battus, de m’être mis ouvertement en opposition avec des préjugés que
j’aurais dû respecter. On peut les dédaigner en principe, mais, dans
la pratique, il faut s’y soumettre. Ils répondent aux idées et aux
sentiments de la génération dans laquelle on vit. En les heurtant de
front, on risque de se briser contre eux, sans avoir aucune chance
de les ébranler. Les siècles seuls peuvent les détruire. On n’édifie
rien de solide sans l’aide du temps. La société, qui crée les mœurs au
fur et à mesure des nécessités auxquelles elle doit faire face, les
défend avec un soin jaloux et pèse de tout son poids sur l’audacieux
qui s’avise de s’en affranchir. A vrai dire, d’ailleurs, ce n’est
pas précisément le rôle d’apôtre qui m’a séduit. Je n’ai cherché
en définitive qu’à satisfaire mes goûts personnels, en empruntant
à l’Orient que j’aime tant des coutumes que l’Occident ne saurait
comprendre.
Il m’avait si souvent raillé que je pouvais bien me permettre de le
railler à mon tour.
--Il me semble, mon cher Octave, lui dis-je en souriant, que vos
idées deviennent bien bourgeoises. Seriez-vous converti, par hasard,
à la monogamie, au mariage, à toutes ces coutumes inférieures des
civilisations en décadence?
--Converti?... Pas du tout, mon cher Daniel. Je me borne à les
respecter au même titre que je respecte toutes les croyances, y compris
celles des gens qui adorent les crocodiles. Les opinions établies
sont respectables par le fait seul qu’elles sont établies. Il ne
faut pas dire du mal de Vishnou à ceux qui le vénèrent quand on doit
toujours vivre avec eux. Si donc l’on admet que le harem solidement
cadenassé serait peut-être d’une introduction difficile en Europe, il
faut bien se résigner à la monogamie. La philosophie nous montre les
vices des institutions qui nous régissent, mais elle nous montre aussi
l’impossibilité de lutter contre elles. Lorsque l’hérédité a accumulé
pendant cinquante générations des idées dans le cerveau, on ne saurait
les combattre avec succès. Elles finissent par devenir des sentiments
innés, et, sur de tels sentiments, la raison n’a aucune prise. Autant
vaudrait essayer d’arrêter une locomotive en lui tenant des discours.
Heureusement pour vous, Daniel, vos dispositions ne vous portent
pas à m’imiter. Vous vous défiez avec raison des déséquilibrées,
artistes, bas-bleus, femmes incomprises et autres monstruosités.
Vous épouserez une bonne et honnête bourgeoise, ayant le moins de
diplômes possibles, mais possédant des notions précises sur l’art de
fabriquer les confitures. Tâchez qu’elle vous donne bientôt un nombre
respectable d’enfants. L’amour, la peur du diable et les enfants:
voilà les seuls moyens qui permettent de garder approximativement
pour soi une femme en Occident. Malheureusement l’amour ne survit
guère au mariage et le diable commence à perdre son prestige. Restent
les enfants; ils occupent les femmes et les empêchent de s’ennuyer.
Ces petits mammifères bruyants sont d’ailleurs, à mon point de vue,
beaucoup plus encombrants que les jeunes chats et surtout beaucoup
moins propres; mais il faut croire qu’ils ont du bon, puisqu’on en
fabrique avec obstination depuis si longtemps. Je suivrais peut-être
moi-même le conseil que je vous donne si j’étais un être sociable, et
si j’éprouvais le besoin de collaborer à la perpétuation de mon espèce.
Ne réalisant pas ces conditions, je resterai célibataire.
Octave se tut.
Lorsque ses paradoxes s’exagéraient ainsi, et qu’il les débitait avec
cette abondance et sur ce ton plaisant, il cachait toujours sous leur
masque moqueur une pensée profonde ou amère.
Voici quelles circonstances lui avaient inspiré ceux qu’il venait de me
faire entendre.
IX
Durant six mois, sa bizarre famille lui avait procuré toutes les
satisfactions que j’avais devinées et qu’il m’avait décrites. Puis tout
avait été bouleversé. La jalousie avait fait des siennes; la légèreté,
l’inconstance aussi. Après une scène violente, l’une de ses jeunes
et complaisantes amies avait disparu sans retour. Les deux autres
maintinrent ensuite pendant quelque temps des droits égaux sur son cœur.
De ces deux étoiles pourtant, l’une commença à pâlir par degrés, tandis
que l’autre brillait tous les jours d’un éclat plus doux et plus
pénétrant. Celle dont la puissance gracieuse s’affirmait ainsi n’était
autre que l’aristocratique et fine créature que j’avais jugée si
supérieure à ses compagnes, le jour où je les avais entendues causer à
travers un voile de verdure dans le jardin du restaurant.
Ce qui devait arriver ne tarda pas à se produire. Elle triompha de sa
dernière rivale; et Octave, qui s’était lassé des autres et trouvait à
celle-ci toujours plus de charme, revint de lui-même à la monogamie.
Il n’y revint pas cependant sans quelque défiance et sans quelques
hésitations. Il craignait de se laisser aller aux sentiments presque
tendres que lui inspirait la persévérante passion de la jeune femme. On
a vu qu’il considérait l’amour chez l’homme, et surtout les témoignages
de cet amour comme une impardonnable faiblesse,
--Aimez les femmes, si vous ne pouvez vous en empêcher, me disait-il
quelquefois, mais, pour peu que vous teniez à les garder, ne le leur
laissez jamais voir.
Celle qui était devenue son unique compagne, et que nous nommerons
Isabelle pour la commodité du récit, ne se contenta pas du triomphe
suprême d’avoir changé les habitudes de mon excentrique ami, et d’avoir
fait osciller ce caractère de fer. Douée d’une intelligence déliée
qui pressentait tout, elle devina le mécontentement secret d’Octave,
et le vit se retrancher dans une réserve excessive et derrière mille
barrières. Elle ouvrit une lutte qui demandait de l’audace, étant donné
la force de l’adversaire, et qui ne manqua pas d’habileté.
Aimait-elle? L’objet de son ambition était-il de conquérir un cœur
que nulle femme n’avait possédé? Je ne me permettrai pas de résoudre
la question. Octave, malgré son scepticisme, malgré les découvertes
qui auraient pu lui ouvrir les yeux, garda toujours l’idée qu’au
moins pendant quelque temps cette femme l’avait aimé. Elle se serait,
disait-il, prise à son propre piège, et le cœur aurait poursuivi pour
son compte ce que la vanité seule avait d’abord ambitionné. Je me
contente de rapporter les faits.
La situation d’Isabelle jettera quelque jour peut-être sur ce point
obscur.
Elle appartenait à une noble et ancienne famille, et devait à son
origine ces grandes manières, ce port de tête, cet air hautain, qui,
pour un dédaigneux comme Octave, constituaient une de ses principales
séductions. Il fut enchanté d’une de ses réponses, qu’il citait
volontiers. On s’étonnait de la peine que prenait la femme d’un parvenu
pour se donner des façons qui, chez Isabelle, venaient simplement
et sans effet.--C’est que, dit-elle, il suffit de quelques millions
pour faire en quelques jours une femme comme elle, tandis qu’il faut
plusieurs siècles pour faire une femme comme moi.
Malgré de hautes prétentions, malgré la fierté de sa race, la pauvreté
l’avait forcée, comme tant de filles nobles, à accepter la main
d’un roturier. Elle s’était mariée de bonne heure, à un industriel.
Celui-ci, après de mauvaises affaires, était mort tout à coup, et
l’avait laissée plus dénuée encore qu’auparavant. Veuve à vingt
ans, belle, pauvre, et dévorée d’ambition, Isabelle s’était mise à
travailler. Elle possédait un talent remarquable comme musicienne. Elle
donna des leçons de piano, et eut bientôt une riche clientèle dans le
faubourg Saint-Germain, qui la protégea.
Levée tous les jours à six heures, habillée en vingt minutes,
d’une exactitude à mettre en faute les pendules les mieux réglées,
toujours correcte dans sa toilette, d’une élégance sobre, absolument
irréprochable dans toutes ses habitudes extérieures, la jeune
femme commença une existence que l’on eût vantée comme un modèle de
régularité, de résignation courageuse. «L’eau qui dort est la plus
profonde,» dit le proverbe. Je me suis toujours un peu méfié des
profondeurs que cachait cette belle nappe d’eau pure.
Octave s’en méfiait aussi. Jamais, quoi qu’elle fît, cette femme ne put
obtenir sa confiance. Mais elle obtint presque son amour, qu’il donnait
encore moins facilement.
Durant une année, elle vint le voir régulièrement. Elle lui apportait
un visage souriant et doux, une humeur égale, une voix agréable qui
ne disait jamais que des choses gracieuses, sinon très tendres, un
courant d’idées mondaines qui distrayaient le solitaire, et des flots
de suave musique dont elle savait l’envelopper dès qu’elle le voyait
sombre ou las. Elle sortait quelquefois avec lui, entreprenait des
excursions à la campagne, mais seulement dans des endroits lointains
et peu fréquentés. Elle évitait de se compromettre; pourtant elle n’y
mettait point d’affectation, et ne l’ennuya jamais ni d’aucun remords
ni d’aucun scrupule.
La santé d’Octave le força pendant quelques jours à interrompre ses
travaux. Ses yeux se trouvaient fatigués par les veilles et par les
lectures prolongées. On lui prescrivit de se retirer à la campagne et
d’y vivre momentanément dans un repos absolu. C’était le condamner au
pire des supplices, et peut-être eût-il refusé de s’y soumettre, en
dépit de l’inquiétude que lui causait l’affaiblissement de sa vue.
Isabelle le décida en lui offrant de l’accompagner. Elle abandonna ses
leçons, s’enferma avec lui dans une maisonnette sombre, entourée de
grands arbres décharnés et lugubres, par une saison pluvieuse; elle
l’entoura de prévenances délicates, de soins charmants. Elle lui lut
des livres de science et de philosophie; elle parut les comprendre,
elle s’y intéressa. Octave découvrit qu’elle lisait à merveille.
Lorsqu’ils revinrent à Paris, elle s’engagea à venir lui faire ainsi
la lecture presque tous les soirs, car il dut désormais s’appliquer à
ménager sa vue et s’interdire de travailler à la lumière.
Elle déchiffra ses manuscrits, corrigea ses épreuves. Sans que son
esprit eût assez de portée pour apprécier la profondeur de celui de son
ami, il avait assez de vivacité et de souplesse pour s’imprégner de
certaines idées et les reproduire assez fidèlement. En entendant cette
jolie femme pérorer gentiment sur une foule de sujets ardus et répéter
ses théories, Octave éprouvait des illusions charmantes. Il pouvait
se figurer qu’il avait découvert cette merveille--de l’existence de
laquelle il avait toujours douté,--une créature joignant le cerveau
d’un homme au corps et au cœur d’une femme, la compagne parfaite que
nous avons tous rêvé de rencontrer un jour. Il ne la poussait pas trop
vivement dans une discussion, car il se rendait compte qu’il apercevait
une brillante surface, mais qu’au fond cet être aimé restait séparé de
lui par un abîme. Cependant il lui savait gré, lorsqu’il la taquinait,
de l’entendre lui renvoyer ses propres arguments, parfois même répéter
textuellement--sans avoir l’air de s’en douter,--quelque phrase prise
dans ses livres. Il voyait en cela la preuve d’un amour aveugle et
inconscient, et mesurait avec une satisfaction attendrie l’étendue
et la puissance de l’impression produite par lui sur cette nature
supérieure et en même temps docile.
Ce pouvait être simplement un prodige de mémoire et de subtile
flatterie.
Des pressentiments singuliers saisissaient quelquefois Octave. Pour
un observateur comme lui, la moindre dissonance dans l’accent, la
moindre contradiction dans la conduite, un geste faux, prenait des
significations très nettes. Il se demandait alors quelle était la vraie
pensée de cette femme, le mot de l’énigme de ce joli et calme sphinx.
Puis, sa philosophie reprenant vite le dessus il en revenait à sa
maxime favorite:--«Traversons la vie sans trop approfondir, conservons
précieusement nos illusions, et évitons tout ce qui pourrait les
détruire.»
--Il importe peu, disait-il, qu’une femme joue la comédie, du moment
où elle la joue assez bien pour nous donner tous les agréments de la
réalité.
Il tenait trop à Isabelle pour s’exposer à perdre en elle une compagne
dont le caractère répondait à son caractère et à ses goûts, et ne
tentait pas la moindre démarche dont le résultat eût pu le faire douter
de la sincérité de cet amour.--Ce serait, prétendait-il, ressembler à
l’enfant qui brise sa poupée pour voir ce qu’elle contient, et risquer
de trouver comme lui un amas de poussière à la place d’un cœur.
X
Ainsi, à mesure que cette liaison se prolongeait, Octave demeurait
satisfait sans se sentir heureux. Mais, avec le peu d’estime qu’il
accordait aux femmes, il restait persuadé qu’il avait trouvé la plus
parfaite d’entre elles, et que toutes les joies qu’elles étaient
capables de lui offrir, Isabelle les lui prodiguait. Fatigué des
passions vives, qu’il avait inspirées beaucoup plus qu’il ne les
avait éprouvées, il se reposait dans l’atmosphère paisible de cet
amour discret, poursuivant avec calme le cours de ses travaux. Il ne
demandait qu’une chose, c’est que ce bonheur relatif durât.
--Il y aurait un moyen sûr de le faire durer, lui dis-je une fois avec
une liberté que notre amitié autorisait: ce serait d’épouser Isabelle.
--J’y songe, répondit-il, mais je n’y suis rien moins que décidé. Ce
qui me fait hésiter encore, c’est l’inexplicable sentiment de méfiance
que je garde après dix-huit mois d’intimité. Il y a quelque chose en
elle qui se dérobe et qui m’échappe. Peut-être n’est-ce qu’un fantôme.
Le jour où il se sera dissipé, rien ne m’arrêtera plus; et, ajouta-t-il
avec un sourire, je passerai peut-être ce Rubicon, que je m’étais
promis de ne jamais franchir.
Je n’insistai pas. J’avais seulement voulu sonder sa pensée. Ce
mariage m’eût effrayé pour lui. Après avoir entendu sa réponse, je fus
tranquille. Le fantôme dont il parlait ne se dissiperait pas, j’en
étais sûr, et je me fiais à sa perspicacité pour transformer l’ombre
en réalité. Si, pour une fois, je voyais plus clair que lui, c’est que
je n’avais pas le même intérêt pour garder un bandeau sur les yeux. Je
savais à présent qu’il ne s’était pas livré et qu’il n’était pas près
de se livrer encore. Isabelle possédait son affection, ses égards, sa
reconnaissance, elle ne possédait pas son cœur. Malgré toute l’habileté
qu’elle avait déployée en de patients efforts, elle n’avait pas pu
obtenir sa confiance.
Elle se lassa.
Ses visites devinrent plus courtes, plus rares; une sécheresse durcit
sa voix; le piano resta fermé. Lorsque par hasard elle l’ouvrait, ses
doigts le frappaient nerveusement et en tiraient des accords orageux ou
des mélodies ironiques, au lieu des tendres harmonies dont jadis elle
entourait les rêveries charmées d’Octave.
De tels symptômes n’eurent pas besoin de s’accentuer pour mettre
celui-ci sur ses gardes.--Ce n’était donc vraiment qu’un masque? se
dit-il amèrement. Le voici qui se détache. N’attendons pas le moment
où il tombera et laissera voir la laide grimace de l’indifférence, du
calcul déjoué, du dépit haineux. Je m’étais habitué à cette charmante
société, à ces doux soins, à cette enveloppante affection. Je vais
tâcher de m’en déshabituer avant que l’on m’en prive brusquement.
De sa propre initiative il interrompit presque tout à fait leurs
relations. Cette femme n’ayant jamais conquis le meilleur de lui-même,
il accepta sans violent déchirement l’idée de la perdre, idée à
laquelle du reste une crainte vague et permanente l’avait accoutumé.
Cependant il entra dans une triste période, et constata avec ennui que
la certitude d’être obligé de se séparer d’Isabelle allait avoir pour
effet de le rendre amoureux. Mille souvenirs lui revenaient pendant les
longues heures qu’il passait maintenant solitaire: les causeries graves
ou légères, l’hiver, au coin du feu, dans la chambre tiède, où si
facilement la conversation s’amollissait et les mots se transformaient
en caresses; ou bien, l’été, dans les sentiers des bois, quand la
jeune femme le précédait, glissant de sa marche onduleuse et cadencée
à travers les alternatives d’ombre et de clair soleil; des lambeaux de
mélodies flottaient dans sa mémoire, et, tout en les fredonnant, il se
rappelait les mains agiles qu’il aimait tant à voir voltiger sur le
clavier comme deux colombes harmonieuses.
Un soir, il songeait à ces choses, étendu sur un canapé dans son salon.
Il avait refusé la lampe, et demeurait au sein de l’obscurité, fumant
une cigarette avec assez de mélancolie. Un double coup spécial retentit
au timbre de l’escalier. Octave reconnut en tressaillant la façon de
sonner d’Isabelle. Il y avait quinze jours qu’il n’avait pas vu la
jeune femme.
Il alla ouvrir la porte lui-même. Elle entra vivement, gracieuse,
animée, sentant bon, et il eut la sensation d’une fleur vivante et
embaumée s’épanouissant dans un désert. Une chaude joie lui inonda le
cœur. Il crut qu’elle venait se jeter dans ses bras, lui dire qu’elle
ne pouvait vivre ainsi séparée de lui, et peut-être, la serrant sur son
cœur, l’y eût-il gardée pour toujours. Jamais le sceptique philosophe
ne se sentit plus désarmé.
Cependant elle ne l’embrassait pas, et ils se tenaient tous deux dans
l’ombre, sans rien dire. Octave chercha de la lumière, et, sous le
reflet de l’abat-jour, remarqua qu’elle portait une toilette exquise.
A travers la voilette, il retrouvait les traits délicats et le regard
des yeux candides. Mais ce regard était glacé. Alors soudain revint le
souvenir des dernières froideurs, des mots aigres-doux, des dédains mal
dissimulés. L’amant recouvra son sang-froid. Il offrit cérémonieusement
un siège, et s’assit.
--Eh bien, chère amie, demanda-t-il, vous avez quelque chose à me dire?
Elle était très pressée; elle se rendait à une réunion de famille et
une voiture l’attendait en bas. Seulement, comme il s’agissait d’un
mariage pour elle, et que tout se décidait le soir même, elle n’avait
pas voulu donner une réponse définitive avant de l’avoir averti.
--J’aurais été fâchée, ajouta-t-elle en terminant, que vous apprissiez
cette nouvelle indirectement. C’était à moi de vous prévenir, et c’est
pour cela que je suis venue.
--Je vous remercie, chère amie, fit-il de sa voix mordante--une voix
de tête qu’il prenait parfois, et qui était bien la plus exaspérante,
la plus tranquillement impertinente que j’aie entendue de ma vie.--Je
n’attendais pas moins de ce tact parfait que j’ai toujours admiré en
vous. Ainsi, vous vous mariez. Et... vous êtes contente? Votre fiancé
vous plaît? J’espère qu’il est en tous points digne de vous.
--Oh! répliqua-t-elle négligemment, ce n’est pas un mariage d’amour.
Vous savez bien, Octave, que le seul homme que j’aie aimé, c’est vous.
Et si vous aviez voulu...
Il sourit légèrement.
Elle continua, se troublant un peu:
--Mais oui, je vous aimais. Je vous aime encore. Pourtant vous
comprenez qu’une jeune femme de mon âge ne peut pas vivre longtemps de
la vie que j’avais acceptée pour vous. Nos relations auraient fini par
se savoir. J’aurais perdu mes leçons, ma position... Ah! si vous aviez
été disposé à vous marier, cela eût été tout autre chose, jamais je
n’aurais agréé un autre homme que vous.
Elle se tut. Elle attendit.
--Ainsi, fit Octave, vous m’auriez donné la préférence?
Elle répondit vivement:
--Certainement. Est-ce que vous pouvez en douter?
--Un peu, reprit-il. Je suis très modeste au fond. Et votre affirmation
est si flatteuse pour moi...
Pas une exclamation de surprise, pas un accent de regret, pas un
reproche. Un ton calme, ironique, égal, des questions polies; une
espèce d’intérêt bienveillant pour ce mariage annoncé, voilà tout ce
qu’Isabelle obtint, et le seul résultat d’une tactique qu’elle avait
crue un chef-d’œuvre de ruse, et sur le succès de laquelle elle avait
absolument compté. Elle en perdait la tête, elle bredouillait. Son
langage, si sobre d’habitude et si élégamment clair, devenait un flot
désordonné, incohérent, qui frémissait sur ses lèvres tremblantes. Elle
expliquait comment elle avait connu son futur mari... un ami d’enfance;
elle disait son âge, sa position.
Il n’était pas riche, mais tous les deux travailleraient ensemble, et
elle retrouverait ainsi la vie de famille qui lui faisait cruellement
défaut. Puis, ce qu’elle désirait surtout c’était une affection qui pût
se montrer au grand jour; elle était lasse des rendez-vous furtifs, des
intrigues, qui répugnaient à sa délicatesse.
Octave inclinait la tête d’un air d’aimable assentiment.
--Mais, fit-il observer, ne m’avez-vous pas dit qu’on vous attend?
Vous aviez à peine quelques minutes... Tout ceci m’intéresse beaucoup;
pourtant je ne voudrais pas abuser...
Elle n’y tint plus; des larmes de dépit s’échappèrent de ses yeux.
Octave les regarda couler, avec un léger mouvement des sourcils qui
peignait une grande surprise.
Elle eut beau lui dire à présent ce qu’il avait attendu en la voyant
paraître--qu’elle l’aimait trop pour le perdre, et qu’il n’avait qu’à
prononcer un mot pour empêcher son mariage, elle ne put éveiller en lui
d’émotion, et, ce mot, elle ne le lui arracha point.
Il lui répéta, d’une voix implacablement douce, tous les arguments
qu’elle avait énumérés, et lui démontra qu’elle n’avait rien de mieux à
faire qu’à se marier, puisqu’elle en rencontrait l’occasion. Comme elle
pleurait toujours, en lui jurant qu’elle l’aimait, il lui dit ceci:
--Je serais un égoïste, si j’acceptais maintenant cet amour au prix
de tous les avantages qu’il vous ferait perdre. Je n’y aurais quelque
droit qu’en vous offrant mon nom et ma modeste fortune. Mais cela m’est
impossible. Vous le savez--je vous en avais prévenue d’avance--je n’ai
aucune disposition pour le mariage. Mes intentions n’ont pas changé.
Elle le quitta sur ces paroles. Et il resta debout et rêveur, jusqu’à
ce qu’il eût entendu le roulement du fiacre qui emportait la jeune
femme se prolonger puis s’éteindre dans le silence des rues endormies.
XI
Huit jours après cette scène, les relations entre Octave et Isabelle
s’étaient établies de nouveau, aussi régulières, aussi intimes que par
le passé.
Cependant la jeune femme n’avait pas abandonné ses projets de mariage;
mais elle en parlait comme d’une nécessité douloureuse, comme d’une
affaire que les circonstances la forçaient à conclure, et qu’elle
reculait pour se séparer le plus tard possible de celui qui seul, à
ce qu’elle disait, lui avait fait connaître le véritable amour. Elle
entretenait tranquillement son ami de ses nouveaux plans pour l’avenir,
lui montrait les lettres qu’elle recevait de son fiancé, lui demandait
même des conseils sur certains points délicats. Elle rencontrait de
l’opposition du côté de la mère du jeune homme. Celle-ci se conduisit à
son égard d’une façon dont Octave admira la prudence.
Cette dame, en effet, avait conçu contre sa future belle-fille la
vague prévention qu’Isabelle inspirait souvent à ceux qui ne la
regardaient pas à travers le prisme de l’amour. Mais elle se garda
bien de contrarier la passion de son fils. Feignant au contraire de
l’approuver, elle fit de bonne grâce les démarches nécessaires; puis,
peu à peu, elle en vint à lui tenir des raisonnements comme celui-ci:
--Mon ami, vous portez un nom modeste, et cette jeune femme est de
famille noble; son grand talent lui rapporte par an le double de
vos appointements. Ne craignez-vous pas d’avoir l’air intéressé en
recherchant sa main, et ne devriez-vous pas attendre au moins un an ou
deux, jusqu’à ce que votre situation vous permît d’entretenir votre
femme sur le pied de son existence actuelle, sans pour cela être
obligé de compter sur son travail? Ne serez-vous pas humilié que son
mariage avec vous l’amoindrisse? Songez qu’elle fréquente une société
où vous ne sauriez être admis, et craignez qu’un jour elle ne vous
fasse sentir quelque regret de s’être alliée à un petit bourgeois comme
vous. La fortune arrangerait les choses; patientez au moins jusqu’à ce
que vous puissiez lui offrir le luxe dont elle a le goût.