Le progrès est le mode de l'homme. La vie générale du genre humain

s'appelle le Progrès; le pas collectif du genre humain s'appelle le

Progrès. Le progrès marche; il fait le grand voyage humain et terrestre

vers le céleste et le divin; il a ses haltes où il rallie le troupeau

attardé; il a ses stations où il médite, en présence de quelque Chanaan

splendide dévoilant tout à coup son horizon; il a ses nuits où il dort;

et c'est une des poignantes anxiétés du penseur de voir l'ombre sur

l'âme humaine et de tâter dans les ténèbres, sans pouvoir le réveiller,

le progrès endormi.

--_Dieu est peut-être mort_, disait un jour à celui qui écrit ces lignes

Gérard de Nerval, confondant le progrès avec Dieu, et prenant

l'interruption du mouvement pour la mort de l'Être.

Qui désespère a tort. Le progrès se réveille infailliblement, et, en

somme, on pourrait dire qu'il a marché même endormi, car il a grandi.

Quand on le revoit debout, on le retrouve plus haut. Être toujours

paisible, cela ne dépend pas plus du progrès que du fleuve; n'y élevez

point de barrage, n'y jetez pas de rocher; l'obstacle fait écumer l'eau

et bouillonner l'humanité. De là des troubles; mais après ces troubles,

on reconnaît qu'il y a du chemin de fait. Jusqu'à ce que l'ordre, qui

n'est autre chose que la paix universelle, soit établi, jusqu'à ce que

l'harmonie et l'unité règnent, le progrès aura pour étapes les

révolutions.

Qu'est-ce donc que le Progrès? Nous venons de le dire. La vie permanente

des peuples.

Or, il arrive quelquefois que la vie momentanée des individus fait

résistance à la vie éternelle du genre humain.

Avouons-le sans amertume, l'individu a son intérêt distinct, et peut

sans forfaiture stipuler pour cet intérêt et le défendre; le présent a

sa quantité excusable d'égoïsme; la vie momentanée a son droit, et n'est

pas tenue de se sacrifier sans cesse à l'avenir. La génération qui a

actuellement son tour de passage sur la terre n'est pas forcée de

l'abréger pour les générations, ses égales après tout, qui auront leur

tour plus tard.--J'existe, murmure ce quelqu'un qui se nomme Tous. Je

suis jeune et je suis amoureux, je suis vieux et je veux me reposer, je

suis père de famille, je travaille, je prospère, je fais de bonnes

affaires, j'ai des maisons à louer, j'ai de l'argent sur l'État, je suis

heureux, j'ai femme et enfants, j'aime tout cela, je désire vivre,

laissez-moi tranquille.--De là, à de certaines heures, un froid profond

sur les magnanimes avant-gardes du genre humain.

L'utopie d'ailleurs, convenons-en, sort de sa sphère radieuse en faisant

la guerre. Elle, la vérité de demain, elle emprunte son procédé, la

bataille, au mensonge d'hier. Elle, l'avenir, elle agit comme le passé.

Elle, l'idée pure, elle devient voie de fait. Elle complique son

héroïsme d'une violence dont il est juste qu'elle réponde; violence

d'occasion et d'expédient, contraire aux principes, et dont elle est

fatalement punie. L'utopie insurrection combat, le vieux code militaire

au poing; elle fusille les espions, elle exécute les traîtres, elle

supprime des êtres vivants et les jette dans les ténèbres inconnues.

Elle se sert de la mort, chose grave. Il semble que l'utopie n'ait plus

foi dans le rayonnement, sa force irrésistible et incorruptible. Elle

frappe avec le glaive. Or, aucun glaive n'est simple. Toute épée a deux

tranchants; qui blesse avec l'un se blesse à l'autre.

Cette réserve faite, et faite en toute sévérité, il nous est impossible

de ne pas admirer, qu'ils réussissent ou non, les glorieux combattants

de l'avenir, les confesseurs de l'utopie. Même quand ils avortent, ils

sont vénérables, et c'est peut-être dans l'insuccès qu'ils ont plus de

majesté. La victoire, quand elle est selon le progrès, mérite

l'applaudissement des peuples; mais une défaite héroïque mérite leur

attendrissement. L'une est magnifique, l'autre est sublime. Pour nous,

qui préférons le martyre au succès, John Brown est plus grand que

Washington, et Pisacane est plus grand que Garibaldi.

Il faut bien que quelqu'un soit pour les vaincus.

On est injuste pour ces grands essayeurs de l'avenir quand ils avortent.

On accuse les révolutionnaires de semer l'effroi. Toute barricade semble

attentat. On incrimine leurs théories, on suspecte leur but, on redoute

leur arrière-pensée, on dénonce leur conscience. On leur reproche

d'élever, d'échafauder et d'entasser contre le fait social régnant un

monceau de misères, de douleurs, d'iniquités, de griefs, de désespoirs,

et d'arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s'y créneler et y

combattre. On leur crie: Vous dépavez l'enfer! Ils pourraient répondre:

C'est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions.

Le mieux, certes, c'est la solution pacifique. En somme, convenons-en,

lorsqu'on voit le pavé, on songe à l'ours, et c'est une bonne volonté

dont la société s'inquiète. Mais il dépend de la société de se sauver

elle-même; c'est à sa propre bonne volonté que nous faisons appel. Aucun

remède violent n'est nécessaire. Étudier le mal à l'amiable, le

constater, puis le guérir. C'est à cela que nous la convions.

Quoi qu'il en soit, même tombés, surtout tombés, ils sont augustes, ces

hommes qui, sur tous les points de l'univers, l'oeil fixé sur la France,

luttent pour la grande oeuvre avec la logique inflexible de l'idéal; ils

donnent leur vie en pur don pour le progrès; ils accomplissent la

volonté de la providence; ils font un acte religieux. À l'heure dite,

avec autant de désintéressement qu'un acteur qui arrive à sa réplique,

obéissant au scénario divin, ils entrent dans le tombeau. Et ce combat

sans espérance, et cette disparition stoïque, ils l'acceptent pour

amener à ses splendides et suprêmes conséquences universelles le

magnifique mouvement humain irrésistiblement commencé le 14 juillet

1789. Ces soldats sont des prêtres. La Révolution française est un geste

de Dieu.

Du reste il y a, et il convient d'ajouter cette distinction aux

distinctions déjà indiquées dans un autre chapitre, il y a les

insurrections acceptées qui s'appellent révolutions; il y a les

révolutions refusées qui s'appellent émeutes. Une insurrection qui

éclate, c'est une idée qui passe son examen devant le peuple. Si le

peuple laisse tomber sa boule noire, l'idée est fruit sec,

l'insurrection est échauffourée.

L'entrée en guerre à toute sommation et chaque fois que l'utopie le

désire n'est pas le fait des peuples. Les nations n'ont pas toujours et

à toute heure le tempérament des héros et des martyrs.

Elles sont positives. À priori, l'insurrection leur répugne;

premièrement, parce qu'elle a souvent pour résultat une catastrophe,

deuxièmement, parce qu'elle a toujours pour point de départ une

abstraction.

Car, et ceci est beau, c'est toujours pour l'idéal, et pour l'idéal seul

que se dévouent ceux qui se dévouent. Une insurrection est un

enthousiasme. L'enthousiasme peut se mettre en colère; de là les prises

d'armes. Mais toute insurrection qui couche en joue un gouvernement ou

un régime vise plus haut. Ainsi, par exemple, insistons-y, ce que

combattaient les chefs de l'insurrection de 1832, et en particulier les

jeunes enthousiastes de la rue de la Chanvrerie, ce n'était pas

précisément Louis-Philippe. La plupart, causant à coeur ouvert,

rendaient justice aux qualités de ce roi mitoyen à la monarchie et à la

révolution; aucun ne le haïssait. Mais ils attaquaient la branche

cadette du droit divin dans Louis-Philippe comme ils en avaient attaqué

la branche aînée dans Charles X; et ce qu'ils voulaient renverser en

renversant la royauté en France, nous l'avons expliqué, c'était

l'usurpation de l'homme sur l'homme et du privilège sur le droit dans

l'univers entier. Paris sans roi a pour contre-coup le monde sans

despotes. Ils raisonnaient de la sorte. Leur but était lointain sans

doute, vague peut-être, et reculant devant l'effort; mais grand.

Cela est ainsi. Et l'on se sacrifie pour ces visions, qui, pour les

sacrifiés, sont des illusions presque toujours, mais des illusions

auxquelles, en somme, toute la certitude humaine est mêlée. L'insurgé

poétise et dore l'insurrection. On se jette dans ces choses tragiques en

se grisant de ce qu'on va faire. Qui sait? on réussira peut-être. On est

le petit nombre; on a contre soi toute une armée; mais on défend le

droit, la loi naturelle, la souveraineté de chacun sur soi-même qui n'a

pas d'abdication possible, la justice, la vérité, et au besoin on mourra

comme les trois cents Spartiates. On ne songe pas à Don Quichotte, mais

à Léonidas. Et l'on va devant soi, et, une fois engagé, on ne recule

plus, et l'on se précipite tête baissée, ayant pour espérance une

victoire inouïe, la révolution complétée, le progrès remis en liberté,

l'agrandissement du genre humain, la délivrance universelle; et pour pis

aller les Thermopyles.

Ces passes d'armes pour le progrès échouent souvent, et nous venons de

dire pourquoi. La foule est rétive à l'entraînement des paladins. Ces

lourdes masses, les multitudes, fragiles à cause de leur pesanteur même,

craignent les aventures; et il y a de l'aventure dans l'idéal.

D'ailleurs, qu'on ne l'oublie pas, les intérêts sont là, peu amis de

l'idéal et du sentimental. Quelquefois l'estomac paralyse le coeur.

La grandeur et la beauté de la France, c'est qu'elle prend moins de

ventre que les autres peuples; elle se noue plus aisément la corde aux

reins. Elle est la première éveillée, la dernière endormie. Elle va en

avant. Elle est chercheuse.

Cela tient à ce qu'elle est artiste.

L'idéal n'est autre chose que le point culminant de la logique, de même

que le beau n'est autre chose que la cime du vrai. Les peuples artistes

sont aussi les peuples conséquents. Aimer la beauté, c'est voir la

lumière. C'est ce qui fait que le flambeau de l'Europe, c'est-à-dire de

la civilisation, a été porté d'abord par la Grèce, qui l'a passé à

l'Italie, qui l'a passé à la France. Divins peuples éclaireurs! _Vitaï

lampada tradunt_.

Chose admirable, la poésie d'un peuple est l'élément de son progrès. La

quantité de civilisation se mesure à la quantité d'imagination.

Seulement un peuple civilisateur doit rester un peuple mâle. Corinthe,

oui; Sybaris, non. Qui s'effémine s'abâtardit. Il ne faut être ni

dilettante, ni virtuose; mais il faut être artiste. En matière de

civilisation, il ne faut pas raffiner, mais il faut sublimer. À cette

condition, on donne au genre humain le patron de l'idéal.

L'idéal moderne a son type dans l'art, et son moyen dans la science.

C'est par la science qu'on réalisera cette vision auguste des poètes: le

beau social. On refera l'Eden par A + B. Au point où la civilisation est

parvenue, l'exact est un élément nécessaire du splendide, et le

sentiment artiste est non seulement servi, mais complété par l'organe

scientifique; le rêve doit calculer. L'art, qui est le conquérant, doit

avoir pour point d'appui la science, qui est le marcheur. La solidité de

la monture importe. L'esprit moderne, c'est le génie de la Grèce ayant

pour véhicule le génie de l'Inde; Alexandre sur l'éléphant.

Les races pétrifiées dans le dogme ou démoralisées par le lucre sont

impropres à la conduite de la civilisation. La génuflexion devant

l'idole ou devant l'écu atrophie le muscle qui marche et la volonté qui

va. L'absorption hiératique ou marchande amoindrit le rayonnement d'un

peuple, abaisse son horizon en abaissant son niveau, et lui retire cette

intelligence à la fois humaine et divine du but universel, qui fait les

nations missionnaires. Babylone n'a pas d'idéal; Carthage n'a pas

d'idéal. Athènes et Rome ont et gardent, même à travers toute

l'épaisseur nocturne des siècles, des auréoles de civilisation.

La France est de la même qualité de peuple que la Grèce et l'Italie.

Elle est athénienne par le beau et romaine par le grand. En outre, elle

est bonne. Elle se donne. Elle est plus souvent que les autres peuples

en humeur de dévouement et de sacrifice. Seulement, cette humeur la

prend et la quitte. Et c'est là le grand péril pour ceux qui courent

quand elle ne veut que marcher, ou qui marchent quand elle veut

s'arrêter. La France a ses rechutes de matérialisme, et, à de certains

instants, les idées qui obstruent ce cerveau sublime n'ont plus rien qui

rappelle la grandeur française et sont de la dimension d'un Missouri et

d'une Caroline du Sud. Qu'y faire? La géante joue la naine; l'immense

France a ses fantaisies de petitesse. Voilà tout.

À cela rien à dire. Les peuples comme les astres ont le droit d'éclipse.

Et tout est bien, pourvu que la lumière revienne et que l'éclipse ne

dégénère pas en nuit. Aube et résurrection sont synonymes. La

réapparition de la lumière est identique à la persistance du moi.

Constatons ces faits avec calme. La mort sur la barricade, ou la tombe

dans l'exil, c'est pour le dévouement un en-cas acceptable. Le vrai nom

du dévouement, c'est désintéressement. Que les abandonnés se laissent

abandonner, que les exilés se laissent exiler, et bornons-nous à

supplier les grands peuples de ne pas reculer trop loin quand ils

reculent. Il ne faut pas, sous prétexte de retour à la raison, aller

trop avant dans la descente.

La matière existe, la minute existe, les intérêts existent, le ventre

existe; mais il ne faut pas que le ventre soit la seule sagesse. La vie

momentanée a son droit, nous l'admettons, mais la vie permanente a le

sien. Hélas! être monté, cela n'empêche pas de tomber. On voit ceci dans

l'histoire plus souvent qu'on ne voudrait. Une nation est illustre; elle

goûte à l'idéal, puis elle mord dans la fange, et elle trouve cela bon;

et si on lui demande d'où vient qu'elle abandonne Socrate pour Falstaff,

elle répond: C'est que j'aime les hommes d'état.

Un mot encore avant de rentrer dans la mêlée.

Une bataille comme celle que nous racontons en ce moment n'est autre

chose qu'une convulsion vers l'idéal. Le progrès entravé est maladif, et

il a de ces tragiques épilepsies. Cette maladie du progrès, la guerre

civile, nous avons dû la rencontrer sur notre passage. C'est là une des

phases fatales, à la fois acte et entr'acte, de ce drame dont le pivot

est un damné social, et dont le titre véritable est: _le Progrès_.

Le Progrès!

Ce cri que nous jetons souvent est toute notre pensée; et, au point de

ce drame où nous sommes, l'idée qu'il contient ayant encore plus d'une

épreuve à subir, il nous est permis peut-être, sinon d'en soulever le

voile, du moins d'en laisser transparaître nettement la lueur.

Le livre que le lecteur a sous les yeux en ce moment, c'est, d'un bout à

l'autre, dans son ensemble et dans ses détails, quelles que soient les

intermittences, les exceptions ou les défaillances, la marche du mal au

bien, de l'injuste au juste, du faux au vrai, de la nuit au jour, de

l'appétit à la conscience, de la pourriture à la vie, de la bestialité

au devoir, de l'enfer au ciel, du néant à Dieu. Point de départ: la

matière, point d'arrivée: l'âme. L'hydre au commencement, l'ange à la

fin.

Chapitre XXI

Les héros

Tout à coup le tambour battit la charge.

L'attaque fut l'ouragan. La veille, dans l'obscurité, la barricade avait

été approchée silencieusement comme par un boa. À présent, en plein

jour, dans cette rue évasée, la surprise était décidément impossible, la

vive force d'ailleurs s'était démasquée, le canon avait commencé le

rugissement, l'armée se rua sur la barricade. La furie était maintenant

l'habileté. Une puissante colonne d'infanterie de ligne, coupée à

intervalles égaux de garde nationale et de garde municipale à pied, et

appuyée sur des masses profondes qu'on entendait sans les voir, déboucha

dans la rue au pas de course, tambour battant, clairon sonnant,

bayonnettes croisées, sapeurs en tête, et, imperturbable sous les

projectiles, arriva droit sur la barricade avec le poids d'une poutre

d'airain sur un mur.

Le mur tint bon.

Les insurgés firent feu impétueusement. La barricade escaladée eut une

crinière d'éclairs. L'assaut fut si forcené qu'elle fut un moment

inondée d'assaillants; mais elle secoua les soldats ainsi que le lion

les chiens, et elle ne se couvrit d'assiégeants que comme la falaise

d'écume, pour reparaître l'instant d'après, escarpée, noire et

formidable.

La colonne, forcée de se replier, resta massée dans la rue, à découvert,

mais terrible, et riposta à la redoute par une mousqueterie effrayante.

Quiconque a vu un feu d'artifice se rappelle cette gerbe faite d'un

croisement de foudres qu'on appelle le bouquet. Qu'on se représente ce

bouquet, non plus vertical, mais horizontal, portant une balle, une

chevrotine ou un biscaïen à la pointe de chacun de ses jets de feu, et

égrenant la mort dans ses grappes de tonnerres. La barricade était

là-dessous.

Des deux parts résolution égale. La bravoure était là presque barbare et

se compliquait d'une sorte de férocité héroïque qui commençait par le

sacrifice de soi-même. C'était l'époque où un garde national se battait

comme un zouave. La troupe voulait en finir; l'insurrection voulait

lutter. L'acceptation de l'agonie en pleine jeunesse et en pleine santé

fait de l'intrépidité une frénésie. Chacun dans cette mêlée avait le

grandissement de l'heure suprême. La rue se joncha de cadavres.

La barricade avait à l'une de ses extrémités Enjolras et à l'autre

Marius. Enjolras, qui portait toute la barricade dans sa tête, se

réservait et s'abritait; trois soldats tombèrent l'un après l'autre sous

son créneau sans l'avoir même aperçu; Marius combattait à découvert. Il

se faisait point de mire. Il sortait du sommet de la redoute plus qu'à

mi-corps. Il n'y a pas de plus violent prodigue qu'un avare qui prend le

mors aux dents; il n'y a pas d'homme plus effrayant dans l'action qu'un

songeur. Marius était formidable et pensif. Il était dans la bataille

comme dans un rêve. On eût dit un fantôme qui fait le coup de fusil.

Les cartouches des assiégés s'épuisaient; leurs sarcasmes non. Dans ce

tourbillon du sépulcre où ils étaient, ils riaient.

Courfeyrac était nu-tête.

--Qu'est-ce que tu as donc fait de ton chapeau? lui demanda Bossuet.

Courfeyrac répondit:

--Ils ont fini par me l'emporter à coups de canon.

Ou bien ils disaient des choses hautaines.

--Comprend-on, s'écriait amèrement Feuilly, ces hommes--(et il citait

les noms, des noms connus, célèbres même, quelques-uns de l'ancienne

armée)--qui avaient promis de nous rejoindre et fait serment de nous

aider, et qui s'y étaient engagés d'honneur, et qui sont nos généraux,

et qui nous abandonnent!

Et Combeferre se bornait à répondre avec un grave sourire:

--Il y a des gens qui observent les règles de l'honneur comme on observe

les étoiles, de très loin.

L'intérieur de la barricade était tellement semé de cartouches déchirées

qu'on eût dit qu'il y avait neigé.

Les assaillants avaient le nombre; les insurgés avaient la position. Ils

étaient au haut d'une muraille, et ils foudroyaient à bout portant les

soldats trébuchant dans les morts et les blessés et empêtrés dans

l'escarpement. Cette barricade, construite comme elle l'était et

admirablement contre-butée, était vraiment une de ces situations où une

poignée d'hommes tient en échec une légion. Cependant, toujours recrutée

et grossissant sous la pluie de balles, la colonne d'attaque se

rapprochait inexorablement, et maintenant, peu à peu, pas à pas, mais

avec certitude, l'amenée serrait la barricade comme la vis le pressoir.

Les assauts se succédèrent. L'horreur alla grandissant.

Alors éclata, sur ce tas de pavés, dans cette rue de la Chanvrerie, une

lutte digne d'une muraille de Troie. Ces hommes hâves, déguenillés,

épuisés, qui n'avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures, qui

n'avaient pas dormi, qui n'avaient plus que quelques coups à tirer, qui

tâtaient leurs poches vides de cartouches, presque tous blessés, la tête

ou le bras bandé d'un linge rouillé et noirâtre, ayant dans leurs habits

des trous d'où le sang coulait, à peine armés de mauvais fusils et de

vieux sabres ébréchés, devinrent des Titans. La barricade fut dix fois

abordée, assaillie, escaladée, et jamais prise.

Pour se faire une idée de cette lutte, il faudrait se figurer le feu mis

à un tas de courages terribles, et qu'on regarde l'incendie. Ce n'était

pas un combat, c'était le dedans d'une fournaise; les bouches y

respiraient de la flamme; les visages y étaient extraordinaires, la

forme humaine y semblait impossible, les combattants y flamboyaient, et

c'était formidable de voir aller et venir dans cette fumée rouge ces

salamandres de la mêlée. Les scènes successives et simultanées de cette

tuerie grandiose, nous renonçons à les peindre. L'épopée seule a le

droit de remplir douze mille vers avec une bataille.

On eût dit cet enfer du brahmanisme, le plus redoutable des dix-sept

abîmes, que le Véda appelle la Forêt des Épées.

On se battait corps à corps, pied à pied, à coups de pistolet, à coups

de sabre, à coups de poing, de loin, de près, d'en haut, d'en bas, de

partout, des toits de la maison, des fenêtres du cabaret, des soupiraux

des caves où quelques-uns s'étaient glissés. Ils étaient un contre

soixante. La façade de Corinthe, à demi démolie, était hideuse. La

fenêtre, tatouée de mitraille, avait perdu vitres et châssis, et n'était

plus qu'un trou informe, tumultueusement bouché avec des pavés. Bossuet

fut tué; Feuilly fut tué; Courfeyrac fut tué; Joly fut tué; Combeferre,

traversé de trois coups de bayonnette dans la poitrine au moment où il

relevait un soldat blessé, n'eut que le temps de regarder le ciel, et

expira.

Marius, toujours combattant, était si criblé de blessures,

particulièrement à la tête, que son visage disparaissait dans le sang et

qu'on eût dit qu'il avait la face couverte d'un mouchoir rouge.

Enjolras seul n'était pas atteint. Quand il n'avait plus d'arme, il

tendait la main à droite ou à gauche et un insurgé lui mettait une lame

quelconque au poing. Il n'avait plus qu'un tronçon de quatre épées; une

de plus que François Ier à Marignan.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 6 / 25 段