minutes de gagnées.
Chapitre IX
Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
Les avis se croisaient dans la barricade. Le tir de la pièce allait
recommencer. On n'en avait pas pour un quart d'heure avec cette
mitraille. Il était absolument nécessaire d'amortir les coups.
Enjolras jeta ce commandement:
--Il faut mettre là un matelas.
--On n'en a pas, dit Combeferre, les blessés sont dessus.
Jean Valjean, assis à l'écart sur une borne, à l'angle du cabaret, son
fusil entre les jambes, n'avait jusqu'à cet instant pris part à rien de
ce qui se passait. Il semblait ne pas entendre les combattants dire
autour de lui: Voilà un fusil qui ne fait rien.
À l'ordre donné par Enjolras, il se leva.
On se souvient qu'à l'arrivée du rassemblement rue de la Chanvrerie, une
vieille femme, prévoyant les balles, avait mis son matelas devant sa
fenêtre. Cette fenêtre, fenêtre de grenier, était sur le toit d'une
maison à six étages située un peu en dehors de la barricade. Le matelas,
posé en travers, appuyé par le bas sur deux perches à sécher le linge,
était soutenu en haut par deux cordes qui, de loin, semblaient deux
ficelles et qui se rattachaient à des clous plantés dans les chambranles
de la mansarde. On voyait ces deux cordes distinctement sur le ciel
comme des cheveux.
--Quelqu'un peut-il me prêter une carabine à deux coups? dit Jean
Valjean.
Enjolras, qui venait de recharger la sienne, la lui tendit.
Jean Valjean ajusta la mansarde et tira.
Une des deux cordes du matelas était coupée.
Le matelas ne pendait plus que par un fil.
Jean Valjean lâcha le second coup. La deuxième corde fouetta la vitre de
la mansarde. Le matelas glissa entre les deux perches et tomba dans la
rue.
La barricade applaudit.
Toutes les voix crièrent:
--Voilà un matelas.
--Oui, dit Combeferre, mais qui l'ira chercher?
Le matelas en effet était tombé en dehors de la barricade, entre les
assiégés et les assiégeants. Or, la mort du sergent de canonniers ayant
exaspéré la troupe, les soldats, depuis quelques instants, s'étaient
couchés à plat ventre derrière la ligne de pavés qu'ils avaient élevée,
et, pour suppléer au silence forcé de la pièce qui se taisait en
attendant que son service fût réorganisé, ils avaient ouvert le feu
contre la barricade. Les insurgés ne répondaient pas à cette
mousqueterie, pour épargner les munitions. La fusillade se brisait à la
barricade; mais la rue, qu'elle remplissait de balles, était terrible.
Jean Valjean sortit de la coupure, entra dans la rue, traversa l'orage
de balles, alla au matelas, le ramassa, le chargea sur son dos, et
revint dans la barricade.
Lui-même mit le matelas dans la coupure. Il l'y fixa contre le mur de
façon que les artilleurs ne le vissent pas.
Cela fait, on attendit le coup de mitraille.
Il ne tarda pas.
Le canon vomit avec un rugissement son paquet de chevrotines. Mais il
n'y eut pas de ricochet. La mitraille avorta sur le matelas. L'effet
prévu était obtenu. La barricade était préservée.
--Citoyen, dit Enjolras à Jean Valjean, la République vous remercie.
Bossuet admirait et riait. Il s'écria:
--C'est immoral qu'un matelas ait tant de puissance. Triomphe de ce qui
plie sur ce qui foudroie. Mais c'est égal, gloire au matelas qui annule
un canon!
Chapitre X
Aurore
En ce moment-là, Cosette se réveillait.
Sa chambre était étroite, propre, discrète, avec une longue croisée au
levant sur l'arrière-cour de la maison.
Cosette ne savait rien de ce qui se passait dans Paris. Elle n'était
point là la veille et elle était déjà rentrée dans sa chambre quand
Toussaint avait dit: Il paraît qu'il y a du train.
Cosette avait dormi peu d'heures, mais bien. Elle avait eu de doux
rêves, ce qui tenait peut-être un peu à ce que son petit lit était très
blanc. Quelqu'un qui était Marius lui était apparu dans de la lumière.
Elle se réveilla avec du soleil dans les yeux, ce qui d'abord lui fit
l'effet de la continuation du songe.
Sa première pensée sortant de ce rêve fut riante. Cosette se sentit
toute rassurée. Elle traversait, comme Jean Valjean quelques heures
auparavant, cette réaction de l'âme qui ne veut absolument pas du
malheur. Elle se mit à espérer de toutes ses forces sans savoir
pourquoi. Puis un serrement de coeur lui vint.--Voilà trois jours
qu'elle n'avait vu Marius. Mais elle se dit qu'il devait avoir reçu sa
lettre, qu'il savait où elle était, et qu'il avait tant d'esprit, et
qu'il trouverait moyen d'arriver jusqu'à elle.--Et cela certainement
aujourd'hui, et peut-être ce matin même.--Il faisait grand jour, mais le
rayon de lumière était très horizontal, elle pensa qu'il était de très
bonne heure; qu'il fallait se lever pourtant; pour recevoir Marius.
Elle sentait qu'elle ne pouvait vivre sans Marius, et que par conséquent
cela suffisait, et que Marius viendrait. Aucune objection n'était
recevable. Tout cela était certain. C'était déjà assez monstrueux
d'avoir souffert trois jours. Marius absent trois jours, c'était
horrible au bon Dieu. Maintenant, cette cruelle taquinerie d'en haut
était une épreuve traversée. Marius allait arriver, et apporterait une
bonne nouvelle. Ainsi est faite la jeunesse; elle essuie vite ses yeux;
elle trouve la douleur inutile et ne l'accepte pas. La jeunesse est le
sourire de l'avenir devant un inconnu qui est lui-même. Il lui est
naturel d'être heureuse. Il semble que sa respiration soit faite
d'espérance.
Du reste, Cosette ne pouvait parvenir à se rappeler ce que Marius lui
avait dit au sujet de cette absence qui ne devait durer qu'un jour, et
quelle explication il lui en avait donnée. Tout le monde a remarqué avec
quelle adresse une monnaie qu'on laisse tomber à terre court se cacher,
et quel art elle a de se rendre introuvable. Il y a des pensées qui nous
jouent le même tour; elles se blottissent dans un coin de notre cerveau;
c'est fini; elles sont perdues; impossible de remettre la mémoire
dessus. Cosette se dépitait quelque peu du petit effort inutile que
faisait son souvenir. Elle se disait que c'était bien mal à elle et
bien coupable d'avoir oublié des paroles prononcées par Marius.
Elle sortit du lit et fit les deux ablutions de l'âme et du corps, sa
prière et sa toilette.
On peut à la rigueur introduire le lecteur dans une chambre nuptiale,
non dans une chambre virginale. Le vers l'oserait à peine, la prose ne
le doit pas.
C'est l'intérieur d'une fleur encore close, c'est une blancheur dans
l'ombre, c'est la cellule intime d'un lis fermé qui ne doit pas être
regardé par l'homme tant qu'il n'a pas été regardé par le soleil. La
femme en bouton est sacrée. Ce lit innocent qui se découvre, cette
adorable demi-nudité qui a peur d'elle-même, ce pied blanc qui se
réfugie dans une pantoufle, cette gorge qui se voile devant un miroir
comme si ce miroir était une prunelle, cette chemise qui se hâte de
remonter et de cacher l'épaule pour un meuble qui craque ou pour une
voiture qui passe, ces cordons noués, ces agrafes accrochées, ces lacets
tirés, ces tressaillements, ces petits frissons de froid et de pudeur,
cet effarouchement exquis de tous les mouvements, cette inquiétude
presque ailée là où rien n'est à craindre, les phases successives du
vêtement aussi charmantes que les nuages de l'aurore, il ne sied point
que tout cela soit raconté, et c'est déjà trop de l'indiquer.
L'oeil de l'homme doit être plus religieux encore devant le lever d'une
jeune fille que devant le lever d'une étoile. La possibilité d'atteindre
doit tourner en augmentation de respect. Le duvet de la pêche, la cendre
de la prune, le cristal radié de la neige, l'aile du papillon poudrée de
plumes, sont des choses grossières auprès de cette chasteté qui ne sait
pas même qu'elle est chaste. La jeune fille n'est qu'une lueur de rêve
et n'est pas encore une statue. Son alcôve est cachée dans la partie
sombre de l'idéal. L'indiscret toucher du regard brutalise cette vague
pénombre. Ici, contempler, c'est profaner.
Nous ne montrerons donc rien de tout ce suave petit remue-ménage du
réveil de Cosette.
Un conte d'orient dit que la rose avait été faite par Dieu blanche, mais
qu'Adam l'ayant regardée au moment où elle s'entrouvrait, elle eut honte
et devint rose. Nous sommes de ceux qui se sentent interdits devant les
jeunes filles et les fleurs, les trouvant vénérables.
Cosette s'habilla bien vite, se peigna, se coiffa, ce qui était fort
simple en ce temps-là où les femmes n'enflaient pas leurs boucles et
leurs bandeaux avec des coussinets et des tonnelets et ne mettaient
point de crinolines dans leurs cheveux. Puis elle ouvrit la fenêtre et
promena ses yeux partout autour d'elle, espérant découvrir quelque peu
de la rue, un angle de maison, un coin de pavés, et pouvoir guetter là
Marius. Mais on ne voyait rien du dehors. L'arrière-cour était
enveloppée de murs assez hauts, et n'avait pour échappée que quelques
jardins. Cosette déclara ces jardins hideux; pour la première fois de sa
vie elle trouva des fleurs laides. Le moindre bout de ruisseau du
carrefour eût été bien mieux son affaire. Elle prit le parti de regarder
le ciel, comme si elle pensait que Marius pouvait venir aussi de là.
Subitement, elle fondit en larmes. Non que ce fût mobilité d'âme; mais,
des espérances coupées d'accablement, c'était sa situation. Elle sentit
confusément on ne sait quoi d'horrible. Les choses passent dans l'air
en effet. Elle se dit qu'elle n'était sûre de rien, que se perdre de
vue, c'était se perdre; et l'idée que Marius pourrait bien lui revenir
du ciel, lui apparut, non plus charmante, mais lugubre.
Puis, tels sont ces nuages, le calme lui revint, et l'espoir, et une
sorte de sourire inconscient, mais confiant en Dieu.
Tout le monde était encore couché dans la maison. Un silence provincial
régnait. Aucun volet n'était poussé. La loge du portier était fermée.
Toussaint n'était pas levée, et Cosette pensa tout naturellement que son
père dormait. Il fallait qu'elle eût bien souffert, et qu'elle souffrit
bien encore, car elle se disait que son père avait été méchant; mais
elle comptait sur Marius. L'éclipse d'une telle lumière était décidément
impossible. Elle pria. Par instants elle entendait à une certaine
distance des espèces de secousses sourdes, et elle disait: C'est
singulier qu'on ouvre et qu'on ferme les portes cochères de si bonne
heure. C'étaient les coups de canon qui battaient la barricade.
Il y avait, à quelques pieds au-dessous de la croisée de Cosette, dans
la vieille corniche toute noire du mur, un nid de martinets;
l'encorbellement de ce nid faisait un peu saillie au-delà de la corniche
si bien que d'en haut on pouvait voir le dedans de ce petit paradis. La
mère y était, ouvrant ses ailes en éventail sur sa couvée; le père
voletait, s'en allait, puis revenait, rapportant dans son bec de la
nourriture et des baisers. Le jour levant dorait cette chose heureuse,
la grande loi Multipliez était là souriante et auguste, et ce doux
mystère s'épanouissait dans la gloire du matin. Cosette, les cheveux
dans le soleil, l'âme dans les chimères, éclairée par l'amour au dedans
et par l'aurore au dehors, se pencha comme machinalement, et, sans
presque oser s'avouer qu'elle pensait en même temps à Marius, se mit à
regarder ces oiseaux, cette famille, ce mâle et cette femelle, cette
mère et ces petits, avec le profond trouble qu'un nid donne à une
vierge.
Chapitre XI
Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
Le feu des assaillants continuait. La mousqueterie et la mitraille
alternaient, sans grand ravage à la vérité. Le haut de la façade de
Corinthe souffrait seul; la croisée du premier étage et les mansardes
du toit, criblées de chevrotines et de biscayens, se déformaient
lentement. Les combattants qui s'y étaient postés avaient dû s'effacer.
Du reste, ceci est une tactique de l'attaque des barricades; tirailler
longtemps, afin d'épuiser les munitions des insurgés, s'ils font la
faute de répliquer. Quand on s'aperçoit, au ralentissement de leur feu,
qu'ils n'ont plus ni balles ni poudre, on donne l'assaut. Enjolras
n'était pas tombé dans ce piège; la barricade ne ripostait point.
À chaque feu de peloton, Gavroche se gonflait la joue avec sa langue,
signe de haut dédain.
--C'est bon, disait-il, déchirez de la toile. Nous avons besoin de
charpie.
Courfeyrac interpellait la mitraille sur son peu d'effet et disait au
canon:
--Tu deviens diffus, mon bonhomme.
Dans la bataille on s'intrigue comme au bal. Il est probable que ce
silence de la redoute commençait à inquiéter les assiégeants et à leur
faire craindre quelque incident inattendu, et qu'ils sentirent le besoin
de voir clair à travers ce tas de pavés et de savoir ce qui se passait
derrière cette muraille impassible qui recevait les coups sans y
répondre. Les insurgés aperçurent subitement un casque qui brillait au
soleil sur un toit voisin. Un pompier était adossé à une haute cheminée
et semblait là en sentinelle. Son regard plongeait à pic dans la
barricade.
--Voilà un surveillant gênant, dit Enjolras.
Jean Valjean avait rendu la carabine d'Enjolras, mais il avait son
fusil.
Sans dire un mot, il ajusta le pompier, et, une seconde après, le
casque, frappé d'une balle, tombait bruyamment dans la rue. Le soldat
effaré se hâta de disparaître.
Un deuxième observateur prit sa place. Celui-ci était un officier. Jean
Valjean, qui avait rechargé son fusil, ajusta le nouveau venu, et envoya
le casque de l'officier rejoindre le casque du soldat. L'officier
n'insista pas, et se retira très vite. Cette fois l'avis fut compris.
Personne ne reparut sur le toit; et l'on renonça à espionner la
barricade.
--Pourquoi n'avez-vous pas tué l'homme? demanda Bossuet à Jean Valjean.
Jean Valjean ne répondit pas.
Chapitre XII
Le désordre partisan de l'ordre
Bossuet murmura à l'oreille de Combeferre:
--Il n'a pas répondu à ma question.
--C'est un homme qui fait de la bonté à coups de fusil, dit Combeferre.
Ceux qui ont gardé quelque souvenir de cette époque déjà lointaine
savent que la garde nationale de la banlieue était vaillante contre les
insurrections. Elle fut particulièrement acharnée et intrépide aux
journées de juin 1832. Tel bon cabaretier de Pantin, des Vertus ou de la
Cunette, dont l'émeute faisait chômer «l'établissement», devenait léonin
en voyant sa salle de danse déserte, et se faisait tuer pour sauver
l'ordre représenté par la guinguette. Dans ce temps à la fois bourgeois
et héroïque, en présence des idées qui avaient leurs chevaliers, les
intérêts avaient leurs paladins. Le prosaïsme du mobile n'ôtait rien à
la bravoure du mouvement. La décroissance d'une pile d'écus faisait
chanter à des banquiers la _Marseillaise_. On versait lyriquement son
sang pour le comptoir; et l'on défendait avec un enthousiasme
lacédémonien la boutique, cet immense diminutif de la patrie.
Au fond, disons-le, il n'y avait rien dans tout cela que de très
sérieux. C'étaient les éléments sociaux qui entraient en lutte, en
attendant le jour où ils entreront en équilibre.
Un autre signe de ce temps, c'était l'anarchie mêlée au
gouvernementalisme (nom barbare du parti correct). On était pour l'ordre
avec indiscipline. Le tambour battait inopinément, sur le commandement
de tel colonel de la garde nationale, des rappels de caprice; tel
capitaine allait au feu par inspiration; tel garde national se battait
«d'idée», et pour son propre compte. Dans les minutes de crise, dans les
«journées», on prenait conseil moins de ses chefs que de ses instincts.
Il y avait dans l'armée de l'ordre de véritables guérilleros, les uns
d'épée comme Fannicot, les autres de plume comme Henri Fonfrède.
La civilisation, malheureusement représentée à cette époque plutôt par
une agrégation d'intérêts que par un groupe de principes, était ou se
croyait en péril; elle poussait le cri d'alarme; chacun, se faisant
centre, la défendait, la secourait et la protégeait, à sa tête; et le
premier venu prenait sur lui de sauver la société.
Le zèle parfois allait jusqu'à l'extermination. Tel peloton de gardes
nationaux se constituait de son autorité privée conseil de guerre, et
jugeait et exécutait en cinq minutes un insurgé prisonnier. C'est une
improvisation de cette sorte qui avait tué Jean Prouvaire. Féroce loi de
Lynch, qu'aucun parti n'a le droit de reprocher aux autres, car elle est
appliquée par la république en Amérique comme par la monarchie en
Europe. Cette loi de Lynch se compliquait de méprises. Un jour d'émeute,
un jeune poète, nommé Paul-Aimé Garnier, fut poursuivi place Royale, la
bayonnette aux reins, et n'échappa qu'en se réfugiant sous la porte
cochère du numéro 6. On criait:--_En voilà encore un de ces
Saint-Simoniens!_ et l'on voulait le tuer. Or, il avait sous le bras un
volume des mémoires du duc de _Saint-Simon_. Un garde national avait lu
sur ce livre le mot: Saint-Simon, et avait crié: À mort!
Le 6 juin 1832, une compagnie de gardes nationaux de la banlieue,
commandée par le capitaine Fannicot, nommé plus haut, se fit, par
fantaisie et bon plaisir, décimer rue de la Chanvrerie. Le fait, si
singulier qu'il soit, a été constaté par l'instruction judiciaire
ouverte à la suite de l'insurrection de 1832. Le capitaine Fannicot,
bourgeois impatient et hardi, espèce de condottiere de l'ordre, de ceux
que nous venons de caractériser, gouvernementaliste fanatique et
insoumis, ne put résister à l'attrait de faire feu avant l'heure et à
l'ambition de prendre la barricade à lui tout seul, c'est-à-dire avec
sa compagnie. Exaspéré par l'apparition successive du drapeau rouge et
du vieil habit qu'il prit pour le drapeau noir, il blâmait tout haut les
généraux et les chefs de corps, lesquels tenaient conseil, ne jugeaient
pas que le moment de l'assaut décisif fût venu, et laissaient, suivant
une expression célèbre de l'un d'eux, «l'insurrection cuire dans son
jus». Quant à lui, il trouvait la barricade mûre, et, comme ce qui est
mûr doit tomber, il essaya.
Il commandait à des hommes résolus comme lui, «à des enragés», a dit un
témoin. Sa compagnie, celle-là même qui avait fusillé le poète Jean
Prouvaire, était la première du bataillon posté à l'angle de la rue. Au
moment où l'on s'y attendait le moins, le capitaine lança ses hommes
contre la barricade. Ce mouvement, exécuté avec plus de bonne volonté
que de stratégie, coûta cher à la compagnie Fannicot. Avant qu'elle fût
arrivée aux deux tiers de la rue, une décharge générale de la barricade
l'accueillit. Quatre, les plus audacieux, qui couraient en tête, furent
foudroyés à bout portant au pied même de la redoute, et cette courageuse
cohue de gardes nationaux, gens très braves, mais qui n'avaient point la
ténacité militaire, dut se replier, après quelque hésitation, en
laissant quinze cadavres sur le pavé. L'instant d'hésitation donna aux
insurgés le temps de recharger les armes, et une seconde décharge, très
meurtrière, atteignit la compagnie avant qu'elle eût pu regagner l'angle
de la rue, son abri. Un moment, elle fut prise entre deux mitrailles, et
elle reçut la volée de la pièce en batterie qui, n'ayant pas d'ordre,
n'avait pas discontinué son feu. L'intrépide et imprudent Fannicot fut
un des morts de cette mitraille. Il fut tué par le canon, c'est-à-dire
par l'ordre.
Cette attaque, plus furieuse que sérieuse, irrita Enjolras.
--Les imbéciles! dit-il. Ils font tuer leurs hommes, et ils nous usent
nos munitions, pour rien.
Enjolras parlait comme un vrai général d'émeute qu'il était.
L'insurrection et la répression ne luttent point à armes égales.
L'insurrection, promptement épuisable, n'a qu'un nombre de coups à tirer
et qu'un nombre de combattants à dépenser. Une giberne vidée, un homme
tué, ne se remplacent pas. La répression, ayant l'armée, ne compte pas
les hommes, et, ayant Vincennes, ne compte pas les coups. La répression
a autant de régiments que la barricade a d'hommes, et autant d'arsenaux
que la barricade a de cartouchières. Aussi sont-ce là des luttes d'un
contre cent, qui finissent toujours par l'écrasement des barricades; à
moins que la révolution, surgissant brusquement, ne vienne jeter dans la
balance son flamboyant glaive d'archange. Cela arrive. Alors tout se
lève, les pavés entrent en bouillonnement, les redoutes populaires
pullulent, Paris tressaille souverainement, le _quid divinum_ se dégage,
un 10 août est dans l'air, un 29 juillet est dans l'air, une prodigieuse
lumière apparaît, la gueule béante de la force recule, et l'armée, ce
lion, voit devant elle, debout et tranquille, ce prophète, la France.
Chapitre XIII
Lueurs qui passent
Dans le chaos de sentiments et de passions qui défendent une barricade,
il y a de tout; il y a de la bravoure, de la jeunesse, du point
d'honneur, de l'enthousiasme, de l'idéal, de la conviction, de
l'acharnement de joueur, et surtout, des intermittences d'espoir.
Une de ces intermittences, un de ces vagues frémissements d'espérance
traversa subitement, à l'instant le plus inattendu, la barricade de la
Chanvrerie.
--Écoutez, s'écria brusquement Enjolras toujours aux aguets, il me
semble que Paris s'éveille.
Il est certain que, dans la matinée du 6 juin, l'insurrection eut,
pendant une heure ou deux, une certaine recrudescence. L'obstination du
tocsin de Saint-Merry ranima quelques velléités. Rue du Poirier, rue des
Gravilliers, des barricades s'ébauchèrent. Devant la porte
Saint-Martin, un jeune homme, armé d'une carabine, attaqua seul un
escadron de cavalerie. À découvert, en plein boulevard, il mit un genou
à terre, épaula son arme, tira, tua le chef d'escadron, et se retourna
en disant: _En voilà encore un qui ne nous fera plus de mal_. Il fut
sabré. Rue Saint-Denis, une femme tirait sur la garde municipale de
derrière une jalousie baissée. On voyait à chaque coup trembler les
feuilles de la jalousie. Un enfant de quatorze ans fut arrêté rue de la
Cossonnerie avec ses poches pleines de cartouches. Plusieurs postes
furent attaqués. À l'entrée de la rue Bertin-Poirée, une fusillade très
vive et tout à fait imprévue accueillit un régiment de cuirassiers, en
tête duquel marchait le général Cavaignac de Baragne. Rue
Planche-Mibray, on jeta du haut des toits sur la troupe de vieux tessons
de vaisselle et des ustensiles de ménage; mauvais signe; et quand on
rendit compte de ce fait au maréchal Soult, le vieux lieutenant de
Napoléon devint rêveur, se rappelant le mot de Suchet à Saragosse:
_Nous sommes perdus quand les vieilles femmes nous vident leur pot de
chambre sur la tête_.
Ces Symptômes généraux qui se manifestaient au moment où l'on croyait
l'émeute localisée, cette fièvre de colère qui reprenait le dessus, ces
flammèches qui volaient çà et là au-dessus de ces masses profondes de
combustible qu'on nomme les faubourgs de Paris, tout cet ensemble
inquiéta les chefs militaires. On se hâta d'éteindre ces commencements
d'incendie. On retarda, jusqu'à ce que ces pétillements fussent
étouffés, l'attaque des barricades Maubuée, de la Chanvrerie et de
Saint-Merry, afin de n'avoir plus affaire qu'à elles, et de pouvoir tout
finir d'un coup. Des colonnes furent lancées dans les rues en
fermentation, balayant les grandes, sondant les petites, à droite, à
gauche, tantôt avec précaution et lentement, tantôt au pas de charge. La
troupe enfonçait les portes des maisons d'où l'on avait tiré; en même
temps des manoeuvres de cavalerie dispersaient les groupes des
boulevards. Cette répression ne se fit pas sans rumeur et sans ce fracas
tumultueux propre aux chocs d'armée et de peuple. C'était là ce
qu'Enjolras, dans les intervalles de la canonnade et de la mousqueterie,
saisissait. En outre, il avait vu au bout de la rue passer des blessés
sur des civières, et il disait à Courfeyrac:--Ces blessés-là ne viennent
pas de chez nous.
L'espoir dura peu; la lueur s'éclipsa vite. En moins d'une demi-heure,
ce qui était dans l'air s'évanouit, ce fut comme un éclair sans foudre,
et les insurgés sentirent retomber sur eux cette espèce de chape de
plomb que l'indifférence du peuple jette sur les obstinés abandonnés.