En attendant, la richesse publique s'en va à la rivière, et le coulage a

lieu. Coulage est le mot. L'Europe se ruine de la sorte par épuisement.

Quant à la France, nous venons de dire son chiffre. Or, Paris contenant

le vingt-cinquième de la population française totale, et le guano

parisien étant le plus riche de tous, on reste au-dessous de la vérité

en évaluant à vingt-cinq millions la part de perte de Paris dans le

demi-milliard que la France refuse annuellement. Ces vingt-cinq

millions, employés en assistance et en jouissance, doubleraient la

splendeur de Paris. La ville les dépense en cloaques. De sorte qu'on

peut dire que la grande prodigalité de Paris, sa fête merveilleuse, sa

Folie-Beaujon, son orgie, son ruissellement d'or à pleines mains, son

faste, son luxe, sa magnificence, c'est son égout.

C'est de cette façon que, dans la cécité d'une mauvaise économie

politique, on noie et on laisse aller à vau-l'eau et se perdre dans les

gouffres le bien-être de tous. Il devrait y avoir des filets de

Saint-Cloud pour la fortune publique.

Économiquement, le fait peut se résumer ainsi: Paris panier percé.

Paris, cette cité modèle, ce patron des capitales bien faites dont

chaque peuple tâche d'avoir une copie, cette métropole de l'idéal, cette

patrie auguste de l'initiative, de l'impulsion et de l'essai, ce centre

et ce lieu des esprits, cette ville nation, cette ruche de l'avenir, ce

composé merveilleux de Babylone et de Corinthe, ferait, au point de vue

que nous venons de signaler, hausser les épaules à un paysan du Fo-Kian.

Imitez Paris, vous vous ruinerez.

Au reste, particulièrement en ce gaspillage immémorial et insensé, Paris

lui-même imite.

Ces surprenantes inepties ne sont pas nouvelles; ce n'est point là de la

sottise jeune. Les anciens agissaient comme les modernes. «Les cloaques

de Rome, dit Liebig, ont absorbé tout le bien-être du paysan romain.»

Quand la campagne de Rome fut ruinée par l'égout romain, Rome épuisa

l'Italie, et quand elle eut mis l'Italie dans son cloaque, elle y versa

la Sicile, puis la Sardaigne, puis l'Afrique. L'égout de Rome a

engouffré le monde. Ce cloaque offrait son engloutissement à la cité et

à l'univers. _Urbi et orbi_. Ville éternelle, égout insondable.

Pour ces choses-là comme pour d'autres, Rome donne l'exemple.

Cet exemple, Paris le suit, avec toute la bêtise propre aux villes

d'esprit.

Pour les besoins de l'opération sur laquelle nous venons de nous

expliquer, Paris a sous lui un autre Paris; un Paris d'égouts; lequel a

ses rues, ses carrefours, ses places, ses impasses, ses artères, et sa

circulation, qui est de la fange, avec la forme humaine de moins.

Car il ne faut rien flatter, pas même un grand peuple; là où il y a

tout, il y a l'ignominie à côté de la sublimité; et, si Paris contient

Athènes, la ville de lumière, Tyr, la ville de puissance, Sparte, la

ville de vertu, Ninive, la ville de prodige, il contient aussi Lutèce,

la ville de boue.

D'ailleurs le cachet de sa puissance est là aussi, et la titanique

sentine de Paris réalise, parmi les monuments, cet idéal étrange réalisé

dans l'humanité par quelques hommes tels que Machiavel, Bacon et

Mirabeau, le grandiose abject.

Le sous-sol de Paris, si l'oeil pouvait en pénétrer la surface,

présenterait l'aspect d'un madrépore colossal. Une éponge n'a guère plus

de pertuis et de couloirs que la motte de terre de six lieues de tour

sur laquelle repose l'antique grande ville. Sans parler des catacombes,

qui sont une cave à part, sans parler de l'inextricable treillis des

conduits du gaz, sans compter le vaste système tubulaire de la

distribution d'eau vive qui aboutit aux bornes-fontaines, les égouts à

eux seuls font sous les deux rives un prodigieux réseau ténébreux;

labyrinthe qui a pour fil sa pente.

Là apparaît, dans la brume humide, le rat, qui semble le produit de

l'accouchement de Paris.

Chapitre II

L'histoire ancienne de l'égout

Qu'on s'imagine Paris ôté comme un couvercle, le réseau souterrain des

égouts, vu à vol d'oiseau, dessinera sur les deux rives une espèce de

grosse branche greffée au fleuve. Sur la rive droite l'égout de ceinture

sera le tronc de cette branche, les conduits secondaires seront les

rameaux et les impasses seront les ramuscules.

Cette figure n'est que sommaire et à demi exacte, l'angle droit, qui est

l'angle habituel de ce genre de ramifications souterraines, étant très

rare dans la végétation.

On se fera une image plus ressemblante de cet étrange plan géométral en

supposant qu'on voie à plat sur un fond de ténèbres quelque bizarre

alphabet d'orient brouillé comme un fouillis, et dont les lettres

difformes seraient soudées les unes aux autres, dans un pêle-mêle

apparent et comme au hasard, tantôt par leurs angles, tantôt par leurs

extrémités.

Les sentines et les égouts jouaient un grand rôle au Moyen-Âge, au

Bas-Empire et dans ce vieil Orient. La peste y naissait, les despotes y

mouraient. Les multitudes regardaient presque avec une crainte

religieuse ces lits de pourriture, monstrueux berceaux de la Mort. La

fosse aux vermines de Bénarès n'est pas moins vertigineuse que la fosse

aux lions de Babylone. Téglath-Phalasar, au dire des livres rabbiniques,

jurait par la sentine de Ninive, C'est de l'égout de Munster que Jean de

Leyde faisait sortir sa fausse lune, et c'est du puits-cloaque de

Kekhscheb que son ménechme oriental, Mokannâ, le prophète voilé du

Khorassan, faisait sortir son faux soleil.

L'histoire des hommes se reflète dans l'histoire des cloaques. Les

gémonies racontaient Rome. L'égout de Paris a été une vieille chose

formidable. Il a été sépulcre, il a été asile. Le crime, l'intelligence,

la protestation sociale, la liberté de conscience, la pensée, le vol,

tout ce que les lois humaines poursuivent ou ont poursuivi, s'est caché

dans ce trou; les maillotins au quatorzième siècle, les tire-laine au

quinzième, les huguenots au seizième, les illuminés de Morin au

dix-septième, les chauffeurs au dix-huitième. Il y a cent ans, le coup

de poignard nocturne en sortait, le filou en danger y glissait; le bois

avait la caverne, Paris avait l'égout. La truanderie, cette _picareria_

gauloise, acceptait l'égout comme succursale de la Cour des Miracles, et

le soir, narquoise et féroce, rentrait sous le vomitoire Maubuée comme

dans une alcôve.

Il était tout simple que ceux qui avaient pour lieu de travail quotidien

le cul-de-sac Vide-Gousset ou la rue Coupe-Gorge eussent pour domicile

nocturne le ponceau du Chemin-Vert ou le cagnard Hurepoix. De là un

fourmillement de souvenirs. Toutes sortes de fantômes hantent ces longs

corridors solitaires; partout la putridité et le miasme; çà et là un

soupirail où Villon dedans cause avec Rabelais dehors.

L'égout, dans l'ancien Paris, est le rendez-vous de tous les épuisements

et de tous les essais. L'économie politique y voit un détritus, la

philosophie sociale y voit un résidu.

L'égout, c'est la conscience de la ville. Tout y converge, et s'y

confronte. Dans ce lieu livide, il y a des ténèbres, mais il n'y a plus

de secrets. Chaque chose a sa forme vraie, ou du moins sa forme

définitive. Le tas d'ordures a cela pour lui qu'il n'est pas menteur. La

naïveté s'est réfugiée là. Le masque de Basile s'y trouve, mais on en

voit le carton, et les ficelles, et le dedans comme le dehors, et il

est accentué d'une boue honnête. Le faux nez de Scapin l'avoisine.

Toutes les malpropretés de la civilisation, une fois hors de service,

tombent dans cette fosse de vérité où aboutit l'immense glissement

social. Elles s'y engloutissent, mais elles s'y étalent. Ce pêle-mêle

est une confession. Là, plus de fausse apparence, aucun plâtrage

possible, l'ordure ôte sa chemise, dénudation absolue, déroute des

illusions et des mirages, plus rien que ce qui est, faisant la sinistre

figure de ce qui finit. Réalité et disparition. Là, un cul de bouteille

avoue l'ivrognerie, une anse de panier raconte la domesticité; là, le

trognon de pomme qui a eu des opinions littéraires redevient le trognon

de pomme; l'effigie du gros sou se vert-de-grise franchement, le crachat

de Caïphe rencontre le vomissement de Falstaff, le louis d'or qui sort

du tripot heurte le clou où pend le bout de corde du suicide, un foetus

livide roule enveloppé dans des paillettes qui ont dansé le mardi gras

dernier à l'Opéra, une toque qui a jugé les hommes se vautre près d'une

pourriture qui a été la jupe de Margoton; c'est plus que de la

fraternité, c'est du tutoiement. Tout ce qui se fardait se barbouille.

Le dernier voile est arraché. Un égout est un cynique. Il dit tout.

Cette sincérité de l'immondice nous plaît, et repose l'âme. Quand on a

passé son temps à subir sur la terre le spectacle des grands airs que

prennent la raison d'état, le serment, la sagesse politique, la justice

humaine, les probités professionnelles, les austérités de situation, les

robes incorruptibles, cela soulage d'entrer dans un égout et de voir de

la fange qui en convient.

Cela enseigne en même temps. Nous l'avons dit tout à l'heure, l'histoire

passe par l'égout. Les Saint-Barthélemy y filtrent goutte à goutte entre

les pavés. Les grands assassinats publics, les boucheries politiques et

religieuses, traversent ce souterrain de la civilisation et y poussent

leurs cadavres. Pour l'oeil du songeur, tous les meurtriers historiques

sont là, dans la pénombre hideuse, à genoux, avec un pan de leur suaire

pour tablier, épongeant lugubrement leur besogne. Louis XI y est avec

Tristan, François Ier y est avec Duprat, Charles IX y est avec sa mère,

Richelieu y est avec Louis XIII, Louvois y est, Letellier y est, Hébert

et Maillard y sont, grattant les pierres et tâchant de faire disparaître

la trace de leurs actions. On entend sous ces voûtes le balai de ces

spectres. On y respire la fétidité énorme des catastrophes sociales. On

voit dans des coins des miroitements rougeâtres. Il coule là une eau

terrible où se sont lavées des mains sanglantes.

L'observateur social doit entrer dans ces ombres. Elles font partie de

son laboratoire. La philosophie est le microscope de la pensée. Tout

veut la fuir, mais rien ne lui échappe. Tergiverser est inutile. Quel

côté de soi montre-t-on en tergiversant? le côté honte. La philosophie

poursuit de son regard probe le mal, et ne lui permet pas de s'évader

dans le néant. Dans l'effacement des choses qui disparaissent, dans le

rapetissement des choses qui s'évanouissent, elle reconnaît tout. Elle

reconstruit la pourpre d'après le haillon et la femme d'après le

chiffon. Avec le cloaque elle refait la ville; avec la boue elle refait

les moeurs. Du tesson elle conclut l'amphore, ou la cruche. Elle

reconnaît à une empreinte d'ongle sur un parchemin la différence qui

sépare la juiverie de la Judengasse de la juiverie du Ghetto. Elle

retrouve dans ce qui reste ce qui a été, le bien, le mal, le faux, le

vrai, la tache de sang du palais, le pâté d'encre de la caverne, la

goutte de suif du lupanar, les épreuves subies, les tentations bien

venues, les orgies vomies, le pli qu'ont fait les caractères en

s'abaissant, la trace de la prostitution dans les âmes que leur

grossièreté en faisait capables, et sur la veste des portefaix de Rome

la marque du coup de coude de Messaline.

Chapitre III

Bruneseau

L'égout de Paris, au moyen âge, était légendaire. Au seizième siècle

Henri II essaya un sondage qui avorta. Il n'y a pas cent ans, le

cloaque, Mercier l'atteste, était abandonné à lui-même et devenait ce

qu'il pouvait.

Tel était cet ancien Paris, livré aux querelles, aux indécisions et aux

tâtonnements. Il fut longtemps assez bête. Plus tard, 89 montra comment

l'esprit vient aux villes. Mais, au bon vieux temps, la capitale avait

peu de tête; elle ne savait faire ses affaires ni moralement ni

matériellement, et pas mieux balayer les ordures que les abus. Tout

était obstacle, tout faisait question. L'égout, par exemple, était

réfractaire à tout itinéraire. On ne parvenait pas plus à s'orienter

dans la voirie qu'à s'entendre dans la ville; en haut l'inintelligible,

en bas l'inextricable; sous la confusion des langues il y avait la

confusion des caves; Dédale doublait Babel.

Quelquefois, l'égout de Paris se mêlait de déborder, comme si ce Nil

méconnu était subitement pris de colère. Il y avait, chose infâme, des

inondations d'égout. Par moments, cet estomac de la civilisation

digérait mal, le cloaque refluait dans le gosier de la ville, et Paris

avait l'arrière-goût de sa fange. Ces ressemblances de l'égout avec le

remords avaient du bon; c'étaient des avertissements; fort mal pris du

reste; la ville s'indignait que sa boue eût tant d'audace, et

n'admettait pas que l'ordure revînt. Chassez-la mieux.

L'inondation de 1802 est un des souvenirs actuels des Parisiens de

quatre-vingts ans. La fange se répandit en croix place des Victoires, où

est la statue de Louis XIV; elle entra rue Saint-Honoré par les deux

bouches d'égout des Champs-Élysées, rue Saint-Florentin par l'égout

Saint-Florentin, rue Pierre-à-Poisson par l'égout de la Sonnerie, rue

Popincourt par l'égout du Chemin-Vert, rue de la Roquette par l'égout de

la rue de Lappe; elle couvrit le caniveau de la rue des Champs-Élysées

jusqu'à une hauteur de trente-cinq centimètres; et, au midi, par le

vomitoire de la Seine faisant sa fonction en sens inverse, elle pénétra

rue Mazarine, rue de l'Échaudé, et rue des Marais, où elle s'arrêta à

une longueur de cent neuf mètres, précisément à quelques pas de la

maison qu'avait habitée Racine, respectant, dans le dix-septième siècle,

le poète plus que le roi. Elle atteignit son maximum de profondeur rue

Saint-Pierre où elle s'éleva à trois pieds au-dessus des dalles de la

gargouille, et son maximum d'étendue rue Saint-Sabin où elle s'étala sur

une longueur de deux cent trente-huit mètres.

Au commencement de ce siècle, l'égout de Paris était encore un lieu

mystérieux. La boue ne peut jamais être bien famée; mais ici le mauvais

renom allait jusqu'à l'effroi. Paris savait confusément qu'il avait sous

lui une cave terrible. On en parlait comme de cette monstrueuse souille

de Thèbes où fourmillaient des scolopendres de quinze pieds de long et

qui eût pu servir de baignoire à Béhémoth. Les grosses bottes des

égoutiers ne s'aventuraient jamais au delà de certains points connus. On

était encore très voisin du temps où les tombereaux des boueurs, du haut

desquels Sainte-Foix fraternisait avec le marquis de Créqui, se

déchargeaient tout simplement dans l'égout. Quant au curage, on confiait

cette fonction aux averses, qui encombraient plus qu'elles ne

balayaient. Rome laissait encore quelque poésie à son cloaque et

l'appelait Gémonies; Paris insultait le sien et l'appelait le Trou

punais. La science et la superstition étaient d'accord pour l'horreur.

Le Trou punais ne répugnait pas moins à l'hygiène qu'à la légende. Le

Moine bourru était éclos sous la voussure fétide de l'égout Mouffetard;

les cadavres des Marmousets avaient été jetés dans l'égout de la

Barillerie; Fagon avait attribué la redoutable fièvre maligne de 1685 au

grand hiatus de l'égout du Marais qui resta béant jusqu'en 1833 rue

Saint-Louis presque en face de l'enseigne du Messager galant. La bouche

d'égout de la rue de la Mortellerie était célèbre par les pestes qui en

sortaient; avec sa grille de fer à pointes qui simulait une rangée de

dents, elle était dans cette rue fatale comme une gueule de dragon

soufflant l'enfer sur les hommes. L'imagination populaire assaisonnait

le sombre évier parisien d'on ne sait quel hideux mélange d'infini.

L'égout était sans fond. L'égout, c'était le barathrum. L'idée

d'explorer ces régions lépreuses ne venait pas même à la police. Tenter

cet inconnu, jeter la sonde dans cette ombre, aller à la découverte dans

cet abîme, qui l'eût osé? C'était effrayant. Quelqu'un se présenta

pourtant. Le cloaque eut son Christophe Colomb.

Un jour, en 1805, dans une de ces rares apparitions que l'empereur

faisait à Paris, le ministre de l'intérieur, un Decrès ou un Crétet

quelconque, vint au petit lever du maître. On entendait dans le

Carrousel le traînement des sabres de tous ces soldats extraordinaires

de la grande république et du grand empire; il y avait encombrement de

héros à la porte de Napoléon; hommes du Rhin, de l'Escaut, de l'Adige et

du Nil; compagnons de Joubert, de Desaix, de Marceau, de Hoche, de

Kléber; aérostiers de Fleurus, grenadiers de Mayence, pontonniers de

Gênes, hussards que les Pyramides avaient regardés, artilleurs qu'avait

éclaboussés le boulet de Junot, cuirassiers qui avaient pris d'assaut la

flotte à l'ancre dans le Zuyderzée; les uns avaient suivi Bonaparte sur

le pont de Lodi, les autres avaient accompagné Murat dans la tranchée de

Mantoue, les autres avaient devancé Lannes dans le chemin creux de

Montebello. Toute l'armée d'alors était là, dans la cour des Tuileries,

représentée par une escouade ou par un peloton, et gardant Napoléon au

repos; et c'était l'époque splendide où la grande armée avait derrière

elle Marengo et devant elle Austerlitz.--Sire, dit le ministre de

l'intérieur à Napoléon, j'ai vu hier l'homme le plus intrépide de votre

empire.--Qu'est-ce que cet homme? dit brusquement l'empereur, et

qu'est-ce qu'il a fait?--Il veut faire une chose,

sire.--Laquelle?--Visiter les égouts de Paris.

Cet homme existait et se nommait Bruneseau.

Chapitre IV

Détails ignorés

La visite eut lieu. Ce fut une campagne redoutable; une bataille

nocturne contre la peste et l'asphyxie. Ce fut en même temps un voyage

de découvertes. Un des survivants de cette exploration, ouvrier

intelligent, très jeune alors, en racontait encore il y a quelques

années les curieux détails que Bruneseau crut devoir omettre dans son

rapport au préfet de police, comme indignes du style administratif. Les

procédés désinfectants étaient à cette époque très rudimentaires. À

peine Bruneseau eut-il franchi les premières articulations du réseau

souterrain, que huit des travailleurs sur vingt refusèrent d'aller plus

loin. L'opération était compliquée; la visite entraînait le curage; il

fallait donc curer, et en même temps arpenter: noter les entrées d'eau,

compter les grilles et les bouches, détailler les branchements, indiquer

les courants à points de partage, reconnaître les circonscriptions

respectives des divers bassins, sonder les petits égouts greffés sur

l'égout principal, mesurer la hauteur sous clef de chaque couloir, et la

largeur, tant à la naissance des voûtes qu'à fleur du radier, enfin

déterminer les ordonnées du nivellement au droit de chaque entrée d'eau,

soit du radier de l'égout, soit du sol de la rue. On avançait

péniblement. Il n'était pas rare que les échelles de descente

plongeassent dans trois pieds de vase. Les lanternes agonisaient dans

les miasmes. De temps en temps on emportait un égoutier évanoui. À de

certains endroits, précipice. Le sol s'était effondré, le dallage avait

croulé, l'égout s'était changé en puits perdu; on ne trouvait plus le

solide; un homme disparut brusquement; on eut grand'peine à le retirer.

Par le conseil de Fourcroy, on allumait de distance en distance, dans

les endroits suffisamment assainis, de grandes cages pleines d'étoupe

imbibée de résine. La muraille, par places, était couverte de fongus

difformes, et l'on eût dit des tumeurs, la pierre elle-même semblait

malade dans ce milieu irrespirable.

Bruneseau, dans son exploration, procéda d'amont en aval. Au point de

partage des deux conduites d'eau du Grand-Hurleur, il déchiffra sur une

pierre en saillie la date 1550; cette pierre indiquait la limite où

s'était arrêté Philibert Delorme, chargé par Henri II de visiter la

voirie souterraine de Paris. Cette pierre était la marque du seizième

siècle à l'égout. Bruneseau retrouva la main-d'oeuvre du dix-septième

dans le conduit du Ponceau et dans le conduit de la rue

Vieille-du-Temple, voûtés entre 1600 et 1650, et la main-d'oeuvre du

dix-huitième dans la section ouest du canal collecteur, encaissée et

voûtée en 1740. Ces deux voûtes, surtout la moins ancienne, celle de

1740, étaient plus lézardées et plus décrépites que la maçonnerie de

l'égout de ceinture, laquelle datait de 1412, époque où le ruisseau

d'eau vive de Ménilmontant fut élevé à la dignité de grand égout de

Paris, avancement analogue à celui d'un paysan qui deviendrait premier

valet de chambre du roi; quelque chose comme Gros-Jean transformé en

Lebel.

On crut reconnaître çà et là, notamment sous le Palais de justice, des

alvéoles d'anciens cachots pratiqués dans l'égout même. _In pace_

hideux. Un carcan de fer pendait dans l'une de ces cellules. On les mura

toutes. Quelques trouvailles furent bizarres; entre autres le squelette

d'un orang-outang disparu du Jardin des plantes en 1800, disparition

probablement connexe à la fameuse et incontestable apparition du diable

rue des Bernardins dans la dernière année du dix-huitième siècle. Le

pauvre diable avait fini par se noyer dans l'égout.

Sous le long couloir cintré qui aboutit à l'Arche-Marion, une hotte de

chiffonnier, parfaitement conservée, fit l'admiration des connaisseurs.

Partout, la vase, que les égoutiers en étaient venus à manier

intrépidement, abondait en objets précieux, bijoux d'or et d'argent,

pierreries, monnaies. Un géant qui eût filtré ce cloaque eût eu dans son

tamis la richesse des siècles. Au point de partage des deux branchements

de la rue du Temple et de la rue Sainte-Avoye, on ramassa une singulière

médaille huguenote en cuivre, portant d'un côté un porc coiffé d'un

chapeau de cardinal et de l'autre un loup la tiare en tête.

La rencontre la plus surprenante fut à l'entrée du Grand Égout. Cette

entrée avait été autrefois fermée par une grille dont il ne restait plus

que les gonds. À l'un de ces gonds pendait une sorte de loque informe et

souillée qui, sans doute arrêtée là au passage, y flottait dans l'ombre

et achevait de s'y déchiqueter. Bruneseau approcha sa lanterne et

examina ce lambeau. C'était de la batiste très fine, et l'on distinguait

à l'un des coins moins rongé que le reste une couronne héraldique brodée

au-dessus de ces sept lettres: LAVBESP. La couronne était une couronne

de marquis et les sept lettres signifiaient _Laubespine_. On reconnut

que ce qu'on avait sous les yeux était un morceau du linceul de Marat.

Marat, dans sa jeunesse, avait eu des amours. C'était quand il faisait

partie de la maison du comte d'Artois en qualité de médecin des écuries.

De ces amours, historiquement constatés, avec une grande dame, il lui

était resté ce drap de lit. Épave ou souvenir. À sa mort, comme c'était

le seul linge un peu fin qu'il eût chez lui, on l'y avait enseveli. De

vieilles femmes avaient emmailloté pour la tombe, dans ce lange où il y

avait eu de la volupté, le tragique Ami du Peuple.

Bruneseau passa outre. On laissa cette guenille où elle était; on ne

l'acheva pas. Fut-ce mépris ou respect? Marat méritait les deux. Et

puis, la destinée y était assez empreinte pour qu'on hésitât à y

toucher. D'ailleurs, il faut laisser aux choses du sépulcre la place

qu'elles choisissent. En somme, la relique était étrange. Une marquise y

avait dormi; Marat y avait pourri; elle avait traversé le Panthéon pour

aboutir aux rats d'égout. Ce chiffon d'alcôve, dont Watteau eût jadis

joyeusement dessiné tous les plis, avait fini par être digne du regard

fixe de Dante.

La visite totale de la voirie immonditielle souterraine de Paris dura

sept ans, de 1805 à 1812. Tout en cheminant, Bruneseau désignait,

dirigeait et mettait à fin des travaux considérables; en 1808, il

abaissait le radier du Ponceau, et, créant partout des lignes nouvelles,

il poussait l'égout, en 1809, sous la rue Saint-Denis jusqu'à la

fontaine des Innocents; en 1810, sous la rue Froidmanteau et sous la

Salpêtrière, en 1811, sous la rue Neuve-des-Petits-Pères, sous la rue du

Mail, sous la rue de l'Écharpe, sous la place Royale, en 1812, sous la

rue de la Paix et sous la chaussée d'Antin. En même temps, il faisait

désinfecter et assainir tout le réseau. Dès la deuxième année, Bruneseau

s'était adjoint son gendre Nargaud.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 8 / 25 段