ce qu'éprouva Jean Valjean. Elle

volerait éperdument avec le moignon de ses ailes brûlées vers la porte

radieuse. Jean Valjean ne sentit plus la fatigue, il ne sentit plus le

poids de Marius, il retrouva ses jarrets d'acier, il courut plus qu'il

ne marcha. À mesure qu'il approchait, l'issue se dessinait de plus en

plus distinctement. C'était une arche cintrée, moins haute que la voûte

qui se restreignait par degrés et moins large que la galerie qui se

resserrait en même temps que la voûte s'abaissait. Le tunnel finissait

en intérieur d'entonnoir; rétrécissement vicieux, imité des guichets de

maisons de force, logique dans une prison, illogique dans un égout, et

qui a été corrigé depuis.

Jean Valjean arriva à l'issue. Là, il s'arrêta.

C'était bien la sortie, mais on ne pouvait sortir.

L'arche était fermée d'une forte grille, et la grille, qui, selon toute

apparence, tournait rarement sur ses gonds oxydés, était assujettie à

son chambranle de pierre par une serrure épaisse qui, rouge de rouille,

semblait une énorme brique. On voyait le trou de la clef, et le pêne

robuste profondément plongé dans la gâche de fer. La serrure était

visiblement fermée à double tour. C'était une de ces serrures de

bastilles que le vieux Paris prodiguait volontiers.

Au delà de la grille, le grand air, la rivière, le jour, la berge très

étroite, mais suffisante pour s'en aller, les quais lointains, Paris, ce

gouffre où l'on se dérobe si aisément, le large horizon, la liberté. On

distinguait à droite, en aval, le pont d'Iéna, et à gauche, en amont, le

pont des Invalides; l'endroit eût été propice pour attendre la nuit et

s'évader. C'était un des points les plus solitaires de Paris; la berge

qui fait face au Gros-Caillou. Les mouches entraient et sortaient à

travers les barreaux de la grille.

Il pouvait être huit heures et demie du soir. Le jour baissait.

Jean Valjean déposa Marius le long du mur sur la partie sèche du radier,

puis marcha à la grille et crispa ses deux poings sur les barreaux; la

secousse fut frénétique, l'ébranlement nul. La grille ne bougea pas.

Jean Valjean saisit les barreaux l'un après l'autre, espérant pouvoir

arracher le moins solide et s'en faire un levier pour soulever la porte

ou pour briser la serrure. Aucun barreau ne remua. Les dents d'un tigre

ne sont pas plus solides dans leurs alvéoles. Pas de levier; pas de

pesée possible. L'obstacle était invincible. Aucun moyen d'ouvrir la

porte.

Fallait-il donc finir là? Que faire? que devenir? Rétrograder;

recommencer le trajet effrayant qu'il avait déjà parcouru; il n'en avait

pas la force. D'ailleurs, comment traverser de nouveau cette fondrière

d'où l'on ne s'était tiré que par miracle? Et après la fondrière, n'y

avait-il pas cette ronde de police à laquelle, certes, on n'échapperait

pas deux fois? Et puis, où aller? quelle direction prendre? Suivre la

pente, ce n'était point aller au but. Arrivât-on à une autre issue, on

la trouverait obstruée d'un tampon ou d'une grille. Toutes les sorties

étaient indubitablement closes de cette façon. Le hasard avait descellé

la grille par laquelle on était entré, mais évidemment toutes les autres

bouches de l'égout étaient fermées. On n'avait réussi qu'à s'évader dans

une prison.

C'était fini. Tout ce qu'avait fait Jean Valjean était inutile.

L'épuisement aboutissait à l'avortement.

Ils étaient pris l'un et l'autre dans la sombre et immense toile de la

mort, et Jean Valjean sentait courir sur ces fils noirs tressaillant

dans les ténèbres l'épouvantable araignée.

Il tourna le dos à la grille, et tomba sur le pavé, plutôt terrassé

qu'assis, près de Marius, toujours sans mouvement et sa tête s'affaissa

entre ses genoux. Pas d'issue. C'était la dernière goutte de l'angoisse.

À qui songeait-il dans ce profond accablement? Ni à lui-même, ni à

Marius. Il pensait à Cosette.

Chapitre VIII

Le pan de l'habit déchiré

Au milieu de cet anéantissement, une main se posa sur son épaule, et une

voix qui parlait bas lui dit:

--Part à deux.

Quelqu'un dans cette ombre? Rien ne ressemble au rêve comme le

désespoir. Jean Valjean crut rêver. Il n'avait point entendu de pas.

Était-ce possible? Il leva les yeux.

Un homme était devant lui.

Cet homme était vêtu d'une blouse; il avait les pieds nus; il tenait ses

souliers dans sa main gauche; il les avait évidemment ôtés pour pouvoir

arriver jusqu'à Jean Valjean, sans qu'on l'entendît marcher.

Jean Valjean n'eut pas un moment d'hésitation. Si imprévue que fût la

rencontre, cet homme lui était connu. Cet homme était Thénardier.

Quoique réveillé, pour ainsi dire, en sursaut, Jean Valjean, habitué aux

alertes et aguerri aux coups inattendus qu'il faut parer vite, reprit

possession sur-le-champ de toute sa présence d'esprit. D'ailleurs la

situation ne pouvait empirer, un certain degré de détresse n'est plus

capable de crescendo, et Thénardier lui-même ne pouvait ajouter de la

noirceur à cette nuit.

Il y eut un instant d'attente.

Thénardier, élevant sa main droite à la hauteur de son front, s'en fit

un abat-jour, puis il rapprocha les sourcils en clignant les yeux, ce

qui, avec un léger pincement de la bouche, caractérise l'attention

sagace d'un homme qui cherche à en reconnaître un autre. Il n'y réussit

point. Jean Valjean, on vient de le dire, tournait le dos au jour, et

était d'ailleurs si défiguré, si fangeux et si sanglant qu'en plein midi

il eût été méconnaissable. Au contraire, éclairé de face par la lumière

de la grille, clarté de cave, il est vrai, livide, mais précise dans sa

lividité, Thénardier, comme dit l'énergique métaphore banale, sauta tout

de suite aux yeux de Jean Valjean. Cette inégalité de conditions

suffisait pour assurer quelque avantage à Jean Valjean dans ce

mystérieux duel qui allait s'engager entre les deux situations et les

deux hommes. La rencontre avait lieu entre Jean Valjean voilé et

Thénardier démasqué.

Jean Valjean s'aperçut tout de suite que Thénardier ne le reconnaissait

pas.

Ils se considérèrent un moment dans cette pénombre, comme s'ils se

prenaient mesure. Thénardier rompit le premier le silence.

--Comment vas-tu faire pour sortir? Jean Valjean ne répondit pas.

Thénardier continua:

--Impossible de crocheter la porte. Il faut pourtant que tu t'en ailles

d'ici.

--C'est vrai, dit Jean Valjean.

--Eh bien, part à deux.

--Que veux-tu dire?

--Tu as tué l'homme; c'est bien. Moi, j'ai la clef. Thénardier montrait

du doigt Marius. Il poursuivit:

--Je ne te connais pas, mais je veux t'aider. Tu dois être un ami.

Jean Valjean commença à comprendre. Thénardier le prenait pour un

assassin.

Thénardier reprit:

--Écoute, camarade. Tu n'as pas tué cet homme sans regarder ce qu'il

avait dans ses poches. Donne-moi ma moitié. Je t'ouvre la porte.

Et, tirant à demi une grosse clef de dessous sa blouse toute trouée, il

ajouta:

--Veux-tu voir comment est faite la clef des champs? Voilà.

Jean Valjean «demeura stupide», le mot est du vieux Corneille, au point

de douter que ce qu'il voyait fût réel. C'était la providence

apparaissant horrible, et le bon ange sortant de terre sous la forme de

Thénardier.

Thénardier fourra son poing dans une large poche cachée sous sa blouse,

en tira une corde et la tendit à Jean Valjean.

--Tiens, dit-il, je te donne la corde par-dessus le marché.

--Pourquoi faire, une corde?

--Il te faut aussi une pierre, mais tu en trouveras dehors. Il y a là un

tas de gravats.

--Pourquoi faire, une pierre?

--Imbécile, puisque tu vas jeter le pantre à la rivière, il te faut une

pierre et une corde, sans quoi ça flotterait sur l'eau.

Jean Valjean prit la corde. Il n'est personne qui n'ait de ces

acceptations machinales.

Thénardier fit claquer ses doigts comme à l'arrivée d'une idée subite:

--Ah çà, camarade, comment as-tu fait pour te tirer là-bas de la

fondrière? je n'ai pas osé m'y risquer. Peuh! tu ne sens pas bon.

Après une pause, il ajouta:

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 11 / 25 段