--Mon grand tort, me dit-il, est d’avoir voulu sortir des chemins

battus, de m’être mis ouvertement en opposition avec des préjugés que

j’aurais dû respecter. On peut les dédaigner en principe, mais, dans

la pratique, il faut s’y soumettre. Ils répondent aux idées et aux

sentiments de la génération dans laquelle on vit. En les heurtant de

front, on risque de se briser contre eux, sans avoir aucune chance

de les ébranler. Les siècles seuls peuvent les détruire. On n’édifie

rien de solide sans l’aide du temps. La société, qui crée les mœurs au

fur et à mesure des nécessités auxquelles elle doit faire face, les

défend avec un soin jaloux et pèse de tout son poids sur l’audacieux

qui s’avise de s’en affranchir. A vrai dire, d’ailleurs, ce n’est

pas précisément le rôle d’apôtre qui m’a séduit. Je n’ai cherché

en définitive qu’à satisfaire mes goûts personnels, en empruntant

à l’Orient que j’aime tant des coutumes que l’Occident ne saurait

comprendre.

Il m’avait si souvent raillé que je pouvais bien me permettre de le

railler à mon tour.

--Il me semble, mon cher Octave, lui dis-je en souriant, que vos

idées deviennent bien bourgeoises. Seriez-vous converti, par hasard,

à la monogamie, au mariage, à toutes ces coutumes inférieures des

civilisations en décadence?

--Converti?... Pas du tout, mon cher Daniel. Je me borne à les

respecter au même titre que je respecte toutes les croyances, y compris

celles des gens qui adorent les crocodiles. Les opinions établies

sont respectables par le fait seul qu’elles sont établies. Il ne

faut pas dire du mal de Vishnou à ceux qui le vénèrent quand on doit

toujours vivre avec eux. Si donc l’on admet que le harem solidement

cadenassé serait peut-être d’une introduction difficile en Europe, il

faut bien se résigner à la monogamie. La philosophie nous montre les

vices des institutions qui nous régissent, mais elle nous montre aussi

l’impossibilité de lutter contre elles. Lorsque l’hérédité a accumulé

pendant cinquante générations des idées dans le cerveau, on ne saurait

les combattre avec succès. Elles finissent par devenir des sentiments

innés, et, sur de tels sentiments, la raison n’a aucune prise. Autant

vaudrait essayer d’arrêter une locomotive en lui tenant des discours.

Heureusement pour vous, Daniel, vos dispositions ne vous portent

pas à m’imiter. Vous vous défiez avec raison des déséquilibrées,

artistes, bas-bleus, femmes incomprises et autres monstruosités.

Vous épouserez une bonne et honnête bourgeoise, ayant le moins de

diplômes possibles, mais possédant des notions précises sur l’art de

fabriquer les confitures. Tâchez qu’elle vous donne bientôt un nombre

respectable d’enfants. L’amour, la peur du diable et les enfants:

voilà les seuls moyens qui permettent de garder approximativement

pour soi une femme en Occident. Malheureusement l’amour ne survit

guère au mariage et le diable commence à perdre son prestige. Restent

les enfants; ils occupent les femmes et les empêchent de s’ennuyer.

Ces petits mammifères bruyants sont d’ailleurs, à mon point de vue,

beaucoup plus encombrants que les jeunes chats et surtout beaucoup

moins propres; mais il faut croire qu’ils ont du bon, puisqu’on en

fabrique avec obstination depuis si longtemps. Je suivrais peut-être

moi-même le conseil que je vous donne si j’étais un être sociable, et

si j’éprouvais le besoin de collaborer à la perpétuation de mon espèce.

Ne réalisant pas ces conditions, je resterai célibataire.

Octave se tut.

Lorsque ses paradoxes s’exagéraient ainsi, et qu’il les débitait avec

cette abondance et sur ce ton plaisant, il cachait toujours sous leur

masque moqueur une pensée profonde ou amère.

Voici quelles circonstances lui avaient inspiré ceux qu’il venait de me

faire entendre.

IX

Durant six mois, sa bizarre famille lui avait procuré toutes les

satisfactions que j’avais devinées et qu’il m’avait décrites. Puis tout

avait été bouleversé. La jalousie avait fait des siennes; la légèreté,

l’inconstance aussi. Après une scène violente, l’une de ses jeunes

et complaisantes amies avait disparu sans retour. Les deux autres

maintinrent ensuite pendant quelque temps des droits égaux sur son cœur.

De ces deux étoiles pourtant, l’une commença à pâlir par degrés, tandis

que l’autre brillait tous les jours d’un éclat plus doux et plus

pénétrant. Celle dont la puissance gracieuse s’affirmait ainsi n’était

autre que l’aristocratique et fine créature que j’avais jugée si

supérieure à ses compagnes, le jour où je les avais entendues causer à

travers un voile de verdure dans le jardin du restaurant.

Ce qui devait arriver ne tarda pas à se produire. Elle triompha de sa

dernière rivale; et Octave, qui s’était lassé des autres et trouvait à

celle-ci toujours plus de charme, revint de lui-même à la monogamie.

Il n’y revint pas cependant sans quelque défiance et sans quelques

hésitations. Il craignait de se laisser aller aux sentiments presque

tendres que lui inspirait la persévérante passion de la jeune femme. On

a vu qu’il considérait l’amour chez l’homme, et surtout les témoignages

de cet amour comme une impardonnable faiblesse,

--Aimez les femmes, si vous ne pouvez vous en empêcher, me disait-il

quelquefois, mais, pour peu que vous teniez à les garder, ne le leur

laissez jamais voir.

Celle qui était devenue son unique compagne, et que nous nommerons

Isabelle pour la commodité du récit, ne se contenta pas du triomphe

suprême d’avoir changé les habitudes de mon excentrique ami, et d’avoir

fait osciller ce caractère de fer. Douée d’une intelligence déliée

qui pressentait tout, elle devina le mécontentement secret d’Octave,

et le vit se retrancher dans une réserve excessive et derrière mille

barrières. Elle ouvrit une lutte qui demandait de l’audace, étant donné

la force de l’adversaire, et qui ne manqua pas d’habileté.

Aimait-elle? L’objet de son ambition était-il de conquérir un cœur

que nulle femme n’avait possédé? Je ne me permettrai pas de résoudre

la question. Octave, malgré son scepticisme, malgré les découvertes

qui auraient pu lui ouvrir les yeux, garda toujours l’idée qu’au

moins pendant quelque temps cette femme l’avait aimé. Elle se serait,

disait-il, prise à son propre piège, et le cœur aurait poursuivi pour

son compte ce que la vanité seule avait d’abord ambitionné. Je me

contente de rapporter les faits.

La situation d’Isabelle jettera quelque jour peut-être sur ce point

obscur.

Elle appartenait à une noble et ancienne famille, et devait à son

origine ces grandes manières, ce port de tête, cet air hautain, qui,

pour un dédaigneux comme Octave, constituaient une de ses principales

séductions. Il fut enchanté d’une de ses réponses, qu’il citait

volontiers. On s’étonnait de la peine que prenait la femme d’un parvenu

pour se donner des façons qui, chez Isabelle, venaient simplement

et sans effet.--C’est que, dit-elle, il suffit de quelques millions

pour faire en quelques jours une femme comme elle, tandis qu’il faut

plusieurs siècles pour faire une femme comme moi.

Malgré de hautes prétentions, malgré la fierté de sa race, la pauvreté

l’avait forcée, comme tant de filles nobles, à accepter la main

d’un roturier. Elle s’était mariée de bonne heure, à un industriel.

Celui-ci, après de mauvaises affaires, était mort tout à coup, et

l’avait laissée plus dénuée encore qu’auparavant. Veuve à vingt

ans, belle, pauvre, et dévorée d’ambition, Isabelle s’était mise à

travailler. Elle possédait un talent remarquable comme musicienne. Elle

donna des leçons de piano, et eut bientôt une riche clientèle dans le

faubourg Saint-Germain, qui la protégea.

Levée tous les jours à six heures, habillée en vingt minutes,

d’une exactitude à mettre en faute les pendules les mieux réglées,

toujours correcte dans sa toilette, d’une élégance sobre, absolument

irréprochable dans toutes ses habitudes extérieures, la jeune

femme commença une existence que l’on eût vantée comme un modèle de

régularité, de résignation courageuse. «L’eau qui dort est la plus

profonde,» dit le proverbe. Je me suis toujours un peu méfié des

profondeurs que cachait cette belle nappe d’eau pure.

Octave s’en méfiait aussi. Jamais, quoi qu’elle fît, cette femme ne put

obtenir sa confiance. Mais elle obtint presque son amour, qu’il donnait

encore moins facilement.

Durant une année, elle vint le voir régulièrement. Elle lui apportait

un visage souriant et doux, une humeur égale, une voix agréable qui

ne disait jamais que des choses gracieuses, sinon très tendres, un

courant d’idées mondaines qui distrayaient le solitaire, et des flots

de suave musique dont elle savait l’envelopper dès qu’elle le voyait

sombre ou las. Elle sortait quelquefois avec lui, entreprenait des

excursions à la campagne, mais seulement dans des endroits lointains

et peu fréquentés. Elle évitait de se compromettre; pourtant elle n’y

mettait point d’affectation, et ne l’ennuya jamais ni d’aucun remords

ni d’aucun scrupule.

La santé d’Octave le força pendant quelques jours à interrompre ses

travaux. Ses yeux se trouvaient fatigués par les veilles et par les

lectures prolongées. On lui prescrivit de se retirer à la campagne et

d’y vivre momentanément dans un repos absolu. C’était le condamner au

pire des supplices, et peut-être eût-il refusé de s’y soumettre, en

dépit de l’inquiétude que lui causait l’affaiblissement de sa vue.

Isabelle le décida en lui offrant de l’accompagner. Elle abandonna ses

leçons, s’enferma avec lui dans une maisonnette sombre, entourée de

grands arbres décharnés et lugubres, par une saison pluvieuse; elle

l’entoura de prévenances délicates, de soins charmants. Elle lui lut

des livres de science et de philosophie; elle parut les comprendre,

elle s’y intéressa. Octave découvrit qu’elle lisait à merveille.

Lorsqu’ils revinrent à Paris, elle s’engagea à venir lui faire ainsi

la lecture presque tous les soirs, car il dut désormais s’appliquer à

ménager sa vue et s’interdire de travailler à la lumière.

Elle déchiffra ses manuscrits, corrigea ses épreuves. Sans que son

esprit eût assez de portée pour apprécier la profondeur de celui de son

ami, il avait assez de vivacité et de souplesse pour s’imprégner de

certaines idées et les reproduire assez fidèlement. En entendant cette

jolie femme pérorer gentiment sur une foule de sujets ardus et répéter

ses théories, Octave éprouvait des illusions charmantes. Il pouvait

se figurer qu’il avait découvert cette merveille--de l’existence de

laquelle il avait toujours douté,--une créature joignant le cerveau

d’un homme au corps et au cœur d’une femme, la compagne parfaite que

nous avons tous rêvé de rencontrer un jour. Il ne la poussait pas trop

vivement dans une discussion, car il se rendait compte qu’il apercevait

une brillante surface, mais qu’au fond cet être aimé restait séparé de

lui par un abîme. Cependant il lui savait gré, lorsqu’il la taquinait,

de l’entendre lui renvoyer ses propres arguments, parfois même répéter

textuellement--sans avoir l’air de s’en douter,--quelque phrase prise

dans ses livres. Il voyait en cela la preuve d’un amour aveugle et

inconscient, et mesurait avec une satisfaction attendrie l’étendue

et la puissance de l’impression produite par lui sur cette nature

supérieure et en même temps docile.

Ce pouvait être simplement un prodige de mémoire et de subtile

flatterie.

Des pressentiments singuliers saisissaient quelquefois Octave. Pour

un observateur comme lui, la moindre dissonance dans l’accent, la

moindre contradiction dans la conduite, un geste faux, prenait des

significations très nettes. Il se demandait alors quelle était la vraie

pensée de cette femme, le mot de l’énigme de ce joli et calme sphinx.

Puis, sa philosophie reprenant vite le dessus il en revenait à sa

maxime favorite:--«Traversons la vie sans trop approfondir, conservons

précieusement nos illusions, et évitons tout ce qui pourrait les

détruire.»

--Il importe peu, disait-il, qu’une femme joue la comédie, du moment

où elle la joue assez bien pour nous donner tous les agréments de la

réalité.

Il tenait trop à Isabelle pour s’exposer à perdre en elle une compagne

dont le caractère répondait à son caractère et à ses goûts, et ne

tentait pas la moindre démarche dont le résultat eût pu le faire douter

de la sincérité de cet amour.--Ce serait, prétendait-il, ressembler à

l’enfant qui brise sa poupée pour voir ce qu’elle contient, et risquer

de trouver comme lui un amas de poussière à la place d’un cœur.

X

Ainsi, à mesure que cette liaison se prolongeait, Octave demeurait

satisfait sans se sentir heureux. Mais, avec le peu d’estime qu’il

accordait aux femmes, il restait persuadé qu’il avait trouvé la plus

parfaite d’entre elles, et que toutes les joies qu’elles étaient

capables de lui offrir, Isabelle les lui prodiguait. Fatigué des

passions vives, qu’il avait inspirées beaucoup plus qu’il ne les

avait éprouvées, il se reposait dans l’atmosphère paisible de cet

amour discret, poursuivant avec calme le cours de ses travaux. Il ne

demandait qu’une chose, c’est que ce bonheur relatif durât.

--Il y aurait un moyen sûr de le faire durer, lui dis-je une fois avec

une liberté que notre amitié autorisait: ce serait d’épouser Isabelle.

--J’y songe, répondit-il, mais je n’y suis rien moins que décidé. Ce

qui me fait hésiter encore, c’est l’inexplicable sentiment de méfiance

que je garde après dix-huit mois d’intimité. Il y a quelque chose en

elle qui se dérobe et qui m’échappe. Peut-être n’est-ce qu’un fantôme.

Le jour où il se sera dissipé, rien ne m’arrêtera plus; et, ajouta-t-il

avec un sourire, je passerai peut-être ce Rubicon, que je m’étais

promis de ne jamais franchir.

Je n’insistai pas. J’avais seulement voulu sonder sa pensée. Ce

mariage m’eût effrayé pour lui. Après avoir entendu sa réponse, je fus

tranquille. Le fantôme dont il parlait ne se dissiperait pas, j’en

étais sûr, et je me fiais à sa perspicacité pour transformer l’ombre

en réalité. Si, pour une fois, je voyais plus clair que lui, c’est que

je n’avais pas le même intérêt pour garder un bandeau sur les yeux. Je

savais à présent qu’il ne s’était pas livré et qu’il n’était pas près

de se livrer encore. Isabelle possédait son affection, ses égards, sa

reconnaissance, elle ne possédait pas son cœur. Malgré toute l’habileté

qu’elle avait déployée en de patients efforts, elle n’avait pas pu

obtenir sa confiance.

Elle se lassa.

Ses visites devinrent plus courtes, plus rares; une sécheresse durcit

sa voix; le piano resta fermé. Lorsque par hasard elle l’ouvrait, ses

doigts le frappaient nerveusement et en tiraient des accords orageux ou

des mélodies ironiques, au lieu des tendres harmonies dont jadis elle

entourait les rêveries charmées d’Octave.

De tels symptômes n’eurent pas besoin de s’accentuer pour mettre

celui-ci sur ses gardes.--Ce n’était donc vraiment qu’un masque? se

dit-il amèrement. Le voici qui se détache. N’attendons pas le moment

où il tombera et laissera voir la laide grimace de l’indifférence, du

calcul déjoué, du dépit haineux. Je m’étais habitué à cette charmante

société, à ces doux soins, à cette enveloppante affection. Je vais

tâcher de m’en déshabituer avant que l’on m’en prive brusquement.

De sa propre initiative il interrompit presque tout à fait leurs

relations. Cette femme n’ayant jamais conquis le meilleur de lui-même,

il accepta sans violent déchirement l’idée de la perdre, idée à

laquelle du reste une crainte vague et permanente l’avait accoutumé.

Cependant il entra dans une triste période, et constata avec ennui que

la certitude d’être obligé de se séparer d’Isabelle allait avoir pour

effet de le rendre amoureux. Mille souvenirs lui revenaient pendant les

longues heures qu’il passait maintenant solitaire: les causeries graves

ou légères, l’hiver, au coin du feu, dans la chambre tiède, où si

facilement la conversation s’amollissait et les mots se transformaient

en caresses; ou bien, l’été, dans les sentiers des bois, quand la

jeune femme le précédait, glissant de sa marche onduleuse et cadencée

à travers les alternatives d’ombre et de clair soleil; des lambeaux de

mélodies flottaient dans sa mémoire, et, tout en les fredonnant, il se

rappelait les mains agiles qu’il aimait tant à voir voltiger sur le

clavier comme deux colombes harmonieuses.

Un soir, il songeait à ces choses, étendu sur un canapé dans son salon.

Il avait refusé la lampe, et demeurait au sein de l’obscurité, fumant

une cigarette avec assez de mélancolie. Un double coup spécial retentit

au timbre de l’escalier. Octave reconnut en tressaillant la façon de

sonner d’Isabelle. Il y avait quinze jours qu’il n’avait pas vu la

jeune femme.

Il alla ouvrir la porte lui-même. Elle entra vivement, gracieuse,

animée, sentant bon, et il eut la sensation d’une fleur vivante et

embaumée s’épanouissant dans un désert. Une chaude joie lui inonda le

cœur. Il crut qu’elle venait se jeter dans ses bras, lui dire qu’elle

ne pouvait vivre ainsi séparée de lui, et peut-être, la serrant sur son

cœur, l’y eût-il gardée pour toujours. Jamais le sceptique philosophe

ne se sentit plus désarmé.

Cependant elle ne l’embrassait pas, et ils se tenaient tous deux dans

l’ombre, sans rien dire. Octave chercha de la lumière, et, sous le

reflet de l’abat-jour, remarqua qu’elle portait une toilette exquise.

A travers la voilette, il retrouvait les traits délicats et le regard

des yeux candides. Mais ce regard était glacé. Alors soudain revint le

souvenir des dernières froideurs, des mots aigres-doux, des dédains mal

dissimulés. L’amant recouvra son sang-froid. Il offrit cérémonieusement

un siège, et s’assit.

--Eh bien, chère amie, demanda-t-il, vous avez quelque chose à me dire?

Elle était très pressée; elle se rendait à une réunion de famille et

une voiture l’attendait en bas. Seulement, comme il s’agissait d’un

mariage pour elle, et que tout se décidait le soir même, elle n’avait

pas voulu donner une réponse définitive avant de l’avoir averti.

--J’aurais été fâchée, ajouta-t-elle en terminant, que vous apprissiez

cette nouvelle indirectement. C’était à moi de vous prévenir, et c’est

pour cela que je suis venue.

--Je vous remercie, chère amie, fit-il de sa voix mordante--une voix

de tête qu’il prenait parfois, et qui était bien la plus exaspérante,

la plus tranquillement impertinente que j’aie entendue de ma vie.--Je

n’attendais pas moins de ce tact parfait que j’ai toujours admiré en

vous. Ainsi, vous vous mariez. Et... vous êtes contente? Votre fiancé

vous plaît? J’espère qu’il est en tous points digne de vous.

--Oh! répliqua-t-elle négligemment, ce n’est pas un mariage d’amour.

Vous savez bien, Octave, que le seul homme que j’aie aimé, c’est vous.

Et si vous aviez voulu...

Il sourit légèrement.

Elle continua, se troublant un peu:

--Mais oui, je vous aimais. Je vous aime encore. Pourtant vous

comprenez qu’une jeune femme de mon âge ne peut pas vivre longtemps de

la vie que j’avais acceptée pour vous. Nos relations auraient fini par

se savoir. J’aurais perdu mes leçons, ma position... Ah! si vous aviez

été disposé à vous marier, cela eût été tout autre chose, jamais je

n’aurais agréé un autre homme que vous.

Elle se tut. Elle attendit.

--Ainsi, fit Octave, vous m’auriez donné la préférence?

Elle répondit vivement:

--Certainement. Est-ce que vous pouvez en douter?

--Un peu, reprit-il. Je suis très modeste au fond. Et votre affirmation

est si flatteuse pour moi...

Pas une exclamation de surprise, pas un accent de regret, pas un

reproche. Un ton calme, ironique, égal, des questions polies; une

espèce d’intérêt bienveillant pour ce mariage annoncé, voilà tout ce

qu’Isabelle obtint, et le seul résultat d’une tactique qu’elle avait

crue un chef-d’œuvre de ruse, et sur le succès de laquelle elle avait

absolument compté. Elle en perdait la tête, elle bredouillait. Son

langage, si sobre d’habitude et si élégamment clair, devenait un flot

désordonné, incohérent, qui frémissait sur ses lèvres tremblantes. Elle

expliquait comment elle avait connu son futur mari... un ami d’enfance;

elle disait son âge, sa position.

Il n’était pas riche, mais tous les deux travailleraient ensemble, et

elle retrouverait ainsi la vie de famille qui lui faisait cruellement

défaut. Puis, ce qu’elle désirait surtout c’était une affection qui pût

se montrer au grand jour; elle était lasse des rendez-vous furtifs, des

intrigues, qui répugnaient à sa délicatesse.

Octave inclinait la tête d’un air d’aimable assentiment.

--Mais, fit-il observer, ne m’avez-vous pas dit qu’on vous attend?

Vous aviez à peine quelques minutes... Tout ceci m’intéresse beaucoup;

pourtant je ne voudrais pas abuser...

Elle n’y tint plus; des larmes de dépit s’échappèrent de ses yeux.

Octave les regarda couler, avec un léger mouvement des sourcils qui

peignait une grande surprise.

Elle eut beau lui dire à présent ce qu’il avait attendu en la voyant

paraître--qu’elle l’aimait trop pour le perdre, et qu’il n’avait qu’à

prononcer un mot pour empêcher son mariage, elle ne put éveiller en lui

d’émotion, et, ce mot, elle ne le lui arracha point.

Il lui répéta, d’une voix implacablement douce, tous les arguments

qu’elle avait énumérés, et lui démontra qu’elle n’avait rien de mieux à

faire qu’à se marier, puisqu’elle en rencontrait l’occasion. Comme elle

pleurait toujours, en lui jurant qu’elle l’aimait, il lui dit ceci:

--Je serais un égoïste, si j’acceptais maintenant cet amour au prix

de tous les avantages qu’il vous ferait perdre. Je n’y aurais quelque

droit qu’en vous offrant mon nom et ma modeste fortune. Mais cela m’est

impossible. Vous le savez--je vous en avais prévenue d’avance--je n’ai

aucune disposition pour le mariage. Mes intentions n’ont pas changé.

Elle le quitta sur ces paroles. Et il resta debout et rêveur, jusqu’à

ce qu’il eût entendu le roulement du fiacre qui emportait la jeune

femme se prolonger puis s’éteindre dans le silence des rues endormies.

XI

Huit jours après cette scène, les relations entre Octave et Isabelle

s’étaient établies de nouveau, aussi régulières, aussi intimes que par

le passé.

Cependant la jeune femme n’avait pas abandonné ses projets de mariage;

mais elle en parlait comme d’une nécessité douloureuse, comme d’une

affaire que les circonstances la forçaient à conclure, et qu’elle

reculait pour se séparer le plus tard possible de celui qui seul, à

ce qu’elle disait, lui avait fait connaître le véritable amour. Elle

entretenait tranquillement son ami de ses nouveaux plans pour l’avenir,

lui montrait les lettres qu’elle recevait de son fiancé, lui demandait

même des conseils sur certains points délicats. Elle rencontrait de

l’opposition du côté de la mère du jeune homme. Celle-ci se conduisit à

son égard d’une façon dont Octave admira la prudence.

Cette dame, en effet, avait conçu contre sa future belle-fille la

vague prévention qu’Isabelle inspirait souvent à ceux qui ne la

regardaient pas à travers le prisme de l’amour. Mais elle se garda

bien de contrarier la passion de son fils. Feignant au contraire de

l’approuver, elle fit de bonne grâce les démarches nécessaires; puis,

peu à peu, elle en vint à lui tenir des raisonnements comme celui-ci:

--Mon ami, vous portez un nom modeste, et cette jeune femme est de

famille noble; son grand talent lui rapporte par an le double de

vos appointements. Ne craignez-vous pas d’avoir l’air intéressé en

recherchant sa main, et ne devriez-vous pas attendre au moins un an ou

deux, jusqu’à ce que votre situation vous permît d’entretenir votre

femme sur le pied de son existence actuelle, sans pour cela être

obligé de compter sur son travail? Ne serez-vous pas humilié que son

mariage avec vous l’amoindrisse? Songez qu’elle fréquente une société

où vous ne sauriez être admis, et craignez qu’un jour elle ne vous

fasse sentir quelque regret de s’être alliée à un petit bourgeois comme

vous. La fortune arrangerait les choses; patientez au moins jusqu’à ce

que vous puissiez lui offrir le luxe dont elle a le goût.

Un mystérieux amour · 第 2 / 8 段