Ici les cris profonds qui venaient du côté des halles éclatèrent avec un

redoublement de cloche et de rumeur.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demanda l'enfant.

Le père répondit:

--Ce sont des saturnales.

Tout à coup, il aperçut les deux petits déguenillés, immobiles derrière

la maisonnette verte des cygnes.

--Voilà le commencement, dit-il.

Et après un silence il ajouta:

--L'anarchie entre dans ce jardin.

Cependant le fils mordit la brioche, la recracha, et brusquement se mit

à pleurer.

--Pourquoi pleures-tu? demanda le père.

--Je n'ai plus faim, dit l'enfant.

Le sourire du père s'accentua.

--On n'a pas besoin de faim pour manger un gâteau.

--Mon gâteau m'ennuie. Il est rassis.

--Tu n'en veux plus?

--Non.

Le père lui montra les cygnes.

--Jette-le à ces palmipèdes.

L'enfant hésita. On ne veut plus de son gâteau; ce n'est pas une raison

pour le donner.

Le père poursuivit:

--Sois humain. Il faut avoir pitié des animaux.

Et, prenant à son fils le gâteau, il le jeta dans le bassin.

Le gâteau tomba assez près du bord.

Les cygnes étaient loin, au centre du bassin, et occupés à quelque

proie. Ils n'avaient vu ni le bourgeois, ni la brioche.

Le bourgeois, sentant que le gâteau risquait de se perdre, et ému de ce

naufrage inutile, se livra à une agitation télégraphique qui finit par

attirer l'attention des cygnes.

Ils aperçurent quelque chose qui surnageait, virèrent de bord comme des

navires qu'ils sont, et se dirigèrent vers la brioche lentement, avec la

majesté béate qui convient à des bêtes blanches.

--Les cygnes comprennent les signes, dit le bourgeois, heureux d'avoir

de l'esprit.

En ce moment le tumulte lointain de la ville eut encore un grossissement

subit. Cette fois, ce fut sinistre. Il y a des bouffées de vent qui

parlent plus distinctement que d'autres. Celle qui soufflait en cet

instant-là apporta nettement des roulements de tambour, des clameurs,

des feux de peloton, et les répliques lugubres du tocsin et du canon.

Ceci coïncida avec un nuage noir qui cacha brusquement le soleil.

Les cygnes n'étaient pas encore arrivés à la brioche.

--Rentrons, dit le père, on attaque les Tuileries. Il ressaisit la main

de son fils. Puis il continua:

--Des Tuileries au Luxembourg, il n'y a que la distance qui sépare la

royauté de la pairie; ce n'est pas loin. Les coups de fusil vont

pleuvoir.

Il regarda le nuage.

--Et peut-être aussi la pluie elle-même va pleuvoir; le ciel s'en mêle;

la branche cadette est condamnée. Rentrons vite.

--Je voudrais voir les cygnes manger la brioche, dit l'enfant.

Le père répondit:

--Ce serait une imprudence.

Et il emmena son petit bourgeois.

Le fils, regrettant les cygnes, tourna la tête vers le bassin jusqu'à ce

qu'un coude des quinconces le lui eût caché.

Cependant, en même temps que les cygnes, les deux petits errants

s'étaient approchés de la brioche. Elle flottait sur l'eau. Le plus

petit regardait le gâteau, le plus grand regardait le bourgeois qui s'en

allait.

Le père et le fils entrèrent dans le labyrinthe d'allées qui mène au

grand escalier du massif d'arbres du côté de la rue Madame.

Dès qu'ils ne furent plus en vue, l'aîné se coucha vivement à plat

ventre sur le rebord arrondi du bassin, et, s'y cramponnant de la main

gauche, penché sur l'eau, presque prêt à y tomber, étendit avec sa main

droite sa baguette vers le gâteau. Les cygnes, voyant l'ennemi, se

hâtèrent, et en se hâtant firent un effet de poitrail utile au petit

pêcheur; l'eau devant les cygnes reflua, et l'une de ces molles

ondulations concentriques poussa doucement la brioche vers la baguette

de l'enfant. Comme les cygnes arrivaient, la baguette toucha le gâteau.

L'enfant donna un coup vif, ramena la brioche, effraya les cygnes,

saisit le gâteau, et se redressa. Le gâteau était mouillé; mais ils

avaient faim et soif. L'aîné fit deux parts de la brioche, une grosse et

une petite, prit la petite pour lui, donna la grosse à son petit frère,

et lui dit:

--Colle-toi ça dans le fusil.

Chapitre XVII

_Mortuus pater filium moriturum expectat_

Marius s'était élancé hors de la barricade. Combeferre l'avait suivi.

Mais il était trop tard. Gavroche était mort. Combeferre rapporta le

panier de cartouches Marius rapporta l'enfant.

Hélas! pensait-il, ce que le père avait fait pour son père, il le

rendait au fils; seulement Thénardier avait rapporté son père vivant;

lui, il rapportait l'enfant mort.

Quand Marius rentra dans la redoute avec Gavroche dans ses bras, il

avait, comme l'enfant, le visage inondé de sang.

À l'instant où il s'était baissé pour ramasser Gavroche, une balle lui

avait effleuré le crâne; il ne s'en était pas aperçu.

Courfeyrac défit sa cravate et en banda le front de Marius.

On déposa Gavroche sur la même table que Mabeuf, et l'on étendit sur les

deux corps le châle noir. Il y en eut assez pour le vieillard et pour

l'enfant.

Combeferre distribua les cartouches du panier qu'il avait rapporté.

Cela donnait à chaque homme quinze coups à tirer.

Jean Valjean était toujours à la même place, immobile sur sa borne.

Quand Combeferre lui présenta ses quinze cartouches, il secoua la tête.

--Voilà un rare excentrique, dit Combeferre bas à Enjolras. Il trouve

moyen de ne pas se battre dans cette barricade.

--Ce qui ne l'empêche pas de la défendre, répondit Enjolras.

--L'héroïsme a ses originaux, reprit Combeferre.

Et Courfeyrac, qui avait entendu, ajouta:

--C'est un autre genre que le père Mabeuf.

Chose qu'il faut noter, le feu qui battait la barricade en troublait à

peine l'intérieur. Ceux qui n'ont jamais traversé le tourbillon de ces

sortes de guerre, ne peuvent se faire aucune idée des singuliers moments

de tranquillité mêlés à ces convulsions. On va et vient, on cause, on

plaisante, on flâne. Quelqu'un que nous connaissons a entendu un

combattant lui dire au milieu de la mitraille: _Nous sommes ici comme à

un déjeuner de garçons._ La redoute de la rue de la Chanvrerie, nous le

répétons, semblait au dedans fort calme. Toutes les péripéties et toutes

les phases avaient été ou allaient être épuisées. La position, de

critique, était devenue menaçante, et, de menaçante, allait probablement

devenir désespérée. À mesure que la situation s'assombrissait, la lueur

héroïque empourprait de plus en plus la barricade. Enjolras, grave, la

dominait, dans l'attitude d'un jeune Spartiate dévouant son glaive nu au

sombre génie Epidotas.

Combeferre, le tablier sur le ventre, pansait les blessés; Bossuet et

Feuilly faisaient des cartouches avec la poire à poudre cueillie par

Gavroche sur le caporal mort, et Bossuet disait à Feuilly: _Nous allons

bientôt prendre la diligence pour une autre planète_; Courfeyrac, sur

les quelques pavés qu'il s'était réservés près d'Enjolras, disposait et

rangeait tout un arsenal, sa canne à épée, son fusil, deux pistolets

d'arçon et un coup de poing, avec le soin d'une jeune fille qui met en

ordre un petit dunkerque. Jean Valjean, muet, regardait le mur en face

de lui. Un ouvrier s'assujettissait sur la tête avec une ficelle un

large chapeau de paille de la mère Hucheloup, de _peur des coups de

soleil_, disait-il. Les jeunes gens de la Cougourde d'Aix devisaient

gaîment entre eux, comme s'ils avaient hâte de parler patois une

dernière fois. Joly, qui avait décroché le miroir de la veuve Hucheloup,

y examinait sa langue. Quelques combattants, ayant découvert des croûtes

de pain, à peu près moisies, dans un tiroir, les mangeaient avidement.

Marius était inquiet de ce que son père allait lui dire.

Chapitre XVIII

Le vautour devenu proie

Insistons sur un fait psychologique propre aux barricades. Rien de ce

qui caractérise cette surprenante guerre des rues ne doit être omis.

Quelle que soit cette étrange tranquillité intérieure dont nous venons

de parler, la barricade, pour ceux qui sont dedans, n'en reste pas moins

vision.

Il y a de l'apocalypse dans la guerre civile, toutes les brumes de

l'inconnu se mêlent à ces flamboiements farouches, les révolutions sont

sphinx, et quiconque a traversé une barricade croit avoir traversé un

songe.

Ce qu'on ressent dans ces lieux-là, nous l'avons indiqué à propos de

Marius, et nous en verrons les conséquences, c'est plus et c'est moins

que de la vie. Sorti d'une barricade, on ne sait plus ce qu'on y a vu.

On a été terrible, on l'ignore. On a été entouré d'idées combattantes

qui avaient des faces humaines; on a eu la tête dans de la lumière

d'avenir. Il y avait des cadavres couchés et des fantômes debout. Les

heures étaient colossales et semblaient des heures d'éternité. On a vécu

dans la mort. Des ombres ont passé. Qu'était-ce? On a vu des mains où il

y avait du sang; c'était un assourdissement épouvantable, c'était aussi

un affreux silence; il y avait des bouches ouvertes qui criaient, et

d'autres bouches ouvertes qui se taisaient; on était dans de la fumée,

dans de la nuit peut-être. On croit avoir touché au suintement sinistre

des profondeurs inconnues; on regarde quelque chose de rouge qu'on a

dans les ongles. On ne se souvient plus.

Revenons à la rue de la Chanvrerie.

Tout à coup, entre deux décharges, on entendit le son lointain d'une

heure qui sonnait.

--C'est midi, dit Combeferre.

Les douze coups n'étaient pas sonnés qu'Enjolras se dressait tout

debout, et jetait du haut de la barricade cette clameur tonnante:

--Montez des pavés dans la maison. Garnissez-en le rebord de la fenêtre

et des mansardes. La moitié des hommes aux fusils, l'autre moitié aux

pavés. Pas une minute à perdre.

Un peloton de sapeurs-pompiers, la hache à l'épaule, venait d'apparaître

en ordre de bataille à l'extrémité de la rue.

Ceci ne pouvait être qu'une tête de colonne; et de quelle colonne? de la

colonne d'attaque évidemment; les sapeurs-pompiers chargés de démolir la

barricade devant toujours précéder les soldats chargés de l'escalader.

On touchait évidemment à l'instant que M. de Clermont-Tonnerre, en 1822,

appelait «le coup de collier».

L'ordre d'Enjolras fut exécuté avec la hâte correcte propre aux navires

et aux barricades, les deux seuls lieux de combat d'où l'évasion soit

impossible. En moins d'une minute, les deux tiers des pavés qu'Enjolras

avait fait entasser à la porte de Corinthe furent montés au premier

étage et au grenier, et, avant qu'une deuxième minute fût écoulée, ces

pavés, artistement posés l'un sur l'autre, muraient jusqu'à moitié de la

hauteur la fenêtre du premier et les lucarnes des mansardes. Quelques

intervalles, ménagés soigneusement par Feuilly, principal constructeur,

pouvaient laisser passer des canons de fusil. Cet armement des fenêtres

put se faire d'autant plus facilement que la mitraille avait cessé. Les

deux pièces tiraient maintenant à boulet sur le centre du barrage afin

d'y faire une trouée, et, s'il était possible, une brèche, pour

l'assaut.

Quand les pavés, destinés à la défense suprême, furent en place,

Enjolras fit porter au premier étage les bouteilles qu'il avait placées

sous la table où était Mabeuf.

--Qui donc boira cela? lui demanda Bossuet.

--Eux, répondit Enjolras.

Puis on barricada la fenêtre d'en bas, et l'on tint toutes prêtes les

traverses de fer qui servaient à barrer intérieurement la nuit la porte

du cabaret.

La forteresse était complète. La barricade était le rempart, le cabaret

était le donjon.

Des pavés qui restaient, on boucha la coupure.

Comme les défenseurs d'une barricade sont toujours obligés de ménager

les munitions, et que les assiégeants le savent, les assiégeants

combinent leurs arrangements avec une sorte de loisir irritant,

s'exposent avant l'heure au feu, mais en apparence plus qu'en réalité,

et prennent leurs aises. Les apprêts d'attaque se font toujours avec une

certaine lenteur méthodique; après quoi, la foudre.

Cette lenteur permit à Enjolras de tout revoir et de tout perfectionner.

Il sentait que puisque de tels hommes allaient mourir, leur mort devait

être un chef-d'oeuvre.

Il dit à Marius:--Nous sommes les deux chefs. Je vais donner les

derniers ordres au dedans. Toi, reste dehors et observe.

Marius se posta en observation sur la crête de la barricade.

Enjolras fit clouer la porte de la cuisine qui, on s'en souvient, était

l'ambulance.

--Pas d'éclaboussures sur les blessés, dit-il.

Il donna ses dernières instructions dans la salle basse d'une voix

brève, mais profondément tranquille; Feuilly écoutait et répondait au

nom de tous.

--Au premier étage, tenez des haches prêtes pour couper l'escalier. Les

a-t-on?

--Oui, dit Feuilly.

--Combien?

--Deux haches et un merlin.

--C'est bien. Nous sommes vingt-six combattants debout. Combien y a-t-il

de fusils?

--Trente-quatre.

--Huit de trop. Tenez ces fusils chargés comme les autres, et sous la

main. Aux ceintures les sabres et les pistolets. Vingt hommes à la

barricade. Six embusqués aux mansardes et à la fenêtre du premier pour

faire feu sur les assaillants à travers les meurtrières des pavés. Qu'il

ne reste pas ici un seul travailleur inutile. Tout à l'heure, quand le

tambour battra la charge, que les vingt d'en bas se précipitent à la

barricade. Les premiers arrivés seront les mieux placés.

Ces dispositions faites, il se tourna vers Javert, et lui dit:

--Je ne t'oublie pas.

Et, posant sur la table un pistolet, il ajouta:

--Le dernier qui sortira d'ici cassera la tête à cet espion.

--Ici? demanda une voix.

--Non, ne mêlons pas ce cadavre aux nôtres. On peut enjamber la petite

barricade sur la ruelle Mondétour. Elle n'a que quatre pieds de haut.

L'homme est bien garrotté. On l'y mènera, et on l'y exécutera.

Quelqu'un, en ce moment-là, était plus impassible qu'Enjolras; c'était

Javert.

Ici Jean Valjean apparut.

Il était confondu dans le groupe des insurgés. Il en sortit, et dit à

Enjolras:

--Vous êtes le commandant?

--Oui.

--Vous m'avez remercié tout à l'heure.

--Au nom de la République. La barricade a deux sauveurs: Marius

Pontmercy et vous.

--Pensez-vous que je mérite une récompense?

--Certes.

--Eh bien, j'en demande une.

--Laquelle?

--Brûler moi-même la cervelle à cet homme-là.

Javert leva la tête, vit Jean Valjean, eut un mouvement imperceptible,

et dit:

--C'est juste.

Quant à Enjolras, il s'était mis à recharger sa carabine; il promena ses

yeux autour de lui:

--Pas de réclamations?

Et il se tourna vers Jean Valjean:

--Prenez le mouchard.

Jean Valjean, en effet, prit possession de Javert en s'asseyant sur

l'extrémité de la table. Il saisit le pistolet, et un faible cliquetis

annonça qu'il venait de l'armer.

Presque au même instant, on entendit une sonnerie de clairons.

--Alerte! cria Marius du haut de la barricade.

Javert se mit à rire de ce rire sans bruit qui lui était propre, et,

regardant fixement les insurgés, leur dit:

--Vous n'êtes guère mieux portants que moi.

--Tous dehors! cria Enjolras.

Les insurgés s'élancèrent en tumulte, et, en sortant, reçurent dans le

dos, qu'on nous passe l'expression, cette parole de Javert:

--À tout à l'heure!

Chapitre XIX

Jean Valjean se venge

Quand Jean Valjean fut seul avec Javert, il défit la corde qui

assujettissait le prisonnier par le milieu du corps, et dont le noeud

était sous la table. Après quoi, il lui fit signe de se lever.

Javert obéit, avec cet indéfinissable sourire où se condense la

suprématie de l'autorité enchaînée.

Jean Valjean prit Javert par la martingale comme on prendrait une bête

de somme par la bricole, et, l'entraînant après lui, sortit du cabaret,

lentement, car Javert, entravé aux jambes, ne pouvait faire que de très

petits pas.

Jean Valjean avait le pistolet au poing.

Ils franchirent ainsi le trapèze intérieur de la barricade. Les

insurgés, tout à l'attaque imminente, tournaient le dos.

Marius, seul, placé de côté à l'extrémité gauche du barrage, les vit

passer. Ce groupe du patient et du bourreau s'éclaira de la lueur

sépulcrale qu'il avait dans l'âme.

Jean Valjean fit escalader, avec quelque peine, à Javert garrotté, mais

sans le lâcher un seul instant, le petit retranchement de la ruelle

Mondétour.

Quand ils eurent enjambé ce barrage, ils se trouvèrent seuls tous les

deux dans la ruelle. Personne ne les voyait plus. Le coude des maisons

les cachait aux insurgés. Les cadavres retirés de la barricade faisaient

un monceau terrible à quelques pas.

On distinguait dans le tas des morts une face livide, une chevelure

dénouée, une main percée, et un sein de femme demi-nu. C'était Éponine.

Javert considéra obliquement cette morte, et, profondément calme, dit à

demi-voix:

--Il me semble que je connais cette fille-là.

Puis il se tourna vers Jean Valjean.

Jean Valjean mit le pistolet sous son bras, et fixa sur Javert un regard

qui n'avait pas besoin de paroles pour dire:--Javert, c'est moi.

Javert répondit:

--Prends ta revanche.

Jean Valjean tira de son gousset un couteau, et l'ouvrit.

--Un surin! s'écria Javert. Tu as raison. Cela te convient mieux.

Jean Valjean coupa la martingale que Javert avait au cou, puis il coupa

les cordes qu'il avait aux poignets, puis se baissant, il coupa la

ficelle qu'il avait aux pieds et, se redressant, il lui dit:

--Vous êtes libre.

Javert n'était pas facile à étonner. Cependant, tout maître qu'il était

de lui, il ne put se soustraire à une commotion. Il resta béant et

immobile.

Jean Valjean poursuivit:

--Je ne crois pas que je sorte d'ici. Pourtant, si, par hasard, j'en

sortais, je demeure, sous le nom de Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé,

numéro sept.

Javert eut un froncement de tige qui lui entrouvrit un coin de la

bouche, et il murmura entre ses dents:

--Prends garde.

--Allez, dit Jean Valjean.

Javert reprit:

--Tu as dit Fauchelevent, rue de l'Homme-Armé?

--Numéro sept.

Javert répéta à demi-voix:--Numéro sept.

Il reboutonna sa redingote, remit de la roideur militaire entre ses deux

épaules, fit demi-tour, croisa les bras en soutenant son menton dans une

de ses mains, et se mit à marcher dans la direction des halles. Jean

Valjean le suivait des yeux. Après quelques pas, Javert se retourna, et

cria à Jean Valjean:

--Vous m'ennuyez. Tuez-moi plutôt.

Javert ne s'apercevait pas lui-même qu'il ne tutoyait plus Jean Valjean:

--Allez-vous-en, dit Jean Valjean.

Javert s'éloigna à pas lents. Un moment après, il tourna l'angle de la

rue des Prêcheurs.

Quand Javert eut disparu, Jean Valjean déchargea le pistolet en l'air.

Puis il rentra dans la barricade et dit:

--C'est fait.

Cependant voici ce qui s'était passé:

Marius, plus occupé du dehors que du dedans, n'avait pas jusque-là

regardé attentivement l'espion garrotté au fond obscur de la salle

basse.

Quand il le vit au grand jour, enjambant la barricade pour aller mourir,

il le reconnut. Un souvenir subit lui entra dans l'esprit. Il se rappela

l'inspecteur de la rue de Pontoise, et les deux pistolets qu'il lui

avait remis et dont il s'était servi lui Marius, dans cette barricade

même; et non seulement il se rappela la figure, mais il se rappela le

nom.

Ce souvenir pourtant était brumeux et trouble comme toutes ses idées. Ce

ne fut pas une affirmation qu'il se fit, ce fut une question qu'il

s'adressa:--Est-ce que ce n'est pas là cet inspecteur de police qui m'a

dit s'appeler Javert?

Peut-être était-il encore temps d'intervenir pour cet homme? Mais il

fallait d'abord savoir si c'était bien ce Javert.

Marius interpella Enjolras qui venait de se placer à l'autre bout de la

barricade.

--Enjolras?

--Quoi?

--Comment s'appelle cet homme-là?

--Qui?

--L'agent de police. Sais-tu son nom?

--Sans doute. Il nous l'a dit.

--Comment s'appelle-t-il?

--Javert.

Marius se dressa.

En ce moment on entendit le coup de pistolet.

Jean Valjean reparut et cria: C'est fait.

Un froid sombre traversa le coeur de Marius.

Chapitre XX

Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort

L'agonie de la barricade allait commencer.

Tout concourait à la majesté tragique de cette minute suprême; mille

fracas mystérieux dans l'air, le souffle des masses armées mises en

mouvement dans des rues qu'on ne voyait pas, le galop intermittent de la

cavalerie, le lourd ébranlement des artilleries en marche, les feux de

peloton et les canonnades se croisant dans le dédale de Paris, les

fumées de la bataille montant toutes dorées au-dessus des toits, on ne

sait quels cris lointains vaguement terribles, des éclairs de menace

partout, le tocsin de Saint-Merry qui maintenant avait l'accent du

sanglot, la douceur de la saison, la splendeur du ciel plein de soleil

et de nuages, la beauté du jour et l'épouvantable silence des maisons.

Car, depuis la veille, les deux rangées de maisons de la rue de la

Chanvrerie étaient devenues deux murailles; murailles farouches. Portes

fermées, fenêtres fermées, volets fermés.

Dans ces temps-là, si différents de ceux où nous sommes, quand l'heure

était venue où le peuple voulait en finir avec une situation qui avait

trop duré, avec une charte octroyée ou avec un pays légal, quand la

colère universelle était diffuse dans l'atmosphère, quand la ville

consentait au soulèvement de ses pavés, quand l'insurrection faisait

sourire la bourgeoisie en lui chuchotant son mot d'ordre à l'oreille,

alors l'habitant, pénétré d'émeute, pour ainsi dire, était l'auxiliaire

du combattant, et la maison fraternisait avec la forteresse improvisée

qui s'appuyait sur elle. Quand la situation n'était pas mûre, quand

l'insurrection n'était décidément pas consentie, quand la masse

désavouait le mouvement, c'en était fait des combattants, la ville se

changeait en désert autour de la révolte, les âmes se glaçaient, les

asiles se muraient, et la rue se faisait défilé pour aider l'armée à

prendre la barricade.

On ne fait pas marcher un peuple par surprise plus vite qu'il ne veut.

Malheur à qui tente de lui forcer la main! Un peuple ne se laisse pas

faire. Alors il abandonne l'insurrection à elle-même. Les insurgés

deviennent des pestiférés. Une maison est un escarpement, une porte est

un refus, une façade est un mur. Ce mur voit, entend, et ne veut pas. Il

pourrait s'entrouvrir et vous sauver. Non. Ce mur, c'est un juge. Il

vous regarde et vous condamne. Quelle sombre chose que ces maisons

fermées! Elles semblent mortes, elles sont vivantes. La vie, qui y est

comme suspendue, y persiste. Personne n'en est sorti depuis vingt-quatre

heures, mais personne n'y manque. Dans l'intérieur de cette roche, on

va, on vient, on se couche, on se lève; on y est en famille; on y boit

et on y mange; on y a peur, chose terrible! La peur excuse cette

inhospitalité redoutable; elle y mêle l'effarement, circonstance

atténuante. Quelquefois même, et cela s'est vu, la peur devient passion;

l'effroi peut se changer en furie, comme la prudence en rage; de là ce

mot si profond: _Les enragés de modérés_. Il y a des flamboiements

d'épouvante suprême d'où sort, comme une fumée lugubre, la colère.--Que

veulent ces gens-là? ils ne sont jamais contents. Ils compromettent les

hommes paisibles. Comme si l'on n'avait pas assez de révolutions comme

cela! Qu'est-ce qu'ils sont venus faire ici? Qu'ils s'en tirent. Tant

pis pour eux. C'est leur faute. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. Cela

ne nous regarde pas. Voilà notre pauvre rue criblée de balles. C'est un

tas de vauriens. Surtout n'ouvrez pas la porte.--Et la maison prend une

figure de tombe. L'insurgé devant cette porte agonise; il voit arriver

la mitraille et les sabres nus; s'il crie, il sait qu'on l'écoute, mais

qu'on ne viendra pas; il y a là des murs qui pourraient le protéger, il

y a là des hommes qui pourraient le sauver, et ces murs ont des oreilles

de chair, et ces hommes ont des entrailles de pierre.

Qui accuser?

Personne, et tout le monde.

Les temps incomplets où nous vivons.

C'est toujours à ses risques et périls que l'utopie se transforme en

insurrection, et se fait de protestation philosophique protestation

armée, et de Minerve Pallas. L'utopie qui s'impatiente et devient émeute

sait ce qui l'attend; presque toujours elle arrive trop tôt. Alors elle

se résigne, et accepte stoïquement, au lieu du triomphe, la catastrophe.

Elle sert, sans se plaindre, et en les disculpant même, ceux qui la

renient, et sa magnanimité est de consentir à l'abandon. Elle est

indomptable contre l'obstacle et douce envers l'ingratitude.

Est-ce l'ingratitude d'ailleurs?

Oui, au point de vue du genre humain.

Non, au point de vue de l'individu.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 5 / 25 段