Cependant le garçon m’apportait mon café. Je n’avais encore,

Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été

conservée et n'a pas été harmonisée, mais quelques erreurs

clairement introduites par le typographe ont été corrigées.

La liste de ces corrections se trouve à la fin du texte.

Un Mystérieux Amour

_DU MÊME AUTEUR_:

LE MARIAGE DE GABRIELLE, ouvrage couronné par

l’Académie française, (Calmann-Lévy) 1 vol. 3 50

L’AMANT DE GENEVIÈVE, (Calmann-Lévy) 1 vol. 3 50

FLEURS D’AVRIL, recueil de poésies couronné par

l’Académie française, (Alphonse Lemerre) 1 vol. 3 »

MARCELLE, (Alphonse Lemerre) 1 vol. 3 50

SURSUM CORDA, pièce de vers ayant remporté le prix

de poésie à l’Académie française, (Alphonse Lemerre) 1 vol. » 75

_DANIEL LESUEUR_

UN

Mystérieux Amour

[Logo: FAC ET SPÉRA -- AL]

_PARIS_

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

27-31 PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M DCCC LXXXVI

[Bandeau]

_UN MYSTÉRIEUX AMOUR_

I

A une époque où le réalisme fleurit, où l’on sent dans la moindre

nouvelle, dans le plus banal feuilleton, la prétention d’offrir _un

document humain_, tout romancier qui se respecte écrit plus ou moins

ouvertement en tête de son livre: «Ceci n’est pas un conte.»

Une telle précaution ne m’est pas nécessaire.

Quiconque voudra bien parcourir ces courtes notes et les vers qui les

suivent, se sentira certainement en présence, non du réalisme le plus

exact, mais de la réalité la plus profonde.

Ce que je présente ici n’est pas un travail personnel. Des souvenirs

aussi simplement exprimés qu’il me sera possible, et des vers que

l’auteur ne destinait pas à la foule, et peut-être eût frémi de voir

étalés aux vitrines et livrés à la curiosité des passants, voilà ce

que l’on trouvera dans ces pages. Le droit de les publier, je le puise

dans des raisons qui n’ont rien de littéraire, et qui ressortiront, je

le pense, de cette notice. Elles sont fort au-dessus d’un vain désir

de gloire. A qui irait-elle, cette gloire? Le cœur mystérieux et doux

qui ne l’ambitionnait pas était--on le verra--trop plein de meilleures

choses pour seulement y songer, et, lui fût-il donné de battre encore,

ce n’est certes pas elle qui le réveillerait.

II

Dire de mon ami, Octave de B..., qu’il était le plus grand original que

nous eussions connu, mes camarades de jeunesse et moi, c’est, en somme,

ne rien dire de lui.

Être original est rare. La véritable originalité est presque

surhumaine. Car l’influence du milieu comptant comme un des plus

puissants facteurs des idées et du caractère, l’impossibilité de

s’y soustraire est, à peu de chose près, radicale. Le proverbe

vulgaire: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es», légèrement

étendu dans son sens, devient--comme tant d’autres proverbes--une

vérité philosophique. L’originalité, même relative, constitue donc

l’exception, le phénomène, et, à mesure que l’humanité vieillit, elle

apparaît de moins en moins.

Or, _phénomène_ est synonyme aussi bien de merveille charmante que de

monstruosité difforme.

Il y a des originaux dans l’art, dans la bonté, dans l’héroïsme,

comme il y en a dans le crime. Quelques-uns ne sont tels que par la

coupe de leurs habits; et, bien qu’il faille déjà une légère dose de

force d’esprit pour porter des chapeaux à larges bords plats si la

mode exige des bords étroits et retroussés, cette sorte d’originalité

excite plutôt le rire ou un certain mépris. Cela tient à ce qu’il est

facile de la feindre. Les autres, les admirables ou les terribles,

celles qu’on n’imite pas, font naître l’envie ou la haine, à défaut de

l’admiration. Elles ne sont jamais ridicules.

Dire d’Octave qu’il était original ne suffit donc pas, et, pour définir

son originalité, il faut peindre son caractère.

Peu l’auront connu et apprécié comme moi, ce caractère, que l’on ne

pénétrait pas aisément et qui ne se livrait guère. Certes, il aurait

fallu une perspicacité plus intense que la mienne pour en parler, même

légèrement; mais je ne sais quelle sympathie, un peu hautaine et

protectrice, quel besoin d’épancher le secret de son être qui saisit

même les plus forts, l’ont porté à me faire des confidences dont je

veux être ici le simple rédacteur, après en avoir été l’auditeur

passionnément intéressé.

Comme je me les rappelle distinctement, ces causeries dont je sortais

toujours plus éclairé, plus fort et meilleur; ces épanchements d’un

esprit à la fois ironique et enthousiaste, croyant peu au bien, mais

l’accomplissant sans faste et sans bruit, et le découvrant dans les

autres avec une émotion prompte, contagieuse, presque naïve. Comme

j’étais surpris des contrastes entre la calme force, cruellement

railleuse, et la vulnérable tendresse; entre la pénétration

infaillible, claire, qui allait droit au fond des tristes vérités, et

la douceur des illusions, voulues souvent, et malgré tout fraîches et

pures comme l’ignorance de la jeunesse. Comme j’imagine volontiers

ce que pouvaient être les abandons plus complets encore de cette âme

fière et si fermée, se montrant sans réserve à la femme qui sut la

comprendre, qui put en manier la clef de ses mains délicates, qui

prononça enfin devant elle le magique: «Sésame, ouvre-toi!»

Cette femme, Octave ne l’avait pas rencontrée, il ne l’avait même pas

entrevue lorsque, un soir d’été--mon Dieu, voilà cinq ans à peine!--il

était assis avec moi, me parlant de lui par extraordinaire, sous

les arbres sombres des Champs-Elysées, dans le tapage lointain, et

presque agréable à cette distance, des cafés-concerts. Il se balançait

doucement sur son fauteuil de fer peint, maniant de ses doigts

distraits son éternelle cigarette, dont il tirait de temps à autre une

bouffée sans s’interrompre.

Jamais je n’ai vu un homme fumer aussi obstinément, aussi

régulièrement, aussi inconsciemment que lui. Il fumait comme on

respire, sans même s’en douter. Il avait une façon très particulière

de prendre sa cigarette entre le pouce et le doigt du milieu et d’y

appliquer avec l’index un coup sec pour en faire tomber la cendre; il

mettait à ce mouvement une grâce dégagée si absolument involontaire

qu’elle me semblait toujours jolie et caractéristique à observer.

Naturellement élégant dans ses attitudes et ses manières, il avait,

lorsqu’il sortait la cigarette de son étui, lorsqu’il l’allumait à

la précédente, lorsqu’il jetait celle-ci, brûlée à moitié et tout

enflammée--sans faire attention, je dois le dire, si elle tombait

soit sur une botte de paille, soit sur un tapis de prix--une série de

petits gestes à lui, où déjà se trahissait cette originalité dont j’ai

parlé, cette habitude de ne rien faire comme les autres, qui donnait

de l’intérêt à ses moindres actes. Cela m’amusait de le regarder fumer

comme cela m’amuse de regarder bondir et tourner un enfant ou un jeune

chat; j’y voyais la même ignorance de l’effet produit, qui cause

tant de plaisir aux yeux dans la chose animée; puis cela soulignait

quelquefois si curieusement la pensée planant au-dessus de cette

agitation machinale du corps.

Après tout, s’il n’est pas inutile, pour faire vivre par le style la

personnalité d’un homme, d’indiquer la forme de ses traits et la nuance

de ses cheveux, était-il superflu d’essayer de donner dès l’abord

l’impression de ce qui était chez Octave mieux qu’un tic, une série de

mouvements sans lesquels je ne puis me le figurer, et dont l’harmonie

élégante marquait autant pour l’observateur que la vivacité un peu

cassante de la voix, ou que l’ironie du regard tombant de haut et

demi-voilé par les longues paupières.

Il avait alors trente-quatre ans. On ne pouvait le voir pour la

première fois sans être frappé par l’aspect de sa haute taille et de

sa tête énergique, à la fine barbe brune, au nez droit et un peu fort,

aux grands yeux gris, aux sourcils foncés et aux tempes larges sur

lesquelles les cheveux faisaient deux taches d’argent. Cette chevelure,

qui, d’ailleurs, grisonnait à peine, mais qui, des deux côtés du front,

avait pris une précoce et absolue blancheur, donnait, par son contraste

avec l’éclat des yeux, avec le ton bistré de la peau et la teinte

sombre de la barbe, un caractère étrange et saisissant à cette belle

physionomie.

III

Or, par cette soirée d’été, où toutes les rumeurs parisiennes

bruissaient jusque sous l’obscurité fraîche des grands arbres, voici

ce que je disais, moi, un peu découragé, le cœur un peu alourdi par

bien des ambitions déçues, voici ce que je disais à ce tranquille et

dédaigneux Octave:

--Quoi! vous avez la fortune et la gloire entre vos mains, et vous en

faites fi! Vous avez prodigué nombre d’années à des travaux arides,

sur des sujets toujours différents, et la plupart des résultats que

vous avez découverts, vous ne les publiez même pas. Notes de voyages,

mémoires scientifiques, appareils ingénieux, tout cela reste le plus

souvent dans vos cartons ou dans quelque coin de votre laboratoire.

Le gigantesque travail historique que vous avez commencé avec les

observations recueillies pendant dix ans d’explorations lointaines, qui

vous ont permis d’éclairer d’une lueur toute nouvelle les problèmes

les plus obscurs de l’histoire, que devient-il? Un volume à moitié

imprimé est abandonné par vous pour une expérience ou une recherche

nouvelle. A un chapitre de philosophie sociale succède un mémoire de

mathématiques, d’anthropologie ou de chimie. Ne craignez-vous pas de

perdre une autorité légitimement acquise en disséminant les forces

de votre esprit dans des poursuites si diverses? Enfin, puisque des

motifs d’ambition ne sauraient vous faire agir, ne craignez-vous pas du

moins de sacrifier l’intérêt des autres à votre éternelle curiosité?

Si vous persistez à garder pour vous seul les fruits de vos travaux,

n’aurez-vous pas vécu, vous si généreux, comme un véritable égoïste?

Je souris en laissant échapper ce dernier mot, et Octave sourit aussi.

Il m’avait sauvé la vie en risquant la sienne à Champigny. Nous

étions tombés dans une embuscade avec le détachement de mobiles qu’il

commandait. Le ruban rouge qui ornait sa boutonnière lui avait été

donné à cause de sa conduite héroïque et pleine de sang-froid le jour

de cette bataille. Jamais je ne regardais l’étroit filet de pourpre sur

le drap noir de son habit, sans songer aux gouttes de sang que j’avais

vues étinceler sur son uniforme lorsque la balle qui devait m’atteindre

lui avait traversé le bras.

--Avouez que vous êtes égoïste, Octave, répétai-je, tandis que

l’opposition du mot et du souvenir me causait un plaisir secret qu’en

l’analysant bien je qualifierai de subtilement dépravé. Vous êtes un

sublime égoïste tant que vous voudrez, mais vous n’en êtes pas moins

un égoïste. Et je trouve un peu fort qu’avec cela vous ayez l’air de

nous dédaigner tous, comme si nous nous agitions dans des sphères

inférieures.

A cette boutade finale, il rit franchement, de son rire grave, saccadé,

sardonique.

Ce rire-là, quand je lui parlais, à lui, je l’appelais son rire

satanique. Et, ma foi, j’allais presque mettre l’adjectif ici, en

l’adoucissant d’un adverbe. Vraiment le rire démentait un peu l’homme.

Au fond, Octave était trop défiant de lui-même, trop indulgent pour les

autres, trop crédule au bonheur, pour avoir un pareil rire.

En réfléchissant, j’ai compris.

Hélas! nul n’est parfait. Si un homme a jamais réalisé l’idéal de

la créature suprêmement intelligente, clairvoyante, digne--digne en

face des autres comme en face du sort--c’était bien cet homme-là.

Pourtant il avait un défaut, un défaut qui allait parfois jusqu’à

la petitesse. Il avait la manie de la contradiction, au point de

combattre ses propres idées dans la bouche de son interlocuteur. Il

se plaisait à foudroyer les naïfs avec ses paradoxes, et sa grande

joie était d’exaspérer son auditoire. Lorsqu’il y était parvenu, alors

apparaissait sur ses lèvres le rire mordant qui poussait à bout, et,

malheureusement, finit par lui devenir habituel.

Par un euphémisme plaisant, il s’accusait d’être taquin. Mais quelle

taquinerie féroce! Son œil perçant et profond voyait comme à nu

devant lui l’âme de celui qui lui parlait, et sa voix cruelle étalait

froidement les petites misères que l’on cache avec plus de soin que

les grands vices, et qu’il était bien dur d’entendre analyser avec

cette sûreté tranquille.

Lui--l’indulgence même--que j’ai vu, trahi par des amis, trompé par

des maîtresses, leur trouver des excuses lorsqu’il me parlait d’eux,

voici cependant quelle était sa distraction suprême: forcer ceux

qu’il aimait le mieux à sentir s’éveiller constamment sous sa main la

brûlure de leurs plaies secrètes. Je crois qu’il n’aurait pu résister à

cette barbare satisfaction même s’il avait vu jour après jour l’amour

qui lui fut précieux s’user à une pareille épreuve. Mais pour l’être

qui pénétrait jusqu’au fond de cette étrange nature, qui se trouvait

une fois enveloppé par les flots de tendresse qu’elle recélait et

dissimulait si bien, il y avait sans doute une âpre jouissance à

souffrir ainsi par elle, et une fierté grande à en être tellement

connu. Car, pour être apprécié par un homme qui pesait la valeur de

tout et estimait si peu de chose, il fallait vraiment être doué de

qualités très supérieures.

Je puis m’exprimer ainsi sans vanité, bien que je fusse son meilleur

ami; car, moi, c’était bien différent: il m’avait sauvé la vie, et,

pour cette raison, je lui suis toujours resté cher.

Cette amitié, elle a failli m’empêcher d’être sincère, et me faire

passer sous silence le seul défaut d’Octave, la seule tache d’un si

beau caractère. Mais je n’écris ni pour lui, ni pour moi, ni pour la

personne dont je vais parler tout à l’heure. J’écris dans l’intention

de mettre sous les yeux d’une génération portée à trop considérer le

côté laid et attristant des choses, un tableau de bonheur qui m’a

ébloui et que je crois propre à relever le cœur abattu de plusieurs. Ce

tableau, si j’en supprimais les ombres, je le rendrais invraisemblable.

Il n’aura d’effet que dans la proportion où il semblera vivant. Pour

satisfaire une délicatesse personnelle, je risquerais donc de manquer

le but qui m’a fait prendre la plume et m’a porté à révéler le secret

d’un amour voilé jadis par un mystère jaloux.

Cependant, parmi ceux qui ne le connaissaient pas aussi bien que

moi, on comprendra qu’Octave se fît tous les jours des ennemis.

Il se passait trop bien des hommes; leur animosité provoquait son

sourire; leur opinion à son égard lui était absolument indifférente.

Il expliquait leur haine et même l’excusait. Il n’eût jamais refusé

un service à celui qui, la veille, lui aurait fait du mal. Mais sa

générosité et sa tolérance mêmes ne désarmaient pas ceux qu’il avait

blessés; ils y sentaient un secret dédain, qu’ils ne pouvaient lui

pardonner.

Lorsque j’eus accusé Octave d’égoïsme, en causant avec lui, ce soir-là,

aux Champs-Elysées, il rit et ne s’en défendit pas.

IV

Il est vrai, me dit-il, mais je ne puis m’en faire un scrupule. A peine

mon esprit est-il satisfait sur un point, que j’ai hâte de trouver

une vérité nouvelle; et il serait vraiment trop dur de consacrer un

temps précieux à consigner laborieusement ce que j’ai découvert, au

lieu de marcher en avant aussi loin qu’il est possible d’aller dans

une courte vie d’homme. Je tâche d’avoir une méthode, et je me défie

des doctrines; c’est uniquement parce que mes méthodes sortent tout à

fait de l’ornière classique, que j’ai pu constater parfois des faits

nouveaux, au grand étonnement des spécialistes. Je suis arrivé au monde

à la limite extrême de l’époque où il est encore permis de ne pas

être exclusivement un spécialiste, et je suis heureux d’en profiter.

Dans le siècle qui va naître, la science n’aura plus que des ouvriers,

attelés chacun à une tâche étroite. Vous ne voyez pas très bien,

Daniel, la relation qui peut exister entre mes travaux de laboratoire

et mes recherches historiques. Ce sont les premiers pourtant qui

m’ont conduit aux secondes, et ce sont les premiers aussi qui me

montrent à chaque instant la complexité des phénomènes sociaux et la

difficulté d’en trouver les lois. Quand l’évidence de cette difficulté

me saisit trop, je me console en retournant au laboratoire; l’horizon

en est limité sans doute, mais toujours distinct. Je vous avouerai

volontiers d’ailleurs que la désolante impuissance de la science devant

l’immensité de l’œuvre qu’elle doit accomplir, me paralyse quelquefois.

Je me prends alors à songer à ce mot d’un penseur allemand, qui résume

bien des philosophies: _Wozu?_--à quoi bon?--Quand nous voulons nous

élever au-dessus de l’étroit domaine des faits et remonter aux causes,

nous ne pouvons que constater aussitôt combien est limité notre savoir,

et combien ce que nous arrivons à pénétrer est minime en comparaison

de l’infini qui nous échappe. Quel que soit l’ordre de connaissances

que nous abordions, nous nous heurtons bientôt à ce cercle des causes

premières contre lequel les efforts de l’humanité semblent devoir se

briser toujours.

Connaissons-nous la raison d’un seul phénomène, d’un seul, et la

connaîtrons-nous jamais? Prenez le fait le plus simple, la chute d’une

pierre, par exemple, et voyez s’il vous est possible d’en comprendre la

véritable cause. Le premier étudiant venu vous dira que la pierre tombe

en vertu des lois de l’attraction; mais réfléchissez un instant à ce

que peut bien être cette force mystérieuse qui attire ainsi tous les

corps vers le centre de la terre, et vous verrez vite que nous avons

remplacé l’explication par un mot qui ne peut voiler notre ignorance

qu’aux yeux du vulgaire. Ainsi de toutes choses. Des mots partout.

Les Forces de la nature ont succédé à la bienveillante Providence

de nos pères, sans être moins incompréhensibles que ne l’était la

volonté divine. Nous traitons les phénomènes de l’univers comme les

historiens traitent l’histoire. L’inexorable fatalité des événements,

la complexité des facteurs qui les engendrent dépassant généralement de

beaucoup leur compréhension, ils croient tout expliquer en attribuant

à chaque fait des causes simples en rapport avec leur horizon étroit,

mais qui, pour un esprit philosophique, ne soutiennent pas l’examen.

Rien n’est plus simple que la physique dans un livre ou que l’histoire

dans un cours, mais que d’insolubles problèmes sous cette simplicité

apparente! Que de facteurs à déterminer que nous ne soupçonnons même

pas! Que de forces inconnues encore qui remplissent le monde, que

peut-être nous arriverons à utiliser pour des besoins vulgaires,

comme on l’a fait de l’électricité, mais qu’au point de vue purement

scientifique nous ignorerons toujours, bornant notre savoir à leur

donner de nouveaux noms. La toute-puissante volonté de Jupiter n’était

pas plus inconnue dans son essence que nos Grands Agents Naturels des

temps modernes. L’explication des anciens n’était donc pas beaucoup

plus fausse, et elle avait le mérite d’être beaucoup plus claire.

Ici je fis un geste pour interrompre Octave, sentant venir un de ces

paradoxes audacieux dans lesquels il se complaisait. Mais, sans

prendre garde à mon mouvement, il continua:

--Le rôle modeste mais laborieux du véritable savant doit donc être

de recueillir des faits et non pas d’exposer des théories. Il doit

se garder de glisser sur la pente attrayante mais dangereuse des

conclusions. Car le plus souvent, à quoi cela sert-il? A faire sourire

les enfants cinquante ans plus tard. Sans doute je vois bien cet

écueil; et je me dis parfois qu’il vaudrait mieux passer ma vie à

recueillir et à enregistrer patiemment des faits nouveaux qu’à bâtir

de vains édifices avec ceux que je possède déjà. Mais après tout, en

travaillant à ma guise, qu’aurai-je fait perdre à la société humaine--à

supposer que tous mes efforts eussent pu avancer sa marche d’un

pas?--Un peu de temps, quelques années?... Elle en a de reste.

Tandis que moi, ajouta-t-il gravement, je n’oublie pas que les miennes

sont comptées.

V

Un dimanche matin, après m’être promené seul pendant plusieurs heures

dans les bois de Chaville et de Ville-d’Avray, j’entrai dans un

restaurant pour déjeuner. J’étais parti à cinq heures; il était midi.

L’appétit parlait. L’endroit me parut charmant.

C’était un de ces établissements où l’on pénètre par une porte arrondie

et peinte en vert, s’ouvrant dans une muraille de feuillage. Des nappes

blanches reluisent doucement sous l’ombre des bosquets. Çà et là de

jeunes couples sont installés en tête-à-tête. Un rayon de soleil se

glisse sous les charmilles et éclaire une chevelure dorée ou fait

briller le champagne dans un verre. Parfois, entre les branches, on

aperçoit le bleu d’un lac.

J’allai droit au fond du jardin, et pris ma place non loin de la

table la plus reculée, enveloppée comme les autres par des rideaux

de verdure. J’avais cru deviner à cette table une société plus

particulièrement désireuse d’isolement. Devais-je à Octave d’être

devenu observateur et taquin? Peut-être. Le secret désir de voir un

peu, d’entendre un peu, de gêner un peu, détermina le choix de ma salle

à manger rustique.

A peine assis, et débarrassé des empressements du garçon, je lançai

un regard sournois parmi les feuilles. Des chuchotements indignés

parvenaient jusqu’à moi, excités par mon offensif voisinage. D’abord

je ne perçus que des voix de femmes. Droit en face de moi, j’eus

l’agréable surprise de découvrir un joli visage de madone; ovale

pur, bouche candide, œil rêveur. Pourtant un léger désappointement

suivit; car c’était sans doute une jeune fille, accompagnée d’un père,

d’une mère, et d’une tante ou d’une amie, et ma curiosité recevait sa

punition; je ne recueillerais là rien de piquant ou d’inattendu.

Mais ses voisines parlèrent. Elles devaient être à peine plus âgées

que celle que j’avais seule distinguée jusque-là. Peu à peu, elles

s’enhardirent, à la façon des oiseaux qui viennent par degrés picorer

les miettes entre vos pieds si vous ne les regardez pas. Elles finirent

par ne plus penser que j’étais là. Et alors je jouis du plus délicieux

petit tournoi de malice élégante, des plus amusants petits coups de

pattes veloutées ne rentrant qu’à demi leurs griffes, dont un homme

qui déjeune tout seul à la campagne puisse souhaiter d’être le témoin

oublié ou dédaigné.

Leur conversation, qui effleura mille sujets divers, empruntait toute

sa verve à une sorte de rivalité toujours en éveil, et jusqu’à présent

incompréhensible pour moi. L’une surtout excellait à ce jeu spirituel.

Chacune de ses paroles contenait une raillerie piquante à l’adresse de

l’une ou de l’autre de ses compagnes. La voix de celle-là était douce,

mélodieuse, égale, et vibrante d’un léger dédain. Son langage était

constamment pur, choisi, un peu précieux. L’esprit le plus prompt et

le plus fin étincelait dans ses paroles, et tout ce que je percevais

d’elle me révélait la plus haute distinction.

J’étais intrigué à un point que je ne saurais dire. Jamais dialogue

débité à la scène ne m’avait autant captivé.

Mais qu’étaient-ce que ces trois jeunes, belles ou spirituelles

créatures? Si elles étaient ennemies, qui les forçait à se réunir

ainsi? Si elles étaient amies ou parentes, quel ton étrange régnait

entre elles! Quant à la ravissante madone, que je trouvais toujours

plus belle en la regardant davantage, c’était elle qui parlait le

moins. Mais je m’étais trompé sur son compte. C’était certainement

une jeune femme. Sans que les propos qui me parvenaient sortissent un

instant des bornes de la décence et du goût, ils étaient de ceux que ne

comprendraient pas et que diraient encore moins des jeunes filles.

Cependant le garçon m’apportait mon café. Je n’avais encore, à mon

grand désespoir, rien découvert sur l’homme qui accompagnait ces

trois femmes. Tandis que leurs jolis accents babillards et clairs me

parvenaient distinctement, le sien restait sourd et inintelligible.

Il parlait bas. De temps à autre, il semblait inviter sa petite bande

joyeuse à en faire autant; c’était lorsqu’une jeune voix s’était élevée

avec une vivacité involontaire. Parfois, si quelque flèche trop acérée

avait vibré et transpercé les chairs, un mot de lui calmait, réprimait,

rétablissait dans la causerie cet équilibre qu’au premier abord je

croyais près de se rompre à chaque instant.

Il me semblait qu’il se jouait des volontés des trois femmes,

et qu’il possédait sur elles un étrange empire. Même la

hautaine--l’invisible,--que je pressentais si fière, il la courbait

comme les deux autres, qui, elles, n’étaient que d’adorables enfants.

J’aurais juré, à certains brusques silences, qu’un simple regard de

lui venait d’arrêter ces esprits capricieux et opposés sur quelque

chemin trop glissant. Si je m’amusais, moi, certes il devait éprouver

un plaisir rare et de haut goût, celui qui dirigeait à son gré la

représentation, et tirait ainsi tous les fils attachés aux cœurs de

ces poupées merveilleuses--poupées vivantes, s’il en fût, vibrantes,

et qui, à elles trois, par des qualités diverses, combinaient tout ce

que l’élément féminin peut offrir de charme tendre, de noble hauteur,

de folle espièglerie, d’enivrante beauté. Ah! que ma solitude du matin,

dont j’avais joui si délicieusement au fond des bois, me parut morne et

désolée à côté de l’excitement où me jetait un pareil rêve!

Mes voisins donnèrent un ordre, qui fut aussitôt crié par le garçon du

côté des écuries:

--Faites avancer le cocher Paul!

Suivant la large allée tournante, un landau découvert s’approcha; une

simple voiture de remise, mais fort bien tenue; un attelage passable,

des harnais soignés, et, sur le siège, un cocher correct, rasé dans

les règles, et qui prenait des airs de cocher de bonne maison. C’était

une de ces voitures qu’on loue régulièrement et qui vous font une

façon d’équipage particulier. Je me rappelai vaguement que mon ami

Octave pratiquait ce système et me l’avait vanté, disant qu’on évite

ainsi l’ennui et tous les tracas des «chevaux à l’écurie». Mais, au

ton exquis du petit cercle, surtout à la distinction frappante émanant

de l’une des trois dames, je m’étais vraiment attendu à voir avancer

une voiture à panneaux armoriés. Un vain préjugé d’ailleurs; car cette

bizarre petite société aurait pu partir à pied sans que je perdisse

l’idée que ces femmes et que cet homme appartenaient à un monde d’élite.

Ils parurent.

L’homme s’approcha de la portière ouverte pour aider les dames à

monter. J’eus un mouvement d’irrésistible curiosité. Il jeta sa

cigarette pour offrir la main droite, tandis que la gauche s’appuyait

légèrement sur le bord de la voiture.

C’était Octave.

La première femme qui monta, et s’assit au fond, était l’invisible

orgueilleuse que j’avais tant voulu voir. Elle s’éleva sur le

marchepied d’un mouvement élégant et décidé. Sa physionomie répondait à

son langage, Elle avait les traits fins, de beaux yeux un peu durs, la

bouche fière, aux coins légèrement abaissés. Elle était toute jeune.

Ses compagnes l’étaient plus encore.

Au moment où Octave achevait de placer la dernière, et se disposait à

la suivre, il leva les yeux et me reconnut.

Il eut un imperceptible et indéfinissable sourire.

Le lendemain, je reçus de lui une invitation à dîner.

VI

Rarement une journée me parut plus longue. Sans doute j’allais avoir

l’explication de la scène bizarre de la veille, j’allais pénétrer dans

le secret de l’existence intime d’Octave. Or, toutes les aventures

banales qui arrivent plus ou moins à chacun de nous me paraissaient

d’une platitude insipide auprès du plus simple épisode de la vie de cet

homme, raconté et interprété par lui. Tout ce qui le touchait prenait

une saveur extraordinaire. Cela tenait à ses façons d’envisager les

choses et de prévoir les conséquences des faits, aux jugements profonds

qui accompagnaient ses récits. Mais cela tenait aussi aux événements

eux-mêmes.

Certaines natures à part appellent, on ne sait par quel mystère, des

accidents ou des bonheurs à part.

Octave, doué de cette âme redoutable et attirante qui se peignait

dans ses yeux pleins de sombres éclairs, et de cette beauté mâle

qu’adoucissait si étrangement le reflet argenté sur ses larges tempes,

avait été le héros de plus d’une histoire passionnée ou terrible.

Il était sévère pour les femmes, qu’il considérait comme des êtres

inférieurs, impulsifs, changeants, auxquels on ne saurait se fier sans

imprudence. Il était adoré par elles.

La crainte un peu comique qu’il éprouvait de cette adoration, souvent

tenace et importune, me faisait lui dire qu’avant de savoir au juste

comment il nouerait une liaison, il songeait aux moyens de s’en

débarrasser.

--Certes, répondait-il. Il est plus facile de conquérir une femme que

de se défaire d’elle ensuite.

Une bohémienne, ajoutait-il en riant, a prédit à ma mère que je

périrais par la main d’une femme. Aussi je me tiens sur mes gardes

vis-à-vis d’elles.

A en juger par quelques-unes de ses aventures, il n’avait pas trop tort.

Une grande dame russe avait essayé de le faire empoisonner par un

pope, son ancien serf; une Espagnole exaltée lui avait tiré un coup de

revolver; une Allemande sentimentale avait fait mine d’avaler devant

lui le contenu d’une fiole de laudanum. Mais, en somme, le plus méchant

tour que la jalousie lui eût joué, avait été de lancer contre lui une

agence suspecte, cause d’ennuis sans nombre dont il ne put d’abord

découvrir l’origine; des lettres furent volées dans son appartement,

une maîtresse à laquelle il tenait beaucoup, gravement compromise. Il

finit, grâce à sa perspicacité, par mettre la main sur ses invisibles

ennemis, et il en fit justice promptement et sommairement. Quant à la

femme qui les faisait agir, il se borna à l’effrayer en lui montrant

que pour la perdre il n’avait qu’à prononcer un mot. Il ne s’y serait

décidé pourtant qu’à la dernière extrémité, car il poussait jusqu’à

l’excès les scrupules chevaleresques dont malheureusement notre époque

se dégage de plus en plus. Si les femmes l’aimaient tant, il faut

bien dire que la fascination qu’il exerçait sur elles ne suffisait

pas toujours à les subjuguer; mais son extrême délicatesse dans les

affaires d’amour, sa discrétion absolue, et--pour une certaine classe

de conquêtes--sa générosité qui ne comptait point, achevaient l’œuvre

de ses regards, de ses paroles, de sa réputation d’original farouche et

blasé.

Lui, il se plaisait à n’attribuer ses succès qu’à la froideur un peu

dédaigneuse avec laquelle il traitait les femmes.

--Elles aiment, disait-il, à se sentir maîtrisées par une main de fer.

Comme tous les êtres inférieurs, elles sont à genoux devant la force.

Elles s’éprennent de celui qui les méprise et qui ne craint guère de le

leur montrer.

Il les considérait comme de jolis petits animaux fort malfaisants,

mais très agréables d’ailleurs, et surtout extrêmement intéressants à

observer. Il les déclarait incapables de se laisser influencer par le

raisonnement, et livrées tout entières aux impulsions du moment. Pour

lui, elles ressemblaient au sauvage qui échange le matin sa couverture

contre de l’eau-de-vie, ne prévoyant pas qu’il en aura besoin pour se

coucher le soir.

Il n’avait jamais voulu se marier, car il trouvait que c’est une

incompréhensible folie de livrer son cœur, son repos, son honneur,

son avenir, à un être à demi inconscient, qui, sans même de mauvaise

intention, peut, d’un jour à l’autre, briser tout cela avec ses faibles

mains.

Il avait eu de nombreuses liaisons, et prétendait n’avoir jamais été

le premier à en rompre aucune. Cependant son horreur pour ce qu’un

vocable bas mais expressif appelle le «collage», ses goûts changeants,

la répulsion qu’il éprouvait à la seule idée d’un partage, la sûreté

instinctive avec laquelle il pressentait l’ombre d’une trahison non

encore accomplie, tout contribuait à rendre de sa part un amour de

longue durée bien difficile, étant donnée la catégorie de femmes

peu sévères à laquelle seule un célibataire peut s’adresser. Cette

classe se restreignait encore par suite de sentiments très arrêtés

chez Octave; jamais il n’avait fait la cour à une femme mariée. Il

raisonnait ainsi:--Si je l’aimais, je ne pourrais souffrir l’idée qu’un

autre la possédât; si je ne l’aimais pas, je ne verrais pas de raison

suffisante pour la détourner de ses devoirs et me créer, ainsi qu’à

elle, de justes remords et d’humiliants compromis.

Je m’appuyais sur ces circonstances pour défendre contre lui les

femmes.--Les seules que vous connaissiez bien, lui disais-je, sont

toutes, plus ou moins, des déséquilibrées, des déclassées, d’après

lesquelles vous ne sauriez juger les autres. Si vous songez à votre

mère...

--Ma mère, interrompait-il d’un air grave, était la femme la plus

admirable que j’aie connue. Je l’ai vue se dévouer à mon père, devenu

infirme, aveugle, exigeant, avec des raffinements de sacrifice que je

qualifierai d’absurdement sublimes. Le vieillard, qui avait perdu la

notion du temps et des saisons, lui demandait des perdreaux au mois de

juin et des pêches au mois de janvier; jamais elle ne lui a dit non; et

parfois ensuite, elle se contentait de manger dans sa chambre, en hiver

sans feu, les aliments les plus communs.

--Ce qui prouve?...

--Ce qui prouve précisément ce que je veux prouver, Daniel: que les

femmes ne raisonnent point. Elles sont dominées exclusivement par le

sentiment. Lorsque ce sentiment est la pitié ou la générosité, elles

le suivent jusqu’à ses dernières limites comme elles en suivraient

un autre. Pourquoi ont-elles tant de prise sur nous? Parce que leur

action s’exerce sur nos sentiments et non sur notre raison, et que nous

obéissons beaucoup moins à l’une qu’aux autres. Nous sommes tous plus

ou moins femmes ou enfants, et le raisonnement ne nous conduit guère.

Plus on est homme, plus on est fort, plus on résiste à l’impulsion du

sentiment, et plus on est au-dessus des entraînements de l’amour.

L’amour, Octave en parlait, mais je restais persuadé qu’il ne l’avait

point connu. Il avouait cependant l’avoir éprouvé une fois.

C’était, suivant lui, une maladie dégradante, qui diminue l’homme, qui

lui plante dans le cerveau une idée fixe, et lui ôte momentanément

toute liberté d’esprit. Cette maladie sévit aussi bien sur le penseur

que sur l’imbécile; elle a ses phases et son traitement. On ne s’en

guérit que par une séparation prompte et radicale de la personne aimée.

Alors se produit une crise aiguë, pendant laquelle on perd le boire et

le manger, et, généralement l’usage de toutes ses facultés; puis le

mal s’adoucit et enfin finit par disparaître, à la façon d’une fièvre

éruptive ou d’un rhume de cerveau.

Octave s’était ainsi délivré d’une passion qu’il désignait sous

le nom peu respectueux de «toquade». Une belle Italienne la lui

avait inspirée. Mais cette femme était légère et lui aurait causé

des chagrins sans nombre. Il eut la force de s’éloigner d’elle, et,

prévoyant les divers degrés d’intensité puis d’apaisement du mal auquel

il se sentait en proie, il le supporta patiemment et en nota avec

le plus grand soin les effets et la durée. Je le vis bien souffrir

à ce moment-là. Il s’était retiré tout seul à la campagne, et je me

le rappelle encore jetant son dîner par-dessus le mur du jardin pour

faire croire qu’il l’avait mangé, et mâchonnant sans pouvoir l’avaler

l’unique bouchée qu’il avait mise entre ses dents. Cette fois en effet

il avait pu se croire sérieusement amoureux.

L’était-il enfin aujourd’hui? Laquelle des trois charmantes femmes

dont il se montrait entouré avait réussi à fixer ce grand volage, cet

éternel railleur, qui se mettait au plus dur régime afin de se guérir

aussitôt qu’il se croyait épris?

A six heures et demie, j’arrivai chez Octave. Son domestique

m’introduisit au salon.--Monsieur n’était pas encore rentré, mais il ne

pouvait tarder à revenir.

Je me jetai sur un canapé, et j’attendis.

VII

Je me trouvais dans une pièce que je connaissais bien, mais dont

l’aspect me plaisait toujours. Je m’y attardais volontiers à causer ou

à rêver. J’étais enchanté de m’y trouver seul, d’y laisser ma fantaisie

errer sur tous les objets et se perdre en des songes lointains.

Des vitraux en ogive assombrissaient les deux croisées; Octave en avait

composé lui-même le dessin. Des étoffes de l’Orient, aux éclatantes

couleurs, pendaient devant les portes. D’énormes corps de bibliothèque

en bois sculpté, renfermant des milliers de volumes, couvraient les

murs. Dans leurs intervalles, sur la tenture rouge foncé, brillaient

des armes bizarres disposées en panoplies, des yatagans recourbés,

des poignards de Tolède, des kriss malais, des coupe-têtes indiens. Çà

et là, des écrans immenses, faits de plumes de paon, aux reflets de

pierreries. Quelques tableaux accrochés; des vues de pays éloignés,

avec des perspectives infinies, dont les bleus horizons faisaient

contre les sombres panneaux comme des taches de ciel. A terre, des

tapis du Levant et des peaux de tigre; sur les tables, sur les

consoles, de hauts narghilés, des aiguières d’or, des idoles de bronze,

des coupes d’agate; des albums remplis de photographies, les unes

de jolies femmes, les autres de villes étranges et de fantastiques

contrées.

Les voyages et les femmes... Quelle place les uns et les autres

tenaient dans la vie du maître de ces lieux!

Parmi les riches ou curieux bibelots, qui, tous, avaient été recueillis

et rapportés par Octave dans ses expéditions scientifiques, on était

surpris d’apercevoir quelques articles de Paris; ils avaient été

dispersés là et trouvés dignes de cette espèce de charmant musée,

l’un pour sa couleur, l’autre pour sa forme. Souvent on remarquait un

cendrier de quelques sous dont la note heureuse corrigeait le brillant

d’un coffret laqué valant plusieurs centaines de francs. C’est ainsi

que sans s’inquiéter du prix ou de la provenance des objets, Octave

composait des gammes de nuances, des ensembles de lignes, tout comme un

musicien composerait une mélodie. Il s’amusait beaucoup des remarques

stupéfaites des bourgeois, qui ne comprenaient rien à cette association

de raretés et de choses sans prix, de Musée du Louvre et de boutique à

treize.

--Mais quoi! disait mon ami, le seul cachet personnel que l’on puisse

imprimer à un appartement vient de la disposition de ce qui s’y trouve.

Il n’est point difficile aujourd’hui de posséder de vrais objets d’art,

de vrais tapis d’Orient, de vrais tableaux de maîtres. Le beau mérite

de les entasser dans une pièce, et d’avoir un salon qui ressemble à une

boutique de curiosités! Dans l’arrangement d’une boutique de ce genre,

le seul but est d’épargner la place. Ainsi fait le bourgeois; plus il

peut faire tenir de bibelots dans une pièce, plus il trouve cela beau,

et plus il est content. Surtout il faut que chaque objet coûte cher.

Moi, qui ne reçois presque personne et qui ne collectionne que pour mes

yeux, je désire que mes yeux soient satisfaits; peu m’importe par quel

moyen. Autrefois le luxe était criard; maintenant tout le monde croit

avoir du goût parce que tout le monde recherche les couleurs effacées.

Je trouve bon pour ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent, de faire

comme ils voient faire aux autres. Je n’ai pas besoin d’imiter. Que je

sois en plein Paris du XIXe siècle ou que je vive au fond d’un désert,

j’organiserai mon intérieur exactement de la même façon.

Lorsque Octave s’exprimait ainsi, je trouvais qu’il avait raison.

Vraiment je ne devrais plus le dire, de peur d’être accusé de

partialité. Mais je connais plusieurs artistes qui s’extasiaient en

entrant chez lui.

Bientôt j’entendis sa voix dans l’antichambre. Dès qu’il m’aperçut

en ouvrant la porte, il eut le même sourire que la veille lorsqu’il

m’avait salué imperceptiblement du regard.

--Eh bien, dit-il, j’espère, homme curieux, que le spectable des joies

de ma famille vous a converti.

--Converti à quoi?

--A la polygamie, parbleu! à cette grande et vénérable institution dont

j’ai essayé plus d’une fois de vous faire comprendre les bienfaits.

Je crus d’abord à une plaisanterie. Lorsque j’eus compris, je restai

pensif et quelque peu choqué.

--Vous êtes trop original pour moi, lui dis-je. Jusqu’à présent j’ai

essayé de profiter de votre expérience des femmes et de la vie. Je

m’aperçois qu’il me reste certains préjugés plus forts que votre

exemple et que vos arguments.

Il sourit ironiquement, et, développant une de ses thèses favorites,

compara les peuples de l’Occident avec ceux de l’Orient. Il condamna

la morale relâchée des premiers, et vanta les principes sévères des

seconds, qui doivent à la polygamie des institutions solides en

contraste avec les mœurs mobiles et pleines de contradictions des

Européens.

--Ceux-ci, ajouta-t-il, passent leur vie à se plaindre. Quel voyageur

a jamais entendu un Oriental se lamenter sur sa destinée? Est-il un

préjugé plus absurde que celui qui porte à critiquer une institution

maintenue à travers les âges par les trois quarts des peuples du globe?

N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie que de contester l’utilité

d’une coutume que les Européens eux-mêmes pratiquent plus ou moins en

secret? En Orient, les foyers sont purs; les femmes sont forcément

fidèles, puisqu’elles sont enfermées; les amours vénales et abjectes

des pays chrétiens y sont totalement inconnues; il n’y a pas d’enfants

illégitimes. La seule objection sérieuse est l’antipathie des femmes

de nos contrées pour ce genre de vie. J’ai donc voulu m’assurer de la

facilité avec laquelle on les persuade lorsqu’elles sont suffisamment

éprises. Deux de celles que vous avez aperçues avec moi se sont assez

volontiers soumises à cet essai, et la troisième... ne semble pas

éloignée d’en faire autant.

La rivalité de ces trois charmantes créatures, qui toutes trois

l’aimaient, et dont chacune rêvait en secret de conquérir entièrement

un cœur partagé, procurait à Octave des jouissances particulières

et très raffinées. J’avais eu le pressentiment de ces jouissances

en écoutant la causerie pétillante et endiablée, dans le bosquet du

restaurant. Mais, suivant moi, ces femmes étaient peu dignes d’estime

puisqu’elles acceptaient de pareils compromis, et, par conséquent

devaient aux yeux d’un homme délicat, perdre le plus exquis de leurs

charmes.

Ma réflexion fit rire Octave.

--Cette manière de voir est par trop occidentale, s’écria-t-il. Il est

vrai que le respect de la femme est peu développé chez nous, et c’est

encore un point sur lequel nous sommes inférieurs à nos frères d’Orient.

--C’est trop fort! Vous prétendrez peut-être que la femme est plus

considérée à Constantinople ou au Caire qu’à Paris?

--Sans comparaison. Vous savez ce que devient ici une conversation

entre hommes dès que l’éternel sujet «femmes» est mis sur le tapis.

Vous savez avec quelle légèreté--pour ne pas dire plus--nous parlons

des plus fières et des plus chastes d’entre elles. Nos propos

plongeraient un Arabe ou un Turc dans un étonnement indigné. Jamais

ces gens-là ne causent des mystères du harem. Demander à l’un d’eux

des nouvelles de sa femme serait lui faire une grave injure. Manquer

de respect à l’une d’elles dans la rue, comme nous le faisons

journellement à Paris, serait s’exposer à être massacré par les

passants.

Pour moi, continua Octave en s’animant, je trouve cette dignité, cette

sécurité conjugales, cette constance dans l’affection réciproque du

mari pour la femme et de la femme pour le mari, bien supérieures à

notre corruption et à nos hypocrisies européennes. Puisque la nature a

destiné l’homme à avoir plusieurs femmes, puisque partout il en possède

plusieurs, pourquoi jeter la pierre à des peuples qui agissent, en

somme, avec plus de décence et de moralité que nous. Là où les lois

humaines contrarient des nécessités naturelles plus puissantes et par

conséquent fatales, elles créent le vice. Nos civilisations raffinées

ont engendré des vices hideux. Les mœurs simples et naturelles de

l’Orient ne connaissent ni la prostitution, ni l’infanticide, ni

l’adultère, ni la vente des petites filles par leurs mères, ni

l’abandon des enfants, ni tant d’autres monstruosités.

--Alors, dis-je, amusé, vous voulez nous amener, Octave, à reconnaître

qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et que Mahomet est son prophète.

C’est, je suppose pour propager vos doctrines par l’influence salutaire

de l’exemple, que vous vous promenez le dimanche accompagné de trois

femmes charmantes. Je ne doute pas que vous ne fassiez promptement des

disciples.

--Je l’espère. Mahomet a introduit le monothéisme dans le monde, et a

restreint la polygamie à ses justes limites, que la plupart des peuples

avaient outrepassées. Voyez Salomon et ses centaines d’épouses. Quant

à ces dames, elles sont enchantées. Étant plusieurs, elles peuvent se

promener avec moi sans se compromettre. Une seule s’afficherait, mais

trois...

--Comment, demandai-je, les avez-vous persuadées? Ce sont des femmes du

monde, toutes plus ou moins distinguées par l’esprit ou la beauté, à ce

qu’il m’a été aisé de juger. Plus elles vous aimaient, plus il était

difficile de les unir dans cette singulière fraternité. Vous leur avez

donc jeté un sort?

Il hocha la tête, haussa légèrement les épaules, et ne répondit que par

un sourire.

Je continuai à réfléchir en silence. Octave tournait lentement autour

du salon tout en fumant. C’était son habitude. Je le suivais des yeux,

tirant moi-même de temps à autre quelques bouffées de mon cigare.

Vraiment je ne savais trop que penser. Sa hardiesse d’idées, sa

logique, sa bonne foi, me séduisaient. Pourtant quelque chose restait

froissé au fond de moi.

L’amour idéal, l’amour unique et absolu, tel que le poétique et

religieux Moyen Age en a gravé l’image dans nos cœurs, me hantait.

Il nous emplit tous d’un vague tourment, nous autres Occidentaux, cet

amour impossible. Nous ne sommes pas si vicieux que mon sceptique ami

voulait bien le dire. C’est notre rêve que nous poursuivons, au moins

tant que sourit notre jeunesse, à travers bien des souillures, après

lesquelles, chaque fois, nous secouons nos ailes dans l’espérance de

nous envoler pour les fuir à jamais. Nos erreurs viennent malgré tout

d’une immense supériorité sur ces lourds serviteurs de Mahomet et du

Coran, qui s’endorment dans un songe sensuel. Ils n’ont jamais entrevu

ce que chacun de nous espère à vingt ans, ce qui nous fait marcher vers

la mort avec tant de mélancolie dans le désespoir de ne point l’avoir

trouvé. Mais je n’étais pas encore parvenu à ce triste jour où l’on

abdique tout espoir. C’est pourquoi j’éprouvais une douleur secrète des

théories implacables d’Octave.

Je lui dis enfin:

--Vous ne m’avez pas convaincu. L’amour n’est pas pour moi ce qu’il est

pour vous. Vous êtes bien heureux--ou bien malheureux peut-être--de

l’envisager comme vous le faites.

--Comment donc voulez-vous que je l’envisage? répliqua-t-il. Tenez,

voyez cette cigarette; je la fume avec un grand plaisir. Serait-il

sage de m’affliger à chaque seconde parce qu’elle se consume? Ainsi la

vie, ainsi tous les bonheurs, ainsi les femmes surtout. Si vous voulez

être heureux, ne demandez aux choses que ce qu’elles peuvent donner.

Acceptez la joie présente quand vous la rencontrez, mais gardez-vous de

songer au lendemain. Mettre les femmes sous clef dans un harem avec un

eunuque à la porte, est encore le seul moyen qu’on ait trouvé pour leur

éviter les tentations et s’assurer à peu près de leur constance. Tant

que cette institution n’existera pas en France, je me passerai d’épouse

légitime. A en juger par ce que j’observe autour de moi, je n’ai pas à

le regretter beaucoup.

VIII

La polygamie d’Octave ne dura point.

Un jour, il vint franchement me révéler l’écueil de son système et les

raisons pour lesquelles ce système devait échouer.

Il crut devoir s’expliquer devant moi, puisque, par le hasard d’une

rencontre, je m’étais trouvé au courant de sa façon de vivre et

des conséquences qu’il en voulait tirer. D’autres auraient défendu

le principe et accusé les circonstances. La logique rigoureuse

d’Octave s’appliquait avant tout à lui-même. Avec une bonne grâce

très spirituelle, il reconnut les erreurs qu’il avait commises dans

l’application de ses théories.

Un mystérieux amour · 第 1 / 8 段