C'est ainsi qu'au commencement de ce siècle la vieille société cura son

double-fond et fit la toilette de son égout. Ce fut toujours cela de

nettoyé.

Tortueux, crevassé, dépavé, craquelé, coupé de fondrières, cahoté par

des coudes bizarres, montant et descendant sans logique, fétide,

sauvage, farouche, submergé d'obscurité, avec des cicatrices sur ses

dalles et des balafres sur ses murs, épouvantable, tel était, vu

rétrospectivement, l'antique égout de Paris. Ramifications en tous sens,

croisements de tranchées, branchements, pattes d'oie, étoiles comme dans

les sapes, cæcums, culs-de-sac, voûtes salpêtrées, puisards infects,

suintements dartreux sur les parois, gouttes tombant des plafonds,

ténèbres; rien n'égalait l'horreur de cette vieille crypte exutoire,

appareil digestif de Babylone, antre, fosse, gouffre percé de rues,

taupinière titanique où l'esprit croit voir rôder à travers l'ombre,

dans de l'ordure qui a été de la splendeur, cette énorme taupe aveugle,

le passé.

Ceci, nous le répétons, c'était l'égout d'autrefois.

Chapitre V

Progrès actuel

Aujourd'hui l'égout est propre, froid, droit, correct. Il réalise

presque l'idéal de ce qu'on entend en Angleterre par le mot

«respectable». Il est convenable et grisâtre; tiré au cordeau; on

pourrait presque dire à quatre épingles. Il ressemble à un fournisseur

devenu conseiller d'État. On y voit presque clair. La fange s'y comporte

décemment. Au premier abord, on le prendrait volontiers pour un de ces

corridors souterrains si communs jadis et si utiles aux fuites de

monarques et de princes, dans cet ancien bon temps «où le peuple aimait

ses rois». L'égout actuel est un bel égout; le style pur y règne; le

classique alexandrin rectiligne qui, chassé de la poésie, paraît s'être

réfugié dans l'architecture, semble mêlé à toutes les pierres de cette

longue voûte ténébreuse et blanchâtre; chaque dégorgeoir est une arcade;

la rue de Rivoli fait école jusque dans le cloaque. Au reste, si la

ligne géométrique est quelque part à sa place, c'est à coup sûr dans la

tranchée stercoraire d'une grande ville. Là, tout doit être subordonné

au chemin le plus court. L'égout a pris aujourd'hui un certain aspect

officiel. Les rapports mêmes de police dont il est quelquefois l'objet

ne lui manquent plus de respect. Les mots qui le caractérisent dans le

langage administratif sont relevés et dignes. Ce qu'on appelait boyau,

on l'appelle galerie; ce qu'on appelait trou, on l'appelle regard.

Villon ne reconnaîtrait plus son antique logis en-cas. Ce réseau de

caves a bien toujours son immémoriale population de rongeurs, plus

pullulante que jamais; de temps en temps, un rat, vieille moustache,

risque sa tête à la fenêtre de l'égout et examine les Parisiens; mais

cette vermine elle-même s'apprivoise, satisfaite qu'elle est de son

palais souterrain. Le cloaque n'a plus rien de sa férocité primitive. La

pluie, qui salissait l'égout d'autrefois, lave l'égout d'à présent. Ne

vous y fiez pas trop pourtant. Les miasmes l'habitent encore. Il est

plutôt hypocrite qu'irréprochable. La préfecture de police et la

commission de salubrité ont eu beau faire. En dépit de tous les procédés

d'assainissement, il exhale une vague odeur suspecte, comme Tartuffe

après la confession.

Convenons-en, comme, à tout prendre, le balayage est un hommage que

l'égout rend à la civilisation, et comme, à ce point de vue, la

conscience de Tartuffe est un progrès sur l'étable d'Augias, il est

certain que l'égout de Paris s'est amélioré.

C'est plus qu'un progrès; c'est une transmutation. Entre l'égout ancien

et l'égout actuel, il y a une révolution. Qui a fait cette révolution?

L'homme que tout le monde oublie et que nous avons nommé, Bruneseau.

Chapitre VI

Progrès futur

Le creusement de l'égout de Paris n'a pas été une petite besogne. Les

dix derniers siècles y ont travaillé sans le pouvoir terminer, pas plus

qu'ils n'ont pu finir Paris. L'égout, en effet, reçoit tous les

contre-coups de la croissance de Paris. C'est, dans la terre, une sorte

de polype ténébreux aux mille antennes qui grandit dessous en même temps

que la ville dessus. Chaque fois que la ville perce une rue, l'égout

allonge un bras. La vieille monarchie n'avait construit que vingt-trois

mille trois cents mètres d'égouts; c'est là que Paris en était le 1er

janvier 1806. À partir de cette époque, dont nous reparlerons tout à

l'heure, l'oeuvre a été utilement et énergiquement reprise et continuée;

Napoléon a bâti, ces chiffres sont curieux, quatre mille huit cent

quatre mètres; Louis XVIII, cinq mille sept cent neuf; Charles X, dix

mille huit cent trente-six; Louis-Philippe, quatre-vingt-neuf mille

vingt; la République de 1848, vingt-trois mille trois cent

quatre-vingt-un; le régime actuel, soixante-dix mille cinq cents; en

tout, à l'heure qu'il est, deux cent vingt-six mille six cent dix

mètres, soixante lieues d'égout; entrailles énormes de Paris.

Ramification obscure, toujours en travail; construction ignorée et

immense.

Comme on le voit, le dédale souterrain de Paris est aujourd'hui plus que

décuple de ce qu'il était au commencement du siècle. On se figure

malaisément tout ce qu'il a fallu de persévérance et d'efforts pour

amener ce cloaque au point de perfection relative où il est maintenant.

C'était à grand'peine que la vieille prévôté monarchique et, dans les

dix dernières années du dix-huitième siècle, la mairie révolutionnaire

étaient parvenues à forer les cinq lieues d'égouts qui existaient avant

1806. Tous les genres d'obstacles entravaient cette opération, les uns

propres à la nature du sol, les autres inhérents aux préjugés mêmes de

la population laborieuse de Paris. Paris est bâti sur un gisement

étrangement rebelle à la pioche, à la houe, à la sonde, au maniement

humain. Rien de plus difficile à percer et à pénétrer que cette

formation géologique à laquelle se superpose la merveilleuse formation

historique nommée Paris; dès que, sous une forme quelconque, le travail

s'engage et s'aventure dans cette nappe d'alluvions, les résistances

souterraines abondent. Ce sont des argiles liquides, des sources vives,

des roches dures, de ces vases molles et profondes que la science

spéciale appelle moutardes. Le pic avance laborieusement dans des lames

calcaires alternées de filets de glaises très minces et de couches

schisteuses aux feuillets incrustés d'écailles d'huîtres contemporaines

des océans préadamites. Parfois un ruisseau crève brusquement une voûte

commencée et inonde les travailleurs; ou c'est une coulée de marne qui

se fait jour et se rue avec la furie d'une cataracte, brisant comme

verre les plus grosses poutres de soutènement. Tout récemment, à la

Villette, quand il a fallu, sans interrompre la navigation et sans vider

le canal, faire passer l'égout collecteur sous le canal Saint-Martin,

une fissure s'est faite dans la cuvette du canal, l'eau a abondé

subitement dans le chantier souterrain, au delà de toute la puissance

des pompes d'épuisement; il a fallu faire chercher par un plongeur la

fissure qui était dans le goulet du grand bassin, et on ne l'a point

bouchée sans peine. Ailleurs, près de la Seine, et même assez loin du

fleuve, comme par exemple à Belleville, Grande-Rue et passage Lumière,

on rencontre des sables sans fond où l'on s'enlise et où un homme peut

fondre à vue d'oeil. Ajoutez l'asphyxie par les miasmes,

l'ensevelissement par les éboulements, les effondrements subits. Ajoutez

le typhus, dont les travailleurs s'imprègnent lentement. De nos jours,

après avoir creusé la galerie de Clichy, avec banquette pour recevoir

une conduite maîtresse d'eau de l'Ourcq, travail exécuté en tranchée, à

dix mètres de profondeur; après avoir, à travers les éboulements, à

l'aide des fouilles, souvent putrides, et des étrésillonnements, voûté

la Bièvre du boulevard de l'Hôpital jusqu'à la Seine; après avoir, pour

délivrer Paris des eaux torrentielles de Montmartre et pour donner

écoulement à cette mare fluviale de neuf hectares qui croupissait près

de la barrière des Martyrs; après avoir, disons-nous, construit la ligne

d'égouts de la barrière Blanche au chemin d'Aubervilliers, en quatre

mois, jour et nuit, à une profondeur de onze mètres; après avoir, chose

qu'on n'avait pas vue encore, exécuté souterrainement un égout rue

Barre-du-Bec, sans tranchée, à six mètres au-dessous du sol, le

conducteur Monnot est mort. Après avoir voûté trois mille mètres

d'égouts sur tous les points de la ville, de la rue

Traversière-Saint-Antoine à la rue de Lourcine, après avoir, par le

branchement de l'Arbalète, déchargé des inondations pluviales le

carrefour Censier-Mouffetard, après avoir bâti l'égout Saint-Georges sur

enrochement et béton dans des sables fluides, après avoir dirigé le

redoutable abaissement de radier du branchement Notre-Dame-de-Nazareth,

l'ingénieur Duleau est mort. Il n'y a pas de bulletin pour ces actes de

bravoure-là, plus utiles pourtant que la tuerie bête des champs de

bataille.

Les égouts de Paris, en 1832, étaient loin d'être ce qu'ils sont

aujourd'hui. Bruneseau avait donné le branle, mais il fallait le choléra

pour déterminer la vaste reconstruction qui a eu lieu depuis. Il est

surprenant de dire, par exemple, qu'en 1821, une partie de l'égout de

ceinture, dit Grand Canal, comme à Venise, croupissait encore à ciel

ouvert, rue des Gourdes. Ce n'est qu'en 1823 que la ville de Paris a

trouvé dans son gousset les deux cent soixante-six mille quatre-vingts

francs six centimes nécessaires à la couverture de cette turpitude. Les

trois puits absorbants du Combat, de la Cunette et de Saint-Mandé, avec

leurs dégorgeoirs, leurs appareils, leurs puisards et leurs branchements

dépuratoires, ne datent que de 1836. La voirie intestinale de Paris a

été refaite à neuf et, comme nous l'avons dit, plus que décuplée depuis

un quart de siècle.

Il y a trente ans, à l'époque de l'insurrection des 5 et 6 juin, c'était

encore, dans beaucoup d'endroits, presque l'ancien égout. Un très grand

nombre de rues, aujourd'hui bombées, étaient alors des chaussées

fendues. On voyait très souvent, au point déclive où les versants d'une

rue ou d'un carrefour aboutissaient, de larges grilles carrées à gros

barreaux dont le fer luisait fourbu par les pas de la foule, dangereuses

et glissantes aux voitures et faisant abattre les chevaux. La langue

officielle des ponts et chaussées donnait à ces points déclives et à ces

grilles le nom expressif de _cassis_. En 1832, dans une foule de rues,

rue de l'Étoile, rue Saint-Louis, rue du Temple, rue Vieille-du-Temple,

rue Notre-Dame-de-Nazareth, rue Folie-Méricourt, quai aux Fleurs, rue du

Petit-Musc, rue de Normandie, rue Pont-aux-Biches, rue des Marais,

faubourg Saint-Martin, rue Notre-Dame-des-Victoires, faubourg

Montmartre, rue Grange-Batelière, aux Champs-Élysées, rue Jacob, rue de

Tournon, le vieux cloaque gothique montrait encore cyniquement ses

gueules. C'étaient d'énormes hiatus de pierre à cagnards, quelquefois

entourés de bornes, avec une effronterie monumentale.

Paris, en 1806, en était encore presque au chiffre d'égouts constaté en

mai 1663: cinq mille trois cent vingt-huit toises. Après Bruneseau, le

1er janvier 1832, il en avait quarante mille trois cents mètres. De 1806

à 1831, on avait bâti annuellement, en moyenne, sept cent cinquante

mètres; depuis on a construit tous les ans huit et même dix mille mètres

de galeries, en maçonnerie de petits matériaux à bain de chaux

hydraulique sur fondation de béton. À deux cents francs le mètre, les

soixante lieues d'égouts du Paris actuel représentent quarante-huit

millions.

Outre le progrès économique que nous avons indiqué en commençant, de

graves problèmes d'hygiène publique se rattachent à cette immense

question: l'égout de Paris.

Paris est entre deux nappes, une nappe d'eau et une nappe d'air. La

nappe d'eau, gisante à une assez grande profondeur souterraine, mais

déjà tâtée par deux forages, est fournie par la couche de grès vert

située entre la craie et le calcaire jurassique; cette couche peut être

représentée par un disque de vingt-cinq lieues de rayon; une foule de

rivières et de ruisseaux y suintent; on boit la Seine, la Marne,

l'Yonne, l'Oise, l'Aisne, le Cher, la Vienne et la Loire dans un verre

d'eau du puits de Grenelle. La nappe d'eau est salubre, elle vient du

ciel d'abord, de la terre ensuite; la nappe d'air est malsaine, elle

vient de l'égout. Tous les miasmes du cloaque se mêlent à la respiration

de la ville; de là cette mauvaise haleine. L'air pris au-dessus d'un

fumier, ceci a été scientifiquement établi, est plus pur que l'air pris

au-dessus de Paris. Dans un temps donné, le progrès aidant, les

mécanismes se perfectionnant, et la clarté se faisant, on emploiera la

nappe d'eau à purifier la nappe d'air. C'est-à-dire à laver l'égout. On

sait que par lavage de l'égout, nous entendons restitution de la fange à

la terre; renvoi du fumier au sol et de l'engrais aux champs. Il y aura,

par ce simple fait, pour toute la communauté sociale, diminution de

misère et augmentation de santé. À l'heure où nous sommes, le

rayonnement des maladies de Paris va à cinquante lieues autour du

Louvre, pris comme moyeu de cette route pestilentielle.

On pourrait dire que, depuis dix siècles, le cloaque est la maladie de

Paris. L'égout est le vice que la ville a dans le sang. L'instinct

populaire ne s'y est jamais trompé. Le métier d'égoutier était autrefois

presque aussi périlleux, et presque aussi répugnant au peuple, que le

métier d'équarrisseur si longtemps frappé d'horreur et abandonné au

bourreau. Il fallait une haute paye pour décider un maçon à disparaître

dans cette sape fétide; l'échelle du puisatier hésitait à s'y plonger;

on disait proverbialement: _descendre dans l'égout, c'est entrer dans la

fosse_; et toutes sortes de légendes hideuses, nous l'avons dit,

couvraient d'épouvante ce colossal évier; sentine redoutée qui a la

trace des révolutions du globe comme des révolutions des hommes, et où

l'on trouve des vestiges de tous les cataclysmes depuis le coquillage du

déluge jusqu'au haillon de Marat.

Livre troisième--La boue, mais l'âme

Chapitre I

Le cloaque et ses surprises

C'est dans l'égout de Paris que se trouvait Jean Valjean.

Ressemblance de plus de Paris avec la mer. Comme dans l'océan, le

plongeur peut y disparaître.

La transition était inouïe. Au milieu même de la ville, Jean Valjean

était sorti de la ville; et, en un clin d'oeil, le temps de lever un

couvercle et de le refermer, il avait passé du plein jour à l'obscurité

complète, de midi à minuit, du fracas au silence, du tourbillon des

tonnerres à la stagnation de la tombe, et, par une péripétie bien plus

prodigieuse encore que celle de la rue Polonceau, du plus extrême péril

à la sécurité la plus absolue.

Chute brusque dans une cave; disparition dans l'oubliette de Paris;

quitter cette rue où la mort était partout pour cette espèce de sépulcre

où il y avait la vie; ce fut un instant étrange. Il resta quelques

secondes comme étourdi; écoutant, stupéfait. La chausse-trape du salut

s'était subitement ouverte sous lui. La bonté céleste l'avait en quelque

sorte pris par trahison. Adorables embuscades de la providence!

Seulement le blessé ne remuait point, et Jean Valjean ne savait pas si

ce qu'il emportait dans cette fosse était un vivant ou un mort.

Sa première sensation fut l'aveuglement. Brusquement il ne vit plus

rien. Il lui sembla aussi qu'en une minute il était devenu sourd. Il

n'entendait plus rien. Le frénétique orage de meurtre qui se déchaînait

à quelques pieds au-dessus de lui n'arrivait jusqu'à lui, nous l'avons

dit, grâce à l'épaisseur de terre qui l'en séparait, qu'éteint et

indistinct, et comme une rumeur dans une profondeur. Il sentait que

c'était solide sous ses pieds; voilà tout; mais cela suffisait. Il

étendit un bras, puis l'autre, et toucha le mur des deux côtés, et

reconnut que le couloir était étroit; il glissa, et reconnut que la

dalle était mouillée. Il avança un pied avec précaution, craignant un

trou, un puisard, quelque gouffre; il constata que le dallage se

prolongeait. Une bouffée de fétidité l'avertit du lieu où il était.

Au bout de quelques instants, il n'était plus aveugle. Un peu de lumière

tombait du soupirail par où il s'était glissé, et son regard s'était

fait à cette cave. Il commença à distinguer quelque chose. Le couloir où

il s'était terré, nul autre mot n'exprime mieux la situation, était muré

derrière lui. C'était un de ces culs-de-sac que la langue spéciale

appelle branchements. Devant lui, il y avait un autre mur, un mur de

nuit. La clarté du soupirail expirait à dix ou douze pas du point où

était Jean Valjean, et faisait à peine une blancheur blafarde sur

quelques mètres de la paroi humide de l'égout. Au delà l'opacité était

massive; y pénétrer paraissait horrible, et l'entrée y semblait un

engloutissement. On pouvait s'enfoncer pourtant dans cette muraille de

brume, et il le fallait. Il fallait même se hâter. Jean Valjean songea

que cette grille, aperçue par lui sous les pavés, pouvait l'être par les

soldats, et que tout tenait à ce hasard. Ils pouvaient descendre eux

aussi dans ce puits et le fouiller. Il n'y avait pas une minute à

perdre. Il avait déposé Marius sur le sol, il le ramassa, ceci est

encore le mot vrai, le reprit sur ses épaules et se mit en marche. Il

entra résolument dans cette obscurité.

La réalité est qu'ils étaient moins sauvés que Jean Valjean ne le

croyait. Des périls d'un autre genre et non moins grands les attendaient

peut-être. Après le tourbillon fulgurant du combat, la caverne des

miasmes et des pièges; après le chaos, le cloaque. Jean Valjean était

tombé d'un cercle de l'enfer dans l'autre.

Quand il eut fait cinquante pas, il fallut s'arrêter. Une question se

présenta. Le couloir aboutissait à un autre boyau qu'il rencontrait

transversalement. Là s'offraient deux voies. Laquelle prendre?

fallait-il tourner à gauche ou à droite? Comment s'orienter dans ce

labyrinthe noir? Ce labyrinthe, nous l'avons fait remarquer, a un fil;

c'est sa pente. Suivre la pente, c'est aller à la rivière.

Jean Valjean le comprit sur-le-champ.

Il se dit qu'il était probablement dans l'égout des Halles; que, s'il

choisissait la gauche et suivait la pente, il arriverait avant un quart

d'heure à quelque embouchure sur la Seine entre le Pont-au-Change et le

Pont-Neuf, c'est-à-dire à une apparition en plein jour sur le point le

plus peuplé de Paris. Peut-être aboutirait-il à quelque cagnard de

carrefour. Stupeur des passants de voir deux hommes sanglants sortir de

terre sous leurs pieds. Survenue des sergents de ville, prise d'armes

du corps de garde voisin. On serait saisi avant d'être sorti. Il valait

mieux s'enfoncer dans le dédale, se fier à cette noirceur, et s'en

remettre à la providence quant à l'issue.

Il remonta la pente et prit à droite.

Quand il eut tourné l'angle de la galerie, la lointaine lueur du

soupirail disparut, le rideau d'obscurité retomba sur lui et il redevint

aveugle. Il n'en avança pas moins, et aussi rapidement qu'il put. Les

deux bras de Marius étaient passés autour de son cou et les pieds

pendaient derrière lui. Il tenait les deux bras d'une main et tâtait le

mur de l'autre. La joue de Marius touchait la sienne et s'y collait,

étant sanglante. Il sentait couler sur lui et pénétrer sous ses

vêtements un ruisseau tiède qui venait de Marius. Cependant une chaleur

humide à son oreille que touchait la bouche du blessé indiquait de la

respiration, et par conséquent de la vie. Le couloir où Jean Valjean

cheminait maintenant était moins étroit que le premier. Jean Valjean y

marchait assez péniblement. Les pluies de la veille n'étaient pas encore

écoulées et faisaient un petit torrent au centre du radier, et il était

forcé de se serrer contre le mur pour ne pas avoir les pieds dans l'eau.

Il allait ainsi ténébreusement. Il ressemblait aux êtres de nuit

tâtonnant dans l'invisible et souterrainement perdus dans les veines de

l'ombre.

Pourtant, peu à peu, soit que des soupiraux lointains envoyassent un peu

de lueur flottante dans cette brume opaque, soit que ses yeux

s'accoutumassent à l'obscurité, il lui revint quelque vision vague, et

il recommença à se rendre confusément compte, tantôt de la muraille à

laquelle il touchait, tantôt de la voûte sous laquelle il passait. La

pupille se dilate dans la nuit et finit par y trouver du jour, de même

que l'âme se dilate dans le malheur et finit par y trouver Dieu.

Se diriger était malaisé.

Le tracé des égouts répercute, pour ainsi dire, le tracé des rues qui

lui est superposé. Il y avait dans le Paris d'alors deux mille deux

cents rues. Qu'on se figure là-dessous cette forêt de branches

ténébreuses qu'on nomme l'égout. Le système d'égouts existant à cette

époque, mis bout à bout, eût donné une longueur de onze lieues. Nous

avons dit plus haut que le réseau actuel, grâce à l'activité spéciale

des trente dernières années, n'a pas moins de soixante lieues.

Jean Valjean commença par se tromper. Il crut être sous la rue

Saint-Denis, et il était fâcheux qu'il n'y fût pas. Il y a sous la rue

Saint-Denis un vieil égout en pierre qui date de Louis XIII et qui va

droit à l'égout collecteur dit Grand Égout, avec un seul coude, à

droite, à la hauteur de l'ancienne cour des Miracles, et un seul

embranchement, l'égout Saint-Martin, dont les quatre bras se coupent en

croix. Mais le boyau de la Petite-Truanderie dont l'entrée était près du

cabaret de Corinthe n'a jamais communiqué avec le souterrain de la rue

Saint-Denis; il aboutit à l'égout Montmartre et c'est là que Jean

Valjean était engagé. Là, les occasions de se perdre abondaient. L'égout

Montmartre est un des plus dédaléens du vieux réseau. Heureusement Jean

Valjean avait laissé derrière lui l'égout des Halles dont le plan

géométral figure une foule de mâts de perroquet enchevêtrés; mais il

avait devant lui plus d'une rencontre embarrassante et plus d'un coin de

rue--car ce sont des rues--s'offrant dans l'obscurité comme un point

d'interrogation: premièrement, à sa gauche, le vaste égout Plâtrière,

espèce de casse-tête chinois, poussant et brouillant son chaos de T et

de Z sous l'hôtel des Postes et sous la rotonde de la halle aux blés

jusqu'à la Seine où il se termine en Y; deuxièmement, à sa droite, le

corridor courbe de la rue du Cadran avec ses trois dents qui sont autant

d'impasses; troisièmement, à sa gauche, l'embranchement du Mail,

compliqué, presque à l'entrée, d'une espèce de fourche, et allant de

zigzag en zigzag aboutir à la grande crypte exutoire du Louvre

tronçonnée et ramifiée dans tous les sens; enfin, à droite, le couloir

cul-de-sac de la rue des Jeûneurs, sans compter de petits réduits çà et

là, avant d'arriver à l'égout de ceinture, lequel seul pouvait le

conduire à quelque issue assez lointaine pour être sûre.

Si Jean Valjean eût eu quelque notion de tout ce que nous indiquons ici,

il se fût vite aperçu, rien qu'en tâtant la muraille, qu'il n'était pas

dans la galerie souterraine de la rue Saint-Denis. Au lieu de la vieille

pierre de taille, au lieu de l'ancienne architecture, hautaine et royale

jusque dans l'égout, avec radier et assises courantes en granit et

mortier de chaux grasse, laquelle coûtait huit cents livres la toise, il

eût senti sous sa main le bon marché contemporain, l'expédient

économique, la meulière à bain de mortier hydraulique sur couche de

béton qui coûte deux cents francs le mètre, la maçonnerie bourgeoise

dite à _petits matériaux_; mais il ne savait rien de tout cela.

Il allait devant lui, avec anxiété, mais avec calme, ne voyant rien, ne

sachant rien, plongé dans le hasard, c'est-à-dire englouti dans la

providence.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 9 / 25 段