pas moi-même beaucoup plus que je ne voudrais. Quant à le lui avoir
dit, c’est autre chose. Il ne faut jamais dire à une femme que vous
l’aimez si vous voulez qu’elle tienne à vous, et, jusqu’à présent, je
me suis toujours très bien trouvé d’avoir appliqué cette théorie.
--Je ne voudrais pas vous blesser, repris-je, ni réveiller des
souvenirs désagréables; mais, ne croyez-vous pas que vous avez perdu
par votre extrême froideur certaines femmes qui, sans cela, vous
eussent aimé longtemps?
--Non, me dit-il. Dans tous les cas, je n’ai guère perdu en les
perdant, et je n’aurais pas fait pour les garder l’effort d’un
mensonge. Elles me plaisaient plus ou moins; je ne les ai point aimées.
Je crois avoir agi prudemment avec elles, mais cette prudence venait
de ma sincérité et non d’un calcul. Aujourd’hui, c’est différent. Je
suis plus épris sans doute qu’il ne me plaît de me l’avouer à moi-même;
pourtant je me garderai de le montrer, parce que ce serait une
irréparable faiblesse dont on pourrait abuser aussitôt.
--Quel étrange raisonnement!
--Étrange tant que vous voudrez, mais éminemment sage: croyez-en ma
vieille expérience. Le jour où je dirai à une femme que je l’aime,
sera celui où je renoncerai à elle pour toujours. Et cependant avec
_celle-là_, ajouta-t-il, rêveur, je crois que j’aurais pu me départir
de ma réserve sans courir trop de danger.
--Allons, lui dis-je en souriant, je vois que vous éprouvez enfin ce
sentiment pour lequel votre cœur ardent était si bien fait, mais que
votre impitoyable clairvoyance empêchait toujours de naître. Car ce
sentiment ne va pas sans quelques illusions, et vous n’en pouviez point
avoir.
--Des illusions, répéta-t-il. Je n’en ai que faire devant une telle
réalité. Elle est trop belle d’ailleurs pour durer longtemps. C’est
pour cela que je m’enfuis. Mais je n’oublierai jamais les dix dernières
semaines qui viennent de s’écouler. La vie ne m’avait rien offert
de semblable; mon imagination n’avait rien rêvé de plus doux et de
plus vif à la fois. L’esquisse que je vous ai faite un jour de mon
idéal impossible pâlirait à côté de ce charme que les mots ne peuvent
exprimer, et qui enivre l’esprit, aussi complètement que le cœur.
--Vous excitez ma curiosité au plus haut degré, mon cher Octave. Quelle
femme extraordinaire est celle qui a pu produire un tel effet sur vous?
L’esprit et le cœur!... Je vous connais plus difficile que de raison
en ce qui concerne les choses de l’esprit, et quant à votre cœur, je le
croyais enveloppé de ce triple airain dont parle le poète.
--Cela est vrai, Daniel. Et c’est justement parce que j’ai rencontré
ce phénomène, une femme chez laquelle le cœur, le caractère, l’esprit
et la passion sont à la même hauteur, et se complètent mutuellement
au lieu de se nuire, que je me demande si je ne suis pas le jouet de
quelque rêve. Quoi qu’il en soit, je suis bien certain de ne pas avoir
de réveil, puisque dans moins d’une heure je roulerai vers les régions
ensoleillées de l’Orient et probablement de l’oubli.
--Ainsi vous ne la verrez plus?
--Cinq minutes seulement. Elle doit venir me dire adieu lorsque je
monterai en wagon. Placez-vous dans le coin du coupé, et vous pourrez
l’apercevoir. Vous ne trouverez peut-être pas que son aspect justifie
mon admiration. Elle est de celles dont le visage ne révèle pas les
secrets de l’âme. Mais sa physionomie expressive et mobile, qui, à
certains moments, paraît insignifiante, atteint à d’autres une beauté
tout extraordinaire. Je m’imagine que son grand charme extérieur
vient de ces transfigurations inattendues, qui empêcheraient de se
blaser jamais sur ses traits, quoique ceux-ci n’aient rien de frappant.
Lorsque ses yeux profonds s’animent, vous enveloppent et vous pénètrent
de flammes, lorsque vous entendez résonner sa belle voix, pure comme
un timbre d’or, il se dégage d’elle je ne sais quel fluide qui vous
enivre et vous transporte en des sphères inconnues. Elle ferait
parfois croire à l’âme immatérielle et immortelle. J’ai passé des
heures enchantées à faire vibrer les cordes si délicates de son cœur,
éveillant à dessein, d’un mot tendre ou cruel, les échos frémissants
de son être. L’amour, la joie, la colère, elle exprime tout avec des
accents que jalouserait la plus grande artiste; mais elle ne le fait
point à volonté, et n’apparaît ainsi que lorsqu’elle est émue. Mais
qu’il est facile de l’émouvoir, la fine et sensitive créature! Elle a
des tendresses infinies, des gaîtés d’enfant; et, avec cela, elle sait
tout comprendre. Les questions les plus abstraites de la philosophie,
je les discute avec elle, et, sa petite main dans la mienne, je m’élève
vers ces régions désolées et sublimes où il est triste de voyager
seul. Enfin, et par-dessus tout, elle possède cette honnêteté native
et absolue, que j’estime si haut chez certains hommes, et que je ne
croyais pas exister chez la femme. Les ruses, les coquetteries, les
mesquines tactiques de son sexe, lui sont aussi inconnues que le sont
les souillures de nos rues à la neige des Alpes. Ah! quel délice de
pouvoir étudier une femme sans craindre de voir s’évanouir l’amour!
quelle joie de faire résonner les échos de son cœur en sachant que
jamais une note discordante ne vous avertira qu’il peut mentir! Voilà
ce que j’ai connu, Daniel, et c’est à ce beau songe que je vais dire
adieu.
L’heure sonna à l’horloge de la gare, et coupa court à des confidences
qui m’impressionnaient et m’intéressaient vivement. Nous nous
dirigeâmes vers le train, le long duquel se faisait le dernier
mouvement du départ, et je montai dans le coupé que mon ami avait fait
réserver.
Presque aussitôt, Octave, resté sur le quai, fit deux pas au-devant
d’une jeune femme qui venait de paraître. Je me penchai légèrement, le
cœur battant de curiosité.
Elle était debout devant lui, et attachait sur son visage un regard
qui m’empêcha d’examiner le reste de la personne. Ce regard était
si doux, si mélancolique, si poignant dans sa profondeur anxieuse
et attristée! Les yeux d’où il s’échappait comme une flamme étaient
si grands et si beaux! Cependant je garde le souvenir d’une taille
élevée, svelte sans maigreur, aux lignes élégantes accusées par un
costume de velours et de faille noirs très ajusté; et d’un visage
régulier, dont les traits fins et pâlis d’émotion paraissaient, dans la
lumière électrique, ceux d’une délicate statuette. Et, sous le front
blanc, illuminant d’un rayon sombre et vivant cette physionomie qu’une
angoisse visible rendait rigide comme du marbre, resplendissaient les
inoubliables prunelles. Toute l’âme de la jeune femme semblait jaillir
vers celui qui s’en allait, dans une douleur intraduisible et dans une
interrogation suprême.
Et moi, je compris bien ce que demandait ce regard à l’homme qui
n’avait jamais dit qu’il aimait.
Lui, il ne semblait point deviner, mais je savais bien qu’il souffrait.
Comment, dans un moment pareil, pouvait-il conserver ce ton détaché
qu’il affectait encore?
--Adieu, chère belle, dit-il. Envoyez-moi de vos nouvelles, et pensez à
moi quelquefois.
--Toujours, répondit-elle d’une voix pénétrante, à l’harmonie
singulière.
--Toujours, c’est bien long, reprit-il en raillant encore. J’espère
seulement que ce sera longtemps.
--Toujours, répéta-t-elle avec la même voix.
Le sifflet de la locomotive déchira l’air, et je sautai hors du
compartiment. Octave s’y élança.
Je le vis se pencher par la portière. Il saisit la petite main qui se
tendait encore vers lui... Son expression changea tout à coup.
Il hésita une dernière seconde, puis lançant à son tour un regard qui
ne le cédait point en passion à celui qu’il rencontrait:
--Je vous aime! murmura-t-il. Ne m’oubliez pas.
XIV
L’absence d’Octave se prolongeait. Je recevais rarement de ses
nouvelles. Jamais il ne me parlait de son amour.
Les splendeurs de l’Inde lui faisaient-elles dédaigner tout à fait ce
sombre Occident, dont volontiers il disait du mal, et où cependant
il avait cru entrevoir le bonheur? La crainte d’une désillusion plus
cruelle que les précédentes le retiendrait-elle toujours au loin, et
voulait-il vraiment quitter la vie pour emporter intact son beau rêve
au fond de son cœur? Pensait-il son amie fidèle, ou se croyait-il
oublié? Ces questions je me les posais inutilement, car, dans ses
courtes lettres, je n’y trouvais point de réponse.
Il semblait se livrer tout entier aux sensations inattendues que lui
procuraient les péripéties de son voyage. Ce qui lui plaisait, dans
des régions très diverses, c’étaient les contrastes qu’il rencontrait
à chaque pas. Ses hautes relations et l’importance de ses travaux lui
valaient, de la part des autorités anglaises, le plus gracieux accueil.
Sur la recommandation du gouvernement des Indes, les souverains
indigènes le recevaient avec les plus grands honneurs, le traitaient en
prince, et déployaient pour lui tout le faste des pompeuses réceptions.
Les portes des villes s’ouvraient devant ses éléphants couverts de
pourpre et d’or; il y entrait parmi de brillantes escortes; les canons
le saluaient du haut des citadelles, et les populations l’acclamaient
en l’appelant _Bara Sahib_ (puissant seigneur).
L’éclat de ces spectacles charmait ses yeux, épris des couleurs
intenses et franches, du ruissellement des pierreries, du miroitement
des métaux précieux, sous la lumière splendide. Puis, du jour au
lendemain, il quittait une merveilleuse capitale et s’enfonçait dans le
désert des jungles. Il passait les nuits dans des endroits sinistres,
où l’ombre s’emplissait tout à coup de formidables miaulements; il
traversait à la nage des rivières pleines de crocodiles; affrontant
ces dangers pour faire le croquis de quelque temple où nul être humain
ne pénétrait depuis des siècles, et qu’il trouvait souvent peuplé de
redoutables hôtes.
Il dormit seul, une nuit de Noël, parmi les ruines de l’antique cité
de Khajurao, dans un de ces sanctuaires abandonnés, que les gens du
pays prétendaient hanté par des fantômes. Il y fut témoin d’une scène
curieuse, et s’expliqua les fantastiques légendes.
Des bruits l’éveillèrent; il ouvrit les yeux, s’accouda, et ne se
les expliqua pas tout d’abord. Les dieux, accroupis ou debout,
remplissaient les milliers de niches, et l’on distinguait dans la
vague clarté que répandait la lune, leurs attitudes bizarres que les
sculpteurs hindous varient capricieusement. Ce n’étaient certes pas
eux qui avaient tiré le voyageur de son sommeil. Pourtant des pas
légers glissaient dans l’obscurité des galeries, et, finalement, Octave
aperçut des formes humaines qui, lentes et furtives, effleuraient
les murs. Il pensa d’abord que des prêtres de Siva avaient envoyé
ces importuns visiteurs pour l’épouvanter, dans quelque religieuse
intention. Il se leva vivement, les interpella à haute voix, et
déchargea au hasard son revolver.
O miracle! Les vieilles divinités s’animèrent. Elles étaient si
nombreuses que, durant une seconde, de la base au faîte, les
colonnes semblèrent vivantes; des formes légères les couvrirent, les
enveloppèrent de silencieux mouvements, puis s’élevèrent et disparurent
dans le noir des énormes voûtes.
Octave, stupéfait, se frotta les yeux. Ce n’était point un songe; les
niches restaient vides. Mais il n’était pas homme à respecter un pareil
mystère. Quelque vénération qu’il eût pour Siva, il ne lui supposait
pas la puissance d’intriguer à ce point un profane. Aux premiers rayons
du jour, il découvrit que les susceptibles divinités n’étaient que des
légions de singes. Ces animaux pullulent aux Indes, et s’établissent
ainsi sans façon dans les demeures désertes des dieux.
Jamais, paraît-il, l’impression du miraculeux et du surnaturel ne
saisit à ce point Octave. Malheureusement elle ne pouvait durer pour
son esprit positif; mais il la regretta, comme une des plus vives
qu’il eût ressenties.
La lettre qui contenait ces détails fut la plus longue de celles qu’il
m’écrivit. En général il se bornait à tracer rapidement quelques
réflexions sur une simple carte postale. Ce mince carré de papier,
venu de si loin, et dont les nombreux timbres portaient des noms
étranges:--Odeypoor, Hyderabad, Bhopal, Bénarès--me jetait dans des
rêveries sans fin. La carte postale, tout ouverte, si familière,
si frêle, employée comme moyen de correspondance d’un hémisphère à
l’autre, cela ressemblait bien à ce bizarre Octave.
Voici quelques-unes de ses phrases, prises au hasard, avec leur style
bref, précis, sans apprêt--son style épistolaire, à lui:
«Je vis dans un songe des Mille et une Nuits. Ce qu’il y a
de merveilleux dans cet étrange pays, c’est que, suivant les
contrées que je parcours, je revois à volonté tous les âges
successifs de la civilisation, depuis les primitives époques de
la pierre taillée, représentées par certains sauvages, jusqu’aux
temps modernes, en passant par la féodalité, le moyen âge et
toutes les phases d’évolution intermédiaires. Rien ne vaut de
telles leçons d’histoire. Ce n’est pas dans les livres qu’on
apprend à connaître l’homme. Quelques jours passés chez un peuple
permettent de réunir sur son compte plus de notions que la
lecture de vingt volumes.»
«Les nuits à la belle étoile succèdent aux réceptions dans
les palais. Je passe de l’opulence extrême à la misère noire,
et ces alternatives me séduisent beaucoup. Rien ne me frappe
davantage que la vue de grandes cités mortes, vastes comme Paris,
aujourd’hui désertes, et où les pagodes et les palais sont plus
nombreux que les maisons. Je me représente alors le voyageur de
l’avenir, cherchant parmi les ruines de ce qui fut la capitale
de notre belle France des vestiges de ses habitants disparus,
et s’efforçant de reconstituer leurs mœurs, leurs croyances,
leurs coutumes et leurs lois. Quelque savant à lunettes de cette
époque future écrira peut-être un long mémoire pour démontrer,
en s’appuyant sur des indications tirées de la numismatique, que
les Parisiens du XIXe siècle adoraient une déesse suprême nommée
Égalité et des dieux inférieurs qu’ils appelaient Fraternité et
Liberté. Le même savant prouvera aisément par la comparaison de
certains emblèmes, que cette trinité peut être identifiée avec
les divinités que d’anciens peuples désignaient sous les noms de
Vénus, Diane, Minerve, dont les statues ressemblent fort à celles
de la très puissante et très sainte Liberté. Il y a des gens qui
entrent de nos jours à l’Institut pour des travaux très voisins
par leur ingéniosité fantaisiste de ceux de ce futur savant.»
Toujours ce voile de raillerie légère dont il enveloppait ses pensées
les plus profondes. Pas un seul mot sur son amour. Et cependant quinze
longs mois s’étaient écoulés depuis son départ.
Enfin je reçus de Katmandou, capitale de l’impénétrable Népal, la
lettre suivante:
«Katmandou, 1er mars 18....»
«Regarde le nom barbare écrit au haut de ce papier, ami Daniel.
Tu ne verras guère d’épîtres datées de cet endroit. Je ne te
fais pas de descriptions pour la bonne raison que tu en entendras
bientôt assez de ma bouche éloquente. Je me prépare à regagner
l’Europe et mes lointains foyers. Décidément, je renonce à la
Chine. Chose extraordinaire, Pékin m’attire moins que Paris.»
«_Post-Scriptum._--Peut-être est-ce parce qu’à Paris je compte
revoir certain petit démon féminin, que les bayadères de l’Inde
n’ont point réussi à me faire oublier.»
C’était peu. Mais, pour moi qui le connaissais si bien, c’était tout.
Il aimait toujours et il devait être certain de la constance de celle
qui l’attendait.
Il avait donc eu le courage de soumettre ses propres sentiments et ceux
de cette ardente jeune âme de femme à une pareille épreuve! Plus d’une
année de séparation absolue, avec des mois d’intervalle souvent entre
les lettres à cause des difficultés du voyage! Il ne lui avait pas
fallu moins, à ce défiant du bonheur, pour qu’il se livrât sans crainte
au charme d’aimer.
Mais puisqu’il cédait enfin, puisqu’il revenait pour se donner, lui qui
avait passé sa vie à défendre contre des séductions vulgaires le trésor
de ses tendresses intimes, elle n’aurait point à se repentir de sa
longue patience celle qui lui avait dit si doucement: «Toujours...,» le
soir des tristes adieux. Quel cœur éprouvé et sûr, tout plein d’ardeurs
longtemps contenues, il allait enfin lui ouvrir!
XV
Le retour d’Octave, qui me réjouit infiniment, ne me rendit pas mon
ami. Elles étaient finies pour moi les longues causeries dans la
vapeur bleue des cigares, et les longues promenades du soir sous les
marronniers sombres, tandis que résonne affaiblie la musique des
cafés-concerts, et que l’on suit machinalement des yeux les lumières
des voitures qui montent vers le Bois. Ce fut un grand désappointement.
Je ne m’en consolai qu’en le sachant heureux, mais je n’eus pas le
privilège de contempler et de constater ce bonheur.
Ce n’est point que son affectueuse amitié ou sa confiance en moi
fussent changées; c’est qu’il était pris complètement et trop absorbé
dans un seul être.
A peine passait-il quelques heures de suite à Paris. Une retraite
mystérieuse, située dans un endroit romanesque et sauvage, au milieu
des bois, qu’il ne se lassait jamais d’admirer et de parcourir, et dans
lesquels il errait maintenant près d’une compagne aimée, le retenait
loin de nous et l’attirait invinciblement dès qu’il remettait le pied
dans nos rues. Il s’excusa de ne pas m’inviter à venir l’y voir, moi,
son meilleur ami. Je ne lui en voulus pas. La présence d’un tiers
eût semblé insupportable à ces amants, qui, bien des mois après leur
réunion, ne voyaient pas encore baisser à l’horizon leur étonnante
lune de miel. Puis la solitude absolue où ils s’étaient renfermés
s’expliquait sans doute par une autre raison.
Malgré le vif désir qu’Octave ne me cacha point, et son intention bien
arrêtée d’épouser celle qui lui avait ouvert une nouvelle existence,
la consécration du mariage manquait encore à leur union. Quel était
l’obstacle? Je l’ignorais. Mais je comprenais le mystère plein de
dignité dont s’enveloppait la jeune femme, au milieu de telles
circonstances. Un intérêt puissant, supérieur à une vulgaire curiosité,
me portait à souhaiter qu’elle se départît de sa réserve au moins à
l’égard d’un ami aussi sûr et aussi respectueux que je pouvais l’être,
mais je me gardai de faire la moindre allusion à Octave sur ce sujet.
Quand il me parlait de son amour, il le faisait sur ce ton
demi-sérieux, demi-railleur qu’il appliquait généralement à ce qui
l’intéressait le plus. Il employa de nouveau le mot de «démon féminin,»
et manifesta son étonnement de ne pas avoir encore entendu sonner
l’heure des désillusions et du réveil.
--C’est évidemment, disait-il en souriant, un parti-pris de sa
part.--Il ne la désigna jamais par aucun nom,--et une preuve nouvelle
du caractère contrariant des femmes. Elle me force à admettre
l’exception. Mais les exceptions, comme chacun sait, ne font que
confirmer la règle. Une femme qui ne finit pas un jour où l’autre
par devenir parfaitement insupportable peut être considérée comme
un phénomène, et un gouvernement sage devrait la faire transporter
dans une île déserte, afin de ne pas laisser induire en erreur les
célibataires par d’aussi fallacieux exemples.
Jamais il ne revint aux confidences attendries que l’émotion du départ
provoqua jadis, et cependant tout me prouvait que sa passion, loin
de s’atténuer, allait grandissant. Un fait très particulier, et tout
à l’honneur de sa compagne, c’est que, loin de se ralentir dans ses
travaux et de s’amollir dans d’énervantes tendresses, il se donna
des buts d’étude plus élevés que jamais, et marcha vers eux avec une
persévérance jusque-là un peu étrangère à son caractère. L’amour obtint
ce que l’amitié avait sollicité vainement: Octave sembla se soucier
davantage des services qu’il pouvait rendre et de la gloire qu’il
pouvait atteindre.
Il publia une grande partie de ses travaux, qu’une patiente main
féminine avait, paraît-il, compilés, rassemblés, recopiés, et préparés
pour l’impression. Du jour au lendemain, les journaux furent pleins de
son nom, qui retentit au sein des réunions savantes de tous les pays
civilisés. Ce nom devint presque illustre lorsque parut enfin le grand
ouvrage qui résumait ses explorations et ses découvertes.
Il ne s’arrêta pas encore là; et sa jeune femme s’intéressa tellement
à son œuvre, qu’elle-même le poussa à entreprendre un nouveau voyage,
dans lequel elle dut l’accompagner.
J’imagine--mais ce n’est qu’une présomption--que le désir de
s’appartenir plus encore, loin d’une société dont les convenances
marquaient leur union d’un caractère irrégulier, la possibilité
peut-être de se marier à l’étranger, les décidèrent à porter leur
persistant bonheur vers des climats où il serait libre de mieux
s’épanouir. Ce sont des conjectures absolument personnelles, et je me
hâte de les donner pour ce qu’elles valent. Ils étaient sous le coup
d’une fatalité que j’ignore, et des circonstances spéciales, non leur
volonté, maintenaient encore entre eux une suprême barrière.
Faut-il le regretter pour eux? Toute félicité a son côté sombre
qui souvent en fait mieux ressortir les splendeurs. Qui sait si le
couronnement de ce brillant édifice n’en eût point ébranlé la base, et
si ces amants ne durent pas l’intensité de leur bonheur en partie à
l’épreuve mystérieuse, à l’épine cachée qui les fit souvent souffrir?
«L’amour ne subsiste que lorsqu’il a quelque chose à espérer ou à
craindre,» a dit le plus amer et peut-être aussi le plus sage de nos
moralistes.
XVI
Un soir du mois d’août 1884, à Trouville, je sortis de l’hôtel des
Roches-Noires, où j’étais installé pour quelques jours, et j’allai
m’asseoir sur la plage, aussi loin que possible des nombreux
promeneurs. Je venais de quitter la table d’hôte, et la banalité des
conversations qui s’y tiennent m’avait frappé plus que de coutume.
J’éprouvais un invincible besoin de silence et de solitude.
C’était à marée basse. Tout ce qu’on apercevait de la mer consistait en
une bande étroite et lointaine, d’un blanc verdâtre, semblable à une
île de jade au milieu d’un océan de sable. Au-dessus, le ciel était
rouge, d’un rouge qui devenait rose, puis jaune, et plus haut encore
vert pâle, pour finir en une immense tente d’azur sombre que piquaient
déjà les clous d’or des étoiles. A mes pieds, des flaques d’eau salée
miroitaient, pourpres comme du sang, entre les petites dunes que la
vague avait plissées régulièrement. Et ce qui était bon, c’était de
respirer le vent pur qui me venait du large, en plein visage, comme une
haleine aux parfums sauvages et frais.
Là, sous l’influence charmante de la nuit et de la mer qui montaient
toutes deux--la première rapide et silencieuse, la seconde avec des
élans pleins de paresse et de sourds mugissements--je m’expliquai
mon accès d’humeur et de misanthropie. Au moment de descendre dîner,
une vieille adresse, traînant parmi des papiers que je feuilletais,
avait mis sous mes yeux le nom d’Octave; et le souvenir de cet ami si
original m’avait fait trouver bien lourde la platitude de mes voisins.
Je me remis à penser à lui, à ses idées, aux détails de sa vie. Je
cherchai, en rassemblant mille vagues indices, à me présenter au
moral comme au physique, la femme qui avait fixé cet être indépendant,
doué à si haute dose d’inconstance et de fantaisie. Je lui en voulais
un peu, à cette femme, qui m’avait ôté la jouissance d’une pareille
amitié. Comment avait-elle ensorcelé mon philosophe? Un tel miracle
était bien l’œuvre d’un «démon féminin», suivant le nom qu’il lui
donnait lui-même; il y avait là-dessous quelque maléfice et quelque
sortilége. Certainement elle n’avait rien de supérieur aux autres.
S’il la trouvait si différente, c’est parce qu’il l’aimait, et
qu’il l’aimait de tout l’amour non dépensé dans la jeunesse et qui
se développait ardent et fort en la puissante virilité. Maintenant
pourquoi l’aimait-il?... Bah! y a-t-il jamais eu de réponse plausible
et sensée à ce pourquoi là?