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Victor Hugo
LES MISÉRABLES
Tome V--JEAN VALJEAN
(1862)
TABLE DES MATIÈRES
Livre premier--La guerre entre quatre murs
Chapitre I La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla
du faubourg du Temple
Chapitre II Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
Chapitre III Éclaircissement et assombrissement
Chapitre IV Cinq de moins, un de plus
Chapitre V Quel horizon on voit du haut de la barricade
Chapitre VI Marius hagard, Javert laconique
Chapitre VII La situation s'aggrave
Chapitre VIII Les artilleurs se font prendre au sérieux
Chapitre IX Emploi de ce vieux talent de braconnier et de ce coup de fusil
infaillible qui a influé sur la condamnation 1796
Chapitre X Aurore
Chapitre XI Le coup de fusil qui ne manque rien et qui ne tue personne
Chapitre XII Le désordre partisan de l'ordre
Chapitre XIII Lueurs qui passent
Chapitre XIV Où on lira le nom de la maîtresse d'Enjolras
Chapitre XV Gavroche dehors
Chapitre XVI Comment de frère on devient père
Chapitre XVII _Mortuus pater filium moriturum expectat_
Chapitre XVIII Le vautour devenu proie
Chapitre XIX Jean Valjean se venge
Chapitre XX Les morts ont raison et les vivants n'ont pas tort
Chapitre XXI Les héros
Chapitre XXII Pied à pied
Chapitre XXIII Oreste à jeun et Pylade ivre
Chapitre XXIV Prisonnier
Livre deuxième--L'intestin de Léviathan
Chapitre I La terre appauvrie par la mer
Chapitre II L'histoire ancienne de l'égout
Chapitre III Bruneseau
Chapitre IV Détails ignorés
Chapitre V Progrès actuel
Chapitre VI Progrès futur
Livre troisième--La boue, mais l'âme
Chapitre I Le cloaque et ses surprises
Chapitre II Explication
Chapitre III L'homme filé
Chapitre IV Lui aussi porte sa croix
Chapitre V Pour le sable comme pour la femme il y a une finesse
qui est perfidie
Chapitre VI Le fontis
Chapitre VII Quelque fois on échoue où l'on croit débarquer
Chapitre VIII Le pan de l'habit déchiré
Chapitre IX Marius fait l'effet d'être mort à quelqu'un qui s'y connaît
Chapitre X Rentrée de l'enfant prodigue de sa vie
Chapitre XI Ébranlement dans l'absolu
Chapitre XII L'aïeul Livre quatrième--Javert déraillé
Livre quatrième--Javert déraillé
Chapitre I Javert déraillé
Livre cinquième--Le petit-fils et le grand-père
Chapitre I Où l'on revoit l'arbre à l'emplâtre de zinc
Chapitre II Marius, en sortant de la guerre civile, s'apprête à
la guerre domestique
Chapitre III Marius attaque
Chapitre IV Mademoiselle Gillenormand finit par ne plus trouver mauvais
que M. Fauchelevent soit entré avec quelque chose sous le bras
Chapitre V Déposez plutôt votre argent dans telle forêt que chez tel notaire
Chapitre VI Les deux vieillards font tout, chacun à leur façon, pour que
Cosette soit heureuse
Chapitre VII Les effets de rêve mêlés au bonheur
Chapitre VIII Deux hommes impossibles à retrouver
Livre sixième--La nuit blanche
Chapitre I Le 16 février 1833
Chapitre II Jean Valjean a toujours son bras en écharpe
Chapitre III L'inséparable
Chapitre IV _Immortale jecur_
Livre septième--La dernière gorgée du calice
Chapitre I Le septième cercle et le huitième ciel
Chapitre II Les obscurités que peut contenir une révélation
Livre huitième--La décroissance crépusculaire
Chapitre I La chambre d'en bas
Chapitre II Autre pas en arrière
Chapitre III Ils se souviennent du jardin de la rue Plumet
Chapitre IV L'attraction et l'extinction
Livre neuvième--Suprême ombre, suprême aurore
Chapitre I Pitié pour les malheureux, mais indulgence pour les heureux
Chapitre II Dernières palpitations de la lampe sans huile
Chapitre III Une plume pèse à qui soulevait la charrette Fauchelevent
Chapitre IV Bouteille d'encre qui ne réussit qu'à blanchir
Chapitre V Nuit derrière laquelle il y a le jour
Chapitre VI L'herbe cache et la pluie efface
Livre premier--La guerre entre quatre murs
Chapitre I
La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple
Les deux plus mémorables barricades que l'observateur des maladies
sociales puisse mentionner n'appartiennent point à la période où est
placée l'action de ce livre. Ces deux barricades, symboles toutes les
deux, sous deux aspects différents, d'une situation redoutable,
sortirent de terre lors de la fatale insurrection de juin 1848, la plus
grande guerre des rues qu'ait vue l'histoire.
Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la
liberté, l'égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même
contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de
ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses,
de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande
désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au
peuple.
Les gueux attaquent le droit commun; l'ochlocratie s'insurge contre le
démos.
Ce sont là des journées lugubres; car il y a toujours une certaine
quantité de droit même dans cette démence, il y a du suicide dans ce
duel; et ces mots, qui veulent être des injures, gueux, canaille,
ochlocratie, populace, constatent, hélas! plutôt la faute de ceux qui
règnent que la faute de ceux qui souffrent; plutôt la faute des
privilégiés que la faute des déshérités.
Quant à nous, ces mots-là, nous ne les prononçons jamais sans douleur
et sans respect, car, lorsque la philosophie sonde les faits auxquels
ils correspondent, elle y trouve souvent bien des grandeurs à côté des
misères. Athènes était une ochlocratie; les gueux ont fait la Hollande;
la populace a plus d'une fois sauvé Rome; et la canaille suivait
Jésus-Christ.
Il n'est pas de penseur qui n'ait parfois contemplé les magnificences
d'en bas.
C'est à cette canaille que songeait sans doute saint Jérôme, et à tous
ces pauvres gens, et à tous ces vagabonds, et à tous ces misérables d'où
sont sortis les apôtres et les martyrs, quand il disait cette parole
mystérieuse: _Fex urbis, lex orbis._
Les exaspérations de cette foule qui souffre et qui saigne, ses
violences à contre-sens sur les principes qui sont sa vie, ses voies de
fait contre le droit, sont des coups d'État populaires, et doivent être
réprimés. L'homme probe s'y dévoue, et, par amour même pour cette foule,
il la combat. Mais comme il la sent excusable tout en lui tenant tête!
comme il la vénère tout en lui résistant! C'est là un de ces moments
rares où, en faisant ce qu'on doit faire, on sent quelque chose qui
déconcerte et qui déconseillerait presque d'aller plus loin; on
persiste, il le faut; mais la conscience satisfaite est triste, et
l'accomplissement du devoir se complique d'un serrement de coeur.
Juin 1848 fut, hâtons-nous de le dire, un fait à part, et presque
impossible à classer dans la philosophie de l'histoire. Tous les mots
que nous venons de prononcer doivent être écartés quand il s'agit de
cette émeute extraordinaire où l'on sentit la sainte anxiété du travail
réclamant ses droits. Il fallut la combattre, et c'était le devoir, car
elle attaquait la République. Mais, au fond, que fut juin 1848? Une
révolte du peuple contre lui-même.
Là où le sujet n'est point perdu de vue, il n'y a point de digression;
qu'il nous soit donc permis d'arrêter un moment l'attention du lecteur
sur les deux barricades absolument uniques dont nous venons de parler et
qui ont caractérisé cette insurrection.
L'une encombrait l'entrée du faubourg Saint-Antoine; l'autre défendait
l'approche du faubourg du Temple; ceux devant qui se sont dressés, sous
l'éclatant ciel bleu de juin, ces deux effrayants chefs-d'oeuvre de la
guerre civile, ne les oublieront jamais.
La barricade Saint-Antoine était monstrueuse; elle était haute de trois
étages et large de sept cents pieds. Elle barrait d'un angle à l'autre
la vaste embouchure du faubourg, c'est-à-dire trois rues; ravinée,
déchiquetée, dentelée, hachée, crénelée d'une immense déchirure,
contre-butée de monceaux qui étaient eux-mêmes des bastions, poussant
des caps çà et là, puissamment adossée aux deux grands promontoires de
maisons du faubourg, elle surgissait comme une levée cyclopéenne au fond
de la redoutable place qui a vu le 14 juillet. Dix-neuf barricades
s'étageaient dans la profondeur des rues derrière cette barricade mère.
Rien qu'à la voir, on sentait dans le faubourg l'immense souffrance
agonisante arrivée à cette minute extrême où une détresse veut devenir
une catastrophe. De quoi était faite cette barricade? De l'écroulement
de trois maisons à six étages, démolies exprès, disaient les uns. Du
prodige de toutes les colères, disaient les autres. Elle avait l'aspect
lamentable de toutes les constructions de la haine: la ruine. On pouvait
dire: qui a bâti cela? On pouvait dire aussi: qui a détruit cela?
C'était l'improvisation du bouillonnement. Tiens! cette porte! cette
grille! cet auvent! ce chambranle! ce réchaud brisé! cette marmite
fêlée! Donnez tout! jetez tout! poussez, roulez, piochez, démantelez,
bouleversez, écroulez tout! C'était la collaboration du pavé, du
moellon, de la poutre, de la barre de fer, du chiffon, du carreau
défoncé, de la chaise dépaillée, du trognon de chou, de la loque, de la
guenille, et de la malédiction. C'était grand et c'était petit. C'était
l'abîme parodié sur place par le tohu-bohu. La masse près de l'atome; le
pan de mur arraché et l'écuelle cassée; une fraternisation menaçante de
tous les débris; Sisyphe avait jeté là son rocher et Job son tesson. En
somme, terrible. C'était l'acropole des va-nu-pieds. Des charrettes
renversées accidentaient le talus; un immense haquet y était étalé en
travers, l'essieu vers le ciel, et semblait une balafre sur cette façade
tumultueuse, un omnibus, hissé gaîment à force de bras tout au sommet
de l'entassement, comme si les architectes de cette sauvagerie eussent
voulu ajouter la gaminerie à l'épouvante, offrait son timon dételé à on
ne sait quels chevaux de l'air. Cet amas gigantesque, alluvion de
l'émeute, figurait à l'esprit un Ossa sur Pélion de toutes les
révolutions; 93 sur 89, le 9 thermidor sur le 10 août, le 18 brumaire
sur le 21 janvier, vendémiaire sur prairial, 1848 sur 1830. La place en
valait la peine, et cette barricade était digne d'apparaître à l'endroit
même où la Bastille avait disparu. Si l'océan faisait des digues, c'est
ainsi qu'il les bâtirait. La furie du flot était empreinte sur cet
encombrement difforme. Quel flot? la foule. On croyait voir du vacarme
pétrifié. On croyait entendre bourdonner, au-dessus de cette barricade,
comme si elles eussent été là sur leur ruche, les énormes abeilles
ténébreuses du progrès violent. Était-ce une broussaille? était-ce une
bacchanale? était-ce une forteresse? Le vertige semblait avoir construit
cela à coups d'aile. Il y avait du cloaque dans cette redoute et quelque
chose d'olympien dans ce fouillis. On y voyait, dans un pêle-mêle plein
de désespoir, des chevrons de toits, des morceaux de mansardes avec leur
papier peint, des châssis de fenêtres avec toutes leurs vitres plantés
dans les décombres, attendant le canon, des cheminées descellées, des
armoires, des tables, des bancs, un sens dessus dessous hurlant, et ces
mille choses indigentes, rebuts même du mendiant, qui contiennent à la
fois de la fureur et du néant. On eût dit que c'était le haillon d'un
peuple, haillon de bois, de fer, de bronze, de pierre, et que le
faubourg Saint-Antoine l'avait poussé là à sa porte d'un colossal coup
de balai, faisant de sa misère sa barricade. Des blocs pareils à des
billots, des chaînes disloquées, des charpentes à tasseaux ayant forme
de potences, des roues horizontales sortant des décombres, amalgamaient
à cet édifice de l'anarchie la sombre figure des vieux supplices
soufferts par le peuple. La barricade Saint-Antoine faisait arme de
tout; tout ce que la guerre civile peut jeter à la tête de la société
sortait de là; ce n'était pas du combat, c'était du paroxysme; les
carabines qui défendaient cette redoute, parmi lesquelles il y avait
quelques espingoles, envoyaient des miettes de faïence, des osselets,
des boutons d'habit, jusqu'à des roulettes de tables de nuit,
projectiles dangereux à cause du cuivre. Cette barricade était forcenée;
elle jetait dans les nuées une clameur inexprimable; à de certains
moments, provoquant l'armée, elle se couvrait de foule et de tempête,
une cohue de têtes flamboyantes la couronnait; un fourmillement
l'emplissait; elle avait une crête épineuse de fusils, de sabres, de
bâtons, de haches, de piques et de bayonnettes; un vaste drapeau rouge y
claquait dans le vent; on y entendait les cris du commandement, les
chansons d'attaque, des roulements de tambours, des sanglots de femmes,
et l'éclat de rire ténébreux des meurt-de-faim. Elle était démesurée et
vivante; et, comme du dos d'une bête électrique, il en sortait un
pétillement de foudres. L'esprit de révolution couvrait de son nuage ce
sommet où grondait cette voix du peuple qui ressemble à la voix de Dieu;
une majesté étrange se dégageait de cette titanique hottée de gravats.
C'était un tas d'ordures et c'était le Sinaï.
Comme nous l'avons dit plus haut, elle attaquait au nom de la
Révolution, quoi? la Révolution. Elle, cette barricade, le hasard, le
désordre, l'effarement, le malentendu, l'inconnu, elle avait en face
d'elle l'assemblée constituante, la souveraineté du peuple, le suffrage
universel, la nation, la République; et c'était la _Carmagnole_ défiant
la _Marseillaise_.
Défi insensé, mais héroïque, car ce vieux faubourg est un héros.
Le faubourg et sa redoute se prêtaient main-forte. Le faubourg
s'épaulait à la redoute, la redoute s'acculait au faubourg. La vaste
barricade s'étalait comme une falaise où venait se briser la stratégie
des généraux d'Afrique. Ses cavernes, ses excroissances, ses verrues,
ses gibbosités, grimaçaient, pour ainsi dire, et ricanaient sous la
fumée. La mitraille s'y évanouissait dans l'informe; les obus s'y
enfonçaient, s'y engloutissaient, s'y engouffraient; les boulets n'y
réussissaient qu'à trouer des trous; à quoi bon canonner le chaos? Et
les régiments, accoutumés aux plus farouches visions de la guerre,
regardaient d'un oeil inquiet cette espèce de redoute bête fauve, par le
hérissement sanglier, et par l'énormité montagne.
À un quart de lieue de là, de l'angle de la rue du Temple qui débouche
sur le boulevard près du Château-d'Eau, si l'on avançait hardiment la
tête en dehors de la pointe formée par la devanture du magasin
Dallemagne, on apercevait au loin, au delà du canal, dans la rue qui
monte les rampes de Belleville, au point culminant de la montée, une
muraille étrange atteignant au deuxième étage des façades, sorte de
trait d'union des maisons de droite aux maisons de gauche, comme si la
rue avait replié d'elle-même son plus haut mur pour se fermer
brusquement. Ce mur était bâti avec des pavés. Il était droit, correct,
froid, perpendiculaire, nivelé à l'équerre, tiré au cordeau, aligné au
fil à plomb. Le ciment y manquait sans doute, mais comme à de certains
murs romains, sans troubler sa rigide architecture. À sa hauteur on
devinait sa profondeur. L'entablement était mathématiquement parallèle
au soubassement. On distinguait d'espace en espace, sur sa surface
grise, des meurtrières presque invisibles qui ressemblaient à des fils
noirs. Ces meurtrières étaient séparées les unes des autres par des
intervalles égaux. La rue était déserte à perte de vue. Toutes les
fenêtres et toutes les portes fermées. Au fond se dressait ce barrage
qui faisait de la rue un cul-de-sac; mur immobile et tranquille; on n'y
voyait personne, on n'y entendait rien; pas un cri, pas un bruit, pas un
souffle. Un sépulcre.
L'éblouissant soleil de juin inondait de lumière cette chose terrible.
C'était la barricade du faubourg du Temple.
Dès qu'on arrivait sur le terrain et qu'on l'apercevait, il était
impossible, même aux plus hardis, de ne pas devenir pensif devant cette
apparition mystérieuse. C'était ajusté, emboîté, imbriqué, rectiligne,
symétrique, et funèbre. Il y avait là de la science et des ténèbres. On
sentait que le chef de cette barricade était un géomètre ou un spectre.
On regardait cela et l'on parlait bas.
De temps en temps, si quelqu'un, soldat, officier ou représentant du
peuple, se hasardait à traverser la chaussée solitaire, on entendait un
sifflement aigu et faible, et le passant tombait blessé ou mort, ou,
s'il échappait, on voyait s'enfoncer dans quelque volet fermé, dans un
entre-deux de moellons, dans le plâtre d'un mur, une balle. Quelquefois
un biscaïen. Car les hommes de la barricade s'étaient fait de deux
tronçons de tuyaux de fonte du gaz bouchés à un bout avec de l'étoupe et
de la terre à poêle, deux petits canons. Pas de dépense de poudre
inutile. Presque tout coup portait. Il y avait quelques cadavres çà et
là, et des flaques de sang sur les pavés. Je me souviens d'un papillon
blanc qui allait et venait dans la rue. L'été n'abdique pas.
Aux environs, le dessous des portes cochères était encombré de blessés.
On se sentait là visé par quelqu'un qu'on ne voyait point, et l'on
comprenait que toute la longueur de la rue était couchée en joue.
Massés derrière l'espèce de dos d'âne que fait à l'entrée du faubourg du
Temple le pont cintré du canal, les soldats de la colonne d'attaque
observaient, graves et recueillis, cette redoute lugubre, cette
immobilité, cette impassibilité, d'où la mort sortait. Quelques-uns
rampaient à plat ventre jusqu'au haut de la courbe du pont en ayant soin
que leurs shakos ne passassent point.
Le vaillant colonel Monteynard admirait cette barricade avec un
frémissement.--_Comme c'est bâti!_ disait-il à un représentant. _Pas un
pavé ne déborde de l'autre. C'est de la porcelaine._--En ce moment une
balle lui brisa sa croix sur sa poitrine, et il tomba.
--Les lâches! disait-on. Mais qu'ils se montrent donc! qu'on les voie!
ils n'osent pas! ils se cachent!--La barricade du faubourg du Temple,
défendue par quatre-vingts hommes, attaquée par dix mille, tint trois
jours. Le quatrième, on fit comme à Zaatcha et à Constantine, on perça
les maisons, on vint par les toits, la barricade fut prise. Pas un des
quatre-vingts lâches ne songea à fuir; tous y furent tués, excepté le
chef, Barthélemy, dont nous parlerons tout à l'heure.
La barricade Saint-Antoine était le tumulte des tonnerres; la barricade
du Temple était le silence. Il y avait entre ces deux redoutes la
différence du formidable au sinistre. L'une semblait une gueule; l'autre
un masque.
En admettant que la gigantesque et ténébreuse insurrection de juin fût
composée d'une colère et d'une énigme, on sentait dans la première
barricade le dragon et derrière la seconde le sphinx.
Ces deux forteresses avaient été édifiées par deux hommes nommés, l'un
Cournet, l'autre Barthélemy. Cournet avait fait la barricade
Saint-Antoine; Barthélemy la barricade du Temple. Chacune d'elles était
l'image de celui qui l'avait bâtie.
Cournet était un homme de haute stature; il avait les épaules larges, la
face rouge, le poing écrasant, le coeur hardi, l'âme loyale, l'oeil
sincère et terrible. Intrépide, énergique, irascible, orageux; le plus
cordial des hommes, le plus redoutable des combattants. La guerre, la
lutte, la mêlée, étaient son air respirable et le mettaient de belle
humeur. Il avait été officier de marine, et, à ses gestes et à sa voix,
on devinait qu'il sortait de l'océan et qu'il venait de la tempête; il
continuait l'ouragan dans la bataille. Au génie près, il y avait en
Cournet quelque chose de Danton, comme, à la divinité près, il y avait
en Danton quelque chose d'Hercule.
Barthélemy, maigre, chétif, pâle, taciturne, était une espèce de gamin
tragique qui, souffleté par un sergent de ville, le guetta, l'attendit,
et le tua, et, à dix-sept ans, fut mis au bagne. Il en sortit, et fît
cette barricade.
Plus tard, chose fatale, à Londres, proscrits tous deux, Barthélemy tua
Cournet. Ce fut un duel funèbre. Quelque temps après, pris dans
l'engrenage d'une de ces mystérieuses aventures où la passion est mêlée,
catastrophes où la justice française voit des circonstances atténuantes
et où la justice anglaise ne voit que la mort, Barthélemy fut pendu. La
sombre construction sociale est ainsi faite que, grâce au dénûment
matériel, grâce à l'obscurité morale, ce malheureux être qui contenait
une intelligence, ferme à coup sûr, grande peut-être, commença par le
bagne en France et finit par le gibet en Angleterre. Barthélemy, dans
les occasions, n'arborait qu'un drapeau; le drapeau noir.
Chapitre II
Que faire dans l'abîme à moins que l'on ne cause?
Seize ans comptent dans la souterraine éducation de l'émeute, et juin
1848 en savait plus long que juin 1832. Aussi la barricade de la rue de
la Chanvrerie n'était-elle qu'une ébauche et qu'un embryon, comparée aux
deux barricades colosses que nous venons d'esquisser; mais, pour
l'époque, elle était redoutable.
Les insurgés, sous l'oeil d'Enjolras, car Marius ne regardait plus rien,
avaient mis la nuit à profit. La barricade avait été non seulement
réparée, mais augmentée. On l'avait exhaussée de deux pieds. Des barres
de fer plantées dans les pavés ressemblaient à des lances en arrêt.
Toutes sortes de décombres ajoutés et apportés de toutes parts
compliquaient l'enchevêtrement extérieur. La redoute avait été savamment
refaite en muraille au dedans et en broussaille au dehors.
On avait rétabli l'escalier de pavés qui permettait d'y monter comme à
un mur de citadelle.
On avait fait le ménage de la barricade, désencombré la salle basse,
pris la cuisine pour ambulance, achevé le pansement des blessés,
recueilli la poudre éparse à terre et sur les tables, fondu des balles,
fabriqué des cartouches, épluché de la charpie, distribué les armes
tombées, nettoyé l'intérieur de la redoute, ramassé les débris, emporté
les cadavres.
On déposa les morts en tas dans la ruelle Mondétour dont on était
toujours maître. Le pavé a été longtemps rouge à cet endroit. Il y avait
parmi les morts quatre gardes nationaux de la banlieue. Enjolras fit
mettre de côté leurs uniformes.
Enjolras avait conseillé deux heures de sommeil. Un conseil d'Enjolras
était une consigne. Pourtant, trois ou quatre seulement en profitèrent.
Feuilly employa ces deux heures à la gravure de cette inscription sur le
mur qui faisait face au cabaret:
VIVENT LES PEUPLES!
Ces trois mots, creusés dans le moellon avec un clou, se lisaient encore
sur cette muraille en 1848.
Les trois femmes avaient profité du répit de la nuit pour disparaître
définitivement; ce qui faisait respirer les insurgés plus à l'aise.
Elles avaient trouvé moyen de se réfugier dans quelque maison voisine.
La plupart des blessés pouvaient et voulaient encore combattre. Il y
avait, sur une litière de matelas et de bottes de paille, dans la
cuisine devenue l'ambulance, cinq hommes gravement atteints, dont deux
gardes municipaux. Les gardes municipaux furent pansés les premiers.
Il ne resta plus dans la salle basse que Mabeuf sous son drap noir et
Javert lié au poteau.
--C'est ici la salle des morts, dit Enjolras.
Dans l'intérieur de cette salle, à peine éclairée d'une chandelle, tout
au fond, la table mortuaire étant derrière le poteau comme une barre
horizontale, une sorte de grande croix vague résultait de Javert debout
et de Mabeuf couché.
Le timon de l'omnibus, quoique tronqué par la fusillade, était encore
assez debout pour qu'on pût y accrocher un drapeau.
Enjolras, qui avait cette qualité d'un chef, de toujours faire ce qu'il
disait, attacha à cette hampe l'habit troué et sanglant du vieillard
tué.
Aucun repas n'était plus possible. Il n'y avait ni pain ni viande. Les
cinquante hommes de la barricade, depuis seize heures qu'ils étaient là,
avaient eu vite épuisé les maigres provisions du cabaret. À un instant
donné, toute barricade qui tient devient inévitablement le radeau de la
Méduse. Il fallut se résigner à la faim. On était aux premières heures
de cette journée spartiate du 6 juin où, dans la barricade Saint-Merry,
Jeanne, entouré d'insurgés qui demandaient du pain, à tous ces
combattants criant: À manger! répondait: Pourquoi? il est trois heures.
À quatre heures nous serons morts.
Comme on ne pouvait plus manger, Enjolras défendit de boire. Il interdit
le vin et rationna l'eau-de-vie.
On avait trouvé dans la cave une quinzaine de bouteilles pleines,
hermétiquement cachetées. Enjolras et Combeferre les examinèrent.
Combeferre en remontant dit:--C'est du vieux fonds du père Hucheloup qui
a commencé par être épicier.--Cela doit être du vrai vin, observa
Bossuet. Il est heureux que Grantaire dorme. S'il était debout, on
aurait de la peine à sauver ces bouteilles-là.--Enjolras, malgré les
murmures, mit son veto sur les quinze bouteilles, et afin que personne
n'y touchât et qu'elles fussent comme sacrées, il les fit placer sous la
table où gisait le père Mabeuf.
Vers deux heures du matin, on se compta. Ils étaient encore trente-sept.
Le jour commençait à paraître. On venait d'éteindre la torche qui avait
été replacée dans son alvéole de pavés. L'intérieur de la barricade,
cette espèce de petite cour prise sur la rue, était noyé de ténèbres et
ressemblait, à travers la vague horreur crépusculaire, au pont d'un
navire désemparé. Les combattants allant et venant s'y mouvaient comme
des formes noires. Au-dessus de cet effrayant nid d'ombre, les étages
des maisons muettes s'ébauchaient lividement; tout en haut les cheminées
blêmissaient. Le ciel avait cette charmante nuance indécise qui est
peut-être le blanc et peut-être le bleu. Des oiseaux y volaient avec des
cris de bonheur. La haute maison qui faisait le fond de la barricade,
étant tournée vers le levant, avait sur son toit un reflet rose. À la
lucarne du troisième étage, le vent du matin agitait les cheveux gris
sur la tête de l'homme mort.
--Je suis charmé qu'on ait éteint la torche, disait Courfeyrac à
Feuilly. Cette torche effarée au vent m'ennuyait. Elle avait l'air
d'avoir peur. La lumière des torches ressemble à la sagesse des lâches;
elle éclaire mal, parce qu'elle tremble.
L'aube éveille les esprits comme les oiseaux; tous causaient.
Joly, voyant un chat rôder sur une gouttière, en extrayait la
philosophie.
--Qu'est-ce que le chat? s'écriait-il. C'est un correctif. Le bon Dieu,
ayant fait la souris, a dit: Tiens, j'ai fait une bêtise. Et il a fait
le chat. Le chat c'est l'erratum de la souris. La souris, plus le chat,
c'est l'épreuve revue et corrigée de la création.
Combeferre, entouré d'étudiants et d'ouvriers, parlait des morts, de
Jean Prouvaire, de Bahorel, de Mabeuf, et même du Cabuc, et de la
tristesse sévère d'Enjolras. Il disait:
--Harmodius et Aristogiton, Brutus, Chéréas, Stephanus, Cromwell,
Charlotte Corday, Sand, tous ont eu, après le coup, leur moment
d'angoisse. Notre coeur est si frémissant et la vie humaine est un tel
mystère que, même dans un meurtre civique, même dans un meurtre
libérateur, s'il y en a, le remords d'avoir frappé un homme dépasse la
joie d'avoir servi le genre humain.
Et, ce sont là les méandres de la parole échangée, une minute après, par
une transition venue des vers de Jean Prouvaire, Combeferre comparait
entre eux les traducteurs des Géorgiques, Raux à Cournand, Cournand à
Delille, indiquant les quelques passages traduits par Malfilâtre,
particulièrement les prodiges de la mort de César; et par ce mot, César,
la causerie revenait à Brutus.
--César, dit Combeferre, est tombé justement. Cicéron a été sévère pour
César, et il a eu raison. Cette sévérité-là n'est point la diatribe.
Quand Zoïle insulte Homère, quand Mævius insulte Virgile, quand Visé
insulte Molière, quand Pope insulte Shakespeare, quand Fréron insulte
Voltaire, c'est une vieille loi d'envie et de haine qui s'exécute; les
génies attirent l'injure, les grands hommes sont toujours plus ou moins
aboyés. Mais Zoïle et Cicéron, c'est deux. Cicéron est un justicier par
la pensée de même que Brutus est un justicier par l'épée. Je blâme,
quant à moi, cette dernière justice-là, le glaive; mais l'antiquité
l'admettait. César, violateur du Rubicon, conférant, comme venant de
lui, les dignités qui venaient du peuple, ne se levant pas à l'entrée du
sénat, faisait, comme dit Eutrope, des choses de roi et presque de
tyran, _regia ac pene tyrannica_. C'était un grand homme; tant pis, ou
tant mieux; la leçon est plus haute. Ses vingt-trois blessures me
touchent moins que le crachat au front de Jésus-Christ. César est
poignardé par les sénateurs; Christ est souffleté par les valets. À plus
d'outrage, on sent le dieu.
Bossuet, dominant les causeurs du haut d'un tas de pavés, s'écriait, la
carabine à la main:
--Ô Cydathenæum, ô Myrrhinus, ô Probalinthe, ô grâces de l'AEantide! Oh!
qui me donnera de prononcer les vers d'Homère comme un Grec de Laurium
ou d'Édaptéon!
Chapitre III
Éclaircissement et assombrissement
Enjolras était allé faire une reconnaissance. Il était sorti par la
ruelle Mondétour en serpentant le long des maisons.
Les insurgés, disons-le, étaient pleins d'espoir. La façon dont ils
avaient repoussé l'attaque de la nuit leur faisait presque dédaigner
d'avance l'attaque du point du jour. Ils l'attendaient et en souriaient.
Ils ne doutaient pas plus de leur succès que de leur cause. D'ailleurs
un secours allait évidemment leur venir. Ils y comptaient. Avec cette
facilité de prophétie triomphante qui est une des forces du Français
combattant, ils divisaient en trois phases certaines la journée qui
allait s'ouvrir: à six heures du matin, un régiment, «qu'on avait
travaillé», tournerait; à midi, l'insurrection de tout Paris; au coucher
du soleil, la révolution.
On entendait le tocsin de Saint-Merry qui ne s'était pas tu une minute
depuis la veille; preuve que l'autre barricade, la grande, celle de
Jeanne, tenait toujours.
Toutes ces espérances s'échangeaient d'un groupe à l'autre dans une
sorte de chuchotement gai et redoutable qui ressemblait au bourdonnement
de guerre d'une ruche d'abeilles.
Enjolras reparut. Il revenait de sa sombre promenade d'aigle dans
l'obscurité extérieure. Il écouta un instant toute cette joie les bras
croisés, une main sur sa bouche. Puis, frais et rose dans la blancheur
grandissante du matin, il dit:
--Toute l'armée de Paris donne. Un tiers de cette armée pèse sur la
barricade où vous êtes. De plus la garde nationale. J'ai distingué les
shakos du cinquième de ligne et les guidons de la sixième légion. Vous
serez attaqués dans une heure. Quant au peuple, il a bouillonné hier,
mais ce matin il ne bouge pas. Rien à attendre, rien à espérer. Pas plus
un faubourg qu'un régiment. Vous êtes abandonnés.
Ces paroles tombèrent sur le bourdonnement des groupes, et y firent
l'effet que fait sur un essaim la première goutte de l'orage. Tous
restèrent muets. Il y eut un moment d'inexprimable angoisse où l'on eût
entendu voler la mort.
Ce moment fut court.
Une voix, du fond le plus obscur des groupes, cria à Enjolras:
--Soit. Élevons la barricade à vingt pieds de haut, et restons-y tous.
Citoyens, faisons la protection des cadavres. Montrons que, si le peuple
abandonne les républicains, les républicains n'abandonnent pas le
peuple.
Cette parole dégageait du pénible nuage des anxiétés individuelles la
pensée de tous. Une acclamation enthousiaste l'accueillit.
On n'a jamais su le nom de l'homme qui avait parlé ainsi; c'était
quelque porte-blouse ignoré, un inconnu, un oublié, un passant héros, ce
grand anonyme toujours mêlé aux crises humaines et aux genèses sociales
qui, à un instant donné, dit d'une façon suprême le mot décisif, et qui
s'évanouit dans les ténèbres après avoir représenté une minute, dans la
lumière d'un éclair, le peuple et Dieu.
Cette résolution inexorable était tellement dans l'air du 6 juin 1832
que, presque à la même heure, dans la barricade de Saint-Merry, les
insurgés poussaient cette clameur demeurée historique et consignée au
procès: Qu'on vienne à notre secours ou qu'on n'y vienne pas,
qu'importe! Faisons-nous tuer ici jusqu'au dernier.
Comme on voit, les deux barricades, quoique matériellement isolées,
communiquaient.
Chapitre IV
Cinq de moins, un de plus
Après que l'homme quelconque, qui décrétait «la protestation des
cadavres», eut parlé et donné la formule de l'âme commune, de toutes les
bouches sortit un cri étrangement satisfait et terrible, funèbre par le
sens et triomphal par l'accent:
--Vive la mort! Restons ici tous.
--Pourquoi tous? dit Enjolras.
--Tous! tous!
Enjolras reprit:
--La position est bonne, la barricade est belle. Trente hommes
suffisent. Pourquoi en sacrifier quarante?
Ils répliquèrent:
--Parce que pas un ne voudra s'en aller.
--Citoyens, criait Enjolras, et il y avait dans sa voix une vibration
presque irritée, la République n'est pas assez riche en hommes pour
faire des dépenses inutiles. La gloriole est un gaspillage. Si, pour
quelques-uns, le devoir est de s'en aller, ce devoir-là doit être fait
comme un autre.
Enjolras, l'homme principe, avait sur ses coreligionnaires cette sorte
de toute-puissance qui se dégage de l'absolu. Cependant, quelle que fût
cette omnipotence, on murmura.
Chef jusque dans le bout des ongles, Enjolras, voyant qu'on murmurait,
insista. Il reprit avec hauteur:
--Que ceux qui craignent de n'être plus que trente le disent.
Les murmures redoublèrent.
--D'ailleurs, observa une voix dans un groupe, s'en aller, c'est facile
à dire. La barricade est cernée.
--Pas du côté des halles, dit Enjolras. La rue Mondétour est libre, et
par la rue des Prêcheurs on peut gagner le marché des Innocents.
--Et là, reprit une autre voix du groupe, on sera pris. On tombera dans
quelque grand'garde de la ligne ou de la banlieue. Ils verront passer un
homme en blouse et en casquette. D'où viens-tu, toi? serais-tu pas de la
barricade? Et on vous regarde les mains. Tu sens la poudre. Fusillé.
Enjolras, sans répondre, toucha l'épaule de Combeferre, et tous deux
entrèrent dans la salle basse.
Ils ressortirent un moment après. Enjolras tenait dans ses deux mains
étendues les quatre uniformes qu'il avait fait réserver. Combeferre le
suivait portant les buffleteries et les shakos.
--Avec cet uniforme, dit Enjolras, on se mêle aux rangs et l'on
s'échappe. Voici toujours pour quatre.
Et il jeta sur le sol dépavé les quatre uniformes.
Aucun ébranlement ne se faisait dans le stoïque auditoire. Combeferre
prit la parole.
--Allons, dit-il, il faut avoir un peu de pitié. Savez-vous de quoi il
est question ici? Il est question des femmes. Voyons. Y a-t-il des
femmes, oui ou non? y a-t-il des enfants, oui ou non? y a-t-il, oui ou
non, des mères, qui poussent des berceaux du pied et qui ont des tas de
petits autour d'elles? Que celui de vous qui n'a jamais vu le sein d'une
nourrice lève la main. Ah! vous voulez vous faire tuer, je le veux
aussi, moi qui vous parle, mais je ne veux pas sentir des fantômes de
femmes qui se tordent les bras autour de moi. Mourez, soit, mais ne
faites pas mourir. Des suicides comme celui qui va s'accomplir ici sont
sublimes, mais le suicide est étroit, et ne veut pas d'extension; et dès
qu'il touche à vos proches, le suicide s'appelle meurtre. Songez aux
petites têtes blondes, et songez aux cheveux blancs. Écoutez, tout à
l'heure, Enjolras, il vient de me le dire, a vu au coin de la rue du
Cygne une croisée éclairée, une chandelle à une pauvre fenêtre, au
cinquième, et sur la vitre l'ombre toute branlante d'une tête de vieille
femme qui avait l'air d'avoir passé la nuit et d'attendre. C'est
peut-être la mère de l'un de vous. Eh bien, qu'il s'en aille, celui-là,
et qu'il se dépêche d'aller dire à sa mère: Mère, me voilà! Qu'il soit
tranquille, on fera la besogne ici tout de même. Quand on soutient ses
proches de son travail, on n'a plus le droit de se sacrifier. C'est
déserter la famille, cela. Et ceux qui ont des filles, et ceux qui ont
des soeurs! Y pensez-vous? Vous vous faites tuer, vous voilà morts,
c'est bon, et demain? Des jeunes filles qui n'ont pas de pain, cela est
terrible. L'homme mendie, la femme vend. Ah! ces charmants êtres si
gracieux et si doux qui ont des bonnets de fleurs, qui chantent, qui
jasent, qui emplissent la maison de chasteté, qui sont comme un parfum
vivant, qui prouvent l'existence des anges dans le ciel par la pureté
des vierges sur la terre, cette Jeanne, cette Lise, cette Mimi, ces
adorables et honnêtes créatures qui sont votre bénédiction et votre
orgueil, ah mon Dieu, elles vont avoir faim! Que voulez-vous que je vous
dise? Il y a un marché de chair humaine, et ce n'est pas avec vos mains
d'ombres, frémissantes autour d'elles, que vous les empêcherez d'y
entrer! Songez à la rue, songez au pavé couvert de passants, songez aux
boutiques devant lesquelles des femmes vont et viennent décolletées et
dans la boue. Ces femmes-là aussi ont été pures. Songez à vos soeurs,
ceux qui en ont. La misère, la prostitution, les sergents de ville,
Saint-Lazare, voilà où vont tomber ces délicates belles filles, ces
fragiles merveilles de pudeur, de gentillesse et de beauté, plus
fraîches que les lilas du mois de mai. Ah! vous vous êtes fait tuer! ah!
vous n'êtes plus là! C'est bien; vous avez voulu soustraire le peuple à
la royauté, vous donnez vos filles à la police. Amis, prenez garde, ayez
de la compassion. Les femmes, les malheureuses femmes, on n'a pas
l'habitude d'y songer beaucoup. On se fie sur ce que les femmes n'ont
pas reçu l'éducation des hommes, on les empêche de lire, on les empêche
de penser, on les empêche de s'occuper de politique; les empêcherez-vous
d'aller ce soir à la morgue et de reconnaître vos cadavres? Voyons, il
faut que ceux qui ont des familles soient bons enfants et nous donnent
une poignée de main et s'en aillent, et nous laissent faire ici
l'affaire tout seuls. Je sais bien qu'il faut du courage pour s'en
aller, c'est difficile; mais plus c'est difficile, plus c'est méritoire.
On dit: J'ai un fusil, je suis à la barricade, tant pis, j'y reste. Tant
pis, c'est bientôt dit. Mes amis, il y a un lendemain, vous n'y serez
pas à ce lendemain, mais vos familles y seront. Et que de souffrances!
Tenez, un joli enfant bien portant qui a des joues comme une pomme, qui
babille, qui jacasse, qui jabote, qui rit, qu'on sent frais sous le
baiser, savez-vous ce que cela devient quand c'est abandonné? J'en ai vu
un, tout petit, haut comme cela. Son père était mort. De pauvres gens
l'avaient recueilli par charité, mais ils n'avaient pas de pain pour
eux-mêmes. L'enfant avait toujours faim. C'était l'hiver. Il ne pleurait
pas. On le voyait aller près du poêle où il n'y avait jamais de feu et
dont le tuyau, vous savez, était mastiqué avec de la terre jaune.
L'enfant détachait avec ses petits doigts un peu de cette terre et la
mangeait. Il avait la respiration rauque, la face livide, les jambes
molles, le ventre gros. Il ne disait rien. On lui parlait, il ne
répondait pas. Il est mort. On l'a apporté mourir à l'hospice Necker, où
je l'ai vu. J'étais interne à cet hospice-là. Maintenant, s'il y a des
pères parmi vous, des pères qui ont pour bonheur de se promener le
dimanche en tenant dans leur bonne main robuste la petite main de leur
enfant, que chacun de ces pères se figure que cet enfant-là est le sien.
Ce pauvre môme, je me le rappelle, il me semble que je le vois, quand il
a été nu sur la table d'anatomie, ses côtes faisaient saillie sous sa
peau comme les fosses sous l'herbe d'un cimetière. On lui a trouvé une
espèce de boue dans l'estomac. Il avait de la cendre dans les dents.
Allons, tâtons-nous en conscience et prenons conseil de notre coeur. Les
statistiques constatent que la mortalité des enfants abandonnés est de
cinquante-cinq pour cent. Je le répète, il s'agit des femmes, il s'agit
des mères, il s'agit des jeunes filles, il s'agit des mioches. Est-ce
qu'on vous parle de vous? On sait bien ce que vous êtes; on sait bien
que vous êtes tous des braves, parbleu! on sait bien que vous avez tous
dans l'âme la joie et la gloire de donner votre vie pour la grande
cause; on sait bien que vous vous sentez élus pour mourir utilement et
magnifiquement, et que chacun de vous tient à sa part du triomphe. À la
bonne heure. Mais vous n'êtes pas seuls en ce monde. Il y a d'autres
êtres auxquels il faut penser. Il ne faut pas être égoïstes.
Tous baissèrent la tête d'un air sombre.
Étranges contradictions du coeur humain à ses moments les plus sublimes!
Combeferre, qui parlait ainsi, n'était pas orphelin. Il se souvenait des
mères des autres, et il oubliait la sienne. Il allait se faire tuer. Il
était «égoïste».
Marius, à jeun, fiévreux, successivement sorti de toutes les espérances,
échoué dans la douleur, le plus sombre des naufrages, saturé d'émotions
violentes, et sentant la fin venir, s'était de plus en plus enfoncé dans
cette stupeur visionnaire qui précède toujours l'heure fatale
volontairement acceptée.
Un physiologiste eût pu étudier sur lui les symptômes croissants de
cette absorption fébrile connue et classée par la science, et qui est à
la souffrance ce que la volupté est au plaisir. Le désespoir aussi a
son extase. Marius en était là. Il assistait à tout comme du dehors;
ainsi que nous l'avons dit, les choses qui se passaient devant lui, lui
semblaient lointaines; il distinguait l'ensemble, mais n'apercevait
point les détails. Il voyait les allants et venants à travers un
flamboiement. Il entendait les voix parler comme au fond d'un abîme.
Cependant ceci l'émut. Il y avait dans cette scène une pointe qui perça
jusqu'à lui, et qui le réveilla. Il n'avait plus qu'une idée, mourir, et
il ne voulait pas s'en distraire; mais il songea, dans son somnambulisme
funèbre, qu'en se perdant, il n'est pas défendu de sauver quelqu'un.
Il éleva la voix:
--Enjolras et Combeferre ont raison, dit-il; pas de sacrifice inutile.
Je me joins à eux, et il faut se hâter. Combeferre vous a dit les choses
décisives. Il y en a parmi vous qui ont des familles, des mères, des
soeurs, des femmes, des enfants. Que ceux-là sortent des rangs.
Personne ne bougea.
--Les hommes mariés et les soutiens de famille hors des rangs! répéta
Marius.
Son autorité était grande. Enjolras était bien le chef de la barricade,
mais Marius en était le sauveur.
--Je l'ordonne! cria Enjolras.
--Je vous en prie, dit Marius.
Alors, remués par la parole de Combeferre, ébranlés par l'ordre
d'Enjolras, émus par la prière de Marius, ces hommes héroïques
commencèrent à se dénoncer les uns les autres.--C'est vrai, disait un
jeune à un homme fait. Tu es père de famille. Va-t'en.--C'est plutôt
toi, répondait l'homme, tu as tes deux soeurs que tu nourris.--Et une
lutte inouïe éclatait. C'était à qui ne se laisserait pas mettre à la
porte du tombeau.
--Dépêchons, dit Courfeyrac, dans un quart d'heure il ne serait plus
temps.
--Citoyens, poursuivit Enjolras, c'est ici la République, et le suffrage
universel règne. Désignez vous-mêmes ceux qui doivent s'en aller.
On obéit. Au bout de quelques minutes, cinq étaient unanimement
désignés, et sortaient des rangs.
--Ils sont cinq! s'écria Marius.
Il n'y avait que quatre uniformes.
--Eh bien, reprirent les cinq, il faut qu'un reste.
Et ce fut à qui resterait, et à qui trouverait aux autres des raisons de
ne pas rester. La généreuse querelle recommença.
--Toi, tu as une femme qui t'aime.--Toi, tu as ta vieille mère.--Toi,
tu n'as plus ni père ni mère, qu'est-ce que tes trois petits frères vont
devenir?--Toi, tu es père de cinq enfants.--Toi, tu as le droit de
vivre, tu as dix-sept ans, c'est trop tôt.
Ces grandes barricades révolutionnaires étaient des rendez-vous
d'héroïsmes. L'invraisemblable y était simple. Ces hommes ne
s'étonnaient pas les uns les autres.
--Faites vite, répétait Courfeyrac.
On cria des groupes à Marius:
--Désignez, vous, celui qui doit rester.
--Oui, dirent les cinq, choisissez. Nous vous obéirons.
Marius ne croyait plus à une émotion possible. Cependant à cette idée,
choisir un homme pour la mort, tout son sang reflua vers son coeur. Il
eût pâli, s'il eût pu pâlir encore.
Il s'avança vers les cinq qui lui souriaient, et chacun, l'oeil plein de
cette grande flamme qu'on voit au fond de l'histoire sur les
Thermopyles, lui criait.
--Moi! moi! moi!
Et Marius, stupidement, les compta; ils étaient toujours cinq! Puis son
regard s'abaissa sur les quatre uniformes.
En cet instant, un cinquième uniforme tomba, comme du ciel, sur les
quatre autres.
Le cinquième homme était sauvé.
Marius leva les yeux et reconnut M. Fauchelevent.
Jean Valjean venait d'entrer dans la barricade.
Soit renseignement pris, soit instinct, soit hasard, il arrivait par la
ruelle Mondétour. Grâce à son habit de garde national, il avait passé
aisément.
La vedette placée par les insurgés dans la rue Mondétour, n'avait point
à donner le signal d'alarme pour un garde national seul. Elle l'avait
laissé s'engager dans la rue en se disant: c'est un renfort
probablement, ou au pis aller un prisonnier. Le moment était trop grave
pour que la sentinelle pût se distraire de son devoir et de son poste
d'observation.
Au moment où Jean Valjean était entré dans la redoute, personne ne
l'avait remarqué, tous les yeux étant fixés sur les cinq choisis et sur
les quatre uniformes. Jean Valjean, lui, avait vu et entendu, et,
silencieusement, il s'était dépouillé de son habit et l'avait jeté sur
le tas des autres.
L'émotion fut indescriptible.
--Quel est cet homme? demanda Bossuet.
--C'est, répondit Combeferre, un homme qui sauve les autres.
Marius ajouta d'une voix grave:
--Je le connais.
Cette caution suffisait à tous.
Enjolras se tourna vers Jean Valjean.
--Citoyen, soyez le bienvenu.
Et il ajouta:
--Vous savez qu'on va mourir.
Jean Valjean, sans répondre, aida l'insurgé qu'il sauvait à revêtir son
uniforme.
Chapitre V
Quel horizon on voit du haut de la barricade
La situation de tous, dans cette heure fatale et dans ce lieu
inexorable, avait comme résultante et comme sommet la mélancolie suprême
d'Enjolras.
Enjolras avait en lui la plénitude de la révolution; il était incomplet
pourtant, autant que l'absolu peut l'être; il tenait trop de Saint-Just,
et pas assez d'Anacharsis Cloots; cependant son esprit, dans la société
des Amis de l'A B C, avait fini par subir une certaine aimantation des
idées de Combeferre; depuis quelque temps, il sortait peu à peu de la
forme étroite du dogme et se laissait aller aux élargissements du
progrès, et il en était venu à accepter, comme évolution définitive et
magnifique, la transformation de la grande république française en
immense république humaine. Quant aux moyens immédiats, une situation
violente étant donnée, il les voulait violents; en cela, il ne variait
pas; et il était resté de cette école épique et redoutable que résume ce
mot: Quatre-vingt-treize.
Enjolras était debout sur l'escalier de pavés, un de ses coudes sur le
canon de sa carabine. Il songeait; il tressaillait, comme à des
passages de souffles; les endroits où est la mort ont de ces effets de
trépieds. Il sortait de ses prunelles, pleines du regard intérieur, des
espèces de feux étouffés. Tout à coup, il dressa la tête, ses cheveux
blonds se renversèrent en arrière comme ceux de l'ange sur le sombre
quadrige fait d'étoiles, ce fut comme une crinière de lion effarée en
flamboiement d'auréole, et Enjolras s'écria: