--Monsieur, dit tout à coup une voix qui interrompit ma boutade. Voilà

un bon quart d’heure que je cherche monsieur.

C’était un garçon de l’hôtel. Il était envoyé par un visiteur qui lui

avait promis une honnête récompense s’il me ramenait au plus vite. Je

demandai le nom de l’homme pressé qui mettait ainsi ma tête à prix--ou

plutôt mon repos. Je n’avais nulle envie de me déranger.

Le garçon me remit une carte, et, dans la dernière lueur du jour, je

lus avec un étonnement joyeux:

_«OCTAVE DE B...»_

Je courus à l’hôtel, et je le rencontrai qui flânait sur les planches

à m’attendre, son inséparable cigarette entre les dents. Il promenait

un regard de dédain sarcastique impossible à décrire sur la société

plus que mêlée qui s’agite à cette heure aux abords du Casino; les

mises tapageuses des femmes et les visages niais et mornes des jeunes

gens, semblaient, pour ses yeux qui avaient vu tant de scènes étranges

et diverses, un des plus pauvres spectacles qu’ils eussent contemplés.

Il me saisit la main avec chaleur, et je sentis bien que notre vieille

amitié subsistait toujours aussi vive.

A peine eut-il parlé que j’en eus la preuve. Il venait me confier,

avant son départ pour un nouveau voyage, plus aventureux encore que

les autres, un dépôt qui représentait, me dit-il, ce qu’il possédait

de plus précieux. Je saurais bientôt de quoi il s’agissait. Pour le

moment, nous allions passer vingt-quatre heures ensemble, pendant

lesquelles il m’emmènerait au Hâvre. Dans un des bassins du port,

je devais voir et visiter un superbe yacht, que lord X..., un de

ses amis, mettait à sa disposition pour deux ou trois ans, pendant

lesquels le riche seigneur anglais se trouvait retenu au rivage par

sa grandeur, comme Louis XIV, c’est-à-dire par les nécessités de la

politique. C’était sur ce yacht qu’Octave comptait parcourir les mers

de l’Extrême-Orient. Il aborderait enfin au Japon et en Chine. Depuis

longtemps il désirait y pénétrer, et il avait besoin de connaître ces

contrées pour ajouter un volume à l’énorme monument historique qu’il

se proposait d’élever, et dont il avait jeté déjà les majestueuses

fondations.

Nous passâmes une partie de la nuit à causer; et, le lendemain, à onze

heures, le bateau de Trouville nous amena au Hâvre. Après quelques

détours le long des quais, encombrés de cordages, de tonneaux et de

caisses, et au-dessus desquels se dresse la forêt des mâts, nous nous

trouvâmes en face d’un joli vapeur, de taille assez respectable, mais

coquet, paré, brillant comme un bibelot d’étagère. Sur sa poupe, je lus

ce nom, formé par des lettres en relief richement sculptées et dorées:

«THE ELF.»

Je ne pus m’empêcher de sourire. Octave le remarqua. Il suivit mon

regard, prit l’air étonné, puis tout à coup comprit.

--Ah! dit-il amusé, _the Elf_, le lutin, le démon familier... Oui,

le nom est heureusement choisi, bien que je n’y sois pour rien. Il

s’appliquera tout aussi bien à l’un des passagers qu’au navire.

--C’est donc bien vrai, bien décidé? Elle vous accompagne?

--Qui? Mon petit Elfe, mon démon féminin? Sans aucun doute, ami Daniel.

Pourrais-je m’en passer à présent? On se lasse des anges, dont les

faces béates doivent inspirer un lamentable ennui; mais on ne se lasse

pas des démons. Le monde entier sans elle m’offrirait moins d’intérêt

que la pelouse de son chalet et que ces étroites allées dont je

connais le moindre caillou. Je resterais si elle ne venait pas. Mais

c’est elle qui veut partir, la vaillante petite femme. Elle est aussi

curieuse que moi. Elle veut voir et savoir, elle aussi. Nous séparer

était encore possible il y a deux ans, quand je suis parti pour les

Indes; aujourd’hui nous ne le pourrions plus.

Nous avions franchi la passerelle, et je tâchais de retrouver au fond

de ma mémoire quelques mots d’anglais qui y traînaient, afin de me

montrer aimable avec le capitaine. C’était un bel homme blond, encore

jeune, l’air correct et rigide, un vrai marin de la vieille Albion.

Octave nous ayant quittés un instant, ce gentleman me fit, avec autant

de chaleur que sa nature britannique le comportait, l’éloge de mon

ami. Il eut à son adresse un compliment bien caractéristique, peignant

sa nationalité en même temps que le trait principal de celui dont il

parlait; il l’appela: «_A man of few words_.» La concision froide,

claire, impérieuse d’Octave, son peu de goût pour les mots inutiles et

les conversations frivoles, devaient faire en effet les délices des

Anglais, qui l’avaient en haute estime pour ces seules qualités, dès

le premier abord.

Nous parcourûmes en tous sens le ravissant petit navire, aussi

parfaitement aménagé à l’intérieur qu’il était élégant lorsqu’on

l’apercevait se balançant doucement sur ses ancres. Deux canons,

mignons comme des bijoux, étaient installés sur le gaillard d’arrière.

--Ils sont à l’usage des pirates chinois, me dit Octave gaîment, et

nous avons à bord une provision de poudre suffisante pour bombarder une

place forte.

Le déjeuner nous fut servi sur le pont, et la présence du capitaine

nous força à rester, en causant, dans le domaine des généralités. Nous

ne parlâmes naturellement que de voyages; deux des convives en avaient

assez accompli pour que la conversation ne tarît point.

L’après-midi s’avança. Octave attendait son amie ce jour-là même et

devait aller à la gare au-devant d’elle. Bien qu’il ne me fît en

aucune façon sentir qu’elle préférerait peut-être ne pas rencontrer un

étranger, je parlai de me retirer longtemps avant l’heure. Il ne me

retint pas.

--Eh bien, cher Daniel, me dit-il, voici le moment des adieux. Ce n’est

jamais sans un profond regret que je me sépare de vous, vieux camarade.

Vous savez quel cas je fais de votre précieuse amitié. Après en avoir

abusé si souvent, je vais en user encore, et vous demander un nouveau

service.

Je fis un mouvement.

--Inutile de parler, ajouta-t-il vivement en me pressant la main, je

sais tout ce que vous pourriez dire.

Je me tus. Je connaissais son antipathie pour les démonstrations

extérieures et les protestations. Les quelques mots affectueux qu’il

venait de prononcer étaient déjà bien expansifs pour lui. Il continua:

--Il faut tout prévoir. Les vents et les flots sont inconstants, et

changent sans que l’on sache pourquoi.

--Comme les femmes, répliquai-je, non sans un peu de malice.

--Comme la plupart des femmes--comme toutes les femmes, même, les

phénomènes exceptés, reprit-il gravement. Si vous restez jamais un an

sans nouvelles de l’_Elf_, c’est que ses habitants auront été faire

des études de psychologie comparée chez les monstres sous-marins.

Alors, mais alors seulement, vous ouvrirez ce paquet.

Il s’interrompit pour me remettre une épaisse enveloppe, scellée de

cire rouge, qu’il venait d’emporter de sa cabine, en remontant sur

le pont. J’attendais qu’il continuât, mais il fumait lentement et

paraissait réfléchir.

--Que ferai-je du contenu? lui demandai-je.

--J’y pense encore. Ne vous étonnez pas que je n’aie pris à ce sujet

aucune décision. Les plus philosophes ne se figurent jamais bien

sérieusement qu’ils peuvent mourir. D’ailleurs la précaution que je

prends n’est pas seulement en vue d’un départ plus définitif que celui

d’aujourd’hui. Les papiers que je vous confie ont une grande valeur

pour moi. La copie de ce qu’ils contiennent ne me quitte guère, mais

je ne veux pas les exposer eux-mêmes au hasard de mille accidents. Si

nous sommes dévalisés, si nous faisons naufrage et ne sauvons que notre

vie, je retrouverai ce dépôt dans vos mains; et il compensera bien des

pertes. Si nous ne revenons pas, eh bien...

--Eh bien? répétai-je.

--Vous en ferez ce que vous voudrez. Vous commencerez par lire ces

pages en souvenir de votre ami. Elles vous expliqueront beaucoup de

choses. Si vous croyez, comme je le pense, que, parmi les réflexions

qu’elles renferment ou qu’elles suggèrent, quelques-unes sont bonnes

à garder, je vous autorise à les recueillir, mais à une condition

expresse: c’est que vous brûliez l’original, afin que jamais des

indifférents ne touchent à ces feuilles. Et maintenant, bien cher

ami, adieu. Si vous ne me revoyez plus, consolez-vous en songeant que

l’homme ne change rien à sa destinée. _Mektoub!_--c’était écrit--comme

disent les Orientaux.

Je les entends encore, ces dernières paroles; je le vois encore, ce

gracieux _Elf_, que nous quittions à ce moment pour rentrer dans la

ville. Ses matelots achevaient leurs préparatifs; son capitaine me

donnait un énergique _shake-hands_. Je lui souhaitai bonne chance et

beau temps. Tout rayonnait et resplendissait sur le port, sous un grand

soleil d’août, joyeux et presque importun par son triomphant éclat.

Et là-bas, elle brillait aussi, limpide et bleue, pleine de brises

charmantes et d’onduleuses caresses, la vaste mer. Elle attendait le

petit vapeur. Elle semblait l’attirer et lui promettre l’enchantement

de ses murmures et de ses lointains horizons.

Nous étions devant Frascati, lorsque nous nous dîmes adieu, Octave et

moi.

Et toi aussi, je te revois, mon vieil ami. Tu te tenais debout devant

moi, et jamais tu ne m’apparus tellement toi-même, avec cette émotion

de l’adieu qui mettait malgré toi comme une lueur douce au fond de tes

regards, où pétillait cependant l’éternelle raillerie. C’est bien en

ce mélange de sentiments contraires que consistait l’originalité de

ta nature; c’est là ce qui éloignait de toi ceux qui te connaissaient

à demi, mais ce qui t’attachait pour toujours ceux qui avaient su te

comprendre. Je revois ta belle et fière physionomie et tes yeux tournés

au loin, vers le large, vers l’inconnu.

Des jeunes gens et de jolies femmes babillaient et riaient derrière

nous, sous la tente fraîche de l’hôtel; des enfants couraient pieds nus

dans le sable, poussant des cris joyeux si la vague les éclaboussait.

Quand je pense qu’il y aura encore des après-midi d’été, où je

regarderai cette scène, où j’entendrai ces rires, sur cette terrasse

de Frascati, et où la mer s’étendra ainsi devant moi, bleue, infinie,

calme et splendide...

O signification des muettes choses! ô puissance de nos souvenirs!

XVII

Une lettre m’arriva du Caire; une seconde d’Aden; une troisième de

Ceylan. Puis le silence commença.

Silence lugubre, auquel on ne fait pas attention tout d’abord, mais

qui, en se prolongeant, étonne, et, peu à peu, s’épaissit comme

des ténèbres. Il arriva un moment où je ne pensai plus qu’à cela.

Chaque nom de pays oriental aperçu tout à coup dans un livre, sur une

enseigne, fascinait mes yeux; chaque coup de sonnette à ma porte me

faisait tressaillir. Dès que j’ouvrais un journal, j’y cherchais les

nouvelles maritimes, le mouvement des navires, les entrées et les

sorties des ports. Je n’y trouvais plus le nom de l’_Elf_; et cependant

ce yacht était célèbre, comme un des plus jolis et des plus sûrs

navires appartenant à un particulier. Son départ pour une si grande

expédition avait été remarqué; on avait suivi sa course jusqu’aux

confins de la mer des Indes. A partir de là, on avait complètement

perdu sa trace.

Le pressentiment qui grandissait en moi se transforma en vive

inquiétude, en profonde anxiété, en certitude navrante.

Cependant lord X*** avait commencé d’actives recherches, et, avec les

moyens d’information dont il disposait, elles ne pouvaient manquer de

donner quelques résultats. Voici les deux versions, aussi incomplètes

l’une que l’autre, qu’il finit par recueillir.

Dans le golfe du Bengale, et à la hauteur du quinzième parallèle, un

steamer anglais, fuyant devant un cyclone, avait rencontré un bateau

que l’on pouvait supposer être _The Elf_, complètement désemparé, ses

feux éteints, et faisant des signaux de détresse. La mer était trop

démontée pour qu’il fût possible de lui porter secours; le steamer,

occupé de son propre danger, l’avait laissé sur tribord et bientôt

perdu de vue.

Une autre histoire, répétée avec des circonstances semblables

par plusieurs capitaines, à leur retour de l’Extrême-Orient, fut

généralement admise comme probable. Elle contenait un trait qui

répondait bien du reste au caractère de mon ami. Le yacht aurait été

attaqué par des jonques chargées de pirates, en rade d’un petit port

chinois. Après une lutte désespérée, Octave,--si c’était lui,--voyant

qu’il ne pourrait sauver des mains de ces misérables la femme qui

l’accompagnait, avait porté une mèche allumée dans la soute aux poudres

et fait sauter le navire avec ses envahisseurs.

Ces tristes détails étaient vraisemblables, mais cependant bien

vagues, et surtout rien moins que certains. Du beau petit yacht, il

ne restait plus sans doute que des épaves flottantes, émiettées par

les vagues ou noircies par le feu; mais des êtres vivants qu’il avait

emportés au loin, peut-être quelques-uns, sauvés comme par miracle,

subsistaient-ils encore.

Je m’obstinai, contre toute évidence, à attendre des nouvelles.

J’espérai longtemps. Je veux espérer encore.

Mais plus d’un an s’est écoulé depuis la dernière lettre, joyeuse et

confiante, qu’Octave m’écrivit de Ceylan. Conformément à son désir, et

dans l’espoir de trouver parmi ses papiers quelque nouvelle résolution

qui m’expliquerait son silence et m’éclairerait sur sa destinée, j’ai

ouvert le paquet qu’il me remit à son départ.

Ce paquet, je n’ai rien à en dire, puisque j’ai pris la résolution de

publier son contenu, qui forme la seconde partie de ce volume. J’en ai

expliqué la provenance; c’est assez, je crois, pour que l’intérêt que

j’y ai trouvé soit compris de ceux qui le liront, et peut être partagé

par eux. Je ne les importunerai pas de mes impressions, qui, en raison

de mon amitié pour celui qui a disparu et que je regretterai toujours,

doivent être plus vives que les leurs.

Toutes les pièces composant le recueil dont cette notice n’est que

l’introduction, étaient signées d’un petit nom de femme, adressées à

Octave, et portaient des dates qui me permirent de reconstituer le

roman entrevu seulement par mon affectueuse perspicacité.

Les plus anciennes furent écrites avant le premier départ pour les

Indes. Elles marquent le commencement d’un amour, timide chez Elle,

approchant avec une douceur hésitante le cœur fier et blessé; et, chez

Lui, rebelle, révolté, se refusant à l’aveu suprême--qui lui échappe

pourtant, au déchirement de la séparation, et dont je fus le témoin.

Puis ce sont les lettres à l’absent, les mélancolies de la solitude,

l’inquiétude des dangers lointains, le tremblant espoir du retour. Sur

celles-ci le doute plane encore... Aura-t-il oublié le dernier mot, le

mot solennel des adieux? A-t-il vraiment voulu le prononcer quand une

force intérieure, dominant ses résolutions, le lui a fait monter aux

lèvres? L’entendra-t-elle encore? La mort ou l’oubli ne l’ont-ils pas

éteint pour jamais?

Certes, elle doit l’entendre. Voici le retour, voici le couronnement

de la longue attente et les ivresses de l’abandon. Puis, quand les

transports des premiers jours, quand les étonnements délicieux

s’apaisent, voici la communion intime et profonde des deux âmes qui

s’établit. C’est l’écho des conversations élevées, fécondes, des

magiques récits; ce sont les entretiens des soirs d’été, dans la

campagne silencieuse et sous les cieux criblés d’étoiles, ou des grises

après-midi d’hiver, auprès des tisons, avant que la lampe s’allume. Et

quels entretiens pour des amants! Il lui livrait toute sa pensée, dont

quelquefois, même devant moi, il voilait la hardiesse ou ralentissait

l’élan. Elle en devint le miroir fidèle. L’esprit d’Octave vit et

rayonne dans les quelques lignes que cette main de femme a laissées.

Le portrait de mon meilleur ami par un peintre illustre, un fils à lui

qui serait son image, ne me le rendraient pas comme ces simples poèmes.

Je l’y retrouve partout, avec ses idées, avec ses défiances, et jusque

dans la description de ses bibelots et de ses armes, dans sa lente

promenade d’un bout à l’autre du salon bien connu, la cigarette aux

dents, et préoccupé de «hasardeux projets.»

La puissance mystérieuse d’un amour supérieur a produit cet effet

étonnant. L’intelligence si particulière et si originale du penseur

s’est coulée, bronze en fusion, dans le moule délicat de la tendre

organisation féminine.

A cette heure où nous sommes, à juste titre, épris de la science

subtile qui sait mettre à nu les complexes ressorts de l’âme, j’ai

pensé que nos psychologues trouveraient quelque intérêt à cette

histoire, et en pourraient tirer de nouvelles déductions. On nous a

trop fait voir dans l’amour ce que Chamfort y découvrait seulement:

«L’échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes.» Nous

sommes si fatigués des grossières peintures, que volontiers nous

nous enfuirions comme autrefois vers les idéals bleus, et que les

exagérations sentimentales sont prêtes à redevenir de mode.

Entre ces extrêmes, la vérité existe.

Nous ne sommes ni anges, ni bêtes. Une union comme celle d’Octave et

de sa mystérieuse amie est à la fois extrêmement belle et extrêmement

naturelle. Et, tout en la qualifiant de naturelle, je ne veux pas dire

qu’elle ne soit pas rare. La perfection des traits est une qualité

rare, et néanmoins fort naturelle. Ce sont les excès de sensualité

ou les raffinements d’une pureté impossible qui ne sont pas dans

la nature. Pour prendre notre parti de la laideur, il nous suffit

de rencontrer de gracieux visages; pour nous consoler de certaines

bassesses, il nous est bon de contempler des spectacles tels que ceux

qu’a mis sous mes yeux une amitié très chère, et,--hélas!--brisée.

Ces courtes réflexions expliqueront pourquoi je me décide à publier les

vers que renfermait l’enveloppe scellée d’Octave. Là où je trouve un

précieux et touchant souvenir, de plus habiles et de plus désintéressés

que moi verront la matière d’observations psychologiques, que ma plume

trop faible, et surtout trop émue, serait incapable d’entreprendre.

Ce que je livre aux amateurs de sensations prises sur le vif, ce sont

des matériaux absolument authentiques, des documents rigoureusement

vrais.

Si, quelque jour, Celui qui a inspiré ces vers ou Celle qui les a

écrits, reviennent, comme je l’espère encore, me demander compte du

dépôt qui m’a été confié, ils ne blâmeront point l’emploi que j’en ai

fait, et comprendront, avec la générosité de leurs nobles âmes, que le

désir de répandre un peu de lumière dans des cœurs assombris par le

pessimisme moderne a seul inspiré ma conduite.

Mais le dernier vœu que je forme, si l’un des deux a péri, c’est que

son autre lui-même ne lui ait pas survécu. Je n’ose penser à ce que

serait un tel deuil! Et je préfère porter seul le poids d’un regret que

les années n’effaceront point, plutôt que de voir saigner une telle

blessure et de faire retentir les vaines paroles d’une impuissante

consolation sur les ruines d’un pareil amour.

[Bandeau]

A Octave

(Toutes les pièces de vers réunies sous cette dédicace, formaient

le contenu de l’enveloppe scellée que me remit Octave, lorsque je

le vis pour la dernière fois. Je n’en ai pas supprimé une seule,

et je n’ai rien changé, ni aux vers eux-mêmes, ni à leurs titres,

ni à l’ordre de leurs dates, qui est celui dans lequel je les

publie aujourd’hui.)

D. L.

[Bandeau]

_A Octave_

_Ami, vous si profond, vous, dont l’oreille écoute

Les solennelles voix de l’immense univers,

Vous m’avez demandé, pour vous railler sans doute,

De vous parler en vers.

Vous connaissez pourtant les paroles de femme,

Léger souffle effleurant votre lèvre tout bas;

Votre cœur s’y enivre un instant, mais votre âme

Les juge, et n’y croit pas.

Vous aimez le doux rythme et la lente harmonie;

Vous trouverez peut-être un plaisir tout nouveau

A voir ainsi monter la tendresse infinie

Du cœur jusqu’au cerveau.

Tous ces balbutiements de bouches frémissantes,

Tous ces aveux d’amour que vous avez comptés,

Ils vous lasseront moins lorsqu’en rimes puissantes

Ils seront racontés.

Eh bien, écoutez-les... Ce sont toujours les mêmes.

Qu’importe que je sache un art qui peut charmer,

Puisque vous demandez, en vos doutes suprêmes,

Si je sais mieux aimer?

Qu’importe que j’emprunte une langue divine,

Si vous ne voyez pas, sous les mots précieux,

Ces choses que, sans voix, on lit et l’on devine

Dans un éclair des yeux?

Ainsi vous connaîtrez, en parcourant le monde,

Tous les obscurs chemins par où l’homme a marché,

Et mon cœur qui se montre, ô misère profonde!

Vous restera caché.

Vous irez retrouver, dans son ombre farouche,

Avec son sens perdu, l’hiéroglyphe sacré;

Mais, en vous rappelant quelque mot de ma bouche,

Vous direz: «Est-ce vrai?»

Vous interrogerez les colonnes, les dômes,

Les piliers de granit du temple au vaste front,

Et vous les croirez, eux, ces muets, ces fantômes,

Lorsqu’ils vous répondront.

Mais si, malgré les dieux à la morne attitude,

Qui de leurs peuples morts nous gardent chaque trait,

Devant vos yeux lassés, dans votre solitude,

Mon visage apparaît;

Vous aurez aussitôt ce sceptique sourire,

Que je comprends trop bien pour vouloir m’en blesser;

J’en souffre, et je vous plains... Tout ce que je puis dire

Ne saurait l’effacer.

Voilà bien, voilà bien la douleur éternelle,

L’angoisse de l’amour, et l’effroyable émoi

Où l’on crie, en dépit de l’étreinte charnelle:

«Cet être est-il à moi?...»

Pourtant les mots sont doux; quoique vains, ils vous plaisent,

Comme un chant dans les bois ou la plainte des mers;

Sans vous guérir, qu’au moins les miens parfois apaisent

Vos souvenirs amers

Quand vous ignoreriez combien leur source est vive,

Qu’importe!... je me trouve heureuse, simplement,

De penser que leur note attendrie et plaintive

Vous délasse un moment._

_Rendez-Vous_

_Parfois vous m’expliquez votre philosophie:

La vie en tout mêlée à la mort chaque jour.

Mais, dans ces vérités, mon cœur, qui s’y confie,

Ne voit que notre amour.

Je songe--devenue entre vos mains savante--

A ces temps si prochains où chacun de nos corps,

Achevant son destin de matière vivante,

Perdra ses fins ressorts.

Je songe à l’infini des formes successives

Qu’ensuite vêtira chaque atome éternel,

Dans l’avenir--rendu par les âmes pensives

A l’élément charnel.--

Peut-être--car les jeux de l’immense nature

Suivent, m’avez-vous dit, une inflexible loi--

Ce qui fut vous aura quelque étrange aventure

Avec ce qui fut moi.

De votre être effacé peut-être une parcelle

Rencontrera, là-bas, là-haut, je ne sais où,

Un débris de mon cœur, qui maintenant recèle

Son amour tendre et fou.

Peut-être--c’est, je crois, ce qu’apprend la chimie--

Quelque combinaison étroite surviendra;

Un peu de votre cœur au cœur de votre amie

Tout à coup se fondra.

Et la fatalité des effets et des causes,

Bien que cruelle, et dure, et froide, aura rempli

Ce que serments, aveux, promesses, douces choses,

N’auront point accompli._

_Aveu_

_Ami, le sentiment étrange qui nous lie,

Que nous analysons ainsi tranquillement,

Est-il plus que l’amour, n’ayant point sa folie,

Ni son aveuglement?

Nos cœurs, à contempler tout ce qui les divise,

L’avenir, le passé, mille abîmes sans fond,

Perdent l’heure où le temps, qui sans cesse improvise,

Les mêle et les confond.

Nous revenons toujours à ces dures pensées,

Toujours nous nous lassons à ce travail amer;

Conflit stérile et vain des vagues insensées,

Troublant l’immense mer!

L’Océan infini des tendresses profondes,

Entrevu dans nos yeux, pourtant se creuse en nous;

Mais l’orgueil vient sans cesse en irriter les ondes

De son souffle jaloux.

Hélas! qu’avons-nous fait?... Lorsque cette tourmente

En écume livide a changé le flot pur,

S’apaise-t-il jamais dans la douceur charmante

De son premier azur?

Des secrètes douleurs trop puérile image!

L’univers éternel ne nous ressemble pas:

Pouvons-nous, comme lui, lorsqu’a cessé l’orage,

Revenir sur nos pas?

Eh bien, écoute donc, puisque l’heure est si brève,

Puisque dans peu de jours il faut nous séparer,

Ce que mon cœur, cédant au charme de son rêve,

Ose te murmurer:

«Je t’aime!...» Ah! tu le sais... Ma révolte était vaine.

Je t’ai craint. J’ai voulu, c’est vrai, me délier;

Mais tu m’as trop comprise, et mon âme hautaine

A dû s’humilier._

_Suprême Sagesse_

Un mystérieux amour · 第 5 / 8 段