--Je crois, fit-il, qu’elle m’aime. Et je me demande si je ne l’aime

pas moi-même beaucoup plus que je ne voudrais. Quant à le lui avoir

dit, c’est autre chose. Il ne faut jamais dire à une femme que vous

l’aimez si vous voulez qu’elle tienne à vous, et, jusqu’à présent, je

me suis toujours très bien trouvé d’avoir appliqué cette théorie.

--Je ne voudrais pas vous blesser, repris-je, ni réveiller des

souvenirs désagréables; mais, ne croyez-vous pas que vous avez perdu

par votre extrême froideur certaines femmes qui, sans cela, vous

eussent aimé longtemps?

--Non, me dit-il. Dans tous les cas, je n’ai guère perdu en les

perdant, et je n’aurais pas fait pour les garder l’effort d’un

mensonge. Elles me plaisaient plus ou moins; je ne les ai point aimées.

Je crois avoir agi prudemment avec elles, mais cette prudence venait

de ma sincérité et non d’un calcul. Aujourd’hui, c’est différent. Je

suis plus épris sans doute qu’il ne me plaît de me l’avouer à moi-même;

pourtant je me garderai de le montrer, parce que ce serait une

irréparable faiblesse dont on pourrait abuser aussitôt.

--Quel étrange raisonnement!

--Étrange tant que vous voudrez, mais éminemment sage: croyez-en ma

vieille expérience. Le jour où je dirai à une femme que je l’aime,

sera celui où je renoncerai à elle pour toujours. Et cependant avec

_celle-là_, ajouta-t-il, rêveur, je crois que j’aurais pu me départir

de ma réserve sans courir trop de danger.

--Allons, lui dis-je en souriant, je vois que vous éprouvez enfin ce

sentiment pour lequel votre cœur ardent était si bien fait, mais que

votre impitoyable clairvoyance empêchait toujours de naître. Car ce

sentiment ne va pas sans quelques illusions, et vous n’en pouviez point

avoir.

--Des illusions, répéta-t-il. Je n’en ai que faire devant une telle

réalité. Elle est trop belle d’ailleurs pour durer longtemps. C’est

pour cela que je m’enfuis. Mais je n’oublierai jamais les dix dernières

semaines qui viennent de s’écouler. La vie ne m’avait rien offert

de semblable; mon imagination n’avait rien rêvé de plus doux et de

plus vif à la fois. L’esquisse que je vous ai faite un jour de mon

idéal impossible pâlirait à côté de ce charme que les mots ne peuvent

exprimer, et qui enivre l’esprit, aussi complètement que le cœur.

--Vous excitez ma curiosité au plus haut degré, mon cher Octave. Quelle

femme extraordinaire est celle qui a pu produire un tel effet sur vous?

L’esprit et le cœur!... Je vous connais plus difficile que de raison

en ce qui concerne les choses de l’esprit, et quant à votre cœur, je le

croyais enveloppé de ce triple airain dont parle le poète.

--Cela est vrai, Daniel. Et c’est justement parce que j’ai rencontré

ce phénomène, une femme chez laquelle le cœur, le caractère, l’esprit

et la passion sont à la même hauteur, et se complètent mutuellement

au lieu de se nuire, que je me demande si je ne suis pas le jouet de

quelque rêve. Quoi qu’il en soit, je suis bien certain de ne pas avoir

de réveil, puisque dans moins d’une heure je roulerai vers les régions

ensoleillées de l’Orient et probablement de l’oubli.

--Ainsi vous ne la verrez plus?

--Cinq minutes seulement. Elle doit venir me dire adieu lorsque je

monterai en wagon. Placez-vous dans le coin du coupé, et vous pourrez

l’apercevoir. Vous ne trouverez peut-être pas que son aspect justifie

mon admiration. Elle est de celles dont le visage ne révèle pas les

secrets de l’âme. Mais sa physionomie expressive et mobile, qui, à

certains moments, paraît insignifiante, atteint à d’autres une beauté

tout extraordinaire. Je m’imagine que son grand charme extérieur

vient de ces transfigurations inattendues, qui empêcheraient de se

blaser jamais sur ses traits, quoique ceux-ci n’aient rien de frappant.

Lorsque ses yeux profonds s’animent, vous enveloppent et vous pénètrent

de flammes, lorsque vous entendez résonner sa belle voix, pure comme

un timbre d’or, il se dégage d’elle je ne sais quel fluide qui vous

enivre et vous transporte en des sphères inconnues. Elle ferait

parfois croire à l’âme immatérielle et immortelle. J’ai passé des

heures enchantées à faire vibrer les cordes si délicates de son cœur,

éveillant à dessein, d’un mot tendre ou cruel, les échos frémissants

de son être. L’amour, la joie, la colère, elle exprime tout avec des

accents que jalouserait la plus grande artiste; mais elle ne le fait

point à volonté, et n’apparaît ainsi que lorsqu’elle est émue. Mais

qu’il est facile de l’émouvoir, la fine et sensitive créature! Elle a

des tendresses infinies, des gaîtés d’enfant; et, avec cela, elle sait

tout comprendre. Les questions les plus abstraites de la philosophie,

je les discute avec elle, et, sa petite main dans la mienne, je m’élève

vers ces régions désolées et sublimes où il est triste de voyager

seul. Enfin, et par-dessus tout, elle possède cette honnêteté native

et absolue, que j’estime si haut chez certains hommes, et que je ne

croyais pas exister chez la femme. Les ruses, les coquetteries, les

mesquines tactiques de son sexe, lui sont aussi inconnues que le sont

les souillures de nos rues à la neige des Alpes. Ah! quel délice de

pouvoir étudier une femme sans craindre de voir s’évanouir l’amour!

quelle joie de faire résonner les échos de son cœur en sachant que

jamais une note discordante ne vous avertira qu’il peut mentir! Voilà

ce que j’ai connu, Daniel, et c’est à ce beau songe que je vais dire

adieu.

L’heure sonna à l’horloge de la gare, et coupa court à des confidences

qui m’impressionnaient et m’intéressaient vivement. Nous nous

dirigeâmes vers le train, le long duquel se faisait le dernier

mouvement du départ, et je montai dans le coupé que mon ami avait fait

réserver.

Presque aussitôt, Octave, resté sur le quai, fit deux pas au-devant

d’une jeune femme qui venait de paraître. Je me penchai légèrement, le

cœur battant de curiosité.

Elle était debout devant lui, et attachait sur son visage un regard

qui m’empêcha d’examiner le reste de la personne. Ce regard était

si doux, si mélancolique, si poignant dans sa profondeur anxieuse

et attristée! Les yeux d’où il s’échappait comme une flamme étaient

si grands et si beaux! Cependant je garde le souvenir d’une taille

élevée, svelte sans maigreur, aux lignes élégantes accusées par un

costume de velours et de faille noirs très ajusté; et d’un visage

régulier, dont les traits fins et pâlis d’émotion paraissaient, dans la

lumière électrique, ceux d’une délicate statuette. Et, sous le front

blanc, illuminant d’un rayon sombre et vivant cette physionomie qu’une

angoisse visible rendait rigide comme du marbre, resplendissaient les

inoubliables prunelles. Toute l’âme de la jeune femme semblait jaillir

vers celui qui s’en allait, dans une douleur intraduisible et dans une

interrogation suprême.

Et moi, je compris bien ce que demandait ce regard à l’homme qui

n’avait jamais dit qu’il aimait.

Lui, il ne semblait point deviner, mais je savais bien qu’il souffrait.

Comment, dans un moment pareil, pouvait-il conserver ce ton détaché

qu’il affectait encore?

--Adieu, chère belle, dit-il. Envoyez-moi de vos nouvelles, et pensez à

moi quelquefois.

--Toujours, répondit-elle d’une voix pénétrante, à l’harmonie

singulière.

--Toujours, c’est bien long, reprit-il en raillant encore. J’espère

seulement que ce sera longtemps.

--Toujours, répéta-t-elle avec la même voix.

Le sifflet de la locomotive déchira l’air, et je sautai hors du

compartiment. Octave s’y élança.

Je le vis se pencher par la portière. Il saisit la petite main qui se

tendait encore vers lui... Son expression changea tout à coup.

Il hésita une dernière seconde, puis lançant à son tour un regard qui

ne le cédait point en passion à celui qu’il rencontrait:

--Je vous aime! murmura-t-il. Ne m’oubliez pas.

XIV

L’absence d’Octave se prolongeait. Je recevais rarement de ses

nouvelles. Jamais il ne me parlait de son amour.

Les splendeurs de l’Inde lui faisaient-elles dédaigner tout à fait ce

sombre Occident, dont volontiers il disait du mal, et où cependant

il avait cru entrevoir le bonheur? La crainte d’une désillusion plus

cruelle que les précédentes le retiendrait-elle toujours au loin, et

voulait-il vraiment quitter la vie pour emporter intact son beau rêve

au fond de son cœur? Pensait-il son amie fidèle, ou se croyait-il

oublié? Ces questions je me les posais inutilement, car, dans ses

courtes lettres, je n’y trouvais point de réponse.

Il semblait se livrer tout entier aux sensations inattendues que lui

procuraient les péripéties de son voyage. Ce qui lui plaisait, dans

des régions très diverses, c’étaient les contrastes qu’il rencontrait

à chaque pas. Ses hautes relations et l’importance de ses travaux lui

valaient, de la part des autorités anglaises, le plus gracieux accueil.

Sur la recommandation du gouvernement des Indes, les souverains

indigènes le recevaient avec les plus grands honneurs, le traitaient en

prince, et déployaient pour lui tout le faste des pompeuses réceptions.

Les portes des villes s’ouvraient devant ses éléphants couverts de

pourpre et d’or; il y entrait parmi de brillantes escortes; les canons

le saluaient du haut des citadelles, et les populations l’acclamaient

en l’appelant _Bara Sahib_ (puissant seigneur).

L’éclat de ces spectacles charmait ses yeux, épris des couleurs

intenses et franches, du ruissellement des pierreries, du miroitement

des métaux précieux, sous la lumière splendide. Puis, du jour au

lendemain, il quittait une merveilleuse capitale et s’enfonçait dans le

désert des jungles. Il passait les nuits dans des endroits sinistres,

où l’ombre s’emplissait tout à coup de formidables miaulements; il

traversait à la nage des rivières pleines de crocodiles; affrontant

ces dangers pour faire le croquis de quelque temple où nul être humain

ne pénétrait depuis des siècles, et qu’il trouvait souvent peuplé de

redoutables hôtes.

Il dormit seul, une nuit de Noël, parmi les ruines de l’antique cité

de Khajurao, dans un de ces sanctuaires abandonnés, que les gens du

pays prétendaient hanté par des fantômes. Il y fut témoin d’une scène

curieuse, et s’expliqua les fantastiques légendes.

Des bruits l’éveillèrent; il ouvrit les yeux, s’accouda, et ne se

les expliqua pas tout d’abord. Les dieux, accroupis ou debout,

remplissaient les milliers de niches, et l’on distinguait dans la

vague clarté que répandait la lune, leurs attitudes bizarres que les

sculpteurs hindous varient capricieusement. Ce n’étaient certes pas

eux qui avaient tiré le voyageur de son sommeil. Pourtant des pas

légers glissaient dans l’obscurité des galeries, et, finalement, Octave

aperçut des formes humaines qui, lentes et furtives, effleuraient

les murs. Il pensa d’abord que des prêtres de Siva avaient envoyé

ces importuns visiteurs pour l’épouvanter, dans quelque religieuse

intention. Il se leva vivement, les interpella à haute voix, et

déchargea au hasard son revolver.

O miracle! Les vieilles divinités s’animèrent. Elles étaient si

nombreuses que, durant une seconde, de la base au faîte, les

colonnes semblèrent vivantes; des formes légères les couvrirent, les

enveloppèrent de silencieux mouvements, puis s’élevèrent et disparurent

dans le noir des énormes voûtes.

Octave, stupéfait, se frotta les yeux. Ce n’était point un songe; les

niches restaient vides. Mais il n’était pas homme à respecter un pareil

mystère. Quelque vénération qu’il eût pour Siva, il ne lui supposait

pas la puissance d’intriguer à ce point un profane. Aux premiers rayons

du jour, il découvrit que les susceptibles divinités n’étaient que des

légions de singes. Ces animaux pullulent aux Indes, et s’établissent

ainsi sans façon dans les demeures désertes des dieux.

Jamais, paraît-il, l’impression du miraculeux et du surnaturel ne

saisit à ce point Octave. Malheureusement elle ne pouvait durer pour

son esprit positif; mais il la regretta, comme une des plus vives

qu’il eût ressenties.

La lettre qui contenait ces détails fut la plus longue de celles qu’il

m’écrivit. En général il se bornait à tracer rapidement quelques

réflexions sur une simple carte postale. Ce mince carré de papier,

venu de si loin, et dont les nombreux timbres portaient des noms

étranges:--Odeypoor, Hyderabad, Bhopal, Bénarès--me jetait dans des

rêveries sans fin. La carte postale, tout ouverte, si familière,

si frêle, employée comme moyen de correspondance d’un hémisphère à

l’autre, cela ressemblait bien à ce bizarre Octave.

Voici quelques-unes de ses phrases, prises au hasard, avec leur style

bref, précis, sans apprêt--son style épistolaire, à lui:

«Je vis dans un songe des Mille et une Nuits. Ce qu’il y a

de merveilleux dans cet étrange pays, c’est que, suivant les

contrées que je parcours, je revois à volonté tous les âges

successifs de la civilisation, depuis les primitives époques de

la pierre taillée, représentées par certains sauvages, jusqu’aux

temps modernes, en passant par la féodalité, le moyen âge et

toutes les phases d’évolution intermédiaires. Rien ne vaut de

telles leçons d’histoire. Ce n’est pas dans les livres qu’on

apprend à connaître l’homme. Quelques jours passés chez un peuple

permettent de réunir sur son compte plus de notions que la

lecture de vingt volumes.»

«Les nuits à la belle étoile succèdent aux réceptions dans

les palais. Je passe de l’opulence extrême à la misère noire,

et ces alternatives me séduisent beaucoup. Rien ne me frappe

davantage que la vue de grandes cités mortes, vastes comme Paris,

aujourd’hui désertes, et où les pagodes et les palais sont plus

nombreux que les maisons. Je me représente alors le voyageur de

l’avenir, cherchant parmi les ruines de ce qui fut la capitale

de notre belle France des vestiges de ses habitants disparus,

et s’efforçant de reconstituer leurs mœurs, leurs croyances,

leurs coutumes et leurs lois. Quelque savant à lunettes de cette

époque future écrira peut-être un long mémoire pour démontrer,

en s’appuyant sur des indications tirées de la numismatique, que

les Parisiens du XIXe siècle adoraient une déesse suprême nommée

Égalité et des dieux inférieurs qu’ils appelaient Fraternité et

Liberté. Le même savant prouvera aisément par la comparaison de

certains emblèmes, que cette trinité peut être identifiée avec

les divinités que d’anciens peuples désignaient sous les noms de

Vénus, Diane, Minerve, dont les statues ressemblent fort à celles

de la très puissante et très sainte Liberté. Il y a des gens qui

entrent de nos jours à l’Institut pour des travaux très voisins

par leur ingéniosité fantaisiste de ceux de ce futur savant.»

Toujours ce voile de raillerie légère dont il enveloppait ses pensées

les plus profondes. Pas un seul mot sur son amour. Et cependant quinze

longs mois s’étaient écoulés depuis son départ.

Enfin je reçus de Katmandou, capitale de l’impénétrable Népal, la

lettre suivante:

«Katmandou, 1er mars 18....»

«Regarde le nom barbare écrit au haut de ce papier, ami Daniel.

Tu ne verras guère d’épîtres datées de cet endroit. Je ne te

fais pas de descriptions pour la bonne raison que tu en entendras

bientôt assez de ma bouche éloquente. Je me prépare à regagner

l’Europe et mes lointains foyers. Décidément, je renonce à la

Chine. Chose extraordinaire, Pékin m’attire moins que Paris.»

«_Post-Scriptum._--Peut-être est-ce parce qu’à Paris je compte

revoir certain petit démon féminin, que les bayadères de l’Inde

n’ont point réussi à me faire oublier.»

C’était peu. Mais, pour moi qui le connaissais si bien, c’était tout.

Il aimait toujours et il devait être certain de la constance de celle

qui l’attendait.

Il avait donc eu le courage de soumettre ses propres sentiments et ceux

de cette ardente jeune âme de femme à une pareille épreuve! Plus d’une

année de séparation absolue, avec des mois d’intervalle souvent entre

les lettres à cause des difficultés du voyage! Il ne lui avait pas

fallu moins, à ce défiant du bonheur, pour qu’il se livrât sans crainte

au charme d’aimer.

Mais puisqu’il cédait enfin, puisqu’il revenait pour se donner, lui qui

avait passé sa vie à défendre contre des séductions vulgaires le trésor

de ses tendresses intimes, elle n’aurait point à se repentir de sa

longue patience celle qui lui avait dit si doucement: «Toujours...,» le

soir des tristes adieux. Quel cœur éprouvé et sûr, tout plein d’ardeurs

longtemps contenues, il allait enfin lui ouvrir!

XV

Le retour d’Octave, qui me réjouit infiniment, ne me rendit pas mon

ami. Elles étaient finies pour moi les longues causeries dans la

vapeur bleue des cigares, et les longues promenades du soir sous les

marronniers sombres, tandis que résonne affaiblie la musique des

cafés-concerts, et que l’on suit machinalement des yeux les lumières

des voitures qui montent vers le Bois. Ce fut un grand désappointement.

Je ne m’en consolai qu’en le sachant heureux, mais je n’eus pas le

privilège de contempler et de constater ce bonheur.

Ce n’est point que son affectueuse amitié ou sa confiance en moi

fussent changées; c’est qu’il était pris complètement et trop absorbé

dans un seul être.

A peine passait-il quelques heures de suite à Paris. Une retraite

mystérieuse, située dans un endroit romanesque et sauvage, au milieu

des bois, qu’il ne se lassait jamais d’admirer et de parcourir, et dans

lesquels il errait maintenant près d’une compagne aimée, le retenait

loin de nous et l’attirait invinciblement dès qu’il remettait le pied

dans nos rues. Il s’excusa de ne pas m’inviter à venir l’y voir, moi,

son meilleur ami. Je ne lui en voulus pas. La présence d’un tiers

eût semblé insupportable à ces amants, qui, bien des mois après leur

réunion, ne voyaient pas encore baisser à l’horizon leur étonnante

lune de miel. Puis la solitude absolue où ils s’étaient renfermés

s’expliquait sans doute par une autre raison.

Malgré le vif désir qu’Octave ne me cacha point, et son intention bien

arrêtée d’épouser celle qui lui avait ouvert une nouvelle existence,

la consécration du mariage manquait encore à leur union. Quel était

l’obstacle? Je l’ignorais. Mais je comprenais le mystère plein de

dignité dont s’enveloppait la jeune femme, au milieu de telles

circonstances. Un intérêt puissant, supérieur à une vulgaire curiosité,

me portait à souhaiter qu’elle se départît de sa réserve au moins à

l’égard d’un ami aussi sûr et aussi respectueux que je pouvais l’être,

mais je me gardai de faire la moindre allusion à Octave sur ce sujet.

Quand il me parlait de son amour, il le faisait sur ce ton

demi-sérieux, demi-railleur qu’il appliquait généralement à ce qui

l’intéressait le plus. Il employa de nouveau le mot de «démon féminin,»

et manifesta son étonnement de ne pas avoir encore entendu sonner

l’heure des désillusions et du réveil.

--C’est évidemment, disait-il en souriant, un parti-pris de sa

part.--Il ne la désigna jamais par aucun nom,--et une preuve nouvelle

du caractère contrariant des femmes. Elle me force à admettre

l’exception. Mais les exceptions, comme chacun sait, ne font que

confirmer la règle. Une femme qui ne finit pas un jour où l’autre

par devenir parfaitement insupportable peut être considérée comme

un phénomène, et un gouvernement sage devrait la faire transporter

dans une île déserte, afin de ne pas laisser induire en erreur les

célibataires par d’aussi fallacieux exemples.

Jamais il ne revint aux confidences attendries que l’émotion du départ

provoqua jadis, et cependant tout me prouvait que sa passion, loin

de s’atténuer, allait grandissant. Un fait très particulier, et tout

à l’honneur de sa compagne, c’est que, loin de se ralentir dans ses

travaux et de s’amollir dans d’énervantes tendresses, il se donna

des buts d’étude plus élevés que jamais, et marcha vers eux avec une

persévérance jusque-là un peu étrangère à son caractère. L’amour obtint

ce que l’amitié avait sollicité vainement: Octave sembla se soucier

davantage des services qu’il pouvait rendre et de la gloire qu’il

pouvait atteindre.

Il publia une grande partie de ses travaux, qu’une patiente main

féminine avait, paraît-il, compilés, rassemblés, recopiés, et préparés

pour l’impression. Du jour au lendemain, les journaux furent pleins de

son nom, qui retentit au sein des réunions savantes de tous les pays

civilisés. Ce nom devint presque illustre lorsque parut enfin le grand

ouvrage qui résumait ses explorations et ses découvertes.

Il ne s’arrêta pas encore là; et sa jeune femme s’intéressa tellement

à son œuvre, qu’elle-même le poussa à entreprendre un nouveau voyage,

dans lequel elle dut l’accompagner.

J’imagine--mais ce n’est qu’une présomption--que le désir de

s’appartenir plus encore, loin d’une société dont les convenances

marquaient leur union d’un caractère irrégulier, la possibilité

peut-être de se marier à l’étranger, les décidèrent à porter leur

persistant bonheur vers des climats où il serait libre de mieux

s’épanouir. Ce sont des conjectures absolument personnelles, et je me

hâte de les donner pour ce qu’elles valent. Ils étaient sous le coup

d’une fatalité que j’ignore, et des circonstances spéciales, non leur

volonté, maintenaient encore entre eux une suprême barrière.

Faut-il le regretter pour eux? Toute félicité a son côté sombre

qui souvent en fait mieux ressortir les splendeurs. Qui sait si le

couronnement de ce brillant édifice n’en eût point ébranlé la base, et

si ces amants ne durent pas l’intensité de leur bonheur en partie à

l’épreuve mystérieuse, à l’épine cachée qui les fit souvent souffrir?

«L’amour ne subsiste que lorsqu’il a quelque chose à espérer ou à

craindre,» a dit le plus amer et peut-être aussi le plus sage de nos

moralistes.

XVI

Un soir du mois d’août 1884, à Trouville, je sortis de l’hôtel des

Roches-Noires, où j’étais installé pour quelques jours, et j’allai

m’asseoir sur la plage, aussi loin que possible des nombreux

promeneurs. Je venais de quitter la table d’hôte, et la banalité des

conversations qui s’y tiennent m’avait frappé plus que de coutume.

J’éprouvais un invincible besoin de silence et de solitude.

C’était à marée basse. Tout ce qu’on apercevait de la mer consistait en

une bande étroite et lointaine, d’un blanc verdâtre, semblable à une

île de jade au milieu d’un océan de sable. Au-dessus, le ciel était

rouge, d’un rouge qui devenait rose, puis jaune, et plus haut encore

vert pâle, pour finir en une immense tente d’azur sombre que piquaient

déjà les clous d’or des étoiles. A mes pieds, des flaques d’eau salée

miroitaient, pourpres comme du sang, entre les petites dunes que la

vague avait plissées régulièrement. Et ce qui était bon, c’était de

respirer le vent pur qui me venait du large, en plein visage, comme une

haleine aux parfums sauvages et frais.

Là, sous l’influence charmante de la nuit et de la mer qui montaient

toutes deux--la première rapide et silencieuse, la seconde avec des

élans pleins de paresse et de sourds mugissements--je m’expliquai

mon accès d’humeur et de misanthropie. Au moment de descendre dîner,

une vieille adresse, traînant parmi des papiers que je feuilletais,

avait mis sous mes yeux le nom d’Octave; et le souvenir de cet ami si

original m’avait fait trouver bien lourde la platitude de mes voisins.

Je me remis à penser à lui, à ses idées, aux détails de sa vie. Je

cherchai, en rassemblant mille vagues indices, à me présenter au

moral comme au physique, la femme qui avait fixé cet être indépendant,

doué à si haute dose d’inconstance et de fantaisie. Je lui en voulais

un peu, à cette femme, qui m’avait ôté la jouissance d’une pareille

amitié. Comment avait-elle ensorcelé mon philosophe? Un tel miracle

était bien l’œuvre d’un «démon féminin», suivant le nom qu’il lui

donnait lui-même; il y avait là-dessous quelque maléfice et quelque

sortilége. Certainement elle n’avait rien de supérieur aux autres.

S’il la trouvait si différente, c’est parce qu’il l’aimait, et

qu’il l’aimait de tout l’amour non dépensé dans la jeunesse et qui

se développait ardent et fort en la puissante virilité. Maintenant

pourquoi l’aimait-il?... Bah! y a-t-il jamais eu de réponse plausible

et sensée à ce pourquoi là?

Un mystérieux amour · 第 4 / 8 段