Le mouvement général qui semblait s'être vaguement dessiné avait avorté;

et l'attention du ministre de la guerre et la stratégie des généraux

pouvaient se concentrer maintenant sur les trois ou quatre barricades

restées debout.

Le soleil montait sur l'horizon.

Un insurgé interpella Enjolras:

--On a faim ici. Est-ce que vraiment nous allons mourir comme ça sans

manger?

Enjolras, toujours accoudé à son créneau, sans quitter des yeux

l'extrémité de la rue, fit un signe de tête affirmatif.

Chapitre XIV

Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras

Courfeyrac, assis sur un pavé à côté d'Enjolras, continuait d'insulter

le canon, et chaque fois que passait, avec son bruit monstrueux, cette

sombre nuée de projectiles qu'on appelle la mitraille, il l'accueillait

par une bouffée d'ironie.

--Tu t'époumones, mon pauvre vieux brutal, tu me fais de la peine, tu

perds ton vacarme. Ce n'est pas du tonnerre, ça. C'est de la toux.

Et l'on riait autour de lui.

Courfeyrac et Bossuet, dont la vaillante belle humeur croissait avec le

péril, remplaçaient, comme madame Scarron, la nourriture par la

plaisanterie, et, puisque le vin manquait, versaient à tous de la gaîté.

--J'admire Enjolras, disait Bossuet. Sa témérité impassible

m'émerveille. Il vit seul, ce qui le rend peut-être un peu triste;

Enjolras se plaint de sa grandeur qui l'attache au veuvage. Nous autres,

nous avons tous plus ou moins des maîtresses qui nous rendent fous,

c'est-à-dire braves. Quand on est amoureux comme un tigre, c'est bien le

moins qu'on se batte comme un lion. C'est une façon de nous venger des

traits que nous font mesdames nos grisettes. Roland se fait tuer pour

faire bisquer Angélique. Tous nos héroïsmes viennent de nos femmes. Un

homme sans femme, c'est un pistolet sans chien; c'est la femme qui fait

partir l'homme. Eh bien, Enjolras n'a pas de femme. Il n'est pas

amoureux, et il trouve le moyen d'être intrépide. C'est une chose

inouïe qu'on puisse être froid comme la glace et hardi comme le feu.

Enjolras ne paraissait pas écouter, mais quelqu'un qui eût été près de

lui l'eût entendu murmurer à demi-voix: _Patria_.

Bossuet riait encore quand Courfeyrac s'écria:

--Du nouveau!

Et, prenant une voix d'huissier qui annonce, il ajouta:

--Je m'appelle Pièce de Huit.

En effet, un nouveau personnage venait d'entrer en scène. C'était une

deuxième bouche à feu.

Les artilleurs firent rapidement la manoeuvre de force, et mirent cette

seconde pièce en batterie près de la première.

Ceci ébauchait le dénoûment.

Quelques instants après, les deux pièces, vivement servies, tiraient de

front contre la redoute; les feux de peloton de la ligne et de la

banlieue soutenaient l'artillerie.

On entendait une autre canonnade à quelque distance. En même temps que

deux pièces s'acharnaient sur la redoute de la rue de la Chanvrerie,

deux autres bouches à feu, braquées, l'une rue Saint-Denis, l'autre rue

Aubry-le-Boucher, criblaient la barricade Saint-Merry. Les quatre canons

se faisaient lugubrement écho.

Les aboiements des sombres chiens de la guerre se répondaient.

Des deux pièces qui battaient maintenant la barricade de la rue de la

Chanvrerie, l'une tirait à mitraille, l'autre à boulet.

La pièce qui tirait à boulet était pointée un peu haut et le tir était

calculé de façon que le boulet frappait le bord extrême de l'arête

supérieure de la barricade, l'écrêtait, et émiettait les pavés sur les

insurgés en éclats de mitraille.

Ce procédé de tir avait pour but d'écarter les combattants du sommet de

la redoute, et de les contraindre à se pelotonner dans l'intérieur;

c'est-à-dire que cela annonçait l'assaut.

Une fois les combattants chassés du haut de la barricade par le boulet

et des fenêtres du cabaret par la mitraille, les colonnes d'attaque

pourraient s'aventurer dans la rue sans être visées, peut-être même sans

être aperçues, escalader brusquement la redoute, comme la veille au

soir, et, qui sait? la prendre par surprise.

--Il faut absolument diminuer l'incommodité de ces pièces, dit Enjolras,

et il cria: «Feu sur les artilleurs!» Tous étaient prêts. La barricade,

qui se taisait depuis si longtemps, fit feu éperdument, sept ou huit

décharges se succédèrent avec une sorte de rage et de joie, la rue

s'emplit d'une fumée aveuglante, et, au bout de quelques minutes, à

travers cette brume toute rayée de flamme, on put distinguer confusément

les deux tiers des ailleurs couchés sous les roues des canons. Ceux qui

étaient restés debout continuaient de servir les pièces avec une

tranquillité sévère; mais le feu était ralenti.

--Voilà qui va bien, dit Bossuet à Enjolras. Succès.

Enjolras hocha la tête et répondit:

--Encore un quart d'heure de ce succès, et il n'y aura plus dix

cartouches dans la barricade.

Il paraît que Gavroche entendit ce mot.

Chapitre XV

Gavroche dehors

Courfeyrac tout à coup aperçut quelqu'un au bas de la barricade, dehors,

dans la rue, sous les balles.

Gavroche avait pris un panier à bouteilles, dans le cabaret, était sorti

par la coupure, et était paisiblement occupé à vider dans son panier les

gibernes pleines de cartouches des gardes nationaux tués sur le talus de

la redoute.

--Qu'est-ce que tu fais là? dit Courfeyrac.

Gavroche leva le nez:

--Citoyen, j'emplis mon panier.

--Tu ne vois donc pas la mitraille?

Gavroche répondit:

--Eh bien, il pleut. Après?

Courfeyrac cria:

--Rentre!

--Tout à l'heure, fit Gavroche.

Et, d'un bond, il s'enfonça dans la rue.

On se souvient que la compagnie Fannicot, en se retirant, avait laissé

derrière elle une traînée de cadavres.

Une vingtaine de morts gisaient çà et là dans toute la longueur de la

rue sur le pavé. Une vingtaine de gibernes pour Gavroche. Une provision

de cartouches pour la barricade.

La fumée était dans la rue comme un brouillard. Quiconque a vu un nuage

tombé dans une gorge de montagnes entre deux escarpements à pic, peut se

figurer cette fumée resserrée et comme épaissie par deux sombres lignes

de hautes maisons. Elle montait lentement et se renouvelait sans cesse;

de là un obscurcissement graduel qui blêmissait même le plein jour.

C'est à peine si, d'un bout à l'autre de la rue, pourtant fort courte,

les combattants s'apercevaient.

Cet obscurcissement, probablement voulu et calculé par les chefs qui

devaient diriger l'assaut de la barricade, fut utile à Gavroche.

Sous les plis de ce voile de fumée, et grâce à sa petitesse, il put

s'avancer assez loin dans la rue sans être vu. Il dévalisa les sept ou

huit premières gibernes sans grand danger.

Il rampait à plat ventre, galopait à quatre pattes, prenait son panier

aux dents, se tordait, glissait, ondulait, serpentait d'un mort à

l'autre, et vidait la giberne ou la cartouchière comme un singe ouvre

une noix.

De la barricade, dont il était encore assez près, on n'osait lui crier

de revenir, de peur d'appeler l'attention sur lui.

Sur un cadavre, qui était un caporal, il trouva une poire à poudre.

--Pour la soif, dit-il, en la mettant dans sa poche. À force d'aller en

avant, il parvint au point où le brouillard de la fusillade devenait

transparent.

Si bien que les tirailleurs de la ligne rangés et à l'affût derrière

leur levée de pavés, et les tirailleurs de la banlieue massés à l'angle

de la rue, se montrèrent soudainement quelque chose qui remuait dans la

fumée.

Au moment où Gavroche débarrassait de ses cartouches un sergent gisant

près d'une borne, une balle frappa le cadavre.

--Fichtre! fit Gavroche. Voilà qu'on me tue mes morts.

Une deuxième balle fit étinceler le pavé à côté de lui. Une troisième

renversa son panier.

Gavroche regarda, et vit que cela venait de la banlieue.

Il se dressa tout droit, debout, les cheveux au vent, les mains sur les

hanches, l'oeil fixé sur les gardes nationaux qui tiraient, et il

chanta:

On est laid à Nanterre,

C'est la faute à Voltaire,

Et bête à Palaiseau,

C'est la faute à Rousseau.

Puis il ramassa son panier, y remit, sans en perdre une seule, les

cartouches qui en étaient tombées, et, avançant vers la fusillade, alla

dépouiller une autre giberne. Là une quatrième balle le manqua encore.

Gavroche chanta:

Je ne suis pas notaire,

C'est la faute à Voltaire,

Je suis petit oiseau,

C'est la faute à Rousseau.

Une cinquième balle ne réussit qu'à tirer de lui un troisième couplet:

Joie est mon caractère,

C'est la faute à Voltaire,

Misère est mon trousseau,

C'est la faute à Rousseau.

Cela continua ainsi quelque temps.

Le spectacle était épouvantable et charmant. Gavroche, fusillé,

taquinait la fusillade. Il avait l'air de s'amuser beaucoup. C'était le

moineau becquetant les chasseurs. Il répondait à chaque décharge par un

couplet. On le visait sans cesse, on le manquait toujours. Les gardes

nationaux et les soldats riaient en l'ajustant. Il se couchait, puis se

redressait, s'effaçait dans un coin de porte, puis bondissait,

disparaissait, reparaissait, se sauvait, revenait, ripostait à la

mitraille par des pieds de nez, et cependant pillait les cartouches,

vidait les gibernes et remplissait son panier. Les insurgés, haletants

d'anxiété, le suivaient des yeux. La barricade tremblait; lui, il

chantait. Ce n'était pas un enfant, ce n'était pas un homme; c'était un

étrange gamin fée. On eût dit le nain invulnérable de la mêlée. Les

balles couraient après lui, il était plus leste qu'elles. Il jouait on

ne sait quel effrayant jeu de cache-cache avec la mort; chaque fois que

la face camarde du spectre s'approchait, le gamin lui donnait une

pichenette.

Une balle pourtant, mieux ajustée ou plus traître que les autres, finit

par atteindre l'enfant feu follet. On vit Gavroche chanceler, puis il

s'affaissa. Toute la barricade poussa un cri; mais il y avait de l'Antée

dans ce pygmée; pour le gamin toucher le pavé, c'est comme pour le

géant toucher la terre; Gavroche n'était tombé que pour se redresser; il

resta assis sur son séant, un long filet de sang rayait son visage, il

éleva ses deux bras en l'air, regarda du côté d'où était venu le coup,

et se mit à chanter.

Je suis tombé par terre,

C'est la faute à Voltaire,

Le nez dans le ruisseau,

C'est la faute à....

Il n'acheva point. Une seconde balle du même tireur l'arrêta court.

Cette fois il s'abattit la face contre le pavé, et ne remua plus. Cette

petite grande âme venait de s'envoler.

Chapitre XVI

Comment de frère on devient père

Il y avait en ce moment-là même dans le jardin du Luxembourg--car le

regard du drame doit être présent partout,--deux enfants qui se tenaient

par la main. L'un pouvait avoir sept ans, l'autre cinq. La pluie les

ayant mouillés, ils marchaient dans les allées du côté du soleil; l'aîné

conduisait le petit; ils étaient en haillons et pâles; ils avaient un

air d'oiseaux fauves. Le plus petit disait: J'ai bien faim.

L'aîné, déjà un peu protecteur, conduisait son frère de la main gauche

et avait une baguette dans sa main droite.

Ils étaient seuls dans le jardin. Le jardin était désert, les grilles

étaient fermées par mesure de police à cause de l'insurrection. Les

troupes qui y avaient bivouaqué en étaient sorties pour les besoins du

combat.

Comment ces enfants étaient-ils là? Peut-être s'étaient-ils évadés de

quelque corps de garde entrebâillé; peut-être aux environs, à la

barrière d'Enfer, ou sur l'esplanade de l'Observatoire, ou dans le

carrefour voisin dominé par le fronton où on lit: _invenerunt parvulum

pannis involutum,_ y avait-il quelque baraque de saltimbanques dont ils

s'étaient enfuis; peut-être avaient-ils, la veille au soir, trompé

l'oeil des inspecteurs du jardin à l'heure de la clôture, et avaient-ils

passé la nuit dans quelqu'une de ces guérites où on lit les journaux? Le

fait est qu'ils étaient errants et qu'ils semblaient libres. Être errant

et sembler libre, c'est être perdu. Ces pauvres petits étaient perdus en

effet.

Ces deux enfants étaient ceux-là mêmes dont Gavroche avait été en peine,

et que le lecteur se rappelle. Enfants des Thénardier, en location chez

la Magnon, attribués à M. Gillenormand, et maintenant feuilles tombées

de toutes ces branches sans racines, et roulées sur la terre par le

vent.

Leurs vêtements, propres du temps de la Magnon et qui lui servaient de

prospectus vis-à-vis de M. Gillenormand, étaient devenus guenilles.

Ces êtres appartenaient désormais à la statistique des «Enfants

Abandonnés» que la police constate, ramasse, égare et retrouve sur le

pavé de Paris.

Il fallait le trouble d'un tel jour pour que ces petits misérables

fussent dans ce jardin. Si les surveillants les eussent aperçus, ils

eussent chassé ces haillons. Les petits pauvres n'entrent pas dans les

jardins publics: pourtant on devrait songer que, comme enfants, ils ont

droit aux fleurs.

Ceux-ci étaient là, grâce aux grilles fermées. Ils étaient en

contravention. Ils s'étaient glissés dans le jardin, et ils y étaient

restés. Les grilles fermées ne donnent pas congé aux inspecteurs, la

surveillance est censée continuer, mais elle s'amollit et se repose; et

les inspecteurs, émus eux aussi par l'anxiété publique et plus occupés

du dehors que du dedans, ne regardaient plus le jardin, et n'avaient pas

vu les deux délinquants.

Il avait plu la veille, et même un peu le matin. Mais en juin les ondées

ne comptent pas. C'est à peine si l'on s'aperçoit, une heure après un

orage, que cette belle journée blonde a pleuré. La terre en été est

aussi vite sèche que la joue d'un enfant.

À cet instant du solstice, la lumière du plein midi est, pour ainsi

dire, poignante. Elle prend tout. Elle s'applique et se superpose à la

terre avec une sorte de succion. On dirait que le soleil a soif. Une

averse est un verre d'eau; une pluie est tout de suite bue. Le matin

tout ruisselait, l'après-midi tout poudroie.

Rien n'est admirable comme une verdure débarbouillée par la pluie et

essuyée par le rayon; c'est de la fraîcheur chaude. Les jardins et les

prairies, ayant de l'eau dans leurs racines et du soleil dans leurs

fleurs, deviennent des cassolettes d'encens et fument de tous leurs

parfums à la fois. Tout rit, chante et s'offre. On se sent doucement

ivre. Le printemps est un paradis provisoire; le soleil aide à faire

patienter l'homme.

Il y a des êtres qui n'en demandent pas davantage; vivants qui, ayant

l'azur du ciel, disent: c'est assez! songeurs absorbés dans le prodige,

puisant dans l'idolâtrie de la nature l'indifférence du bien et du mal,

contemplateurs du cosmos radieusement distraits de l'homme, qui ne

comprennent pas qu'on s'occupe de la faim de ceux-ci, de la soif de

ceux-là, de la nudité du pauvre en hiver, de la courbure lymphatique

d'une petite épine dorsale, du grabat, du grenier, du cachot, et des

haillons des jeunes filles grelottantes, quand on peut rêver sous les

arbres; esprits paisibles et terribles, impitoyablement satisfaits.

Chose étrange, l'infini leur suffît. Ce grand besoin de l'homme, le

fini, qui admet l'embrassement, ils l'ignorent. Le fini, qui admet le

progrès, ce travail sublime, ils n'y songent pas. L'indéfini, qui naît

de la combinaison humaine et divine de l'infini et du fini, leur

échappe. Pourvu qu'ils soient face à face avec l'immensité, ils

sourient. Jamais la joie, toujours l'extase. S'abîmer, voilà leur vie.

L'histoire de l'humanité pour eux n'est qu'un plan parcellaire; Tout n'y

est pas; le vrai Tout reste en dehors; à quoi bon s'occuper de ce

détail, l'homme? L'homme souffre, c'est possible; mais regardez donc

Aldebaran qui se lève! La mère n'a plus de lait, le nouveau-né se meurt,

je n'en sais rien, mais considérez donc cette rosace merveilleuse que

fait une rondelle de l'aubier du sapin examinée au microscope!

comparez-moi la plus belle malines à cela! Ces penseurs oublient

d'aimer. Le zodiaque réussit sur eux au point de les empêcher de voir

l'enfant qui pleure. Dieu leur éclipse l'âme. C'est là une famille

d'esprits, à la fois petits et grands. Horace en était, Goethe en était,

La Fontaine peut-être; magnifiques égoïstes de l'infini, spectateurs

tranquilles de la douleur, qui ne voient pas Néron s'il fait beau,

auxquels le soleil cache le bûcher, qui regarderaient guillotiner en y

cherchant un effet de lumière, qui n'entendent ni le cri, ni le sanglot,

ni le râle, ni le tocsin, pour qui tout est bien puisqu'il y a le mois

de mai, qui, tant qu'il y aura des nuages de pourpre et d'or au-dessus

de leur tête, se déclarent contents, et qui sont déterminés à être

heureux jusqu'à épuisement du rayonnement des astres et du chant des

oiseaux.

Ce sont de radieux ténébreux. Ils ne se doutent pas qu'ils sont à

plaindre. Certes, ils le sont. Qui ne pleure pas ne voit pas. Il faut

les admirer et les plaindre, comme on plaindrait et comme on admirerait

un être à la fois nuit et jour qui n'aurait pas d'yeux sous les sourcils

et qui aurait un astre au milieu du front.

L'indifférence de ces penseurs, c'est là, selon quelques-uns, une

philosophie supérieure. Soit; mais dans cette supériorité il y a de

l'infirmité. On peut être immortel et boiteux; témoin Vulcain. On peut

être plus qu'homme et moins qu'homme. L'incomplet immense est dans la

nature. Qui sait si le soleil n'est pas un aveugle?

Mais alors, quoi! à qui se fier? _Solem quis dicere falsum audeat_?

Ainsi de certains génies eux-mêmes, de certains Très-Hauts humains, des

hommes astres, pourraient se tromper? Ce qui est là-haut, au faîte, au

sommet, au zénith, ce qui envoie sur la terre tant de clarté, verrait

peu, verrait mal, ne verrait pas? Cela n'est-il pas désespérant? Non.

Mais qu'y a-t-il donc au-dessus du soleil? Le dieu.

Le 6 juin 1832, vers onze heures du matin, le Luxembourg, solitaire et

dépeuplé, était charmant. Les quinconces et les parterres s'envoyaient

dans la lumière des baumes et des éblouissements. Les branches, folles à

la clarté de midi, semblaient chercher à s'embrasser. Il y avait dans

les sycomores un tintamarre de fauvettes, les passereaux triomphaient,

les pique-bois grimpaient le long des marronniers en donnant de petits

coups de bec dans les trous de l'écorce. Les plates-bandes acceptaient

la royauté légitime des lys; le plus auguste des parfums, c'est celui

qui sort de la blancheur. On respirait l'odeur poivrée des oeillets. Les

vieilles corneilles de Marie de Médicis étaient amoureuses dans les

grands arbres. Le soleil dorait, empourprait et allumait les tulipes,

qui ne sont autre chose que toutes les variétés de la flamme, faites

fleurs. Tout autour des bancs de tulipes tourbillonnaient les abeilles,

étincelles de ces fleurs flammes. Tout était grâce et gaîté, même la

pluie prochaine; cette récidive, dont les muguets et les chèvrefeuilles

devaient profiter, n'avait rien d'inquiétant; les hirondelles faisaient

la charmante menace de voler bas. Qui était là aspirait du bonheur; la

vie sentait bon; toute cette nature exhalait la candeur, le secours,

l'assistance, la paternité, la caresse, l'aurore. Les pensées qui

tombaient du ciel étaient douces comme une petite main d'enfant qu'on

baise.

Les statues sous les arbres, nues et blanches, avaient des robes d'ombre

trouées de lumière; ces déesses étaient toutes déguenillées de soleil;

il leur pendait des rayons de tous les côtés. Autour du grand bassin, la

terre était déjà séchée au point d'être presque brûlée. Il faisait assez

de vent pour soulever çà et là de petites émeutes de poussière. Quelques

feuilles jaunes, restées du dernier automne, se poursuivaient

joyeusement, et semblaient gaminer.

L'abondance de la clarté avait on ne sait quoi de rassurant. Vie, sève,

chaleur, effluves, débordaient; on sentait sous la création l'énormité

de la source; dans tous ces souffles pénétrés d'amour, dans ce

va-et-vient de réverbérations et de reflets, dans cette prodigieuse

dépense de rayons, dans ce versement indéfini d'or fluide, on sentait la

prodigalité de l'inépuisable; et, derrière cette splendeur comme

derrière un rideau de flamme, on entrevoyait Dieu, ce millionnaire

d'étoiles.

Grâce au sable, il n'y avait pas une tache de boue; grâce à la pluie, il

n'y avait pas un grain de cendre. Les bouquets venaient de se laver;

tous les velours, tous les satins, tous les vernis, tous les ors, qui

sortent de la terre sous forme de fleurs, étaient irréprochables. Cette

magnificence était propre. Le grand silence de la nature heureuse

emplissait le jardin. Silence céleste compatible avec mille musiques,

roucoulements de nids, bourdonnements d'essaims, palpitations du vent.

Toute l'harmonie de la saison s'accomplissait dans un gracieux ensemble;

les entrées et les sorties du printemps avaient lieu dans l'ordre voulu;

les lilas finissaient, les jasmins commençaient; quelques fleurs étaient

attardées, quelques insectes en avance; l'avant-garde des papillons

rouges de juin fraternisait avec l'arrière-garde des papillons blancs de

mai. Les platanes faisaient peau neuve. La brise creusait des

ondulations dans l'énormité magnifique des marronniers. C'était

splendide. Un vétéran de la caserne voisine qui regardait à travers la

grille disait: Voilà le printemps au port d'armes et en grande tenue.

Toute la nature déjeunait; la création était à table; c'était l'heure;

la grande nappe bleue était mise au ciel et la grande nappe verte sur la

terre; le soleil éclairait à giorno. Dieu servait le repas universel.

Chaque être avait sa pâture ou sa pâtée. Le ramier trouvait du chènevis,

le pinson trouvait du millet, le chardonneret trouvait du mouron, le

rouge-gorge trouvait des vers, l'abeille trouvait des fleurs, la mouche

trouvait des infusoires, le verdier trouvait des mouches. On se mangeait

bien un peu les uns les autres, ce qui est le mystère du mal mêlé au

bien; mais pas une bête n'avait l'estomac vide.

Les deux petits abandonnés étaient parvenus près du grand bassin, et, un

peu troublés par toute cette lumière, ils tâchaient de se cacher,

instinct du pauvre et du faible devant la magnificence, même

impersonnelle; et ils se tenaient derrière la baraque des cygnes.

Çà et là, par intervalles, quand le vent donnait, on entendait

confusément des cris, une rumeur, des espèces de râles tumultueux qui

étaient des fusillades, et des frappements sourds qui étaient des coups

de canon. Il y avait de la fumée au-dessus des toits du côté des halles.

Une cloche, qui avait l'air d'appeler, sonnait au loin.

Ces enfants ne semblaient pas percevoir ces bruits. Le petit répétait de

temps en temps à demi-voix: J'ai faim.

Presque au même instant que les deux enfants, un autre couple

s'approchait du grand bassin. C'était un bonhomme de cinquante ans qui

menait par la main un bonhomme de six ans. Sans doute le père avec son

fils. Le bonhomme de six ans tenait une grosse brioche.

À cette époque, de certaines maisons riveraines, rue Madame et rue

d'Enfer, avaient une clef du Luxembourg dont jouissaient les locataires

quand les grilles étaient fermées, tolérance supprimée depuis. Ce père

et ce fils sortaient sans doute d'une de ces maisons-là.

Les deux petits pauvres regardèrent venir ce «monsieur» et se cachèrent

un peu plus.

Celui-ci était un bourgeois. Le même peut-être qu'un jour Marius, à

travers sa fièvre d'amour, avait entendu, près de ce même grand bassin,

conseillant à son fils «d'éviter les excès». Il avait l'air affable et

altier, et une bouche qui, ne se fermant pas, souriait toujours. Ce

sourire mécanique, produit par trop de mâchoire et trop peu de peau,

montre les dents plutôt que l'âme. L'enfant, avec sa brioche mordue

qu'il n'achevait pas, semblait gavé. L'enfant était vêtu en garde

national à cause de l'émeute, et le père était resté habillé en

bourgeois à cause de la prudence.

Le père et le fils s'étaient arrêtés près du bassin où s'ébattaient les

deux cygnes. Ce bourgeois paraissait avoir pour les cygnes une

admiration spéciale. Il leur ressemblait en ce sens qu'il marchait comme

eux.

Pour l'instant les cygnes nageaient, ce qui est leur talent principal,

et ils étaient superbes.

Si les deux petits pauvres eussent écouté et eussent été d'âge à

comprendre, ils eussent pu recueillir les paroles d'un homme grave. Le

père disait au fils:

--Le sage vit content de peu. Regarde-moi, mon fils. Je n'aime pas le

faste. Jamais on ne me voit avec des habits chamarrés d'or et de

pierreries; je laisse ce faux éclat aux âmes mal organisées.

Les misérables Tome V: Jean Valjean · 第 4 / 25 段