ébranlé par de tels arguments. Il les rapportait à Isabelle, et, à
son tour, il lui demandait d’attendre. Elle, plus fine, voyait bien
que la mère, qui travaillait à les séparer, s’aidait du temps tout en
cherchant avec obstination des moyens plus décisifs. Avec une naïveté
apparente, elle faisait part de ses embarras à Octave.
Elle connaissait bien l’empire qu’elle avait pris sur lui par dix-huit
mois de soins qui, fatalement, étaient devenus indispensables. Elle
savait que, si tant de peine ne lui avait pas valu d’être aimée, les
conversations qu’elle poursuivait avec lui maintenant faisaient tous
les jours grandir une passion contre laquelle Octave se débattait en
vain. Quel homme--pensait-elle--résisterait au spectacle de ces lettres
d’amour, à la pensée de cette nuit de noces qui s’approchait et dont
chaque mot réveillait l’image, lorsqu’il s’agissait d’une femme qu’il
avait considérée comme sienne pendant si longtemps et à qui l’attachait
un charme si réel? D’un autre côté, ne savait-elle pas son ami trop
généreux pour la retenir s’il ne lui offrait tous les avantages qu’elle
lui aurait sacrifiés? Elle se croyait donc sûre de toucher enfin à son
but, après avoir désespéré pendant quelques heures. Car, en face de son
attitude, le soir où elle avait risqué sa suprême ressource et annoncé
son mariage, elle avait cru tout perdu.
Jusque-là, en effet, cette femme habile n’avait guère commis de fautes.
Je la voyais avec regret sur le point de gagner la partie. Et contre un
homme de la force d’Octave!... Je n’en revenais pas.
--Voyons, disais-je à mon ami qui me tenait au courant de tout, est-ce
que cela ne crève point les yeux? Cette femme trouve des avantages
énormes à vous épouser. Quel succès d’orgueil de vaincre un entêté
célibataire et un enragé polygame de votre espèce! Sans compter votre
nom déjà célèbre, et votre position de fortune qui n’est point à
dédaigner. Elle travaille à cela depuis qu’elle vous connaît. Et,
comme vous ne paraissiez pas mordre à l’hameçon, elle a intrigué pour
se faire demander en mariage par le premier petit nigaud venu, afin
de vous mettre sans pudeur le marché à la main. Si elle vous aimait,
aurait-elle un instant l’idée d’en épouser un autre? Si vous donnez
dans le piège, vous verrez quel intérieur elle vous fera. Rappelez-vous
les derniers temps, le piano fermé, les mines froides, les bâillements
d’ennui. Elle vous traînera dans le monde et bouleversera vos
habitudes. Au fond, elle aime le bruit et le luxe, et ne dissimulera
plus ses goûts dès qu’elle aura obtenu ce qu’elle désire.
Mais Octave maintenant la comprenait, l’excusait. N’était-il pas
naturel qu’elle souhaitât de se marier? Pouvait-on lui en faire
un crime? Ne songeait-il pas lui-même, il y avait quelques mois,
à légaliser leur situation? Si elle avait joué la comédie, cette
comédie n’était-elle pas délicieuse? N’en avait-il pas égoïstement
profité pendant près de deux ans? Ne devait-il pas faire preuve
de reconnaissance? Alors même qu’il constaterait dans la conduite
d’Isabelle une ombre de calcul, après tout, elle était femme, il
fallait lui passer quelque chose. En rencontrerait-il jamais une autre
qui supporterait avec tant de douceur ses boutades, ses originalités et
ses moments d’humeur, et dont l’esprit répondrait si bien au sien?
J’abrège ce panégyrique. Octave le développait autant pour se
convaincre, je crois, que pour me convaincre moi-même. Il hésitait
encore; et, voyant le mariage de la jeune femme indéfiniment reculé, il
ne se pressait pas de prendre une décision.
Ce fut à ce moment précis que l’éclat se produisit violemment--cet
éclat sur lequel j’avais fini par ne plus compter.
Le dépit d’Isabelle entre ses deux amoureux trop circonspects devait
être arrivé à l’exaspération. Un troisième larron survint... Je laisse
penser avec quel enthousiasme il dut être accueilli.
Seulement, avec celui-là elle changea de tactique. Elle vit promptement
que la finesse d’esprit, le charme de la voix et des manières, le
sentiment artistique, n’auraient sur lui qu’une faible prise. C’était
une sorte de juif portugais, un tripoteur d’affaires immensément riche;
un gros garçon à la peau brune, aux cheveux noirs et frisés, aux yeux
luisants et ronds comme ceux d’un nègre, que le charmant visage et la
taille svelte d’Isabelle avaient séduit.
Il alla vivement en besogne.
Dès le premier rendez-vous, il lui offrit un magnifique diamant. Et
elle, éblouie, lasse de sa longue lutte avec un esprit supérieur--lutte
qui d’abord l’avait amusée et qui maintenant l’énervait,--avide d’un
amour moins austère où elle se relâcherait de la rude surveillance
qu’elle exerçait à tout instant sur elle-même, tomba dans les bras de
ce joyeux viveur, se disant qu’après tout c’est ainsi qu’on tient les
hommes, et qu’un libertin ne pouvait pas être plus difficile à mener à
la mairie qu’un philosophe.
Octave découvrit cela un soir, rien qu’au regard de cette femme,
au son de sa voix, à d’imperceptibles indices. Lorsqu’il lui eut
dit:--Qu’avez-vous donc aujourd’hui, chère amie?... Et qu’elle se fut
récriée à cette simple question comme à une offense, sur un ton à la
fois agressif et gêné, il l’amena sous la clarté de la lampe, afin de
la regarder au fond des yeux, et déjà trop sûr de ce qu’il y verrait.
Elle se débattit, elle se plaignit qu’il lui blessât les poignets; elle
détourna la tête pour qu’il ne la vît pas en face. Alors, lui, sentit
comme un effondrement; et, bien qu’il n’eût jamais eu d’amour pour
elle, et qu’il eût vécu toujours préparé à toutes les désillusions, il
dut se raidir contre le vertige de sombre tristesse qui, pendant une
seconde, troubla la force de son âme.
Après l’avoir observée en silence, il lui dit ce qu’il devinait.
Elle nia.
Il se dirigea vers la porte, la ferma, et prit la clef. Puis il revint
vers la jeune femme, que son calme effrayant épouvantait, et il lui
déclara qu’elle ne sortirait point de la chambre avant d’avoir avoué
la vérité. Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre de lui, et qu’il
était trop désintéressé dans la question pour se livrer à aucune
violence.
Elle ne le crut pas, et pensa toucher à sa dernière heure. Mais le
danger même auquel elle supposait être exposée lui prêta une exaltation
factice; elle dit tout, donnant les détails, affermissant sa voix,
prolongeant le récit. Elle y mit à la fin une certaine fanfaronnade;
et, voyant qu’Octave l’écoutait sans l’interrompre et ne s’enflammait
point, elle termina en l’accusant, lui reprochant d’être la cause de
tout, puisqu’il avait persisté à ne point vouloir l’épouser.
Octave éprouvait plus de dégoût et de pitié que de colère.
C’était pire que ce qu’il avait soupçonné.
Lorsqu’il l’avait confondue et forcée à parler, il croyait qu’elle
s’était donnée à son soi-disant fiancé, à ce bon jeune homme qui la
considérait comme une sainte; et, rapidement, il avait songé qu’elle
avait dû faire de bien claires avances pour que le petit eût osé. Mais
cela, cette infamie!...
Il demeurait absorbé, méditant sur le manque absolu de conscience chez
les femmes et sur leur effroyable fragilité. En voilà une qui avait
presque l’air de trouver qu’elle agissait tout naturellement. Puis un
écœurement le prit, et il la fit taire, lorsqu’elle prononça de nouveau
son éternel mot de mariage, et qu’elle lui annonça, avec une conviction
jouée, que son Portugais l’épouserait.
C’en était trop. Il se leva froidement, prit la lampe et offrit à la
jeune femme de la reconduire, faisant observer qu’il était tard, comme
s’il se fût agi d’une visite ordinaire.
Elle, heureuse de voir un moment si terrible se terminer ainsi, se leva
presque avec gaîté. Elle était aussi sûre de la discrétion d’Octave que
s’il eût été mort, et, puisqu’il prenait les choses de cette façon,
tout était pour le mieux. Le grand soulagement qu’elle éprouva lui fit
entrevoir l’avenir en rose dans une vision rapide comme un éclair. Elle
tourna vers son amant son visage souriant et attendri, et lui tendit la
main.
--Alors, fit-elle, vous ne m’en voulez pas trop? Moi qui croyais que
vous alliez me tuer.
Octave posa sur elle un regard profond.
A chaque mot qu’elle disait, à chaque geste, il la voyait plus loin de
lui. Quoi! n’avait-elle donc pas le plus léger pressentiment de ce qui
se passait dans son cœur d’homme? Il lui sembla qu’elle s’agitait dans
une sphère étrange, à des distances incommensurables. Il lui adressa
quelques mots vagues et ferma la porte derrière elle. Il ne pouvait
plus supporter cette vision terrible, qui lui montrait, non pas _une
femme_, mais _la femme_, cette créature dont pourtant nous attendons
tous notre bonheur, séparée de lui par des abîmes qu’il avait cru
pouvoir mesurer, mais que maintenant il apercevait sans fond.
XII
Les dernières aventures d’Octave l’avaient légèrement assombri; mais
il fallait vivre comme je le faisais dans son intimité, et saisir les
moindres changements dans les intonations de sa voix et dans sa manière
d’être, pour s’apercevoir que les blessures de la vie laissaient
quelques marques au fond de cette âme sereine, puissante et fière. Le
sourire était aussi prompt à souligner la fine ironie, qui semblait à
peine plus amère; la conversation était aussi vive, aussi pleine de
saillies et de paradoxes amusants; les fortes théories demeuraient
inébranlables, élargissant leur base au contraire à mesure que les
événements venaient les confirmer.
Suivre à travers les mesquines circonstances de chaque jour ou
parmi les révolutions dont le choc retentit durant des siècles, le
rigoureux enchaînement des faits, et remonter pas à pas vers les
causes lointaines afin de les tirer de l’ombre impénétrable--voilà
quel intérêt absorbait cet esprit éminemment philosophique. Devant la
majesté des lois qui gouvernent nos actions et qui fixèrent chaque
destinée dès le berceau de l’univers, si bien que la plus faible de nos
joies ou la plus insignifiante de nos douleurs s’est lentement élaborée
à travers les âges infinis, il apprenait de plus en plus l’indulgence
envers les personnes. Il plaignait et n’accusait pas.
--On ne peut s’indigner, disait-il, que lorsqu’on ne comprend point, et
le rôle des philosophes est de s’efforcer de comprendre.
Sur ses lèvres, les plus hautes vérités perdaient toute pesanteur. Il
avait une façon concise, brillante, enlevée, d’exprimer les choses les
plus graves. Nul aussi bien que lui ne goûtait une plaisanterie ou n’y
savait mettre plus de sel.
En le voyant ainsi, après la trahison de la seule maîtresse qui lui eut
inspiré, sinon de l’amour, du moins un très vif attachement, et dont
la perte devait lui être fort cruellement sensible, ce que j’éprouvais
pour lui se rapprocha de l’admiration. Jamais l’élévation à laquelle,
malgré toutes ses misères, peut atteindre la nature humaine, ne me
frappa davantage et ne m’apparut empreinte de cette grâce imposante.
Cependant il méditait de nouveaux projets, dont il ne tarda pas à me
faire part.
J’appris qu’il se disposait à quitter l’Europe.
Il me donna de son départ les raisons suivantes:
La vie--disait-il--est en réalité plus courte que les années qui la
composent. Elle se résume en une somme limitée d’illusions, qui se
dissipent vite, et de sensations qu’on ne peut renouveler sans les
épuiser plus vite encore. On peut la comparer à une scène de théâtre
sur laquelle se joue éternellement la même pièce, qui nous intéresse
les premières fois, et qui nous fatigue ensuite. Devenue trop lourde,
cette fatigue conduit au pessimisme sombre--la plus triste des
philosophies, parce qu’elle est la plus inutile. C’est la fausse
sagesse de ceux qui ne se contentent pas d’admirer la représentation,
mais qui veulent pénétrer dans les coulisses, voir l’envers des
décors, et respirer la poussière des magasins d’accessoires. Ce besoin
pathologique ne s’observe guère d’ailleurs que chez les gens dont le
foie ou l’estomac fonctionne mal.
Quant à lui, Octave, qui avait joui pleinement et sans arrière-pensée
de la beauté du spectacle, s’efforçant toujours au contraire d’oublier
la laideur des dessous, il le connaissait trop maintenant pour le
contempler encore. Il serait bien forcé, malgré les efforts de sa
volonté, de découvrir de plus en plus l’envers des choses, et il ne
voulait pas vieillir inutilement parmi des ruines. Le moment était
venu pour lui, spectateur qui ne saurait désormais s’empêcher d’être
clairvoyant, de se lever et de quitter la salle. D’autres restent, et
se donnent pour distraction d’éclairer, et, par conséquent, d’attrister
leurs voisins: aucun rôle ne lui paraissait plus égoïste, et en même
temps plus nuisible.
Il trouvait plus raisonnable de s’en aller. Ce qui ne voulait pas
dire qu’il approuvât en aucune façon le suicide. Quand on a profité
largement des bienfaits de l’expérience humaine et des travaux
humains, on a contracté envers ses devanciers une dette qu’on doit
payer à ses successeurs. Au moment où la vie devient pesante, où,
derrière les horizons fuyants de l’heureuse jeunesse, on voit poindre
les désillusions amères de l’âge mûr, on n’a rien à perdre, et on
peut dès lors consacrer ses jours à quelque grande mais dangereuse
œuvre. Suivant ces principes, Octave allait entreprendre l’exploration
scientifique des régions les moins connues de l’Inde et de la Chine. Il
visiterait le Népal et le Thibet, et recueillerait des documents sur
l’architecture, la civilisation, la religion de peuples vers lesquels
l’Europe se tourne avec un intérêt tout nouveau. Ces mystérieux
plateaux de la Haute Asie, où se cache la faible source du fleuve
majestueux de la civilisation humaine, attirent aujourd’hui nos
regards, qui s’y portent avec une curiosité passionnée. Comme si, des
antiques souvenirs qui y flottent encore, pouvait surgir le secret de
notre origine et le dernier mot de notre destinée.
Octave adorait l’Orient. Il voulait en parcourir les profondeurs
inexplorées et satisfaire son ardente passion pour l’inconnu en même
temps que payer son tribut à la science. Il savait très bien que de
telles expéditions on ne revient guère, et pensait ne pouvoir mieux
terminer une vie qu’il considérait comme arrivée à son terme normal.
Il quitterait ce monde satisfait de son sort, et complètement heureux
s’il lui était donné d’ajouter quelques notions nouvelles au trésor
accumulé de nos connaissances.
En vain essayai-je de le dissuader. J’aurais pu savoir que mes efforts
seraient inutiles. Octave était breton, et il avait dans le caractère
la ténacité de sa race. Lent à prendre une résolution, il ne s’en
laissait plus détourner lorsqu’il s’y était arrêté.
Les divers arguments par lesquels je tentai de l’ébranler l’amenèrent à
prononcer des paroles qui me frappèrent vivement, car jamais je ne les
aurais attendues sur de pareilles lèvres.
Le tour de la conversation nous avait conduits à parler des femmes,
sujet que j’hésitais à aborder, craignant de réveiller en lui des
souvenirs pénibles,
--Elles ne m’intéressent plus, me dit-il. La somme des ennuis qu’elles
nous causent est trop supérieure à celle des agréments qu’elles nous
procurent.
--Vous en jugez ainsi, lui dis-je, parce que vous êtes trop difficile.
Tout en les traitant de créatures inférieures, en réalité vous leur
demandez plus que toutes celles que vous avez connues ne pouvaient
vous donner. Mais j’espère pour vous qu’il en viendra une...
--Ah! fit-il en riant et en lançant vers le plafond la spirale de
fumée légère et bleuâtre de sa cigarette, voilà Daniel qui va parler
de l’idéal rêvé, de l’ange inconnu! Je vous comprends d’ailleurs, très
cher ami, car j’aime aussi, dans mes moments perdus, à cultiver ce
genre de distraction: fabriquer de toutes pièces un être idéal que nous
savons parfaitement ne pouvoir jamais se rencontrer sur notre chemin.
--Quoi! vous, le philosophe sceptique, le railleur impitoyable, vous
vous êtes réellement représenté à certaines heures un idéal féminin. Je
serais curieux de le connaître.
--Ce n’est pas lui, reprit-il, qui m’empêchera de partir, car je ne
l’apercevrai jamais hors du domaine de l’imagination. Pourtant, si
j’étais Dieu, je le fabriquerais aisément, cet être idéal, en prenant
une qualité à chacune des femmes que j’ai connues. Le malheur est que
de pareils assemblages paraissent introuvables sur notre planète. Où
la chercher, celle qui parlerait à la fois au cœur, aux sens et à
l’esprit, la créature assez intelligente pour comprendre vos travaux
et les partager, assez constante pour que vous puissiez sûrement vous
reposer sur elle, assez aimante pour tolérer vos faiblesses, assez
forte pour vous réconforter aux heures de lassitude? Si philosophe,
et si pénétré de la vanité de ses propres songes qu’on puisse être,
on ne peut s’empêcher de rêver quelquefois au bonheur qu’une créature
pareille vous donnerait.
Ému et surpris, je l’écoutais.--Comme elle serait aimée, pensais-je,
celle qui se rapprocherait assez de cette belle image pour en donner au
moins l’illusion! Comme elle serait aimée! Quels trésors de tendresse
passionnée il refoule au fond de son cœur, sans avoir peut-être, hélas!
la moindre chance de les dépenser jamais.
Octave continuait d’un ton plus léger:
--Ne croyez pas d’ailleurs que cette fantaisie me préoccupe beaucoup,
car j’imagine que la toute-puissance divine elle-même aurait quelque
peine à réunir dans un même être des qualités si contraires. Elle a
dû avoir des raisons sérieuses pour décider que les femmes de cœur
n’auraient ni tête ni esprit, et que celles qui ont de la tête et
de l’esprit manqueraient de cœur. Une haute intelligence détruit
chez la femme toute grâce, et lui communique quelque chose de
masculin particulièrement insupportable. Voyez les bas-bleus, quelles
exécrables créatures! Il faut donc osciller perpétuellement entre le
petit oiseau à tête vide, la pédante sèche et raisonneuse, l’artiste
folle et détraquée. Quant à la confiance que l’on peut mettre en
elles--l’élément le plus essentiel de l’amour à mon point de vue,--il
n’y faut point songer. La bête donne dans tous les pièges, et la
spirituelle n’a pas de scrupules. Les Orientaux, les seuls peuples qui
aient compris quelque chose aux femmes, savaient tout cela quand ils
inventèrent le harem. Sur ce, Daniel, souhaitez-moi bon voyage, car
je ne vois guère comment, pendant les trois mois qui me restent, je
pourrais trouver et posséder ce que je n’ai pas même entrevu pendant
quinze ans.
Il me serra la main, et nous nous séparâmes.
XIII
Les jours passaient vite. Je voyais peu Octave, que les préparatifs
de son grand voyage absorbaient. Il me semblait que déjà il était
loin de moi. Son souvenir revenait à tout instant dans ma pensée, et,
chaque fois, j’éprouvais un soubresaut comme si en marchant j’eusse
rencontré le vide. Je perdais infiniment en me séparant de lui. Je
m’affligeais de voir cette belle destinée hasardée ainsi volontairement
dans une entreprise dangereuse, et je craignais que sa résolution de ne
jamais revoir l’Europe ne fût plus ferme encore qu’il n’avait voulu en
convenir. Cependant je remarquai, durant nos dernières entrevues, qu’un
changement survenait en lui, sans que je pusse en deviner précisément
la nature ni surtout en pressentir la cause.
Un matin, je reçus ces quelques mots, tracés sur le mince papier bleu
d’une carte-télégramme:
«Venez dîner ce soir gare de Lyon. Je pars à huit heures par
l’express de Marseille. Nous passerons une dernière heure
ensemble.»
«OCTAVE.»
Lorsque j’entrai dans la salle des départs, où des gens pressés se
bousculaient près des guichets et couraient après leurs bagages, où
des commissionnaires circulaient, courbés sous le poids d’énormes
malles, lorsque je cherchai des yeux mon meilleur ami, qui s’éloignait
peut-être pour toujours, j’eus la noire sensation des irrévocables
adieux et des éternels exils.
L’homme a mis son orgueil à vaincre partout la nature, et la vie qu’il
s’est faite n’est pas celle à laquelle il était destiné. Aussi, jusqu’à
ce que de longues habitudes héréditaires l’aient rendu conforme à son
factice milieu, il souffrira. La nature domptée se redresse contre lui
et se venge par les vagues et douloureux sentiments qui atteignent les
cœurs en secret. Un désaccord existe, l’équilibre est rompu, et les
cordes qui vibrent en nous ne sont plus à l’unisson des harmonies du
dehors.
Inexprimable tourment!
Si nous étions faits pour cette rapidité d’existence, pour ces
changements perpétuels de demeure, pourquoi lorsque le train s’ébranle,
lorsque la cloche du steamer retentit, lorsque l’horizon natal
s’efface, pourquoi sentirions-nous ces déchirements indicibles qui ne
guérissent jamais? Subtiles douleurs qu’un rien suffit à réveiller: le
nom d’un paquebot sur une affiche, un coup de sifflet traversant la
campagne, l’odeur fade d’une salle d’attente.
Ces pénibles impressions me saisirent alors que j’arpentais la gare,
attendant Octave, par ce grisâtre soir d’octobre. La scène bruyante
et sombre devint plus triste encore lorsque des lumières jaunes
l’éclairèrent à demi. Les fiacres arrivaient maintenant avec leurs
lanternes allumées; elles s’élevaient de la rue le long de la pente,
semblables à des astres impurs.
Enfin, d’un coupé, sauta près de moi celui dont j’allais me séparer,
leste et mince dans son costume de voyage, qui lui donnait l’air d’un
gentleman anglais.
Nous nous assîmes devant une table du restaurant, et il commanda le
dîner, auquel il ne toucha guère. Il alluma un cigare, prétendant que
les morceaux trop durs ne pouvaient traverser son gosier; et j’étais
étonné de le voir si nerveux.
Il nous restait environ trois quarts d’heure. Nous marchâmes sous la
galerie vitrée, lentement, allant puis revenant, et d’abord silencieux.
--Ainsi, dit-il enfin, je vais donc quitter pour de bon notre brillante
capitale. Ce n’est pas sans regret, ajouta-t-il après un moment de
réflexion.
--Comment! cher ami, m’écriai-je, je compte bien que vous y reviendrez.
--Je crois, le diable m’emporte, fit-il, que j’en ai presque envie
maintenant.
--A la bonne heure. C’est ainsi que vous devez parler. Vos idées noires
d’il y a quelques mois n’étaient vraiment pas dignes de vous.
--Dignes ou non, elles étaient sincères, et je ne les aurais pas
chassées tout seul.
--Et... serait-il indiscret de vous demander quel pouvoir magique les a
fait envoler?
--Oh! envoler... reprit-il, c’est beaucoup dire. Quant à
l’indiscrétion, mon cher Daniel, vous n’en sauriez avoir avec moi. Vous
êtes le seul homme qui me connaisse à fond, et j’éprouve à m’ouvrir à
vous autant de plaisir qu’à me sentir impénétrable pour les autres.
Vous rappelez-vous cette tirade fantaisiste que je vous fis jadis sur
mon idéal féminin.
--Parfaitement.
--Eh bien, si invraisemblable que cela puisse vous paraître, Daniel,
si inconcevable que cela me semble à moi-même, j’en suis à me demander
si je ne l’ai pas rencontré. Oui, cet être imaginaire, que je vous
dépeignais comme une vision vainement poursuivie pendant tant d’années,
et à laquelle je renonçais pour toujours, peut-être m’est-il apparu
au moment même où je suis forcé de m’en éloigner, peut-être l’ai-je
contemplé en réalité, peut-être est-ce lui que je laisse derrière moi.
--Mais alors, Octave, si vous le croyez, pourquoi partez-vous?
--Précisément pour ne pas avoir à reconnaître que je me suis trompé.
Vous connaissez bien ma théorie: il ne faut pas demander un lendemain
aux bonheurs qui nous enchantent.
--Comment! vous auriez la folie de quitter ainsi--pardonnez-moi
l’expression--la proie pour l’ombre? Ne craignez-vous pas de vous
exposer à bien des regrets?
--Nullement. C’est une sensation fort agréable d’avoir quelque chose à
regretter. Cela me gênait un peu--bien que je me demande véritablement
pourquoi--de quitter ma patrie sans autre sentiment que celui d’une
immense lassitude.
--Je persiste à croire cependant que vous avez tort. Pour qu’une femme
ait pu changer à ce point les idées d’un philosophe aussi blasé et
aussi sceptique que vous, elle doit être vraiment bien en dehors des
autres.
--Bien en dehors en effet.
--Et, je suppose--puisque vous m’avez autorisé à être
indiscret--qu’elle vous aime et que vous lui avez dit que vous l’aimiez?