l'enveloppait entrait dans son esprit. Il marchait dans une énigme. Cet
aqueduc du cloaque est redoutable; il s'entre-croise vertigineusement.
C'est une chose lugubre d'être pris dans ce Paris de ténèbres. Jean
Valjean était obligé de trouver et presque d'inventer sa route sans la
voir. Dans cet inconnu, chaque pas qu'il risquait pouvait être le
dernier. Comment sortirait-il de là? Trouverait-il une issue? La
trouverait-il à temps? Cette colossale éponge souterraine aux alvéoles
de pierre se laisserait-elle pénétrer et percer? Y rencontrerait-on
quelque noeud inattendu d'obscurité? Arriverait-on à l'inextricable et à
l'infranchissable? Marius y mourrait-il d'hémorragie, et lui de faim?
Finiraient-ils par se perdre là tous les deux, et par faire deux
squelettes dans un coin de cette nuit? Il l'ignorait. Il se demandait
tout cela et ne pouvait se répondre. L'intestin de Paris est un
précipice. Comme le prophète, il était dans le ventre du monstre.
Il eut brusquement une surprise. À l'instant le plus imprévu, et sans
avoir cessé de marcher en ligne droite, il s'aperçut qu'il ne montait
plus; l'eau du ruisseau lui battait les talons au lieu de lui venir sur
la pointe des pieds. L'égout maintenant descendait. Pourquoi? Allait-il
donc arriver soudainement à la Seine? Ce danger était grand, mais le
péril de reculer l'était plus encore. Il continua d'avancer.
Ce n'était point vers la Seine qu'il allait. Le dos d'âne que fait le
sol de Paris sur la rive droite vide un de ses versants dans la Seine et
l'autre dans le Grand Égout. La crête de ce dos d'âne qui détermine la
division des eaux dessine une ligne très capricieuse. Le point
culminant, qui est le lieu de partage des écoulements, est, dans l'égout
Sainte-Avoye, au delà de la rue Michel-le-Comte, dans l'égout du Louvre,
près des boulevards, et dans l'égout Montmartre, près des Halles. C'est
à ce point culminant que Jean Valjean était arrivé. Il se dirigeait vers
l'égout de ceinture; il était dans le bon chemin. Mais il n'en savait
rien.
Chaque fois qu'il rencontrait un embranchement, il en tâtait les angles,
et s'il trouvait l'ouverture qui s'offrait moins large que le corridor
où il était, il n'entrait pas et continuait sa route, jugeant avec
raison que toute voie plus étroite devait aboutir à un cul-de-sac et ne
pouvait que l'éloigner du but, c'est-à-dire de l'issue. Il évita ainsi
le quadruple piège qui lui était tendu dans l'obscurité par les quatre
dédales que nous venons d'énumérer.
À un certain moment il reconnut qu'il sortait de dessous le Paris
pétrifié par l'émeute, où les barricades avaient supprimé la circulation
et qu'il rentrait sous le Paris vivant et normal. Il eut subitement
au-dessus de sa tête comme un bruit de foudre, lointain, mais continu.
C'était le roulement des voitures.
Il marchait depuis une demi-heure environ, du moins au calcul qu'il
faisait en lui-même, et n'avait pas encore songé à se reposer; seulement
il avait changé la main qui soutenait Marius. L'obscurité était plus
profonde que jamais, mais cette profondeur le rassurait.
Tout à coup il vit son ombre devant lui. Elle se découpait sur une
faible rougeur presque indistincte qui empourprait vaguement le radier à
ses pieds et la voûte sur sa tête, et qui glissait à sa droite et à sa
gauche sur les deux murailles visqueuses du corridor. Stupéfait, il se
retourna.
Derrière lui, dans la partie du couloir qu'il venait de dépasser, à une
distance qui lui parut immense, flamboyait, rayant l'épaisseur obscure,
une sorte d'astre horrible qui avait l'air de le regarder.
C'était la sombre étoile de la police qui se levait dans l'égout.
Derrière cette étoile remuaient confusément huit ou dix formes noires,
droites, indistinctes, terribles.
Chapitre II
Explication
Dans la journée du 6 juin, une battue des égouts avait été ordonnée. On
craignit qu'ils ne fussent pris pour refuge par les vaincus, et le
préfet Gisquet dut fouiller le Paris occulte pendant que le général
Bugeaud balayait le Paris public; double opération connexe qui exigea
une double stratégie de la force publique représentée en haut par
l'armée et en bas par la police. Trois pelotons d'agents et d'égoutiers
explorèrent la voirie souterraine de Paris, le premier, rive droite, le
deuxième, rive gauche, le troisième, dans la Cité.
Les agents étaient armés de carabines, de casse-tête, d'épées et de
poignards.
Ce qui était en ce moment dirigé sur Jean Valjean, c'était la lanterne
de la ronde de la rive droite.
Cette ronde venait de visiter la galerie courbe et les trois impasses
qui sont sous la rue du Cadran. Pendant qu'elle promenait son falot au
fond de ces impasses, Jean Valjean avait rencontré sur son chemin
l'entrée de la galerie, l'avait reconnue plus étroite que le couloir
principal et n'y avait point pénétré. Il avait passé outre. Les hommes
de police, en ressortant de la galerie du Cadran, avaient cru entendre
un bruit de pas dans la direction de l'égout de ceinture. C'étaient les
pas de Jean Valjean en effet. Le sergent chef de ronde avait élevé sa
lanterne, et l'escouade s'était mise à regarder dans le brouillard du
côté d'où était venu le bruit.
Ce fut pour Jean Valjean une minute inexprimable.
Heureusement, s'il voyait bien la lanterne, la lanterne le voyait mal.
Elle était la lumière et il était l'ombre. Il était très loin, et mêlé à
la noirceur du lieu. Il se rencogna le long du mur et s'arrêta.
Du reste, il ne se rendait pas compte de ce qui se mouvait là derrière
lui. L'insomnie, le défaut de nourriture, les émotions, l'avaient fait
passer, lui aussi, à l'état visionnaire. Il voyait un flamboiement, et
autour de ce flamboiement, des larves. Qu'était-ce? Il ne comprenait
pas.
Jean Valjean s'étant arrêté, le bruit avait cessé.
Les hommes de la ronde écoutaient et n'entendaient rien, ils regardaient
et ne voyaient rien. Ils se consultèrent.
Il y avait à cette époque sur ce point de l'égout Montmartre une espèce
de carrefour dit _de service_ qu'on a supprimé depuis à cause du petit
lac intérieur qu'y formait en s'y engorgeant dans les forts orages, le
torrent des eaux pluviales. La ronde put se pelotonner dans ce
carrefour.
Jean Valjean vit ces larves faire une sorte de cercle. Ces têtes de
dogues se rapprochèrent et chuchotèrent.
Le résultat de ce conseil tenu par les chiens de garde fut qu'on s'était
trompé, qu'il n'y avait pas eu de bruit, qu'il n'y avait là personne,
qu'il était inutile de s'engager dans l'égout de ceinture, que ce serait
du temps perdu, mais qu'il fallait se hâter d'aller vers Saint-Merry,
que s'il y avait quelque chose à faire et quelque «bousingot» à
dépister, c'était dans ce quartier-là.
De temps en temps les partis remettent des semelles neuves à leurs
vieilles injures. En 1832, le mot _bousingot_ faisait l'intérim entre le
mot _jacobin_ qui était éculé, et le mot _démagogue_ alors presque
inusité et qui a fait depuis un si excellent service.
Le sergent donna l'ordre d'obliquer à gauche vers le versant de la
Seine. S'ils eussent eu l'idée de se diviser en deux escouades et
d'aller dans les deux sens, Jean Valjean était saisi. Cela tint à ce
fil. Il est probable que les instructions de la préfecture, prévoyant un
cas de combat et les insurgés en nombre, défendaient à la ronde de se
morceler. La ronde se remit en marche, laissant derrière elle Jean
Valjean. De tout ce mouvement Jean Valjean ne perçut rien, sinon
l'éclipse de la lanterne qui se retourna subitement.
Avant de s'en aller, le sergent, pour l'acquit de la conscience de la
police, déchargea sa carabine du côté qu'on abandonnait, dans la
direction de Jean Valjean. La détonation roula d'écho en écho dans la
crypte comme le borborygme de ce boyau titanique. Un plâtras qui tomba
dans le ruisseau et fit clapoter l'eau à quelques pas de Jean Valjean,
l'avertit que la balle avait frappé la voûte au-dessus de sa tête.
Des pas mesurés et lents résonnèrent quelque temps sur le radier, de
plus en plus amortis par l'augmentation progressive de l'éloignement, le
groupe des formes noires s'enfonça, une lueur oscilla et flotta, faisant
à la voûte un cintre rougeâtre qui décrut, puis disparut, le silence
redevint profond, l'obscurité redevint complète, la cécité et la surdité
reprirent possession des ténèbres; et Jean Valjean, n'osant encore
remuer, demeura longtemps adossé au mur, l'oreille tendue, la prunelle
dilatée, regardant l'évanouissement de cette patrouille de fantômes.
Chapitre III
L'homme filé
Il faut rendre à la police de ce temps-là cette justice que, même dans
les plus graves conjonctures publiques, elle accomplissait
imperturbablement son devoir de voirie et de surveillance. Une émeute
n'était point à ses yeux un prétexte pour laisser aux malfaiteurs la
bride sur le cou, et pour négliger la société par la raison que le
gouvernement était en péril. Le service ordinaire se faisait
correctement à travers le service extraordinaire, et n'en était pas
troublé. Au milieu d'un incalculable événement politique commencé, sous
la pression d'une révolution possible, sans se laisser distraire par
l'insurrection et la barricade, un agent «filait» un voleur.
C'était précisément quelque chose de pareil qui se passait dans
l'après-midi du 6 juin au bord de la Seine, sur la berge de la rive
droite, un peu au delà du pont des Invalides.
Il n'y a plus là de berge aujourd'hui. L'aspect des lieux a changé.
Sur cette berge, deux hommes séparés par une certaine distance
semblaient s'observer, l'un évitant l'autre. Celui qui allait en avant
tâchait de s'éloigner, celui qui venait par derrière tâchait de se
rapprocher.
C'était comme une partie d'échecs qui se jouait de loin et
silencieusement. Ni l'un ni l'autre ne semblait se presser, et ils
marchaient lentement tous les deux, comme si chacun d'eux craignait de
faire par trop de hâte doubler le pas à son partenaire.
On eût dit un appétit qui suit une proie, sans avoir l'air de le faire
exprès. La proie était sournoise et se tenait sur ses gardes.
Les proportions voulues entre la fouine traquée et le dogue traqueur
étaient observées. Celui qui tâchait d'échapper avait peu d'encolure et
une chétive mine; celui qui tâchait d'empoigner, gaillard de haute
stature, était de rude aspect et devait être de rude rencontre.
Le premier, se sentant le plus faible, évitait le second; mais il
l'évitait d'une façon profondément furieuse; qui eût pu l'observer eût
vu dans ses yeux la sombre hostilité de la fuite, et toute la menace
qu'il y a dans la crainte.
La berge était solitaire; il n'y avait point de passant; pas même de
batelier ni de débardeur dans les chalands amarrés çà et là.
On ne pouvait apercevoir aisément ces deux hommes que du quai en face,
et pour qui les eût examinés à cette distance, l'homme qui allait devant
eût apparu comme un être hérissé, déguenillé et oblique, inquiet et
grelottant sous une blouse en haillons, et l'autre comme une personne
classique et officielle, portant la redingote de l'autorité boutonnée
jusqu'au menton.
Le lecteur reconnaîtrait peut-être ces deux hommes, s'il les voyait de
plus près.
Quel était le but du dernier?
Probablement d'arriver à vêtir le premier plus chaudement.
Quand un homme habillé par l'État poursuit un homme en guenilles, c'est
afin d'en faire aussi un homme habillé par l'État. Seulement la couleur
est toute la question. Être habillé de bleu, c'est glorieux; être
habillé de rouge, c'est désagréable.
Il y a une pourpre d'en bas.
C'est probablement quelque désagrément et quelque pourpre de ce genre
que le premier désirait esquiver.
Si l'autre le laissait marcher devant et ne le saisissait pas encore,
c'était, selon toute apparence, dans l'espoir de le voir aboutir à
quelque rendez-vous significatif et à quelque groupe de bonne prise.
Cette opération délicate s'appelle «la filature».
Ce qui rend cette conjecture tout à fait probable, c'est que l'homme
boutonné, apercevant de la berge sur le quai un fiacre qui passait à
vide, fit signe au cocher; le cocher comprit, reconnut évidemment à qui
il avait affaire, tourna bride et se mit à suivre au pas du haut du quai
les deux hommes. Ceci ne fut pas aperçu du personnage louche et déchiré
qui allait en avant.
Le fiacre roulait le long des arbres des Champs-Élysées. On voyait
passer au-dessus du parapet le buste du cocher, son fouet à la main.
Une des instructions secrètes de la police aux agents contient cet
article:--«Avoir toujours à portée une voiture de place, en cas».
Tout en manoeuvrant chacun de leur côté avec une stratégie
irréprochable, ces deux hommes approchaient d'une rampe du quai
descendant jusqu'à la berge qui permettait alors aux cochers de fiacre
arrivant de Passy de venir à la rivière faire boire leurs chevaux. Cette
rampe a été supprimée depuis, pour la symétrie; les chevaux crèvent de
soif, mais l'oeil est flatté.
Il était vraisemblable que l'homme en blouse allait monter par cette
rampe afin d'essayer de s'échapper dans les Champs-Élysées, lieu orné
d'arbres, mais en revanche fort croisé d'agents de police, et où l'autre
aurait aisément main-forte.
Ce point du quai est fort peu éloigné de la maison apportée de Moret à
Paris en 1824 par le colonel Brack, et dite maison de François Ier. Un
corps de garde est là tout près.
À la grande surprise de son observateur, l'homme traqué ne prit point
par la rampe de l'abreuvoir. Il continua de s'avancer sur la berge le
long du quai.
Sa position devenait visiblement critique.
À moins de se jeter à la Seine, qu'allait-il faire?
Aucun moyen désormais de remonter sur le quai; plus de rampe et pas
d'escalier; et l'on était tout près de l'endroit, marqué par le coude de
la Seine vers le pont d'Iéna, où la berge, de plus en plus rétrécie,
finissait en langue mince et se perdait sous l'eau. Là, il allait
inévitablement se trouver bloqué entre le mur à pic à sa droite, la
rivière à gauche et en face, et l'autorité sur ses talons.
Il est vrai que cette fin de la berge était masquée au regard par un
monceau de déblais de six à sept pieds de haut, produit d'on ne sait
quelle démolition. Mais cet homme espérait-il se cacher utilement
derrière ce tas de gravats qu'il suffisait de tourner? L'expédient eût
été puéril. Il n'y songeait certainement pas. L'innocence des voleurs ne
va point jusque-là.
Le tas de déblais faisait au bord de l'eau une sorte d'éminence qui se
prolongeait en promontoire jusqu'à la muraille du quai.
L'homme suivi arriva à cette petite colline et la doubla, de sorte qu'il
cessa d'être aperçu par l'autre.
Celui-ci, ne voyant pas, n'était pas vu; il en profita pour abandonner
toute dissimulation et pour marcher très rapidement. En quelques
instants il fut au monceau de déblais et le tourna. Là, il s'arrêta
stupéfait. L'homme qu'il chassait n'était plus là.
Éclipse totale de l'homme en blouse.
La berge n'avait guère à partir du monceau de déblais qu'une longueur
d'une trentaine de pas, puis elle plongeait sous l'eau qui venait battre
le mur du quai.
Le fuyard n'aurait pu se jeter à la Seine ni escalader le quai sans être
vu par celui qui le suivait. Qu'était-il devenu?
L'homme à la redingote boutonnée marcha jusqu'à l'extrémité de la berge,
et y resta un moment pensif, les poings convulsifs, l'oeil furetant.
Tout à coup il se frappa le front. Il venait d'apercevoir, au point où
finissait la terre et où l'eau commençait, une grille de fer large et
basse, cintrée, garnie d'une épaisse serrure et de trois gonds massifs.
Cette grille, sorte de porte percée au bas du quai, s'ouvrait sur la
rivière autant que sur la berge. Un ruisseau noirâtre passait dessous.
Ce ruisseau se dégorgeait dans la Seine.
Au delà de ses lourds barreaux rouillés on distinguait une sorte de
corridor voûté et obscur.
L'homme croisa les bras et regarda la grille d'un air de reproche.
Ce regard ne suffisant pas, il essaya de la pousser; il la secoua, elle
résista solidement. Il était probable qu'elle venait d'être ouverte,
quoiqu'on n'eût entendu aucun bruit, chose singulière d'une grille si
rouillée; mais il était certain qu'elle avait été refermée. Cela
indiquait que celui devant qui cette porte venait de tourner avait non
un crochet, mais une clef.
Cette évidence éclata tout de suite à l'esprit de l'homme qui
s'efforçait d'ébranler la grille et lui arracha cet épiphonème indigné:
--Voilà qui est fort! une clef du gouvernement!
Puis, se calmant immédiatement, il exprima tout un monde d'idées
intérieures par cette bouffée de monosyllabes accentués presque
ironiquement:
--Tiens! tiens! tiens! tiens!
Cela dit, espérant on ne sait quoi, ou voir ressortir l'homme, ou en
voir entrer d'autres, il se posta aux aguets derrière le tas de déblais,
avec la rage patiente du chien d'arrêt.
De son côté, le fiacre, qui se réglait sur toutes ses allures, avait
fait halte au-dessus de lui près du parapet. Le cocher, prévoyant une
longue station, emboîta le museau de ses chevaux dans le sac d'avoine
humide en bas, si connu des Parisiens, auxquels les gouvernements, soit
dit par parenthèse, le mettent quelquefois. Les rares passants du pont
d'Iéna, avant de s'éloigner, tournaient la tête pour regarder un moment
ces deux détails du paysage immobiles, l'homme sur la berge, le fiacre
sur le quai.
Chapitre IV
Lui aussi porte sa croix
Jean Valjean avait repris sa marche et ne s'était plus arrêté. Cette
marche était de plus en plus laborieuse. Le niveau de ces voûtes varie;
la hauteur moyenne est d'environ cinq pieds six pouces, et a été
calculée pour la taille d'un homme; Jean Valjean était forcé de se
courber pour ne pas heurter Marius à la voûte; il fallait à chaque
instant se baisser, puis se redresser, tâter sans cesse le mur. La
moiteur des pierres et la viscosité du radier en faisaient de mauvais
points d'appui, soit pour la main, soit pour le pied. Il trébuchait dans
le hideux fumier de la ville. Les reflets intermittents des soupiraux
n'apparaissaient qu'à de très longs intervalles, et si blêmes que le
plein soleil y semblait clair de lune; tout le reste était brouillard,
miasme, opacité, noirceur. Jean Valjean avait faim et soif; soif
surtout; et c'est là, comme la mer, un lieu plein d'eau où l'on ne peut
boire.
Sa force, qui était prodigieuse, on le sait, et fort peu diminuée par
l'âge, grâce à sa vie chaste et sobre, commençait pourtant à fléchir. La
fatigue lui venait, et la force en décroissant faisait croître le poids
du fardeau. Marius, mort peut-être, pesait comme pèsent les corps
inertes. Jean Valjean le soutenait de façon que la poitrine ne fût pas
gênée et que la respiration pût toujours passer le mieux possible. Il
sentait entre ses jambes le glissement rapide des rats. Un d'eux fut
effaré au point de le mordre. Il lui venait de temps en temps par les
bavettes des bouches de l'égout un souffle d'air frais qui le ranimait.
Il pouvait être trois heures de l'après-midi quand il arriva à l'égout
de ceinture.
Il fut d'abord étonné de cet élargissement subit. Il se trouva
brusquement dans une galerie dont ses mains étendues n'atteignaient
point les deux murs et sous une voûte que sa tête ne touchait pas. Le
Grand Égout en effet a huit pieds de large sur sept de haut.
Au point où l'égout Montmartre rejoint le Grand Égout, deux autres
galeries souterraines, celle de la rue de Provence et celle de
l'Abattoir, viennent faire un carrefour. Entre ces quatre voies, un
moins sagace eût été indécis. Jean Valjean prit la plus large,
c'est-à-dire l'égout de ceinture. Mais ici revenait la question:
descendre, ou monter? Il pensa que la situation pressait, et qu'il
fallait, à tout risque, gagner maintenant la Seine. En d'autres termes,
descendre. Il tourna à gauche.
Bien lui en prit. Car ce serait une erreur de croire que l'égout de
ceinture a deux issues, l'une vers Bercy, l'autre vers Passy, et qu'il
est, comme l'indique son nom, la ceinture souterraine du Paris de la
rive droite. Le Grand Égout, qui n'est, il faut s'en souvenir, autre
chose que l'ancien ruisseau Ménilmontant, aboutit, si on le remonte, à
un cul-de-sac, c'est-à-dire à son ancien point de départ, qui fut sa
source, au pied de la butte Ménilmontant. Il n'a point de communication
directe avec le branchement qui ramasse les eaux de Paris à partir du
quartier Popincourt, et qui se jette dans la Seine par l'égout Amelot
au-dessus de l'ancienne île Louviers. Ce branchement, qui complète
l'égout collecteur, en est séparé, sous la rue Ménilmontant même, par un
massif qui marque le point de partage des eaux en amont et en aval. Si
Jean Valjean eût remonté la galerie, il fût arrivé, après mille efforts,
épuisé de fatigue, expirant, dans les ténèbres, à une muraille. Il était
perdu.
À la rigueur, en revenant un peu sur ses pas, en s'engageant dans le
couloir des Filles-du-Calvaire, à la condition de ne pas hésiter à la
patte d'oie souterraine du carrefour Boucherat, en prenant le corridor
Saint-Louis, puis, à gauche, le boyau Saint-Gilles, puis en tournant à
droite et en évitant la galerie Saint-Sébastien, il eût pu gagner
l'égout Amelot, et de là, pourvu qu'il ne s'égarât point dans l'espèce
d'F qui est sous la Bastille, atteindre l'issue sur la Seine près de
l'Arsenal. Mais, pour cela, il eût fallu connaître à fond, et dans
toutes ses ramifications et dans toutes ses percées, l'énorme madrépore
de l'égout. Or, nous devons y insister, il ne savait rien de cette
voirie effrayante où il cheminait; et, si on lui eût demandé dans quoi
il était, il eût répondu: dans de la nuit.
Son instinct le servit bien. Descendre, c'était en effet le salut
possible.
Il laissa à sa droite les deux couloirs qui se ramifient en forme de
griffe sous la rue Laffitte et la rue Saint-Georges et le long corridor
bifurqué de la chaussée d'Antin.
Un peu au-delà d'un affluent qui était vraisemblablement le branchement
de la Madeleine, il fit halte. Il était très las. Un soupirail assez
large, probablement le regard de la rue d'Anjou, donnait une lumière
presque vive. Jean Valjean, avec la douceur de mouvements qu'aurait un
frère pour son frère blessé, déposa Marius sur la banquette de l'égout.
La face sanglante de Marius apparut sous la lueur blanche du soupirail
comme au fond d'une tombe. Il avait les yeux fermés, les cheveux
appliqués aux tempes comme des pinceaux séchés dans de la couleur rouge,
les mains pendantes et mortes, les membres froids, du sang coagulé au
coin des lèvres. Un caillot de sang s'était amassé dans le noeud de la
cravate; la chemise entrait dans les plaies, le drap de l'habit frottait
les coupures béantes de la chair vive. Jean Valjean, écartant du bout
des doigts les vêtements, lui posa la main sur la poitrine; le coeur
battait encore. Jean Valjean déchira sa chemise, banda les plaies le
mieux qu'il put et arrêta le sang qui coulait; puis, se penchant dans ce
demi-jour sur Marius toujours sans connaissance et presque sans souffle,
il le regarda avec une inexprimable haine.
En dérangeant les vêtements de Marius, il avait trouvé dans les poches
deux choses, le pain qui y était oublié depuis la veille, et le
portefeuille de Marius. Il mangea le pain et ouvrit le portefeuille. Sur
la première page, il trouva les quatre lignes écrites par Marius. On
s'en souvient:
«Je m'appelle Marius Pontmercy. Porter mon cadavre chez mon grand-père
M. Gillenormand, rue des Filles-du-Calvaire, no 6, au Marais.»
Jean Valjean lut, à la clarté du soupirail, ces quatre lignes, et resta
un moment comme absorbé en lui-même, répétant à demi-voix: Rue des
Filles-du-Calvaire, numéro six, monsieur Gillenormand. Il replaça le
portefeuille dans la poche de Marius. Il avait mangé, la force lui était
revenue; il reprit Marius sur son dos, lui appuya soigneusement la tête
sur son épaule droite, et se remit à descendre l'égout.
Le Grand Égout, dirigé selon le thalweg de la vallée de Ménilmontant, a
près de deux lieues de long. Il est pavé sur une notable partie de son
parcours.