Homère dit: «Diomède égorge Axyle, fils de Teuthranis, qui habitait

l'heureuse Arisba; Euryale, fils de Mécistée, extermine Drésos, et

Opheltios, Ésèpe, et ce Pédasus que la naïade Abarbarée conçut de

l'irréprochable Boucolion; Ulysse renverse Pidyte de Percose; Antiloque,

Ablère; Polypætès, Astyale; Polydamas, Otos de Cyllène, et Teucer,

Arétaon. Méganthios meurt sous les coups de pique d'Euripyle. Agamemnon,

roi des héros, terrasse Élatos né dans la ville escarpée que baigne le

sonore fleuve Satnoïs.» Dans nos vieux poèmes de gestes, Esplandian

attaque avec une bisaiguë de feu le marquis géant Swantibore, lequel se

défend en lapidant le chevalier avec des tours qu'il déracine. Nos

anciennes fresques murales nous montrent les deux ducs de Bretagne et de

Bourbon, armés, armoriés et timbrés en guerre, à cheval, et s'abordant,

la hache d'armes à la main, masqués de fer, bottés de fer, gantés de

fer, l'un caparaçonné d'hermine, l'autre drapé d'azur; Bretagne avec son

lion entre les deux cornes de sa couronne, Bourbon casqué d'une

monstrueuse fleur de lys à visière. Mais pour être superbe, il n'est pas

nécessaire de porter, comme Yvon, le morion ducal, d'avoir au poing,

comme Esplandian, une flamme vivante, ou, comme Phylès, père de

Polydamas, d'avoir rapporté d'Éphyre une bonne armure, présent du roi

des hommes Euphète; il suffit de donner sa vie pour une conviction ou

pour une loyauté. Ce petit soldat naïf, hier paysan de la Beauce ou du

Limousin, qui rôde, le coupe-chou au côté, autour des bonnes d'enfants

dans le Luxembourg, ce jeune étudiant pâle penché sur une pièce

d'anatomie ou sur un livre, blond adolescent qui fait sa barbe avec des

ciseaux, prenez-les tous les deux, soufflez-leur un souffle de devoir,

mettez-les en face l'un de l'autre dans le carrefour Boucherat ou dans

le cul-de-sac Planche-Mibray, et que l'un combatte pour son drapeau, et

que l'autre combatte pour son idéal, et qu'ils s'imaginent tous les deux

combattre pour la patrie; la lutte sera colossale; et l'ombre que

feront, dans le grand champ épique où se débat l'humanité, ce pioupiou

et ce carabin aux prises, égalera l'ombre que jette Mégaryon, roi de la

Lycie pleine de tigres, étreignant corps à corps l'immense Ajax, égal

aux dieux.

Chapitre XXII

Pied à pied

Quand il n'y eut plus de chefs vivants qu'Enjolras et Marius aux deux

extrémités de la barricade, le centre, qu'avaient si longtemps soutenu

Courfeyrac, Joly, Bossuet, Feuilly et Combeferre, plia. Le canon, sans

faire de brèche praticable, avait assez largement échancré le milieu de

la redoute; là, le sommet de la muraille avait disparu sous le boulet,

et s'était écroulé; et les débris, qui étaient tombés, tantôt à

l'intérieur, tantôt à l'extérieur, avaient fini, en s'amoncelant, par

faire, des deux côtés du barrage, deux espèces de talus, l'un au dedans,

l'autre au dehors. Le talus extérieur offrait à l'abordage un plan

incliné.

Un suprême assaut y fut tenté et cet assaut réussit. La masse hérissée

de bayonnettes et lancée au pas gymnastique arriva irrésistible, et

l'épais front de bataille de la colonne d'attaque apparut dans la fumée

au haut de l'escarpement. Cette fois c'était fini. Le groupe d'insurgés

qui défendait le centre recula pêle-mêle.

Alors le sombre amour de la vie se réveilla chez quelques-uns. Couchés

en joue par cette forêt de fusils, plusieurs ne voulurent plus mourir.

C'est là une minute où l'instinct de la conservation pousse des

hurlements et où la bête reparaît dans l'homme. Ils étaient acculés à la

haute maison à six étages qui faisait le fond de la redoute. Cette

maison pouvait être le salut. Cette maison était barricadée et comme

murée du haut en bas. Avant que la troupe de ligne fût dans l'intérieur

de la redoute, une porte avait le temps de s'ouvrir et de se fermer, la

durée d'un éclair suffisait pour cela, et la porte de cette maison,

entre-bâillée brusquement et refermée tout de suite, pour ces désespérés

c'était la vie. En arrière de cette maison, il y avait les rues, la

fuite possible, l'espace. Ils se mirent à frapper contre cette porte à

coups de crosse et à coups de pied, appelant, criant, suppliant,

joignant les mains. Personne n'ouvrit. De la lucarne du troisième étage,

la tête morte les regardait.

Mais Enjolras et Marius, et sept ou huit ralliés autour d'eux, s'étaient

élancés et les protégeaient. Enjolras avait crié aux soldats: N'avancez

pas! et un officier n'ayant pas obéi, Enjolras avait tué l'officier. Il

était maintenant dans la petite cour intérieure de la redoute, adossé à

la maison de Corinthe, l'épée d'une main, la carabine de l'autre, tenant

ouverte la porte du cabaret qu'il barrait aux assaillants. Il cria aux

désespérés:--il n'y a qu'une porte ouverte. Celle-ci.--Et, les couvrant

de son corps, faisant à lui seul face à un bataillon, il les fit passer

derrière lui. Tous s'y précipitèrent. Enjolras, exécutant avec sa

carabine, dont il se servait maintenant comme d'une canne, ce que les

bâtonnistes appellent la rose couverte, rabattit les bayonnettes autour

de lui et devant lui, et entra le dernier; et il y eut un instant

horrible, les soldats voulant pénétrer, les insurgés voulant fermer. La

porte fut close avec une telle violence qu'en se remboîtant dans son

cadre, elle laissa voir coupés et collés à son chambranle les cinq

doigts d'un soldat qui s'y était cramponné.

Marius était resté dehors. Un coup de feu venait de lui casser la

clavicule; il sentit qu'il s'évanouissait et qu'il tombait. En ce

moment, les yeux déjà fermés, il eut la commotion d'une main vigoureuse

qui le saisissait, et son évanouissement, dans lequel il se perdit, lui

laissa à peine le temps de cette pensée mêlée au suprême souvenir de

Cosette:--Je suis fait prisonnier. Je serai fusillé.

Enjolras, ne voyant pas Marius parmi les réfugiés du cabaret, eut la

même idée. Mais ils étaient à cet instant où chacun n'a que le temps de

songer à sa propre mort. Enjolras assujettit la barre de la porte, et la

verrouilla, et en ferma à double tour la serrure et le cadenas, pendant

qu'on la battait furieusement au dehors, les soldats à coups de crosse,

les sapeurs à coups de hache. Les assaillants s'étaient groupés sur

cette porte. C'était maintenant le siège du cabaret qui commençait.

Les soldats, disons-le, étaient pleins de colère.

La mort du sergent d'artillerie les avait irrités, et puis, chose plus

funeste, pendant les quelques heures qui avaient précédé l'attaque, il

s'était dit parmi eux que les insurgés mutilaient les prisonniers, et

qu'il y avait dans le cabaret le cadavre d'un soldat sans tête. Ce genre

de rumeurs fatales est l'accompagnement ordinaire des guerres civiles,

et ce fut un faux bruit de cette espèce qui causa plus tard la

catastrophe de la rue Transnonain.

Quand la porte fut barricadée, Enjolras dit aux autres:

--Vendons-nous cher.

Puis il s'approcha de la table où étaient étendus Mabeuf et Gavroche. On

voyait sous le drap noir deux formes droites et rigides, l'une grande,

l'autre petite, et les deux visages se dessinaient vaguement sous les

plis froids du suaire. Une main sortait de dessous le linceul et pendait

vers la terre. C'était celle du vieillard.

Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable, de même que la veille

il avait baisé le front.

C'étaient les deux seuls baisers qu'il eût donnés dans sa vie.

Abrégeons. La barricade avait lutté comme une porte de Thèbes, le

cabaret lutta comme une maison de Saragosse. Ces résistances-là sont

bourrues. Pas de quartier. Pas de parlementaire possible. On veut mourir

pourvu qu'on tue. Quand Suchet dit:--Capitulez, Palafox répond: «Après

la guerre au canon, la guerre au couteau.» Rien ne manqua à la prise

d'assaut du cabaret Hucheloup; ni les pavés pleuvant de la fenêtre et du

toit sur les assiégeants et exaspérant les soldats par d'horribles

écrasements, ni les coups de feu des caves et des mansardes, ni la

fureur de l'attaque, ni la rage de la défense, ni enfin, quand la porte

céda, les démences frénétiques de l'extermination. Les assaillants, en

se ruant dans le cabaret, les pieds embarrassés dans les panneaux de la

porte enfoncée et jetée à terre, n'y trouvèrent pas un combattant.

L'escalier en spirale, coupé à coups de hache, gisait au milieu de la

salle basse, quelques blessés achevaient d'expirer, tout ce qui n'était

pas tué était au premier étage, et là, par le trou du plafond, qui avait

été l'entrée de l'escalier, un feu terrifiant éclata. C'étaient les

dernières cartouches. Quand elles furent brûlées, quand ces agonisants

redoutables n'eurent plus ni poudre ni balles, chacun prit à la main

deux de ces bouteilles réservées par Enjolras et dont nous avons parlé,

et ils tinrent tête à l'escalade avec ces massues effroyablement

fragiles. C'étaient des bouteilles d'eau-forte. Nous disons telles

qu'elles sont ces choses sombres du carnage. L'assiégé, hélas, fait arme

de tout. Le feu grégeois n'a pas déshonoré Archimède; la poix bouillante

n'a pas déshonoré Bayard. Toute la guerre est de l'épouvante, et il n'y

a rien à y choisir. La mousqueterie des assiégeants, quoique gênée et de

bas en haut, était meurtrière. Le rebord du trou du plafond fut bientôt

entouré de têtes mortes d'où ruisselaient de longs fils rouges et

fumants. Le fracas était inexprimable; une fumée enfermée et brûlante

faisait presque la nuit sur ce combat. Les mots manquent pour dire

l'horreur arrivée à ce degré. Il n'y avait plus d'hommes dans cette

lutte maintenant infernale. Ce n'étaient plus des géants contre des

colosses. Cela ressemblait plus à Milton et à Dante qu'à Homère. Des

démons attaquaient, des spectres résistaient.

C'était l'héroïsme monstre.

Chapitre XXIII

Oreste à jeun et Pylade ivre

Enfin, se faisant la courte échelle, s'aidant du squelette de

l'escalier, grimpant aux murs, s'accrochant au plafond, écharpant, au

bord de la trappe même, les derniers qui résistaient, une vingtaine

d'assiégeants, soldats, gardes nationaux, gardes municipaux, pêle-mêle,

la plupart défigurés par des blessures au visage dans cette ascension

redoutable, aveuglés par le sang, furieux, devenus sauvages, firent

irruption dans la salle du premier étage. Il n'y avait plus là qu'un

seul qui fût debout, Enjolras. Sans cartouches, sans épée, il n'avait

plus à la main que le canon de sa carabine dont il avait brisé la crosse

sur la tête de ceux qui entraient. Il avait mis le billard entre les

assaillants et lui; il avait reculé à l'angle de la salle, et là, l'oeil

fier, la tête haute, ce tronçon d'arme au poing, il était encore assez

inquiétant pour que le vide se fût fait autour de lui. Un cri s'éleva:

--C'est le chef. C'est lui qui a tué l'artilleur. Puisqu'il s'est mis

là, il y est bien. Qu'il y reste. Fusillons-le sur place.

--Fusillez-moi, dit Enjolras.

Et, jetant le tronçon de sa carabine, et croisant les bras, il présenta

sa poitrine.

L'audace de bien mourir émeut toujours les hommes. Dès qu'Enjolras eut

croisé les bras, acceptant la fin, l'assourdissement de la lutte cessa

dans la salle, et ce chaos s'apaisa subitement dans une sorte de

solennité sépulcrale. Il semblait que la majesté menaçante d'Enjolras

désarmé et immobile pesât sur ce tumulte, et que, rien que par

l'autorité de son regard tranquille, ce jeune homme, qui seul n'avait

pas une blessure, superbe, sanglant, charmant, indifférent comme un

invulnérable, contraignît cette cohue sinistre à le tuer avec respect.

Sa beauté, en ce moment-là augmentée de sa fierté, était un

resplendissement, et, comme s'il ne pouvait pas plus être fatigué que

blessé, après les effrayantes vingt-quatre heures qui venaient de

s'écouler, il était vermeil et rose. C'était de lui peut-être que

parlait le témoin qui disait plus tard devant le conseil de guerre: «Il

y avait un insurgé que j'ai entendu nommer Apollon.» Un garde national

qui visait Enjolras abaissa son arme en disant: «Il me semble que je

vais fusiller une fleur.»

Douze hommes se formèrent en peloton à l'angle opposé à Enjolras, et

apprêtèrent leurs fusils en silence.

Puis un sergent cria:--Joue.

Un officier intervint.

--Attendez.

Et s'adressant à Enjolras:

--Voulez-vous qu'on vous bande les yeux?

--Non.

--Est-ce bien vous qui avez tué le sergent d'artillerie?

--Oui.

Depuis quelques instants Grantaire s'était réveillé.

Grantaire, on s'en souvient, dormait depuis la veille dans la salle

haute du cabaret, assis sur une chaise, affaissé sur une table.

Il réalisait, dans toute son énergie, la vieille métaphore: ivre mort.

Le hideux philtre absinthe-stout-alcool l'avait jeté en léthargie. Sa

table étant petite et ne pouvant servir à la barricade, on la lui avait

laissée. Il était toujours dans la même posture, la poitrine pliée sur

la table, la tête appuyée à plat sur les bras, entouré de verres, de

chopes et de bouteilles. Il dormait de cet écrasant sommeil de l'ours

engourdi et de la sangsue repue. Rien n'y avait fait, ni la fusillade,

ni les boulets, ni la mitraille qui pénétrait par la croisée dans la

salle où il était, ni le prodigieux vacarme de l'assaut. Seulement, il

répondait quelquefois au canon par un ronflement. Il semblait attendre

là qu'une balle vînt lui épargner la peine de se réveiller. Plusieurs

cadavres gisaient autour de lui; et, au premier coup d'oeil, rien ne le

distinguait de ces dormeurs profonds de la mort.

Le bruit n'éveille pas un ivrogne, le silence le réveille. Cette

singularité a été plus d'une fois observée. La chute de tout, autour de

lui, augmentait l'anéantissement de Grantaire; l'écroulement le

berçait.--L'espèce de halte que fit le tumulte devant Enjolras fut une

secousse pour ce pesant sommeil. C'est l'effet d'une voiture au galop

qui s'arrête court. Les assoupis s'y réveillent. Grantaire se dressa en

sursaut, étendit les bras, se frotta les yeux, regarda, bâilla, et

comprit.

L'ivresse qui finit ressemble à un rideau qui se déchire. On voit, en

bloc et d'un seul coup d'oeil, tout ce qu'elle cachait. Tout s'offre

subitement à la mémoire; et l'ivrogne qui ne sait rien de ce qui s'est

passé depuis vingt-quatre heures, n'a pas achevé d'ouvrir les paupières,

qu'il est au fait. Les idées lui reviennent avec une lucidité brusque;

l'effacement de l'ivresse, sorte de buée qui aveuglait le cerveau, se

dissipe, et fait place à la claire et nette obsession des réalités.

Relégué qu'il était dans son coin et comme abrité derrière le billard,

les soldats, l'oeil fixé sur Enjolras, n'avaient pas même aperçu

Grantaire, et le sergent se préparait à répéter l'ordre: En joue! quand

tout à coup ils entendirent une voix forte crier à côté d'eux:

--Vive la République! J'en suis.

Grantaire s'était levé.

L'immense lueur de tout le combat qu'il avait manqué, et dont il n'avait

pas été, apparut dans le regard éclatant de l'ivrogne transfiguré.

Il répéta: Vive la République! traversa la salle d'un pas ferme, et alla

se placer devant les fusils debout près d'Enjolras.

--Faites-en deux d'un coup, dit-il.

Et, se tournant vers Enjolras avec douceur, il lui dit:

--Permets-tu?

Enjolras lui serra la main en souriant.

Ce sourire n'était pas achevé que la détonation éclata.

Enjolras, traversé de huit coups de feu, resta adossé au mur comme si

les balles l'y eussent cloué. Seulement il pencha la tête.

Grantaire, foudroyé, s'abattit à ses pieds.

Quelques instants après, les soldats délogeaient les derniers insurgés

réfugiés au haut de la maison. Ils tiraillaient à travers un treillis de

bois dans le grenier. On se battait dans les combles. On jetait des

corps par les fenêtres, quelques-uns vivants. Deux voltigeurs, qui

essayaient de relever l'omnibus fracassé, étaient tués de deux coups de

carabine tirés des mansardes. Un homme en blouse en était précipité, un

coup de bayonnette dans le ventre, et râlait à terre. Un soldat et un

insurgé glissaient ensemble sur le talus de tuiles du toit, et ne

voulaient pas se lâcher, et tombaient, se tenant embrassés d'un

embrassement féroce. Lutte pareille dans la cave. Cris, coups de feu,

piétinement farouche. Puis le silence. La barricade était prise.

Les soldats commencèrent la fouille des maisons d'alentour et la

poursuite des fuyards.

Chapitre XXIV

Prisonnier

Marius était prisonnier en effet. Prisonnier de Jean Valjean.

La main qui l'avait étreint par derrière au moment où il tombait, et

dont, en perdant connaissance, il avait senti le saisissement, était

celle de Jean Valjean.

Jean Valjean n'avait pris au combat d'autre part que de s'y exposer.

Sans lui, à cette phase suprême de l'agonie, personne n'eût songé aux

blessés. Grâce à lui, partout présent dans le carnage comme une

providence, ceux qui tombaient étaient relevés, transportés dans la

salle basse, et pansés. Dans les intervalles, il réparait la barricade.

Mais rien qui pût ressembler à un coup, à une attaque, ou même à une

défense personnelle, ne sortit de ses mains. Il se taisait et secourait.

Du reste, il avait à peine quelques égratignures. Les balles n'avaient

pas voulu de lui. Si le suicide faisait partie de ce qu'il avait rêvé en

venant dans ce sépulcre, de ce côté-là il n'avait point réussi. Mais

nous doutons qu'il eût songé au suicide, acte irréligieux.

Jean Valjean, dans la nuée épaisse du combat, n'avait pas l'air de voir

Marius; le fait est qu'il ne le quittait pas des yeux. Quand un coup de

feu renversa Marius, Jean Valjean bondit avec une agilité de tigre,

s'abattit sur lui comme sur une proie, et l'emporta.

Le tourbillon de l'attaque était en cet instant-là si violemment

concentré sur Enjolras et sur la porte du cabaret que personne ne vit

Jean Valjean, soutenant dans ses bras Marius évanoui, traverser le champ

dépavé de la barricade et disparaître derrière l'angle de la maison de

Corinthe.

On se rappelle cet angle qui faisait une sorte de cap dans la rue; il

garantissait des balles et de la mitraille, et des regards aussi,

quelques pieds carrés de terrain. Il y a ainsi parfois dans les

incendies une chambre qui ne brûle point, et dans les mers les plus

furieuses, en deçà d'un promontoire ou au fond d'un cul-de-sac

d'écueils, un petit coin tranquille. C'était dans cette espèce de repli

du trapèze intérieur de la barricade qu'Éponine avait agonisé.

Là Jean Valjean s'arrêta, il laissa glisser à terre Marius, s'adossa au

mur et jeta les yeux autour de lui.

La situation était épouvantable.

Pour l'instant, pour deux ou trois minutes peut-être, ce pan de muraille

était un abri; mais comment sortir de ce massacre? Il se rappelait

l'angoisse où il s'était trouvé rue Polonceau, huit ans auparavant, et

de quelle façon il était parvenu à s'échapper; c'était difficile alors,

aujourd'hui c'était impossible. Il avait devant lui cette implacable et

sourde maison à six étages qui ne semblait habitée que par l'homme mort

penché à sa fenêtre; il avait à sa droite la barricade assez basse qui

fermait la Petite-Truanderie; enjamber cet obstacle paraissait facile,

mais on voyait au-dessus de la crête du barrage une rangée de pointes de

bayonnettes. C'était la troupe de ligne, postée au delà de cette

barricade, et aux aguets. Il était évident que franchir la barricade

c'était aller chercher un feu de peloton, et que toute tête qui se

risquerait à dépasser le haut de la muraille de pavés servirait de cible

à soixante coups de fusil. Il avait à sa gauche le champ du combat. La

mort était derrière l'angle du mur.

Que faire?

Un oiseau seul eût pu se tirer de là.

Et il fallait se décider sur-le-champ, trouver un expédient, prendre un

parti. On se battait à quelques pas de lui; par bonheur tous

s'acharnaient sur un point unique, sur la porte du cabaret; mais qu'un

soldat, un seul, eût l'idée de tourner la maison, ou de l'attaquer en

flanc, tout était fini.

Jean Valjean regarda la maison en face de lui, il regarda la barricade à

côté de lui, puis il regarda la terre, avec la violence de l'extrémité

suprême, éperdu, et comme s'il eût voulu y faire un trou avec ses yeux.

À force de regarder, on ne sait quoi de vaguement saisissable dans une

telle agonie se dessina et prit forme à ses pieds, comme si c'était une

puissance du regard de faire éclore la chose demandée. Il aperçut à

quelques pas de lui, au bas du petit barrage si impitoyablement gardé et

guetté au dehors, sous un écroulement de pavés qui la cachait en partie,

une grille de fer posée à plat et de niveau avec le sol. Cette grille,

faite de forts barreaux transversaux, avait environ deux pieds carrés.

L'encadrement de pavés qui la maintenait avait été arraché, et elle

était comme descellée. À travers les barreaux on entrevoyait une

ouverture obscure, quelque chose de pareil au conduit d'une cheminée ou

au cylindre d'une citerne. Jean Valjean s'élança. Sa vieille science des

évasions lui monta au cerveau comme une clarté. Écarter les pavés,

soulever la grille, charger sur ses épaules Marius inerte comme un corps

mort, descendre, avec ce fardeau sur les reins, en s'aidant des coudes

et des genoux, dans cette espèce de puits heureusement peu profond,

laisser retomber au-dessus de sa tête la lourde trappe de fer sur

laquelle les pavés ébranlés croulèrent de nouveau, prendre pied sur une

surface dallée à trois mètres au-dessous du sol, cela fut exécuté comme

ce qu'on fait dans le délire, avec une force de géant et une rapidité

d'aigle; cela dura quelques minutes à peine.

Jean Valjean se trouva, avec Marius toujours évanoui, dans une sorte de

long corridor souterrain.

Là, paix profonde, silence absolu, nuit.

L'impression qu'il avait autrefois éprouvée en tombant de la rue dans le

couvent, lui revint. Seulement, ce qu'il emportait aujourd'hui, ce

n'était plus Cosette; c'était Marius.

C'est à peine maintenant s'il entendait au-dessus de lui, comme un vague

murmure, le formidable tumulte du cabaret pris d'assaut.

Livre deuxième--L'intestin de Léviathan

Chapitre I

La terre appauvrie par la mer

Paris jette par an vingt-cinq millions à l'eau. Et ceci sans métaphore.

Comment, et de quelle façon? jour et nuit. Dans quel but? sans aucun

but. Avec quelle pensée? sans y penser. Pourquoi faire? pour rien. Au

moyen de quel organe? au moyen de son intestin. Quel est son intestin?

c'est son égout.

Vingt-cinq millions, c'est le plus modéré des chiffres approximatifs que

donnent les évaluations de la science spéciale.

La science, après avoir longtemps tâtonné, sait aujourd'hui que le plus

fécondant et le plus efficace des engrais, c'est l'engrais humain. Les

Chinois, disons-le à notre honte, le savaient avant nous. Pas un paysan

chinois, c'est Eckeberg qui le dit, ne va à la ville sans rapporter, aux

deux extrémités de son bambou, deux seaux pleins de ce que nous nommons

immondices. Grâce à l'engrais humain, la terre en Chine est encore aussi

jeune qu'au temps d'Abraham. Le froment chinois rend jusqu'à cent vingt

fois la semence. Il n'est aucun guano comparable en fertilité au

détritus d'une capitale. Une grande ville est le plus puissant des

stercoraires. Employer la ville à fumer la plaine, ce serait une

réussite certaine. Si notre or est fumier, en revanche, notre fumier est

or.

Que fait-on de cet or fumier? On le balaye à l'abîme.

On expédie à grands frais des convois de navires afin de récolter au

pôle austral la fiente des pétrels et des pingouins, et l'incalculable

élément d'opulence qu'on a sous la main, on l'envoie à la mer. Tout

l'engrais humain et animal que le monde perd, rendu à la terre au lieu

d'être jeté à l'eau, suffirait à nourrir le monde.

Ces tas d'ordures du coin des bornes, ces tombereaux de boue cahotés la

nuit dans les rues, ces affreux tonneaux de la voirie, ces fétides

écoulements de fange souterraine que le pavé vous cache, savez-vous ce

que c'est? C'est de la prairie en fleur, c'est de l'herbe verte, c'est

du serpolet et du thym et de la sauge, c'est du gibier, c'est du bétail,

c'est le mugissement satisfait des grands boeufs le soir, c'est du foin

parfumé, c'est du blé doré, c'est du pain sur votre table, c'est du sang

chaud dans vos veines, c'est de la santé, c'est de la joie, c'est de la

vie. Ainsi le veut cette création mystérieuse qui est la transformation

sur la terre et la transfiguration dans le ciel.

Rendez cela au grand creuset; votre abondance en sortira. La nutrition

des plaines fait la nourriture des hommes.

Vous êtes maîtres de perdre cette richesse, et de me trouver ridicule

par-dessus le marché. Ce sera là le chef-d'oeuvre de votre ignorance.

La statistique a calculé que la France à elle seule fait tous les ans à

l'Atlantique par la bouche de ses rivières un versement d'un

demi-milliard. Notez ceci: avec ces cinq cents millions on payerait le

quart des dépenses du budget. L'habileté de l'homme est telle qu'il aime

mieux se débarrasser de ces cinq cents millions dans le ruisseau. C'est

la substance même du peuple qu'emportent, ici goutte à goutte, là à

flots, le misérable vomissement de nos égouts dans les fleuves et le

gigantesque vomissement de nos fleuves dans l'océan. Chaque hoquet de

nos cloaques nous coûte mille francs. À cela deux résultats: la terre

appauvrie et l'eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie

sortant du fleuve.

Il est notoire, par exemple, qu'à cette heure, la Tamise empoisonne

Londres.

Pour ce qui est de Paris, on a dû, dans ces derniers temps, transporter

la plupart des embouchures d'égouts en aval au-dessous du dernier pont.

Un double appareil tubulaire, pourvu de soupapes et d'écluses de chasse,

aspirant et refoulant, un système de drainage élémentaire, simple comme

le poumon de l'homme, et qui est déjà en pleine fonction dans plusieurs

communes d'Angleterre, suffirait pour amener dans nos villes l'eau pure

des champs et pour renvoyer dans nos champs l'eau riche des villes, et

ce facile va-et-vient, le plus simple du monde, retiendrait chez nous

les cinq cents millions jetés dehors. On pense à autre chose.

Le procédé actuel fait le mal en voulant faire le bien. L'intention est

bonne, le résultat est triste. On croit expurger la ville, on étiole la

population. Un égout est un malentendu. Quand partout le drainage, avec

sa fonction double, restituant ce qu'il prend, aura remplacé l'égout,

simple lavage appauvrissant, alors, ceci étant combiné avec les données

d'une économie sociale nouvelle, le produit de la terre sera décuplé, et

le problème de la misère sera singulièrement atténué. Ajoutez la

suppression des parasitismes, il sera résolu.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 7 / 25 段