de lumières, des branches vertes sur les seuils, les nations soeurs, les
hommes justes, les vieillards bénissant les enfants, le passé aimant le
présent, les penseurs en pleine liberté, les croyants en pleine égalité,
pour religion le ciel, Dieu prêtre direct, la conscience humaine devenue
l'autel, plus de haines, la fraternité de l'atelier et de l'école, pour
pénalité et pour récompense la notoriété, à tous le travail, pour tous
le droit, sur tous la paix, plus de sang versé, plus de guerres, les
mères heureuses! Dompter la matière, c'est le premier pas; réaliser
l'idéal, c'est le second. Réfléchissez à ce qu'a déjà fait le progrès.
Jadis les premières races humaines voyaient avec terreur passer devant
leurs yeux l'hydre qui soufflait sur les eaux, le dragon qui vomissait
du feu, le griffon qui était le monstre de l'air et qui volait avec les
ailes d'un aigle et les griffes d'un tigre; bêtes effrayantes qui
étaient au-dessus de l'homme. L'homme cependant a tendu ses pièges, les
pièges sacrés de l'intelligence, et il a fini par y prendre les
monstres.
Nous avons dompté l'hydre, et elle s'appelle le steamer; nous avons
dompté le dragon, et il s'appelle la locomotive; nous sommes sur le
point de dompter le griffon, nous le tenons déjà, et il s'appelle le
ballon. Le jour où cette oeuvre prométhéenne sera terminée et où l'homme
aura définitivement attelé à sa volonté la triple Chimère antique,
l'hydre, le dragon et le griffon, il sera maître de l'eau, du feu et de
l'air, et il sera pour le reste de la création animée ce que les anciens
dieux étaient jadis pour lui. Courage, et en avant! Citoyens, où
allons-nous? À la science faite gouvernement, à la force des choses
devenue seule force publique, à la loi naturelle ayant sa sanction et sa
pénalité en elle-même et se promulguant par l'évidence, à un lever de
vérité correspondant au lever du jour. Nous allons à l'union des
peuples; nous allons à l'unité de l'homme. Plus de fictions; plus de
parasites. Le réel gouverné par le vrai, voilà le but. La civilisation
tiendra ses assises au sommet de l'Europe, et plus tard au centre des
continents, dans un grand parlement de l'intelligence. Quelque chose de
pareil s'est vu déjà. Les amphictyons avaient deux séances par an, l'une
à Delphes, lieu des dieux, l'autre aux Thermopyles, lieu des héros.
L'Europe aura ses amphictyons; le globe aura ses amphictyons. La France
porte cet avenir sublime dans ses flancs. C'est là la gestation du
dix-neuvième siècle. Ce qu'avait ébauché la Grèce est digne d'être
achevé par la France. Écoute-moi, toi Feuilly, vaillant ouvrier, homme
du peuple, hommes des peuples. Je te vénère. Oui, tu vois nettement les
temps futurs, oui, tu as raison. Tu n'avais ni père ni mère, Feuilly; tu
as adopté pour mère l'humanité et pour père le droit. Tu vas mourir ici,
c'est-à-dire triompher. Citoyens, quoi qu'il arrive aujourd'hui, par
notre défaite aussi bien que par notre victoire, c'est une révolution
que nous allons faire. De même que les incendies éclairent toute la
ville, les révolutions éclairent tout le genre humain. Et quelle
révolution ferons-nous? Je viens de le dire, la révolution du Vrai. Au
point de vue politique, il n'y a qu'un seul principe--la souveraineté de
l'homme sur lui-même. Cette souveraineté de moi sur moi s'appelle
Liberté. Là où deux ou plusieurs de ces souverainetés s'associent
commence l'État. Mais dans cette association il n'y a nulle abdication.
Chaque souveraineté concède une certaine quantité d'elle-même pour
former le droit commun. Cette quantité est la même pour tous. Cette
identité de concession que chacun fait à tous s'appelle Égalité. Le
droit commun n'est pas autre chose que la protection de tous rayonnant
sur le droit de chacun. Cette protection de tous sur chacun s'appelle
Fraternité. Le point d'intersection de toutes ces souverainetés qui
s'agrègent s'appelle Société. Cette intersection étant une jonction, ce
point est un noeud. De là ce qu'on appelle le lien social. Quelques-uns
disent contrat social, ce qui est la même chose, le mot contrat étant
étymologiquement formé avec l'idée de lien. Entendons-nous sur
l'égalité; car, si la liberté est le sommet, l'égalité est la base.
L'égalité, citoyens, ce n'est pas toute la végétation à niveau, une
société de grands brins d'herbe et de petits chênes; un voisinage de
jalousies s'entre-châtrant; c'est, civilement, toutes les aptitudes
ayant la même ouverture; politiquement, tous les votes ayant le même
poids; religieusement, toutes les consciences ayant le même droit.
L'Égalité a un organe: l'instruction gratuite et obligatoire. Le droit à
l'alphabet, c'est par là qu'il faut commencer. L'école primaire imposée
à tous, l'école secondaire offerte à tous, c'est là la loi. De l'école
identique sort la société égale. Oui, enseignement! Lumière! lumière!
tout vient de la lumière et tout y retourne. Citoyens, le dix-neuvième
siècle est grand, mais le vingtième siècle sera heureux. Alors plus rien
de semblable à la vieille histoire; on n'aura plus à craindre, comme
aujourd'hui, une conquête, une invasion, une usurpation, une rivalité de
nations à main armée, une interruption de civilisation dépendant d'un
mariage de rois, une naissance dans les tyrannies héréditaires, un
partage de peuples par congrès, un démembrement par écroulement de
dynastie, un combat de deux religions se rencontrant de front, comme
deux boucs de l'ombre, sur le pont de l'infini; on n'aura plus à
craindre la famine, l'exploitation, la prostitution par détresse, la
misère par chômage, et l'échafaud, et le glaive, et les batailles, et
tous les brigandages du hasard dans la forêt des événements. On pourrait
presque dire: il n'y aura plus d'événements. On sera heureux. Le genre
humain accomplira sa loi comme le globe terrestre accomplit la sienne;
l'harmonie se rétablira entre l'âme et l'astre. L'âme gravitera autour
de la vérité comme l'astre autour de la lumière. Amis, l'heure où nous
sommes et où je vous parle est une heure sombre; mais ce sont là les
achats terribles de l'avenir. Une révolution est un péage. Oh! le genre
humain sera délivré, relevé et consolé! Nous le lui affirmons sur cette
barricade. D'où poussera-t-on le cri d'amour, si ce n'est du haut du
sacrifice? Ô mes frères, c'est ici le lieu de jonction de ceux qui
pensent et de ceux qui souffrent; cette barricade n'est faite ni de
pavés, ni de poutres, ni de ferrailles; elle est faite de deux monceaux,
un monceau d'idées et un monceau de douleurs. La misère y rencontre
l'idéal. Le jour y embrasse la nuit et lui dit: Je vais mourir avec toi
et tu vas renaître avec moi. De l'étreinte de toutes les désolations
jaillit la foi. Les souffrances apportent ici leur agonie, et les idées
leur immortalité. Cette agonie et cette immortalité vont se mêler et
composer notre mort. Frères, qui meurt ici meurt dans le rayonnement de
l'avenir, et nous entrons dans une tombe toute pénétrée d'aurore.
Enjolras s'interrompit plutôt qu'il ne se tut; ses lèvres remuaient
silencieusement comme s'il continuait de se parler à lui-même, ce qui
fit qu'attentifs, et pour tâcher de l'entendre encore, ils le
regardèrent. Il n'y eut pas d'applaudissements; mais on chuchota
longtemps. La parole étant souffle, les frémissements d'intelligences
ressemblent à des frémissements de feuilles.
Chapitre VI
Marius hagard, Javert laconique
Disons ce qui se passait dans la pensée de Marius.
Qu'on se souvienne de sa situation d'âme. Nous venons de le rappeler,
tout n'était plus pour lui que vision. Son appréciation était trouble.
Marius, insistons-y, était sous l'ombre des grandes ailes ténébreuses
ouvertes sur les agonisants. Il se sentait entré dans le tombeau, il lui
semblait qu'il était déjà de l'autre côté de la muraille, et il ne
voyait plus les faces des vivants qu'avec les yeux d'un mort.
Comment M. Fauchelevent était-il là? Pourquoi y était-il? Qu'y venait-il
faire? Marius ne s'adressa point toutes ces questions. D'ailleurs, notre
désespoir ayant cela de particulier qu'il enveloppe autrui comme
nous-mêmes, il lui semblait logique que tout le monde vînt mourir.
Seulement il songea à Cosette avec un serrement de coeur.
Du reste M. Fauchevelent ne lui parla pas, ne le regarda pas, et n'eut
pas même l'air d'entendre lorsque Marius éleva la voix pour dire: Je le
connais.
Quant à Marius, cette attitude de M. Fauchelevent le soulageait, et si
l'on pouvait employer un tel mot pour de telles impressions, nous
dirions, lui plaisait. Il s'était toujours senti une impossibilité
absolue d'adresser la parole à cet homme énigmatique qui était à la fois
pour lui équivoque et imposant. Il y avait en outre très longtemps qu'il
ne l'avait vu; ce qui, pour la nature timide et réservée de Marius,
augmentait encore l'impossibilité.
Les cinq hommes désignés sortirent de la barricade par la ruelle
Mondétour; ils ressemblaient parfaitement à des gardes nationaux. Un
d'eux s'en alla en pleurant. Avant de partir, ils embrassèrent ceux qui
restaient.
Quand les cinq hommes renvoyés à la vie furent partis, Enjolras pensa au
condamné à mort. Il entra dans la salle basse. Javert, lié au pilier,
songeait.
--Te faut-il quelque chose? lui demanda Enjolras.
Javert répondit:
--Quand me tuerez-vous?
--Attends. Nous avons besoin de toutes nos cartouches en ce moment.
--Alors, donnez-moi à boire, dit Javert.
Enjolras lui présenta lui-même un verre d'eau, et, comme Javert était
garrotté, il l'aida à boire.
--Est-ce là tout? reprit Enjolras.
--Je suis mal à ce poteau, répondit Javert. Vous n'êtes pas tendres de
m'avoir laissé passer la nuit là. Liez-moi comme il vous plaira, mais
vous pouvez bien me coucher sur une table comme l'autre.
Et d'un mouvement de tête il désignait le cadavre de M. Mabeuf.
Il y avait, on s'en souvient, au fond de la salle une grande et longue
table sur laquelle on avait fondu des balles et fait des cartouches.
Toutes les cartouches étant faites et toute la poudre étant employée,
cette table était libre.
Sur l'ordre d'Enjolras, quatre insurgés délièrent Javert du poteau.
Tandis qu'on le déliait, un cinquième lui tenait une bayonnette appuyée
sur la poitrine. On lui laissa les mains attachées derrière le dos, on
lui mit aux pieds une corde à fouet mince et solide qui lui permettait
de faire des pas de quinze pouces comme à ceux qui vont monter à
l'échafaud, et on le fit marcher jusqu'à la table au fond de la salle où
on l'étendit, étroitement lié par le milieu du corps.
Pour plus de sûreté, au moyen d'une corde fixée au cou, on ajouta au
système de ligatures qui lui rendaient toute évasion impossible cette
espèce de lien, appelé dans les prisons martingale, qui part de la
nuque, se bifurque sur l'estomac, et vient rejoindre les mains après
avoir passé entre les jambes.
Pendant qu'on garrottait Javert, un homme, sur le seuil de la porte, le
considérait avec une attention singulière. L'ombre que faisait cet homme
fit tourner la tête à Javert. Il leva les yeux et reconnut Jean Valjean.
Il ne tressaillit même pas, abaissa fièrement la paupière, et se borna à
dire: C'est tout simple.
Chapitre VII
La situation s'aggrave
Le jour croissait rapidement. Mais pas une fenêtre ne s'ouvrait, pas une
porte ne s'entre-bâillait; c'était l'aurore, non le réveil. L'extrémité
de la rue de la Chanvrerie opposée à la barricade avait été évacuée par
les troupes, comme nous l'avons dit; elle semblait libre et s'ouvrait
aux passants avec une tranquillité sinistre. La rue Saint-Denis était
muette comme l'avenue des Sphinx à Thèbes. Pas un être vivant dans les
carrefours que blanchissait un reflet de soleil. Rien n'est lugubre
comme cette clarté des rues désertes.
On ne voyait rien, mais on entendait. Il se faisait à une certaine
distance un mouvement mystérieux. Il était évident que l'instant
critique arrivait. Comme la veille au soir les vedettes se replièrent;
mais cette fois toutes.
La barricade était plus forte que lors de la première attaque. Depuis le
départ des cinq, on l'avait exhaussée encore.
Sur l'avis de la vedette qui avait observé la région des halles,
Enjolras, de peur d'une surprise par derrière, prit une résolution
grave. Il fit barricader le petit boyau de la ruelle Mondétour resté
libre jusqu'alors. On dépava pour cela quelques longueurs de maisons de
plus. De cette façon, la barricade, murée sur trois rues, en avant sur
la rue de la Chanvrerie, à gauche sur la rue du Cygne et de la
Petite-Truanderie, à droite sur la rue Mondétour, était vraiment presque
inexpugnable; il est vrai qu'on y était fatalement enfermé. Elle avait
trois fronts, mais n'avait plus d'issue.--Forteresse, mais souricière,
dit Courfeyrac en riant.
Enjolras fit entasser près de la porte du cabaret une trentaine de
pavés, «arrachés de trop», disait Bossuet.
Le silence était maintenant si profond du côté d'où l'attaque devait
venir qu'Enjolras fit reprendre à chacun le poste de combat.
On distribua à tous une ration d'eau-de-vie.
Rien n'est plus curieux qu'une barricade qui se prépare à un assaut.
Chacun choisit sa place comme au spectacle. On s'accote, on s'accoude,
on s'épaule. Il y en a qui se font des stalles avec des pavés. Voilà un
coin de mur qui gêne, on s'en éloigne; voici un redan qui peut protéger,
on s'y abrite. Les gauchers sont précieux; ils prennent les places
incommodes aux autres. Beaucoup s'arrangent pour combattre assis. On
veut être à l'aise pour tuer et confortablement pour mourir. Dans la
funeste guerre de juin 1848, un insurgé qui avait un tir redoutable et
qui se battait du haut d'une terrasse sur un toit, s'y était fait
apporter un fauteuil Voltaire; un coup de mitraille vint l'y trouver.
Sitôt que le chef a commandé le branle-bas de combat, tous les
mouvements désordonnés cessent; plus de tiraillements de l'un à l'autre;
plus de coteries; plus d'aparté; plus de bande à part; tout ce qui est
dans les esprits converge et se change en attente de l'assaillant. Une
barricade avant le danger, chaos; dans le danger, discipline. Le péril
fait l'ordre.
Dès qu'Enjolras eut pris sa carabine à deux coups et se fut placé à une
espèce de créneau qu'il s'était réservé, tous se turent. Un pétillement
de petits bruits secs retentit confusément le long de la muraille de
pavés. C'était les fusils qu'on armait.
Du reste, les attitudes étaient plus fières et plus confiantes que
jamais; l'excès du sacrifice est un affermissement; ils n'avaient plus
l'espérance, mais ils avaient le désespoir. Le désespoir, dernière arme,
qui donne la victoire quelquefois; Virgile l'a dit. Les ressources
suprêmes sortent des résolutions extrêmes. S'embarquer dans la mort,
c'est parfois le moyen d'échapper au naufrage; et le couvercle du
cercueil devient une planche de salut.
Comme la veille au soir, toutes les attentions étaient tournées, et on
pourrait presque dire appuyées, sur le bout de la rue, maintenant
éclairé et visible.
L'attente ne fut pas longue. Le remuement recommença distinctement du
côté de Saint-Leu, mais cela ne ressemblait pas au mouvement de la
première attaque. Un clapotement de chaînes, le cahotement inquiétant
d'une masse, un cliquetis d'airain sautant sur le pavé, une sorte de
fracas solennel, annoncèrent qu'une ferraille sinistre s'approchait. Il
y eut un tressaillement dans les entrailles de ces vieilles rues
paisibles, percées et bâties pour la circulation féconde des intérêts et
des idées, et qui ne sont pas faites pour le roulement monstrueux des
roues de la guerre.
La fixité des prunelles de tous les combattants sur l'extrémité de la
rue devint farouche.
Une pièce de canon apparut.
Les artilleurs poussaient la pièce; elle était dans son encastrement de
tir; l'avant-train avait été détaché; deux soutenaient l'affût, quatre
étaient aux roues, d'autres suivaient avec le caisson. On voyait la
mèche allumée.
--Feu! cria Enjolras.
Toute la barricade fit feu, la détonation fut effroyable; une avalanche
de fumée couvrit et effaça la pièce et les hommes; après quelques
secondes le nuage se dissipa, et le canon et les hommes reparurent; les
servants de la pièce achevaient de la rouler en face de la barricade
lentement, correctement, et sans se hâter. Pas un n'était atteint. Puis
le chef de pièce, pesant sur la culasse pour élever le tir, se mit à
pointer le canon avec la gravité d'un astronome qui braque une lunette.
--Bravo les canonniers! cria Bossuet.
Et toute la barricade battit des mains.
Un moment après, carrément posée au beau milieu de la rue, à cheval sur
le ruisseau, la pièce était en batterie. Une gueule formidable était
ouverte sur la barricade.
--Allons, gai! fit Courfeyrac. Voilà le brutal. Après la chiquenaude, le
coup de poing. L'armée étend vers nous sa grosse patte. La barricade va
être sérieusement secouée. La fusillade tâte, le canon prend.
--C'est une pièce de huit, nouveau modèle, en bronze, ajouta
Combeferre. Ces pièces-là, pour peu qu'on dépasse la proportion de dix
parties d'étain sur cent de cuivre, sont sujettes à éclater. L'excès
d'étain les fait trop tendres. Il arrive alors qu'elles ont des caves et
des chambres dans la lumière. Pour obvier à ce danger et pouvoir forcer
la charge, il faudrait peut-être en revenir au procédé du quatorzième
siècle, le cerclage, et émenaucher extérieurement la pièce d'une suite
d'anneaux d'acier sans soudure, depuis la culasse jusqu'au tourillon. En
attendant, on remédie comme on peut au défaut; on parvient à reconnaître
où sont les trous et les caves dans la lumière d'un canon au moyen du
chat. Mais il y a un meilleur moyen, c'est l'étoile mobile de
Gribeauval.
--Au seizième siècle, observa Bossuet, on rayait les canons.
--Oui, répondit Combeferre, cela augmente la puissance balistique, mais
diminue la justesse de tir. En outre, dans le tir à courte distance, la
trajectoire n'a pas toute la roideur désirable, la parabole s'exagère,
le chemin du projectile n'est plus assez rectiligne pour qu'il puisse
frapper tous les objets intermédiaires, nécessité de combat pourtant,
dont l'importance croît avec la proximité de l'ennemi et la
précipitation du tir. Ce défaut de tension de la courbe du projectile
dans les canons rayés du seizième siècle tenait à la faiblesse de la
charge; les faibles charges, pour cette espèce d'engins, sont imposées
par des nécessités balistiques, telles, par exemple, que la conservation
des affûts. En somme, le canon, ce despote, ne peut pas tout ce qu'il
veut; la force est une grosse faiblesse. Un boulet de canon ne fait que
six cents lieues par heure; la lumière fait soixante-dix mille lieues
par seconde. Telle est la supériorité de Jésus-Christ sur Napoléon.
--Rechargez les armes, dit Enjolras.
De quelle façon le revêtement de la barricade allait-il se comporter
sous le boulet? Le coup ferait-il brèche? Là était la question. Pendant
que les insurgés rechargeaient les fusils, les artilleurs chargeaient le
canon.
L'anxiété était profonde dans la redoute.
Le coup partit, la détonation éclata.
--Présent! cria une voix joyeuse.
Et en même temps que le boulet sur la barricade, Gavroche s'abattit
dedans.
Il arrivait du côté de la rue du Cygne et il avait lestement enjambé la
barricade accessoire qui faisait front au dédale de la
Petite-Truanderie.
Gavroche fit plus d'effet dans la barricade que le boulet.
Le boulet s'était perdu dans le fouillis des décombres. Il avait tout au
plus brisé une roue de l'omnibus, et achevé la vieille charrette Anceau.
Ce que voyant, la barricade se mit à rire.
--Continuez, cria Bossuet aux artilleurs.
Chapitre VIII
Les artilleurs se font prendre au sérieux
On entoura Gavroche.
Mais il n'eut le temps de rien raconter. Marius, frissonnant, le prit à
part.
--Qu'est-ce que tu viens faire ici?
--Tiens! dit l'enfant. Et vous?
Et il regarda fixement Marius avec son effronterie épique. Ses deux yeux
s'agrandissaient de la clarté fière qui était dedans.
Ce fut avec un accent sévère que Marius continua:
--Qui est-ce qui te disait de revenir? As-tu au moins remis ma lettre à
son adresse?
Gavroche n'était point sans quelque remords à l'endroit de cette lettre.
Dans sa hâte de revenir à la barricade, il s'en était défait plutôt
qu'il ne l'avait remise. Il était forcé de s'avouer à lui-même qu'il
l'avait confiée un peu légèrement à cet inconnu dont il n'avait même pu
distinguer le visage. Il est vrai que cet homme était nu-tête, mais cela
ne suffisait pas. En somme, il se faisait à ce sujet de petites
remontrances intérieures et il craignait les reproches de Marius. Il
prit, pour se tirer d'affaire, le procédé le plus simple; il mentit
abominablement.
--Citoyen, j'ai remis la lettre au portier. La dame dormait. Elle aura
la lettre en se réveillant.
Marius, en envoyant cette lettre, avait deux buts, dire adieu à Cosette
et sauver Gavroche. Il dut se contenter de la moitié de ce qu'il
voulait.
L'envoi de sa lettre, et la présence de M. Fauchelevent dans la
barricade, ce rapprochement s'offrit à son esprit. Il montra à Gavroche
M. Fauchelevent:
--Connais-tu cet homme?
--Non, dit Gavroche.
Gavroche, en effet, nous venons de le rappeler, n'avait vu Jean Valjean
que la nuit.
Les conjectures troubles et maladives qui s'étaient ébauchées dans
l'esprit de Marius se dissipèrent. Connaissait-il les opinions de M.
Fauchelevent? M. Fauchelevent était républicain peut-être. De là sa
présence toute simple dans ce combat.
Cependant Gavroche était déjà à l'autre bout de la barricade criant: mon
fusil!
Courfeyrac le lui fit rendre.
Gavroche prévint «les camarades», comme il les appelait, que la
barricade était bloquée. Il avait eu grand'peine à arriver. Un bataillon
de ligne, dont les faisceaux étaient dans la Petite-Truanderie,
observait le côté de la rue du Cygne; du côté opposé, la garde
municipale occupait la rue des Prêcheurs. En face, on avait le gros de
l'armée.
Ce renseignement donné, Gavroche ajouta:--Je vous autorise à leur
flanquer une pile indigne. Cependant Enjolras à son créneau, l'oreille
tendue, épiait.
Les assaillants, peu contents sans doute du coup à boulet, ne l'avaient
pas répété.
Une compagnie d'infanterie de ligne était venue occuper l'extrémité de
la rue, en arrière de la pièce. Les soldats dépavaient la chaussée et y
construisaient avec les pavés une petite muraille basse, une façon
d'épaulement qui n'avait guère plus de dix-huit pouces de hauteur et qui
faisait front à la barricade. À l'angle de gauche de cet épaulement, on
voyait la tête de colonne d'un bataillon de la banlieue, massé rue
Saint-Denis.
Enjolras, au guet, crut distinguer le bruit particulier qui se fait
quand on retire des caissons les boîtes à mitraille, et il vit le chef
de pièce changer le pointage et incliner légèrement la bouche du canon à
gauche. Puis les canonniers se mirent à charger la pièce. Le chef de
pièce saisit lui-même le boutefeu et l'approcha de la lumière.
--Baissez la tête, ralliez le mur! cria Enjolras, et tous à genoux le
long de la barricade!
Les insurgés, épars devant le cabaret et qui avaient quitté leur poste
de combat à l'arrivée de Gavroche, se ruèrent pêle-mêle vers la
barricade; mais avant que l'ordre d'Enjolras fût exécuté, la décharge
se fit avec le râle effrayant d'un coup de mitraille. C'en était un en
effet.
La charge avait été dirigée sur la coupure de la redoute, y avait
ricoché sur le mur, et ce ricochet épouvantable avait fait deux morts et
trois blessés.
Si cela continuait, la barricade n'était plus tenable. La mitraille
entrait.
Il y eut une rumeur de consternation.
--Empêchons toujours le second coup, dit Enjolras.
Et, abaissant sa carabine, il ajusta le chef de pièce qui, en ce moment,
penché sur la culasse du canon, rectifiait et fixait définitivement le
pointage.
Ce chef de pièce était un beau sergent de canonniers, tout jeune, blond,
à la figure très douce, avec l'air intelligent propre à cette arme
prédestinée et redoutable qui, à force de se perfectionner dans
l'horreur, doit finir par tuer la guerre.
Combeferre, debout près d'Enjolras, considérait ce jeune homme.
--Quel dommage! dit Combeferre. La hideuse chose que ces boucheries!
Allons, quand il n'y aura plus de rois, il n'y aura plus de guerre.
Enjolras, tu vises ce sergent, tu ne le regardes pas. Figure-toi que
c'est un charmant jeune homme, il est intrépide, on voit qu'il pense,
c'est très instruit, ces jeunes gens de l'artillerie; il a un père, une
mère, une famille, il aime probablement, il a tout au plus vingt-cinq
ans, il pourrait être ton frère.
--Il l'est, dit Enjolras.
--Oui, reprit Combeferre, et le mien aussi. Eh bien, ne le tuons pas.
--Laisse-moi. Il faut ce qu'il faut.
Et une larme coula lentement sur la joue de marbre d'Enjolras.
En même temps il pressa la détente de sa carabine. L'éclair jaillit.
L'artilleur tourna deux fois sur lui-même, les bras étendus devant lui
et la tête levée comme pour aspirer l'air, puis se renversa le flanc sur
la pièce et y resta sans mouvement. On voyait son dos du centre duquel
sortait tout droit un flot de sang. La balle lui avait traversé la
poitrine de part en part. Il était mort.