Par degrés, disons-le, quelque horreur le gagnait. L'ombre qui

l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une énigme. Cet

aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement.

C'est une chose lugubre d'être pris dans ce Paris de ténèbres. Jean

Valjean était obligé de trouver et presque d'inventer sa route sans la

voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait être le

dernier. Comment sortirait-il de là? Trouverait-il une issue? La

trouverait-il à temps? Cette colossale éponge souterraine aux alvéoles

de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer? Y rencontrerait-on

quelque noeud inattendu d'obscurité? Arriverait-on à l'inextricable et à

l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'hémorragie, et lui de faim?

Finiraient-ils par se perdre là tous les deux, et par faire deux

squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait

tout cela et ne pouvait se répondre. L'intestin de Paris est un

précipice. Comme le prophète, il était dans le ventre du monstre.

Il eut brusquement une surprise. À l'instant le plus imprévu, et sans

avoir cessé de marcher en ligne droite, il s'aperçut qu'il ne montait

plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur

la pointe des pieds. L'égout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il

donc arriver soudainement à la Seine? Ce danger était grand, mais le

péril de reculer l'était plus encore. Il continua d'avancer.

Ce n'était point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'âne que fait le

sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et

l'autre dans le Grand Égout. La crête de ce dos d'âne qui détermine la

division des eaux dessine une ligne très capricieuse. Le point

culminant, qui est le lieu de partage des écoulements, est, dans l'égout

Sainte-Avoye, au delà de la rue Michel-le-Comte, dans l'égout du Louvre,

près des boulevards, et dans l'égout Montmartre, près des Halles. C'est

à ce point culminant que Jean Valjean était arrivé. Il se dirigeait vers

l'égout de ceinture; il était dans le bon chemin. Mais il n'en savait

rien.

Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en tâtait les angles,

et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor

où il était, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec

raison que toute voie plus étroite devait aboutir à un cul-de-sac et ne

pouvait que l'éloigner du but, c'est-à-dire de l'issue. Il évita ainsi

le quadruple piège qui lui était tendu dans l'obscurité par les quatre

dédales que nous venons d'énumérer.

À un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris

pétrifié par l'émeute, où les barricades avaient supprimé la circulation

et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement

au-dessus de sa tête comme un bruit de foudre, lointain, mais continu.

C'était le roulement des voitures.

Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il

faisait en lui-même, et n'avait pas encore songé à se reposer; seulement

il avait changé la main qui soutenait Marius. L'obscurité était plus

profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.

Tout à coup il vit son ombre devant lui. Elle se découpait sur une

faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier à

ses pieds et la voûte sur sa tête, et qui glissait à sa droite et à sa

gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupéfait, il se

retourna.

Derrière lui, dans la partie du couloir qu'il venait de dépasser, à une

distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'épaisseur obscure,

une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder.

C'était la sombre étoile de la police qui se levait dans l'égout.

Derrière cette étoile remuaient confusément huit ou dix formes noires,

droites, indistinctes, terribles.

Chapitre II

Explication

Dans la journée du 6 juin, une battue des égouts avait été ordonnée. On

craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le

préfet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le général

Bugeaud balayait le Paris public; double opération connexe qui exigea

une double stratégie de la force publique représentée en haut par

l'armée et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'égoutiers

explorèrent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le

deuxième, rive gauche, le troisième, dans la Cité.

Les agents étaient armés de carabines, de casse-tête, d'épées et de

poignards.

Ce qui était en ce moment dirigé sur Jean Valjean, c'était la lanterne

de la ronde de la rive droite.

Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses

qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au

fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontré sur son chemin

l'entrée de la galerie, l'avait reconnue plus étroite que le couloir

principal et n'y avait point pénétré. Il avait passé outre. Les hommes

de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre

un bruit de pas dans la direction de l'égout de ceinture. C'étaient les

pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait élevé sa

lanterne, et l'escouade s'était mise à regarder dans le brouillard du

côté d'où était venu le bruit.

Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable.

Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal.

Elle était la lumière et il était l'ombre. Il était très loin, et mêlé à

la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arrêta.

Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait là derrière

lui. L'insomnie, le défaut de nourriture, les émotions, l'avaient fait

passer, lui aussi, à l'état visionnaire. Il voyait un flamboiement, et

autour de ce flamboiement, des larves. Qu'était-ce? Il ne comprenait

pas.

Jean Valjean s'étant arrêté, le bruit avait cessé.

Les hommes de la ronde écoutaient et n'entendaient rien, ils regardaient

et ne voyaient rien. Ils se consultèrent.

Il y avait à cette époque sur ce point de l'égout Montmartre une espèce

de carrefour dit _de service_ qu'on a supprimé depuis à cause du petit

lac intérieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le

torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce

carrefour.

Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces têtes de

dogues se rapprochèrent et chuchotèrent.

Le résultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'était

trompé, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait là personne,

qu'il était inutile de s'engager dans l'égout de ceinture, que ce serait

du temps perdu, mais qu'il fallait se hâter d'aller vers Saint-Merry,

que s'il y avait quelque chose à faire et quelque «bousingot» à

dépister, c'était dans ce quartier-là.

De temps en temps les partis remettent des semelles neuves à leurs

vieilles injures. En 1832, le mot _bousingot_ faisait l'intérim entre le

mot _jacobin_ qui était éculé, et le mot _démagogue_ alors presque

inusité et qui a fait depuis un si excellent service.

Le sergent donna l'ordre d'obliquer à gauche vers le versant de la

Seine. S'ils eussent eu l'idée de se diviser en deux escouades et

d'aller dans les deux sens, Jean Valjean était saisi. Cela tint à ce

fil. Il est probable que les instructions de la préfecture, prévoyant un

cas de combat et les insurgés en nombre, défendaient à la ronde de se

morceler. La ronde se remit en marche, laissant derrière elle Jean

Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne perçut rien, sinon

l'éclipse de la lanterne qui se retourna subitement.

Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la

police, déchargea sa carabine du côté qu'on abandonnait, dans la

direction de Jean Valjean. La détonation roula d'écho en écho dans la

crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un plâtras qui tomba

dans le ruisseau et fit clapoter l'eau à quelques pas de Jean Valjean,

l'avertit que la balle avait frappé la voûte au-dessus de sa tête.

Des pas mesurés et lents résonnèrent quelque temps sur le radier, de

plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'éloignement, le

groupe des formes noires s'enfonça, une lueur oscilla et flotta, faisant

à la voûte un cintre rougeâtre qui décrut, puis disparut, le silence

redevint profond, l'obscurité redevint complète, la cécité et la surdité

reprirent possession des ténèbres; et Jean Valjean, n'osant encore

remuer, demeura longtemps adossé au mur, l'oreille tendue, la prunelle

dilatée, regardant l'évanouissement de cette patrouille de fantômes.

Chapitre III

L'homme filé

Il faut rendre à la police de ce temps-là cette justice que, même dans

les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait

imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une émeute

n'était point à ses yeux un prétexte pour laisser aux malfaiteurs la

bride sur le cou, et pour négliger la société par la raison que le

gouvernement était en péril. Le service ordinaire se faisait

correctement à travers le service extraordinaire, et n'en était pas

troublé. Au milieu d'un incalculable événement politique commencé, sous

la pression d'une révolution possible, sans se laisser distraire par

l'insurrection et la barricade, un agent «filait» un voleur.

C'était précisément quelque chose de pareil qui se passait dans

l'après-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive

droite, un peu au delà du pont des Invalides.

Il n'y a plus là de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a changé.

Sur cette berge, deux hommes séparés par une certaine distance

semblaient s'observer, l'un évitant l'autre. Celui qui allait en avant

tâchait de s'éloigner, celui qui venait par derrière tâchait de se

rapprocher.

C'était comme une partie d'échecs qui se jouait de loin et

silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils

marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de

faire par trop de hâte doubler le pas à son partenaire.

On eût dit un appétit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire

exprès. La proie était sournoise et se tenait sur ses gardes.

Les proportions voulues entre la fouine traquée et le dogue traqueur

étaient observées. Celui qui tâchait d'échapper avait peu d'encolure et

une chétive mine; celui qui tâchait d'empoigner, gaillard de haute

stature, était de rude aspect et devait être de rude rencontre.

Le premier, se sentant le plus faible, évitait le second; mais il

l'évitait d'une façon profondément furieuse; qui eût pu l'observer eût

vu dans ses yeux la sombre hostilité de la fuite, et toute la menace

qu'il y a dans la crainte.

La berge était solitaire; il n'y avait point de passant; pas même de

batelier ni de débardeur dans les chalands amarrés çà et là.

On ne pouvait apercevoir aisément ces deux hommes que du quai en face,

et pour qui les eût examinés à cette distance, l'homme qui allait devant

eût apparu comme un être hérissé, déguenillé et oblique, inquiet et

grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne

classique et officielle, portant la redingote de l'autorité boutonnée

jusqu'au menton.

Le lecteur reconnaîtrait peut-être ces deux hommes, s'il les voyait de

plus près.

Quel était le but du dernier?

Probablement d'arriver à vêtir le premier plus chaudement.

Quand un homme habillé par l'État poursuit un homme en guenilles, c'est

afin d'en faire aussi un homme habillé par l'État. Seulement la couleur

est toute la question. Être habillé de bleu, c'est glorieux; être

habillé de rouge, c'est désagréable.

Il y a une pourpre d'en bas.

C'est probablement quelque désagrément et quelque pourpre de ce genre

que le premier désirait esquiver.

Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore,

c'était, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir à

quelque rendez-vous significatif et à quelque groupe de bonne prise.

Cette opération délicate s'appelle «la filature».

Ce qui rend cette conjecture tout à fait probable, c'est que l'homme

boutonné, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait à

vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut évidemment à qui

il avait affaire, tourna bride et se mit à suivre au pas du haut du quai

les deux hommes. Ceci ne fut pas aperçu du personnage louche et déchiré

qui allait en avant.

Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-Élysées. On voyait

passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet à la main.

Une des instructions secrètes de la police aux agents contient cet

article:--«Avoir toujours à portée une voiture de place, en cas».

Tout en manoeuvrant chacun de leur côté avec une stratégie

irréprochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai

descendant jusqu'à la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre

arrivant de Passy de venir à la rivière faire boire leurs chevaux. Cette

rampe a été supprimée depuis, pour la symétrie; les chevaux crèvent de

soif, mais l'oeil est flatté.

Il était vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette

rampe afin d'essayer de s'échapper dans les Champs-Élysées, lieu orné

d'arbres, mais en revanche fort croisé d'agents de police, et où l'autre

aurait aisément main-forte.

Ce point du quai est fort peu éloigné de la maison apportée de Moret à

Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de François Ier. Un

corps de garde est là tout près.

À la grande surprise de son observateur, l'homme traqué ne prit point

par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le

long du quai.

Sa position devenait visiblement critique.

À moins de se jeter à la Seine, qu'allait-il faire?

Aucun moyen désormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas

d'escalier; et l'on était tout près de l'endroit, marqué par le coude de

la Seine vers le pont d'Iéna, où la berge, de plus en plus rétrécie,

finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. Là, il allait

inévitablement se trouver bloqué entre le mur à pic à sa droite, la

rivière à gauche et en face, et l'autorité sur ses talons.

Il est vrai que cette fin de la berge était masquée au regard par un

monceau de déblais de six à sept pieds de haut, produit d'on ne sait

quelle démolition. Mais cet homme espérait-il se cacher utilement

derrière ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'expédient eût

été puéril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne

va point jusque-là.

Le tas de déblais faisait au bord de l'eau une sorte d'éminence qui se

prolongeait en promontoire jusqu'à la muraille du quai.

L'homme suivi arriva à cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il

cessa d'être aperçu par l'autre.

Celui-ci, ne voyant pas, n'était pas vu; il en profita pour abandonner

toute dissimulation et pour marcher très rapidement. En quelques

instants il fut au monceau de déblais et le tourna. Là, il s'arrêta

stupéfait. L'homme qu'il chassait n'était plus là.

Éclipse totale de l'homme en blouse.

La berge n'avait guère à partir du monceau de déblais qu'une longueur

d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre

le mur du quai.

Le fuyard n'aurait pu se jeter à la Seine ni escalader le quai sans être

vu par celui qui le suivait. Qu'était-il devenu?

L'homme à la redingote boutonnée marcha jusqu'à l'extrémité de la berge,

et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'oeil furetant.

Tout à coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point où

finissait la terre et où l'eau commençait, une grille de fer large et

basse, cintrée, garnie d'une épaisse serrure et de trois gonds massifs.

Cette grille, sorte de porte percée au bas du quai, s'ouvrait sur la

rivière autant que sur la berge. Un ruisseau noirâtre passait dessous.

Ce ruisseau se dégorgeait dans la Seine.

Au delà de ses lourds barreaux rouillés on distinguait une sorte de

corridor voûté et obscur.

L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche.

Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle

résista solidement. Il était probable qu'elle venait d'être ouverte,

quoiqu'on n'eût entendu aucun bruit, chose singulière d'une grille si

rouillée; mais il était certain qu'elle avait été refermée. Cela

indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non

un crochet, mais une clef.

Cette évidence éclata tout de suite à l'esprit de l'homme qui

s'efforçait d'ébranler la grille et lui arracha cet épiphonème indigné:

--Voilà qui est fort! une clef du gouvernement!

Puis, se calmant immédiatement, il exprima tout un monde d'idées

intérieures par cette bouffée de monosyllabes accentués presque

ironiquement:

--Tiens! tiens! tiens! tiens!

Cela dit, espérant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en

voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derrière le tas de déblais,

avec la rage patiente du chien d'arrêt.

De son côté, le fiacre, qui se réglait sur toutes ses allures, avait

fait halte au-dessus de lui près du parapet. Le cocher, prévoyant une

longue station, emboîta le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine

humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit

dit par parenthèse, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont

d'Iéna, avant de s'éloigner, tournaient la tête pour regarder un moment

ces deux détails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre

sur le quai.

Chapitre IV

Lui aussi porte sa croix

Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'était plus arrêté. Cette

marche était de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces voûtes varie;

la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a été

calculée pour la taille d'un homme; Jean Valjean était forcé de se

courber pour ne pas heurter Marius à la voûte; il fallait à chaque

instant se baisser, puis se redresser, tâter sans cesse le mur. La

moiteur des pierres et la viscosité du radier en faisaient de mauvais

points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trébuchait dans

le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux

n'apparaissaient qu'à de très longs intervalles, et si blêmes que le

plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste était brouillard,

miasme, opacité, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif

surtout; et c'est là, comme la mer, un lieu plein d'eau où l'on ne peut

boire.

Sa force, qui était prodigieuse, on le sait, et fort peu diminuée par

l'âge, grâce à sa vie chaste et sobre, commençait pourtant à fléchir. La

fatigue lui venait, et la force en décroissant faisait croître le poids

du fardeau. Marius, mort peut-être, pesait comme pèsent les corps

inertes. Jean Valjean le soutenait de façon que la poitrine ne fût pas

gênée et que la respiration pût toujours passer le mieux possible. Il

sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut

effaré au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les

bavettes des bouches de l'égout un souffle d'air frais qui le ranimait.

Il pouvait être trois heures de l'après-midi quand il arriva à l'égout

de ceinture.

Il fut d'abord étonné de cet élargissement subit. Il se trouva

brusquement dans une galerie dont ses mains étendues n'atteignaient

point les deux murs et sous une voûte que sa tête ne touchait pas. Le

Grand Égout en effet a huit pieds de large sur sept de haut.

Au point où l'égout Montmartre rejoint le Grand Égout, deux autres

galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de

l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un

moins sagace eût été indécis. Jean Valjean prit la plus large,

c'est-à-dire l'égout de ceinture. Mais ici revenait la question:

descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il

fallait, à tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes,

descendre. Il tourna à gauche.

Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'égout de

ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il

est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la

rive droite. Le Grand Égout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre

chose que l'ancien ruisseau Ménilmontant, aboutit, si on le remonte, à

un cul-de-sac, c'est-à-dire à son ancien point de départ, qui fut sa

source, au pied de la butte Ménilmontant. Il n'a point de communication

directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris à partir du

quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'égout Amelot

au-dessus de l'ancienne île Louviers. Ce branchement, qui complète

l'égout collecteur, en est séparé, sous la rue Ménilmontant même, par un

massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si

Jean Valjean eût remonté la galerie, il fût arrivé, après mille efforts,

épuisé de fatigue, expirant, dans les ténèbres, à une muraille. Il était

perdu.

À la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le

couloir des Filles-du-Calvaire, à la condition de ne pas hésiter à la

patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor

Saint-Louis, puis, à gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant à

droite et en évitant la galerie Saint-Sébastien, il eût pu gagner

l'égout Amelot, et de là, pourvu qu'il ne s'égarât point dans l'espèce

d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine près de

l'Arsenal. Mais, pour cela, il eût fallu connaître à fond, et dans

toutes ses ramifications et dans toutes ses percées, l'énorme madrépore

de l'égout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette

voirie effrayante où il cheminait; et, si on lui eût demandé dans quoi

il était, il eût répondu: dans de la nuit.

Son instinct le servit bien. Descendre, c'était en effet le salut

possible.

Il laissa à sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de

griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor

bifurqué de la chaussée d'Antin.

Un peu au-delà d'un affluent qui était vraisemblablement le branchement

de la Madeleine, il fit halte. Il était très las. Un soupirail assez

large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumière

presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un

frère pour son frère blessé, déposa Marius sur la banquette de l'égout.

La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail

comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux fermés, les cheveux

appliqués aux tempes comme des pinceaux séchés dans de la couleur rouge,

les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagulé au

coin des lèvres. Un caillot de sang s'était amassé dans le noeud de la

cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait

les coupures béantes de la chair vive. Jean Valjean, écartant du bout

des doigts les vêtements, lui posa la main sur la poitrine; le coeur

battait encore. Jean Valjean déchira sa chemise, banda les plaies le

mieux qu'il put et arrêta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce

demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle,

il le regarda avec une inexprimable haine.

En dérangeant les vêtements de Marius, il avait trouvé dans les poches

deux choses, le pain qui y était oublié depuis la veille, et le

portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur

la première page, il trouva les quatre lignes écrites par Marius. On

s'en souvient:

«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père

M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.»

Jean Valjean lut, à la clarté du soupirail, ces quatre lignes, et resta

un moment comme absorbé en lui-même, répétant à demi-voix: Rue des

Filles-du-Calvaire, numéro six, monsieur Gillenormand. Il replaça le

portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mangé, la force lui était

revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la tête

sur son épaule droite, et se remit à descendre l'égout.

Le Grand Égout, dirigé selon le thalweg de la vallée de Ménilmontant, a

près de deux lieues de long. Il est pavé sur une notable partie de son

parcours.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 10 / 25 段