TROISIÈME PARTIE.

La paix étoit signée. Madame Elisabeth, après beaucoup

de répugnance, s'étoit résolue à obéir au Roi son père. Le

duc d'Albe[1] avoit été nommé pour venir l'épouser au nom

du Roi catholique, et il devoit bientôt arriver. L'on attendoit

le duc de Savoie, qui venoit épouser Madame, soeur du 5

Roi, et dont les noces se devoient faire en même temps. Le

Roi ne songeoit qu'à rendre ces noces célèbres par des

divertissements où il pût faire paroître l'adresse et la magnificence

de sa Cour. On proposa tout ce qui se pouvoit faire

de plus grand pour des ballets et des comédies; mais le Roi 10

trouva ces divertissements trop particuliers, et il en voulut

d'un plus grand éclat. Il résolut de faire un tournoi, où les

étrangers seroient reçus, et dont le peuple pourroit être spectateur.

Tous les princes et les jeunes seigneurs entrèrent

avec joie dans le dessein du Roi, et surtout le duc de Ferrare, 15

Monsieur de Guise et Monsieur de Nemours, qui surpassoient

tous les autres dans ces sortes d'exercices. Le Roi

les choisit pour être avec lui les quatre tenants du tournoi.[2]

On fit faire une grande lice proche de la Bastille, qui

venoit du château des Tournelles,[3] qui traversoit la rue 20

Saint-Antoine, et qui alloit rendre aux écuries royales. Il y

avoit des deux côtés des échafauds et des amphithéâtres,

avec des loges couvertes, qui formoient des espèces de

galeries qui faisoient un très-bel effet à la vue, et qui pouvoient

contenir un nombre infini de personnes. Tous les 25

princes et seigneurs ne furent plus occupés que du soin

d'ordonner ce qui leur étoit nécessaire pour paroître avec

éclat, et pour mêler dans leurs chiffres ou dans leurs devises

quelque chose de galant qui eût rapport aux personnes

qu'ils aimoient. 30

[Page 44]

Peu de jours avant l'arrivée du duc d'Albe, le Roi fit une

partie de paume avec Monsieur de Nemours, le chevalier

de Guise et le vidame de Chartres. Les Reines les allèrent

voir jouer, suivies de toutes les dames, et entr'autres de

Madame de Clèves. 5

Après que la partie fut finie, comme l'on sortoit du jeu de

paume, Chastelart[1] s'approcha de la Reine Dauphine, et lui

dit que le hasard lui venoit de mettre entre les mains une

lettre de galanterie qui étoit tombée de la poche de Monsieur

de Nemours.[2] Cette Reine, qui avait toujours de la 10

curiosité pour ce qui regardoit ce prince, dit à Chastelart

de la lui donner: elle la prit, et suivit la Reine sa belle-mère,

qui s'en alloit avec le Roi pour voir travailler à la lice.

Après que l'on y eût été quelque temps, le Roi fit amener

des chevaux qu'il avoit fait venir depuis peu. Quoiqu'ils ne 15

fussent pas encore dressés, il les voulut monter, et en fit

donner à tous ceux qui l'avoient suivi. Le Roi et Monsieur

de Nemours se trouvèrent sur les plus fougueux. Ces

chevaux se voulurent jeter l'un à l'autre. Monsieur de

Nemours, par la crainte de blesser le Roi, recula brusquement, 20

et porta son cheval contre un pilier du manège avec

tant de violence, que la secousse le fit chanceler. On courut

à lui, et on le crut considérablement blessé. Madame de

Clèves le crut encore plus blessé que les autres. L'intérêt

qu'elle y prenoit lui donna une appréhension et un trouble 25

qu'elle ne songea pas à cacher; elle s'approcha de lui avec

les Reines, et avec un visage si changé, qu'un homme moins

intéressé que le chevalier de Guise s'en fût aperçu: aussi le

remarqua-t-il aisément, et il eut bien plus d'attention à l'état

où étoit Madame de Clèves qu'à celui où étoit Monsieur de 30

Nemours. Le coup que ce prince s'étoit donné lui causa

un si grand éblouissement, qu'il demeura quelque temps la

tête penchée sur ceux qui le soutenoient. Quand il la

releva, il vit d'abord Madame de Clèves; il connut, sur

[Page 45]

son visage, la pitié qu'elle avoit de lui, et il la regarda

d'une sorte qui put lui faire juger combien il en étoit

touché. Il fit ensuite des remercîments aux Reines de la

bonté qu'elles lui témoignoient, et des excuses de l'état où

il avoit été devant elles. Le Roi lui ordonna de s'aller 5

reposer.

Madame de Clèves, en sortant de la lice, alla chez la

Reine, l'esprit bien occupé de ce qui s'étoit passé. Monsieur

de Nemours y vint peu de temps après, habillé magnifiquement,

et comme un homme qui ne se sentoit pas de 10

l'accident qui lui étoit arrivé; il paroissoit même plus gai

que de coutume, et la joie de ce qu'il croyoit avoir vu lui

donnoit un air qui augmentoit encore son agrément. Tout

le monde fut surpris lorsqu'il entra, et il n'y eut personne

qui ne lui demandât de ses nouvelles, excepté Madame de 15

Clèves, qui demeura auprès de la cheminée sans faire semblant

de le voir. Le Roi sortit d'un cabinet où il étoit, et,

le voyant parmi les autres, il l'appela pour lui parler de son

aventure. Monsieur de Nemours passa auprès de Madame

de Clèves, et lui dit tout bas: "J'ai reçu aujourd'hui des 20

marques de votre pitié, Madame; mais ce n'est pas de celles

dont je suis le plus digne." Madame de Clèves s'étoit bien

doutée que ce prince s'étoit aperçu de la sensibilité qu'elle

avoit eue pour lui, et ses paroles lui firent voir qu'elle ne

s'étoit pas trompée. Ce lui étoit une grande douleur de 25

voir qu'elle n'étoit plus maîtresse de cacher ses sentiments,

et de les avoir laissé paroître au chevalier de Guise. Elle

en avoit aussi beaucoup que Monsieur de Nemours les connût;

mais cette dernière douleur n'étoit pas si entière, et

elle étoit mêlée de quelque sorte de douceur. 30

La Reine Dauphine, qui avoit une extrême impatience de

savoir ce qu'il y avoit dans la lettre que Chastelart lui avoit

donnée, s'approcha de Madame de Clèves: "Allez lire cette

lettre, lui dit-elle; elle s'adresse à Monsieur de Nemours, et,

[Page 46]

selon les apparences, elle est de cette maîtresse pour qui il a

quitté toutes les autres. Si vous ne la pouvez lire présentement,

gardez-la; venez ce soir à mon coucher pour me la

rendre, et pour me dire si vous en connoissez l'écriture."

Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves après ces 5

paroles, et la laissa si étonnée et dans un si grand saisissement,

qu'elle fut quelque temps sans pouvoir sortir de sa

place. L'impatience et le trouble où elle étoit ne lui permirent

pas de demeurer chez la Reine; elle s'en alla chez

elle, quoiqu'il ne fût pas l'heure où elle avoit accoutumé 10

de se retirer. Elle tenoit cette lettre avec une main tremblante;

ses pensées étoient si confuses, qu'elle n'en avoit

aucune distincte, et elle se trouvoit dans une sorte de douleur

insupportable, qu'elle ne connoissoit point et qu'elle

n'avoit jamais sentie. Sitôt qu'elle fut dans son cabinet, 15

elle ouvrit cette lettre et la trouva telle:

"Je vous ai trop aimé pour vous laisser croire que le

changement qui vous paroît en moi soit un effet de ma

légèreté: je veux vous apprendre que votre infidélité en est

la cause. Vous êtes bien surpris que je vous parle de votre 20

infidélité; vous me l'aviez cachée avec tant d'adresse, et j'ai

pris tant de soin de vous cacher que je la savois, que vous

avez raison d'être étonné qu'elle me soit connue. Je suis

surprise moi-même que j'aie pu ne vous en rien faire paroître.

Jamais douleur n'a été pareille à la mienne: je croyois que 25

vous aviez pour moi une passion violente; je ne vous cachois

plus celle que j'avois pour vous; et, dans le temps que je

vous la laissois voir toute entière, j'appris que vous me trompiez,

que vous en aimiez une autre, et que, selon toutes les

apparences, vous me sacrifiiez à cette nouvelle maîtresse. Je 30

le sus le jour de la course de bague; c'est ce qui fit que je n'y

allai point. Je feignis d'être malade pour cacher le désordre

de mon esprit; mais je le devins en effet, et mon corps

ne put supporter une si violente agitation. Quand je commençai

[Page 47]

à me porter mieux, je feignis encore d'être fort mal,

afin d'avoir un prétexte de ne vous point voir et de ne vous

point écrire. Je voulus avoir du temps pour résoudre de

quelle sorte j'en devois user envers vous; je pris et je

quittai vingt fois les mêmes résolutions; mais enfin je vous 5

trouvai indigne de voir ma douleur, et je résolus de ne vous

la point faire paroître. Je voulus blesser votre orgueil, en

vous faisant voir que ma passion s'affoiblissoit d'elle-même.

Je crus diminuer par là le prix du sacrifice que vous en

faisiez; je ne voulus pas que vous eussiez le plaisir de 10

montrer combien je vous aimois pour en paroître plus

aimable. Je résolus de vous écrire des lettres tièdes et languissantes,

pour jeter dans l'esprit de celle à qui vous les

donniez que l'on cessoit de vous aimer. Je ne voulus pas

qu'elle eût le plaisir d'apprendre que je savois qu'elle triomphoit 15

de moi, ni augmenter son triomphe par mon désespoir

et par mes reproches. Je pensai que je ne vous punirois

pas assez en rompant avec vous, et que je ne vous donnerois

qu'une légère douleur si je cessois de vous aimer lorsque

vous ne m'aimiez plus. Je trouvai qu'il falloit que vous 20

m'aimassiez pour sentir le mal de n'être point aimé, que

j'éprouvois si cruellement. Je crus que, si quelque chose

pouvoit rallumer les sentiments que vous aviez eus pour moi,

c'était de vous faire voir que les miens étoient changés,

mais de vous le faire voir en feignant de vous le cacher, et 25

comme si je n'eusse pas eu la force de vous l'avouer. Je

m'arrêtai à cette résolution; mais qu'elle me fut difficile à

prendre! et qu'en vous revoyant elle me parut impossible à

exécuter! Je fus prête cent fois à éclater par mes reproches

et par mes pleurs. L'état où j'étois encore, par ma santé, 30

me servit à vous déguiser mon trouble et mon affliction. Je

fus soutenue ensuite par le plaisir de dissimuler avec vous,

comme vous dissimuliez avec moi; néanmoins je me faisois

une si grande violence pour vous dire et pour vous écrire

[Page 48]

que je vous aimois, que vous vîtes plus tôt que je n'avois eu

dessein de vous laisser voir que mes sentiments étoient

changés. Vous en fûtes blessé; vous vous en plaignîtes.

Je tâchois de vous rassurer, mais c'étoit d'une manière si

forcée, que vous en étiez encore mieux persuadé que je ne 5

vous aimois plus. Enfin, je fis tout ce que j'avois eu intention

de faire. La bizarrerie de votre coeur vous fit revenir

vers moi à mesure que vous voyiez que je m'éloignois de

vous. J'ai joui de tout le plaisir que peut donner la vengeance:

il m'a paru que vous m'aimiez mieux que vous 10

n'aviez jamais fait, et je vous ai fait voir que je ne vous

aimois plus. J'ai eu lieu de croire que vous aviez entièrement

abandonné celle pour qui vous m'aviez quittée. J'ai

eu aussi des raisons pour être persuadée que vous ne lui

aviez jamais parlé de moi. Mais votre retour et votre discrétion 15

n'ont pu réparer votre légèreté: votre coeur a été

partagé entre moi et une autre; vous m'avez trompée, cela

suffit pour m'ôter le plaisir d'être aimée de vous comme je

croyois mériter de l'être, et pour me laisser dans cette résolution

que j'ai prise de ne vous voir jamais, et dont vous 20

êtes si surpris."

Madame de Clèves lut cette lettre et la relut plusieurs fois

sans savoir néanmoins ce qu'elle avoit lu; elle voyoit seulement

que Monsieur de Nemours ne l'aimoit pas comme elle

l'avoit pensé, et qu'il en aimoit d'autres, qu'il trompoit comme 25

elle. Quelle vue et quelle connoissance pour une personne

de son humeur, qui avoit une passion violente, qui venoit

d'en donner des marques à un homme qu'elle en jugeoit

indigne, et à un autre qu'elle maltraitoit pour l'amour de

lui! Quels retours ne fit-elle point sur elle-même! Quelles 30

réflexions sur les conseils que sa mère lui avoit donnés!

Combien se repentit-elle de ne s'être pas opiniâtrée à se

séparer du commerce du monde, malgré Monsieur de Clèves,

ou de n'avoir pas suivi la pensée qu'elle avoit eue de lui

[Page 49]

avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours!

Elle trouvoit qu'elle auroit mieux fait de la découvrir à un

mari dont elle connoissoit la bonté, et qui auroit eu intérêt

à la cacher, que de la laisser voir à un homme qui en étoit

indigne, qui la trompoit, qui la sacrifioit peut-être, et qui ne 5

pensoit à être aimé d'elle que par un sentiment d'orgueil et

de vanité; enfin elle trouva que tous les maux qui lui pouvoient

arriver et toutes les extrémités où elle se pouvoit

porter étoient moindres que d'avoir laissé voir à Monsieur

de Nemours qu'elle l'aimoit, et de connoître qu'il en aimoit 10

une autre. Tout ce qui la consoloit étoit de penser au moins

qu'après cette connoissance elle n'avoit plus rien à craindre

d'elle-même, et qu'elle seroit entièrement guérie de l'inclination

qu'elle avoit pour ce prince.

Elle ne pensa guère à l'ordre que Madame la Dauphine 15

lui avoit donné de se trouver à son coucher; elle se mit au

lit, et feignit de se trouver mal; en sorte que, quand Monsieur

de Clèves revint de chez le Roi, on lui dit qu'elle étoit

endormie. Mais elle étoit bien éloignée de la tranquillité

qui conduit au sommeil. Elle passa la nuit sans faire autre 20

chose que s'affliger et relire la lettre qu'elle avoit entre les

mains.

Madame de Clèves n'étoit pas la seule personne dont

cette lettre troubloit le repos. Le vidame de Chartres, qui

l'avoit perdue, et non pas Monsieur de Nemours, en étoit 25

dans une extrême inquiétude. Il avoit passé tout le soir

chez Monsieur de Guise, qui avoit donné un grand souper

au duc de Ferrare, son beau-frère, et à toute la jeunesse de

la Cour. Le hasard fit qu'en soupant on parla de jolies

lettres. Le vidame de Chartres dit qu'il en avoit une sur 30

lui plus jolie que toutes celles qui avoient jamais été écrites.

On le pressa de la montrer; il s'en défendit. Monsieur de

Nemours soutint qu'il n'en avoit point, et qu'il ne parloit

que par vanité. Le Vidame lui répondit qu'il poussoit sa

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discrétion à bout; que néanmoins il ne montreroit pas la

lettre, mais qu'il en liroit quelques endroits qui feroient juger

que peu d'hommes en recevoient de pareilles. En même

temps, il voulut prendre cette lettre, et ne la trouva point;

il la chercha inutilement. On lui en fit la guerre[1]; mais il 5

parut si inquiet, que l'on cessa de lui en parler. Il se retira

plus tôt que les autres, et s'en alla chez lui avec impatience,

pour voir s'il n'y avoit point laissé la lettre qui lui manquoit.

Comme il la cherchoit encore, un premier valet de chambre

de la Reine le vint trouver, pour lui dire que l'on avoit dit 10

chez la Reine qu'il étoit tombé une lettre de galanterie de sa

poche pendant qu'il étoit au jeu de paume; que l'on avoit

raconté une grande partie de ce qui étoit dans la lettre; que

la Reine avoit témoigné beaucoup de curiosité de la voir;

qu'elle l'avoit envoyé demander à un de ses gentilshommes 15

servants; mais qu'il avoit répondu qu'il l'avoit laissée entre

les mains de Chastelart.

Le Vidame sortit à l'heure même[2] pour aller chez un

gentilhomme qui étoit ami intime de Chastelart. Il le fit

lever, quoique l'heure fut extraordinaire, pour aller demander 20

cette lettre, sans dire qui étoit celui qui la demandoit et qui

l'avoit perdue. Chastelart, qui avoit l'esprit prévenu[3] qu'elle

étoit à Monsieur de Nemours, et que ce prince étoit amoureux

de Madame la Dauphine, ne douta point que ce ne fut

lui qui la faisoit redemander. Il répondit, avec une maligne 25

joie, qu'il avoit remis la lettre entre les mains de la Reine

Dauphine. Le gentilhomme vint faire cette réponse au

vidame de Chartres; elle augmenta l'inquiétude qu'il avoit

déjà, et y en joignit encore de nouvelles. Après avoir été

longtemps irrésolu sur ce qu'il devoit faire, il trouva qu'il 30

n'y avoit que Monsieur de Nemours qui pût lui aider à sortir

de l'embarras où il étoit.

Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour

ne commençoit qu'à paroître. Ce prince dormoit d'un

[Page 51]

sommeil tranquille; ce qu'il avoit vu le jour précédent

de Madame de Clèves ne lui avoit donné que des idées

agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé par le

vidame de Chartres, et lui demanda si c'étoit pour se

venger de ce qu'il lui avoit dit pendant le souper qu'il 5

venoit troubler son repos. Le Vidame lui fit bien juger par

son visage qu'il n'y avoit rien que de sérieux au sujet qui

l'amenoit. "Je viens vous confier la plus importante affaire

de ma vie, lui dit-il. J'ai laissé tomber cette lettre dont je

parlois hier au soir; il m'est d'une conséquence extrême 10

que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle a été

vue de beaucoup de gens qui étoient dans le jeu de paume,

ou elle tomba hier; vous y étiez aussi, et je vous demande

en grâce de vouloir bien dire que c'est vous qui l'avez

perdue. Je vous prie, continua le Vidame, écoutez-moi 15

sérieusement. Par cette aventure, je déshonore une personne

qui m'a passionnément aimé, et qui est une des plus

estimables femmes du monde; et, d'un autre côté, je m'attire

une haine implacable qui me coûtera ma fortune, et peut-être

quelque chose de plus." 20

"Je ne puis entendre tout ce que vous me dites, répondit

Monsieur de Nemours; mais vous me faites entrevoir que

les bruits qui ont couru de l'intérêt qu'une grande princesse

prenoit à vous ne sont pas entièrement faux."

"Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; 25

et plût à Dieu qu'ils le fussent! Je ne me trouverois pas dans

l'embarras où je me trouve. Mais il faut vous raconter tout

ce qui s'est passé pour vous faire voir tout ce que j'ai à

craindre.

"Depuis que je suis à la Cour, la Reine m'a toujours 30

traité avec beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avois

eu lieu de croire qu'elle avoit de la bonté pour moi; néanmoins,

il n'y avoit rien de particulier, et je n'avois jamais

songé à avoir d'autres sentiments pour elle que ceux du

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respect.[1] J'étois même fort amoureux de Madame de

Thémines[2]: il est aisé de juger, en la voyant, qu'on peut

avoir beaucoup d'amour pour elle quand on en est aimé, et

je l'étois. Il y a près de deux ans que, comme la Cour étoit

à Fontainebleau,[3] je me trouvai deux ou trois fois en conversation 5

avec la Reine à des heures où il y avoit très peu

de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisoit, et qu'elle

entroit dans tout ce que je disois. Un soir que le Roi et

toutes les dames s'étoient allés promener à cheval dans la

forêt, où elle n'avoit pas voulu aller, parce qu'elle s'étoit 10

trouvée un peu mal, je demeurai auprès d'elle. Elle descendit

au bord de l'étang, et quitta la main de ses écuyers pour

marcher avec plus de liberté. Après qu'elle eut fait quelques

tours, elle s'approcha de moi, et m'ordonna de la suivre.

'Je veux vous parler, me dit-elle, et vous verrez, par ce que 15

je veux vous dire, que je suis de vos amies.' Elle s'arrêta à

ces paroles, et, me regardant fixement: 'Vous êtes amoureux,

continua-t-elle, et, parce que vous ne vous fiez peut-être à

personne, vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il

est connu, et même des personnes intéressées. On vous 20

observe; on sait les lieux où vous voyez votre maîtresse; on

a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle est; je

ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir

des malheurs où vous pouvez tomber.' Voyez, je vous prie,

quel piége me tendoit la Reine, et combien il étoit difficile 25

de n'y pas tomber. Elle vouloit savoir si j'étois amoureux,

et, en ne me demandant point de qui je l'étois, et en ne me

laissant voir que la seule intention de me faire plaisir, elle

m'ôtoit la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par

dessein. 30

"Ainsi, je pris le parti de ne rien avouer à la Reine, et de

l'assurer, au contraire, qu'il y avoit très-longtemps que j'avois

abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je

pouvois espérer de l'être, parce que je les trouvois quasi

[Page 53]

toutes indignes d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y

avoit que quelque chose fort au-dessus d'elles qui pût m'engager.

'Vous ne me répondez pas sincèrement, répliqua la

Reine; je sais le contraire de ce que vous me dites. La

manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien 5

cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle;

mais je ne veux pas, en vous donnant cette place, ignorer

quels sont vos attachements. Voyez si vous la voulez acheter

au prix de me les apprendre: je vous donne deux jours pour

y penser; mais, après ce temps-là, songez bien à ce que vous 10

me direz, et souvenez-vous que si, dans la suite, je trouve

que vous m'ayez trompée, je ne vous le pardonnerai de

ma vie.'

"Au bout des deux jours que la Reine m'avoit donnés,

comme j'entrois dans la chambre où toutes les dames étoient 15

au cercle, elle me dit tout haut, avec un air grave qui me

surprit: 'Avez-vous pensé à cette affaire dont je vous ai

chargé, et en savez-vous la vérité?'--'Oui, Madame, lui

répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.'--'Venez

ce soir, à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, 20

et j'achèverai de vous donner mes ordres.'

"Je fis une profonde révérence, sans rien répondre, et ne

manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avoit marquée.

Je la trouvai dans la galerie où étoit son secrétaire et quelqu'unes

de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi 25

et me mena à l'autre bout de la galerie. 'Hé bien! me dit-elle,

est-ce après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me

dire, et la manière dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle

pas que vous me parliez sincèrement?'--'C'est parce que

je vous parle sincèrement, Madame, lui répondis-je, que je 30

n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté, avec tout

le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour

aucune femme de la Cour.'--'Je le veux croire, répartit la

Reine, parce que je le souhaite; et je le souhaite parce que

[Page 54]

je désire que vous soyez entièrement attaché à moi. Je vous

choisis pour vous confier tous mes chagrins et pour m'aider

à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne sont pas médiocres.

Je souffre en apparence sans beaucoup de peine

l'attachement du Roi pour la duchesse de Valentinois; mais 5

il m'est insupportable. Elle gouverne le Roi; elle le trompe;

elle me méprise; tous mes gens sont à elle. La Reine ma

belle-fille, fière de sa beauté et du crédit de ses oncles, ne

me rend aucun devoir. Le maréchal de Saint-André est un

jeune favori audacieux qui n'en use pas mieux avec moi que 10

les autres. Le détail de mes malheurs vous feroit pitié. Je

n'ai osé jusqu'ici me fier à personne; je me fie à vous: faites

que je ne m'en repente point, et soyez ma seule consolation.'

"Les yeux de la Reine rougirent en achevant ces paroles;

je pensai me jeter à ses pieds, tant je fus véritablement 15

touché de la bonté qu'elle me témoignoit. Depuis ce jour-là,

elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien

sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.

"Cependant, Madame de Thémines me fit voir qu'elle ne

m'aimoit plus, et j'en fus si persuadé, que je fus contraint de 20

ne la pas tourmenter davantage et de la laisser en repos.

Quelque temps après, elle m'écrivit cette lettre que j'ai

perdue.

"Comme je n'avois plus rien alors qui me partageât, la

Reine étoit assez contente de moi; mais comme les sentiments 25

que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre

incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas

amoureux par sa volonté, je le suis devenu de Madame de

Martigues,[1] pour qui j'avois déjà eu beaucoup d'inclination

pendant qu'elle étoit Villemontais, fille de la Reine Dauphine. 30

J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï: la discrétion

que je lui fais paroître, et dont elle ne sait pas toutes les

raisons, lui est agréable. La Reine n'a aucun soupçon sur

son sujet; mais elle en a un autre qui n'est guère moins

[Page 55]

fâcheux. Comme Madame de Martigues est toujours chez

la Reine Dauphine, j'y vais aussi beaucoup plus souvent que

de coutume. La Reine s'est imaginée que c'est de cette

princesse que je suis amoureux. Le rang de la Reine

Dauphine, qui est égal au sien, et la beauté et la jeunesse 5

qu'elle a au-dessus d'elle lui donnent une jalousie qui va

jusques à la fureur, et une haine contre sa belle-fille qu'elle

ne sauroit plus cacher.

"Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous

parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai 10

perdue, et que mon malheur m'a fait mettre dans ma poche

pour la rendre à Madame de Thémines. Si la Reine voit

cette lettre, elle connoîtra que je l'ai trompée, et que, presque

dans le temps que je la trompois pour Madame de Thémines,

je trompois Madame de Thémines pour une autre: jugez 15

quelle idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais

se fier à mes paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que

lui dirai-je? Elle sait qu'on l'a remise entre les mains de

Madame la Dauphine: elle croira que Chastelart a reconnu

l'écriture de cette Reine, et que la lettre est d'elle; elle 20

s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie

est peut-être elle-même; enfin il n'y a rien qu'elle n'ait lieu

de penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses

pensées. Ajoutez à cela que je suis vivement touché de

Madame de Martigues; qu'assurément Madame la Dauphine 25

lui montrera cette lettre, qu'elle croira écrite depuis peu.

Ainsi je serai également brouillé et avec la personne du

monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde

que je dois le plus craindre. Voyez, après cela, si je n'ai

pas raison de vous conjurer de dire que la lettre est à vous, 30

et de vous demander en grâce de l'aller retirer des mains de

Madame la Dauphine."

"La proposition que vous me faites est un peu extraordinaire,

dit Monsieur de Nemours, et mon intérêt particulier

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m'y peut faire trouver des difficultés; mais, de plus, si

l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paroît

difficile de persuader qu'elle soit tombée de la mienne."

"Je croyois vous avoir appris, répondit le Vidame, que

l'on a dit à la Reine Dauphine que c'étoit de la vôtre qu'elle 5

étoit tombée."

"Comment, reprit brusquement Monsieur de Nemours,

qui vit dans ce moment les mauvais offices que cette méprise

lui pouvoit faire auprès de Madame de Clèves, l'on a dit à

la Reine Dauphine que c'est moi qui ai laissé tomber cette 10

lettre!"

"Oui, reprit le Vidame, on le lui a dit, et ce qui a fait

cette méprise, c'est qu'il y avoit plusieurs gentilshommes

des Reines dans une des chambres du jeu de paume où

étoient nos habits, et que vos gens et les miens les ont été 15

querir. En même temps la lettre est tombée; ces gentilshommes

l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont

cru qu'elle étoit à vous et les autres à moi. Chastelart, qui

l'a prise, et à qui je viens de la faire demander, a dit qu'il

l'avoit donnée à la Reine Dauphine, comme une lettre qui 20

étoit à vous; et ceux qui en ont parlé à la Reine ont dit par

malheur qu'elle étoit à moi; ainsi vous pouvez faire aisément

ce que je souhaite et m'ôter de l'embarras où je suis."

Monsieur de Nemours se mit à rêver profondément, et le

Vidame se doutant à peu près du sujet de sa rêverie: "Je 25

crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec

votre maîtresse; et je veux bien vous donner les moyens de

faire voir à celle que vous aimez que cette lettre s'adresse

à moi et non pas à vous. Voilà un billet de Madame

d'Amboise, qui est amie de Madame de Thémines, et à qui 30

elle s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi.

Par ce billet elle me redemande cette lettre de son amie,

que j'ai perdue. Mon nom est sur le billet, et ce qui est

dedans prouve, sans aucun doute, que la lettre que l'on me

[Page 57]

redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous remets

ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez

à votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne

perdre pas un moment et d'aller dès ce matin chez Madame

la Dauphine." 5

Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres,

et prit le billet de Madame d'Amboise; néanmoins, son dessein

n'étoit pas de voir la Reine Dauphine, et il trouvoit

qu'il avoit quelque chose de plus pressé à faire. Il ne doutoit

pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à Madame de Clèves, 10

et il ne pouvoit supporter qu'une personne qu'il aimoit si

éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement

pour une autre.

Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvoit être

éveillée, et lui fit dire qu'il ne demanderoit pas à avoir 15

l'honneur de la voir à une heure si extraordinaire si une

affaire de conséquence ne l'y obligeoit. Madame de Clèves

étoit encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes pensées

qu'elle avoit eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement

surprise lorsqu'on lui dit que Monsieur de Nemours la 20

demandoit. L'aigreur où elle étoit ne la fit pas balancer à

répondre qu'elle étoit malade et qu'elle ne pouvoit lui

parler.

Ce prince ne fut pas blessé de ce refus; une marque de

froideur, dans un temps où elle pouvoit avoir de la jalousie, 25

n'étoit pas un mauvais augure. Il alla à l'appartement de

Monsieur de Clèves, et lui dit qu'il venoit de celui de

Madame sa femme; qu'il étoit bien fâché de ne la pas pouvoir

entretenir, parce qu'il avoit à lui parler d'une affaire

importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en 30

peu de mots à Monsieur de Clèves la conséquence de cette

affaire, et Monsieur de Clèves le mena à l'heure même dans

la chambre de sa femme. Si elle n'eût point été dans

l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et son

[Page 58]

étonnement de voir entrer Monsieur de Nemours conduit

par son mari. Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissoit

d'une lettre où l'on avoit besoin de son secours pour les

intérêts du Vidame; qu'elle verroit avec Monsieur de

Nemours ce qu'il y avoit à faire; et que pour lui, il s'en 5

alloit chez le Roi, qui venoit de l'envoyer querir.

Monsieur de Nemours demeura seul auprès de Madame

de Clèves, comme il le pouvoit souhaiter. "Je viens vous

demander, Madame, lui dit-il, si Madame la Dauphine ne

vous a point parlé d'une lettre que Chastelart lui remit hier 10

entre les mains."

"Elle m'en a dit quelque chose, répondit Madame de

Clèves; mais je ne vois pas ce que cette lettre a de commun

avec les intérêts de mon oncle, et je vous puis assurer qu'il

n'y est pas nommé." 15

"Il est vrai, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, il

n'y est pas nommé; néanmoins, elle s'adresse à lui, et il lui

est très-important que vous la retiriez des mains de Madame

la Dauphine."

"J'ai peine à comprendre, reprit Madame de Clèves, 20

pourquoi il lui importe que cette lettre ne soit pas vue, et

pourquoi il faut la redemander sous son nom."

"Si vous voulez vous donner le loisir de m'écouter,

Madame, dit Monsieur de Nemours, je vous ferai bientôt

voir la vérité, et vous apprendrez des choses si importantes 25

pour Monsieur le Vidame, que je ne les aurois pas même

confiées à Monsieur le prince de Clèves si je n'avois eu

besoin de son secours pour avoir l'honneur de vous voir."

"Je pense que tout ce que vous prendriez la peine de me

dire seroit inutile, répondit Madame de Clèves avec un air 30

assez sec, et il vaut mieux que vous alliez trouver la Reine

Dauphine, et que, sans chercher de détours,[1] vous lui disiez

l'intérêt que vous avez à cette lettre, puisque aussi bien on

lui a dit qu'elle vient de vous."

[Page 59]

L'aigreur que Monsieur de Nemours voyoit dans l'esprit

de Madame de Clèves lui donnoit le plus sensible plaisir

qu'il eût jamais eu, et balançoit son impatience de se justifier.

"Je ne sais, Madame, reprit-il, ce qu'on peut avoir dit

à Madame la Dauphine; mais je n'ai aucun intérêt à cette 5

lettre, et elle s'adresse à Monsieur le Vidame."

"Je le crois, répliqua Madame de Clèves; mais on a dit

le contraire à la Reine Dauphine, et il ne lui paroîtra pas

vraisemblable que les lettres de Monsieur le Vidame tombent

de vos poches: c'est pourquoi, à moins que vous n'ayez 10

quelque raison que je ne sais point à cacher la vérité à la

Reine Dauphine, je vous conseille de la lui avouer."

"Je n'ai rien à lui avouer, reprit-il; la lettre ne s'adresse

pas à moi, et, s'il y a quelqu'un que je souhaite d'en persuader,

ce n'est pas Madame la Dauphine; mais, Madame, 15

comme il s'agit en ceci de la fortune de Monsieur le Vidame,

trouvez bon que je vous apprenne des choses qui sont même

dignes de votre curiosité."

Madame de Clèves témoigna par son silence qu'elle étoit

prête à l'écouter, et Monsieur de Nemours lui conta le plus 20

succinctement qu'il lui fût possible tout ce qu'il venoit d'apprendre

du Vidame. Quoique ce fussent des choses propres

à donner de l'étonnement et à être écoutées avec attention,

Madame de Clèves les entendit avec une froideur si grande,

qu'il sembloit qu'elle ne les crût pas véritables ou qu'elles 25

lui fussent indifférentes. Son esprit demeura dans cette

situation jusqu'à ce que Monsieur de Nemours lui parla du

billet de Madame d'Amboise, qui s'adressoit au Vidame de

Chartres, et qui étoit la preuve de tout ce qu'il lui venoit de

dire. Comme Madame de Clèves savoit que cette femme 30

étoit amie de Madame de Thémines, elle trouva une apparence

de vérité à ce que lui disoit Monsieur de Nemours,

qui lui fit penser que la lettre ne s'adressoit peut-être pas à

lui. Cette pensée la tira tout d'un coup et malgré elle de la

[Page 60]

froideur qu'elle avoit eue jusqu'alors. Ce prince, après lui

avoir lu ce billet qui faisoit sa justification, le lui présenta

pour le lire et lui dit qu'elle en pouvoit connoître l'écriture;

elle ne put s'empêcher de le prendre, de regarder le dessus

pour voir s'il s'adressoit au vidame de Chartres, et de le lire 5

tout entier pour juger si la lettre que l'on redemandoit étoit

la même qu'elle avoit entre les mains. Monsieur de Nemours

lui dit encore tout ce qu'il crut propre à la persuader; et,

comme on persuade aisément une vérité agréable, il convainquit 10

Madame de Clèves qu'il n'avoit point de part à

cette lettre.

Elle commença alors à raisonner avec lui sur l'embarras

et le péril où étoit le Vidame, à le blâmer de sa méchante

conduite, à chercher les moyens de le secourir. Elle s'étonna

du procédé de la Reine; elle avoua à Monsieur de Nemours 15

qu'elle avoit la lettre; enfin, sitôt qu'elle le crut innocent,

elle entra avec un esprit ouvert et tranquille dans les mêmes

choses qu'elle sembloit d'abord ne daigner pas entendre.

Ils convinrent qu'il ne falloit point rendre la lettre à la

Reine Dauphine, de peur qu'elle ne la montrât à Madame 20

de Martigues, qui connoissoit l'écriture de Madame de

Thémines, et qui auroit aisément deviné, par l'intérêt qu'elle

prenoit au Vidame, qu'elle s'adressoit à lui. Ils trouvèrent

aussi qu'il ne falloit pas confier à la Reine Dauphine tout ce

qui regardoit la Reine, sa belle-mère. Madame de Clèves, 25

sous le prétexte des affaires de son oncle, entroit avec plaisir

à garder tous les secrets que Monsieur de Nemours lui confioit.

Ce prince ne lui eût pas toujours parlé des intérêts du

Vidame, et la liberté où il se trouvoit de l'entretenir lui eût 30

donné une hardiesse qu'il n'avoit encore osé prendre, si l'on

ne fût venu dire à Madame de Clèves que la Reine Dauphine

lui ordonnoit de l'aller trouver. Monsieur de Nemours fut

contraint de se retirer. Il alla trouver le Vidame, pour lui

[Page 61]

dire qu'après l'avoir quitté il avoit pensé qu'il étoit plus à

propos de s'adresser à Madame de Clèves, qui étoit sa nièce,

que d'aller droit à Madame la Dauphine. Il ne manqua pas

de raisons pour faire approuver ce qu'il avoit fait, et pour en

faire espérer un bon succès. 5

Cependant Madame de Clèves s'habilla en diligence pour

aller chez la Reine.[1] À peine parut-elle dans sa chambre,

que cette princesse la fit approcher, et lui dit tout bas: "Il

y a deux heures que je vous attends, et jamais je n'ai été si

embarrassée à déguiser la vérité que je l'ai été ce matin. La 10

Reine a entendu parler de la lettre que je vous donnai hier;

elle croit que c'est le vidame de Chartres qui l'a laissée

tomber; vous savez qu'elle y prend quelque intérêt. Elle a

fait chercher cette lettre; elle l'a fait demander à Chastelart;

il a dit qu'il me l'avoit donnée: on me l'est venu demander, 15

sur le prétexte que c'étoit une jolie lettre, qui donnoit de la

curiosité à la Reine. Je n'ai osé dire que vous l'aviez; j'ai

cru qu'elle s'imagineroit que je vous l'avois mise entre les

mains à cause du Vidame votre oncle, et qu'il y auroit une

grande intelligence entre lui et moi. Il m'a déjà paru 20

qu'elle souffroit avec peine qu'il me vît souvent; de sorte

que j'ai dit que la lettre étoit dans les habits que j'avois

hier, et que ceux qui en avoient la clef étoient sortis.

Donnez-moi promptement cette lettre, ajouta-t-elle, afin que

je la lui envoie, et que je la lise avant que de l'envoyer, 25

pour voir si je n'en connoîtrai point l'écriture."

Madame de Clèves se trouva encore plus embarrassée

qu'elle n'avoit pensé. "Je ne sais, Madame, comment vous

ferez, répondit-elle, car Monsieur de Clèves, à qui je l'avois

donnée à lire, l'a rendue à Monsieur de Nemours, qui est 30

venu, dès ce matin, le prier de vous la redemander. Monsieur

de Clèves a eu l'imprudence de lui dire qu'il l'avoit, et

il a eu la foiblesse de céder aux prières que Monsieur de

Nemours lui a faites de la lui rendre."

[Page 62]

"Vous me mettez dans le plus grand embarras où je

puisse jamais être, repartit Madame la Dauphine, et vous

avez tort d'avoir rendu cette lettre à Monsieur de Nemours:

puisque c'étoit moi qui vous l'avois donnée, vous ne deviez

point la rendre sans ma permission. Que voulez-vous que 5

je dise à la Reine, et que pourra-t-elle s'imaginer? Elle

croira, et avec apparence, que cette lettre me regarde, et

qu'il y a quelque chose entre le Vidame et moi. Jamais

on ne lui persuadera que cette lettre soit à Monsieur de

de Nemours." 10

"Je suis très-affligée, répondit Madame de Clèves, de

l'embarras que je vous cause: je le crois aussi grand qu'il

est; mais c'est la faute de Monsieur de Clèves, et non pas

la mienne."

"C'est la vôtre, répliqua Madame la Dauphine, de lui 15

avoir donné la lettre; et il n'y a que vous de femme au

monde[1] qui fasse confidence à son mari de toutes les choses

qu'elle sait."

"Je crois que j'ai tort, Madame, répliqua Madame de

Clèves; mais songez à réparer ma faute, et non pas à 20

l'examiner."

"Ne vous souvenez-vous point à peu près de ce qui est

dans cette lettre?" dit alors la Reine Dauphine.

"Oui, Madame, répondit-elle, je m'en souviens, et l'ai

relue plus d'une fois." 25

"Si cela est, reprit Madame la Dauphine, il faut que vous

alliez tout à l'heure la faire écrire d'une main inconnue; je

l'enverrai à la Reine: elle ne la montrera pas à ceux qui

l'ont vue; quand elle le feroit, je soutiendrai toujours que

c'est celle que Chastelart m'a donnée, et il n'oseroit dire le 30

contraire."

Madame de Clèves entra dans cet expédient, et d'autant

plus qu'elle pensa qu'elle enverroit querir Monsieur de

Nemours pour ravoir la lettre même, afin de la faire copier

[Page 63]

mot à mot, et d'en faire à peu près imiter l'écriture, et elle

crut que la Reine y seroit infailliblement trompée. Sitôt

qu'elle fut chez elle, elle conta à son mari l'embarras de

Madame la Dauphine, et le pria d'envoyer chercher Monsieur

de Nemours. On le chercha; il vint en diligence. 5

Madame de Clèves lui dit tout ce qu'elle avoit déjà appris à

son mari, et lui demanda la lettre; mais Monsieur de

Nemours répondit qu'il l'avoit déjà rendue au vidame de

Chartres, qui avoit eu tant de joie de la ravoir et de se

trouver hors du péril qu'il avoit couru, qu'il l'avoit renvoyée 10

à l'heure même à l'amie de Madame de Thémines. Madame

de Clèves se retrouva dans un nouvel embarras; et enfin,

après avoir bien consulté, ils résolurent de faire la lettre de

mémoire. Ils s'enfermèrent pour y travailler: on donna

ordre à la porte de ne laisser entrer personne, et on renvoya 15

tous les gens de Monsieur de Nemours. Cet air de mystère

et de confidence n'étoit pas d'un médiocre charme pour ce

prince, et même pour Madame de Clèves. La présence de

son mari et les intérêts du vidame de Chartres la rassuroient

en quelque sorte sur ses scrupules: elle ne sentoit que le 20

plaisir de voir Monsieur de Nemours; elle en avoit une joie

pure et sans mélange qu'elle n'avoit jamais sentie; cette joie

lui donnoit une liberté et un enjouement dans l'esprit que

Monsieur de Nemours ne lui avoit jamais vus, et qui

redoubloient son amour. Comme il n'avoit point eu encore 25

de si agréables moments, sa vivacité en étoit augmentée; et,

quand Madame de Clèves voulut commencer à se souvenir

de la lettre et à l'écrire, ce prince, au lieu de lui aider

sérieusement, ne faisoit que l'interrompre et lui dire des

choses plaisantes.[1] Madame de Clèves entra dans le même 30

esprit de gaieté; de sorte qu'il y avoit déjà longtemps qu'ils

étoient enfermés, et on étoit déjà venu deux fois de la part

de la Reine Dauphine pour dire à Madame de Clèves de se

dépêcher, qu'ils n'avoient pas encore fait la moitié de la lettre.

[Page 64]

Monsieur de Nemours étoit bien aise de faire durer un

temps qui lui étoit si agréable, et oublioit les intérêts de son

ami. Madame de Clèves ne s'ennuyoit pas, et oublioit

aussi les intérêts de son oncle. Enfin, à peine à quatre

heures la lettre étoit-elle achevée; et elle étoit si mal, et 5

l'écriture dont on la fit copier ressembloit si peu à celle que

l'on avoit eu dessein d'imiter, qu'il eût fallu que la Reine

n'eût guère pris de soin d'éclaircir la vérité pour ne la pas

connoître: aussi n'y fut-elle pas trompée. Quelque soin

que l'on prît de lui persuader que cette lettre s'adressoit à 10

Monsieur de Nemours, elle demeura convaincue, non seulement

qu'elle étoit au vidame de Chartres, mais elle crut

que la Reine Dauphine y avoit pris part, et qu'il y avoit

quelque intelligence entre eux. Cette pensée augmenta

tellement la haine qu'elle avoit pour cette princesse, qu'elle 15

ne lui pardonna jamais, et qu'elle la persécuta jusqu'à ce

qu'elle l'eût fait sortir de France.[1]

Pour le vidame de Chartres, il fut ruiné auprès d'elle;

leur liaison se rompit, et elle le perdit ensuite à la conjuration

d'Amboise,[2] où il se trouva embarrassé. 20

Après qu'on eut envoyé la lettre à Madame la Dauphine,

Monsieur de Clèves et Monsieur de Nemours s'en allèrent.

Madame de Clèves demeura seule, et, sitôt qu'elle ne fut

plus soutenue par cette joie que donne la présence de ce

que l'on aime, elle revint comme d'un songe; elle regarda 25

avec étonnement la prodigieuse différence de l'état où elle

étoit le soir d'avec celui où elle se trouvoit alors; elle se

remit devant les yeux l'aigreur et la froideur qu'elle avoit

fait paroître à Monsieur de Nemours tant qu'elle avoit cru

que la lettre de Madame de Thémines s'adressoit à lui; quel 30

calme et quelle douceur avoit succédé à cette aigreur sitôt

qu'il l'avoit persuadée que cette lettre ne le regardoit pas.

Quand elle pensoit qu'elle s'étoit reproché comme un crime,

le jour précédent, de lui avoir donné des marques de sensibilité

[Page 65]

que la seule compassion pouvoit avoir fait naître, et

que, par son aigreur, elle lui avoit fait paroître des sentiments

de jalousie qui étoient des preuves certaines de passion,

elle ne se reconnoissoit plus elle-même. Quand elle

pensoit encore que Monsieur de Nemours voyoit bien qu'elle 5

connoissoit son amour; qu'il voyoit bien que, malgré cette

connoissance, elle ne le traitoit pas plus mal en présence

même de son mari; qu'au contraire, elle ne l'avoit jamais

regardé si favorablement; qu'elle étoit cause que Monsieur

de Clèves l'avoit envoyé querir, et qu'ils venoient de passer 10

une après-dînée ensemble en particulier, elle trouvoit qu'elle

étoit d'intelligence avec Monsieur de Nemours[1]; qu'elle

trompoit le mari du monde qui méritoit le moins d'être

trompé; et elle étoit honteuse de paroître si peu digne

d'estime aux yeux même de son amant. Mais ce qu'elle 15

pouvoit moins supporter que tout le reste étoit le souvenir

de l'état où elle avoit passé la nuit, et les cuisantes douleurs

que lui avoit causées la pensée que Monsieur de Nemours

aimoit ailleurs, et qu'elle étoit trompée.

Et elle avoit ignoré jusqu'alors les inquiétudes mortelles 20

de la défiance et de la jalousie; elle n'avoit pensé qu'à se

défendre d'aimer Monsieur de Nemours, et elle n'avoit point

encore commencé à craindre qu'il en aimât une autre.

Quoique les soupçons que lui avoit donnés cette lettre

fussent effacés, ils ne laissèrent pas de lui ouvrir les yeux 25

sur le hasard d'être trompée, et de lui donner des impressions

de défiance et de jalousie qu'elle n'avoit jamais eues.

Elle fut étonnée de n'avoir point encore pensé combien il

étoit peu vraisemblable qu'un homme comme Monsieur de

Nemours, qui avoit toujours fait paroître tant de légèreté 30

parmi les femmes, fût capable d'un attachement sincère et

durable. Elle trouva qu'il étoit presque impossible qu'elle

pût être contente de sa passion. "Mais, quand je le pourrois

être, disoit-elle, qu'en veux-je faire? Veux-je la souffrir?

[Page 66]

Veux-je y répondre? Veux-je m'engager dans une galanterie?

Veux-je manquer à Monsieur de Clèves? Veux-je

me manquer à moi-même? Et veux-je enfin m'exposer aux

cruels repentirs et aux mortelles douleurs que donne l'amour?

Je suis vaincue et surmontée par une inclination qui m'entraîne 5

malgré moi; toutes mes résolutions sont inutiles: je

pensai hier tout ce que je pense aujourd'hui, et je fais

aujourd'hui tout le contraire de ce que je résolus hier. Il

faut m'arracher de la présence de Monsieur de Nemours; il

faut m'en aller à la campagne, quelque bizarre que puisse 10

paroître mon voyage; et, si Monsieur de Clèves s'opiniâtre

à l'empêcher ou à vouloir en savoir les raisons, peut-être lui

ferois-je le mal, et à moi-même aussi, de les lui apprendre."

Elle demeura dans cette résolution, et passa tout le soir chez

elle, sans aller savoir de Madame la Dauphine ce qui étoit 15

arrivé de la fausse lettre du Vidame.

Quand Monsieur de Clèves fut revenu, elle lui dit qu'elle

vouloit aller à la campagne, qu'elle se trouvoit mal, et qu'elle

avoit besoin de prendre l'air. Monsieur de Clèves, à qui

elle paroissoit d'une beauté qui ne lui persuadoit pas que 20

ses maux fussent considérables, se moqua d'abord de la

proposition de ce voyage, et lui répondit qu'elle oublioit que

les noces des princesses et le tournoi s'alloient faire, et

qu'elle n'avoit pas trop de temps pour se préparer à y

paroître avec la même magnificence que les autres femmes. 25

Les raisons de son mari ne la firent pas changer de dessein;

elle le pria de trouver bon que, pendant qu'il iroit à Compiègne[1]

avec le Roi, elle allât à Colomiers, qui étoit une

belle maison à une journée[2] de Paris, qu'ils faisoient bâtir

avec soin. Monsieur de Clèves y consentit. Elle y alla 30

dans le dessein de n'en pas revenir sitôt, et le Roi partit

pour Compiègne, où il ne devoit être que peu de jours.

Monsieur de Nemours avoit eu bien de la douleur de

n'avoir point revu Madame de Clèves depuis cette après-dînée

[Page 67]

qu'il avoit passée avec elle si agréablement, et qui

avoit augmenté ses espérances. Il avoit une impatience de

la revoir qui ne lui donnoit point de repos, de sorte que,

quand le Roi revint à Paris, il résolut d'aller chez sa soeur,

la duchesse de Mercoeur,[1] qui étoit à la campagne, assez 5

près de Colomiers. Il proposa au Vidame d'y aller avec lui,

qui accepta aisément cette proposition, et Monsieur de

Nemours la fit dans l'espérance de voir Madame de Clèves,

et d'aller chez elle avec le Vidame.

Madame de Mercoeur les reçut avec beaucoup de joie, et 10

ne pensa qu'à les divertir et à leur donner tous les plaisirs

de la campagne. Comme ils étoient à la chasse à courir le

cerf, Monsieur de Nemours s'égara dans la forêt. En s'enquérant

du chemin qu'il devoit tenir pour s'en retourner, il

sut qu'il étoit proche de Colomiers. À ce mot de Colomiers, 15

sans faire aucune réflexion, et sans savoir quel étoit son

dessein, il alla à toute bride[2] du côté qu'on le lui montroit.

Il arriva dans la forêt, et se laissa conduire au hasard par

des routes faites avec soin, qu'il jugea bien qui conduisoient

vers le château. Il trouva, au bout de ces routes, un pavillon 20

dont le dessous étoit un grand salon accompagné de deux

cabinets, dont l'un étoit ouvert sur un jardin de fleurs qui

n'étoit séparé de la forêt que par des palissades, et le

second donnoit sur une grande allée du parc. Il entra dans

le pavillon, et il se seroit arrêté à en regarder la beauté, 25

sans qu'il vît venir par cette allée du parc Monsieur et

Madame de Clèves, accompagnés d'un grand nombre de

domestiques. Comme il ne s'étoit pas attendu à trouver

Monsieur de Clèves, qu'il avoit laissé auprès du Roi, son

premier mouvement le porta à se cacher: il entra dans le 30

cabinet qui donnoit sur le jardin de fleurs, dans la pensée

d'en ressortir par une porte qui étoit ouverte sur la forêt;

mais voyant que Madame de Clèves et son mari s'étoient

assis sous le pavillon, que leurs domestiques demeuroient

[Page 68]

dans le parc, et qu'ils ne pouvoient venir à lui sans passer

dans le lieu où étoient Monsieur et Madame de Clèves, il ne

put se refuser le plaisir de voir cette princesse, ni résister à

la curiosité d'écouter sa conversation avec un mari qui lui

donnoit plus de jalousie qu'aucun de ses rivaux. 5

Il entendit que Monsieur de Clèves disoit à sa femme:

"Mais pourquoi ne voulez-vous point revenir à Paris? Qui

vous peut retenir à la campagne? Vous avez depuis quelque

temps un goût pour la solitude qui m'étonne, et qui m'afflige

parce qu'il nous sépare. Je vous trouve même plus triste 10

que de coutume, et je crains que vous n'ayez quelque sujet

d'affliction."

"Je n'ai rien de fâcheux dans l'esprit, répondit-elle avec

un air embarrassé; mais le tumulte de la Cour est si grand,

et il y a toujours un si grand monde chez vous, qu'il est 15

impossible que le corps et l'esprit ne se lassent, et que l'on

ne cherche du repos."

"Le repos, répliqua-t-il, n'est guère propre pour une personne

de votre âge. Vous êtes, chez vous et dans la Cour,

d'une sorte à ne vous pas donner de lassitude, et je craindrois 20

plutôt que vous ne fussiez bien aise d'être séparée de

moi."

"Vous me feriez une grande injustice d'avoir cette pensée,

reprit-elle avec un embarras qui augmentoit toujours; mais

je vous supplie de me laisser ici. Si vous pouviez y 25

demeurer j'en aurois beaucoup de joie, pourvu que vous y

demeurassiez seul, et que vous voulussiez bien n'y avoir point

ce nombre infini de gens qui ne vous quittent quasi jamais."

"Ah! Madame, s'écria Monsieur de Clèves, votre air et

vos paroles me font voir que vous avez des raisons pour 30

souhaiter d'être seule, que je ne sais point, et je vous conjure

de me les dire."

Il la pressa longtemps de les lui apprendre, sans pouvoir

l'y obliger; et, après qu'elle se fut défendue d'une manière

[Page 69]

qui augmentoit encore la curiosité de son mari, elle demeura

dans un profond silence, les yeux baissés; puis, tout d'un

coup prenant la parole et le regardant: "Ne me contraignez

point, lui dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la

force de vous avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le 5

dessein. Songez seulement que la prudence ne veut pas

qu'une femme de mon âge, et maîtresse de sa conduite,

demeure exposée au milieu de la Cour."

"Que me faites-vous envisager, Madame! s'écria Monsieur

de Clèves; je n'oserois vous le dire de peur de vous 10

offenser."

Madame de Clèves ne répondit point; et son silence

achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avoit pensé:

"Vous ne me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne

me trompe pas." 15

"Hé bien! Monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses

genoux, je vais vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à

son mari; mais l'innocence de ma conduite et de mes intentions

m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons

de m'éloigner de la Cour, et que je veux éviter les périls où 20

se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai

jamais donné nulle marque de foiblesse, et je ne craindrois

pas d'en laisser paroître, si vous me laissiez la liberté de me

retirer de la Cour, ou si j'avois encore Madame de Chartres

pour aider à me conduire. Quelque dangereux que soit le 25

parti que je prends, je le prends avec joie pour me conserver

digne d'être à vous. Je vous demande mille pardons si j'ai

des sentiments qui vous déplaisent; du moins je ne vous

déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce

que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour 30

un mari que l'on n'en a jamais eu. Conduisez-moi, ayez

pitié de moi, et aimez-moi encore si vous pouvez."

Monsieur de Clèves étoit demeuré, pendant tout ce discours,

la tête appuyée sur ses mains, hors de lui-même, et il

[Page 70]

n'avoit pas songé à faire relever sa femme. Quand elle eut

cessé de parler, qu'il jeta les yeux sur elle, qu'il la vit à ses

genoux, le visage couvert de larmes, et d'une beauté si

admirable, il pensa mourir de douleur, et l'embrassant en la

relevant: "Ayez pitié de moi vous-même, Madame, lui dit-il; 5

j'en suis digne, et pardonnez si, dans les premiers moments

d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne réponds

pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me

paroissez plus digne d'estime et d'admiration que tout ce

qu'il y a jamais eu de femmes au monde[1]; mais aussi je me 10

trouve le plus malheureux homme qui ait jamais été. Vous

m'avez donné de la passion dès le premier moment que je

vous ai vue; vos rigueurs et votre possession n'ont pu

l'éteindre; elle dure encore: je n'ai jamais pu vous donner

de l'amour, et je vois que vous craignez d'en avoir pour un 15

autre. Et qui est-il, Madame, cet homme heureux qui vous

donne cette crainte? Depuis quand vous plaît-il? Qu'a-t-il

fait pour vous plaire? Quel chemin a-t-il trouvé pour aller à

votre coeur? Je m'étois consolé en quelque sorte de ne l'avoir

pas touché, par la pensée qu'il étoit incapable de l'être; 20

cependant un autre a fait ce que je n'ai pu faire; j'ai tout

ensemble la jalousie d'un mari et celle d'un amant: mais il

est impossible d'avoir celle d'un mari après un procédé

comme le vôtre. Il est trop noble pour ne me pas donner

une sûreté entière; il me console même comme votre amant. 25

La confiance et la sincérité que vous avez pour moi sont

d'un prix infini; vous m'estimez assez pour croire que je

n'abuserai pas de cet aveu. Vous avez raison, Madame, je

n'en abuserai pas, et je ne vous en aimerai pas moins. Vous

me rendez malheureux par la plus grande marque de fidélité 30

que jamais une femme ait donnée à son mari; mais, Madame,

achevez et apprenez-moi qui est celui que vous voulez

éviter."

"Je vous supplie de ne me le point demander, répondit-elle;

[Page 71]

je suis résolue de ne vous le pas dire, et je crois que

la prudence ne veut pas que je vous le nomme."

"Ne craignez point, Madame, reprit Monsieur de Clèves;

je connois trop le monde pour ignorer que la considération

d'un mari n'empêche pas que l'on ne soit amoureux de sa 5

femme. On doit haïr ceux qui le sont, et non pas s'en

plaindre; et, encore une fois, Madame, je vous conjure de

m'apprendre ce que j'ai envie de savoir."

"Vous m'en presseriez inutilement, répliqua-t-elle; j'ai de

la force pour taire ce que je crois ne pas devoir dire. L'aveu 10

que je vous ai fait n'a pas été par foiblesse; et il faut plus

de courage pour avouer cette vérité que pour entreprendre

de la cacher."

Monsieur de Nemours ne perdoit pas une parole de cette

conversation; et ce que venoit de dire Madame de Clèves 15

ne lui donnoit guère moins de jalousie qu'à son mari. Il

étoit si éperdument amoureux d'elle, qu'il croyoit que tout

le monde avoit les mêmes sentiments. Il étoit véritable

aussi qu'il avoit plusieurs rivaux; mais il s'en imaginoit

encore davantage, et son esprit s'égaroit à chercher celui 20

dont Madame de Clèves vouloit parler. Il avoit cru bien

des fois qu'il ne lui étoit pas désagréable, et il avoit fait ce

jugement sur des choses qui lui parurent si légères dans ce

moment, qu'il ne put s'imaginer qu'il eût donné une passion

qui devoit être bien violente pour avoir recours à un remède 25

si extraordinaire. Il étoit si transporté qu'il ne savoit quasi

ce qu'il voyoit, et il ne pouvoit pardonner à Monsieur de

Clèves de ne pas assez presser sa femme de lui dire ce nom

qu'elle lui cachoit.

Monsieur de Clèves faisoit néanmoins tous ses efforts 30

pour le savoir; et, après qu'il l'en eut pressée inutilement:

"Il me semble, répondit-elle, que vous devez être content

de ma sincérité; ne m'en demandez pas davantage, et ne

me donnez point lieu de me repentir de ce que je viens de

[Page 72]

faire; contentez-vous de l'assurance que je vous donne

encore qu'aucune de mes actions n'a fait paroître mes sentiments,

et que l'on ne m'a jamais rien dit dont j'aie pu

m'offenser."

"Ah! Madame, reprit tout d'un coup Monsieur de Clèves, 5

je ne vous saurois croire.[1] Je me souviens de l'embarras où

vous fûtes le jour que votre portrait se perdit. Vous avez

donné, Madame, vous avez donné ce portrait qui m'étoit si

cher, et qui m'appartenoit si légitimement. Vous n'avez pu

cacher vos sentiments; vous aimez, on le sait; votre vertu 10

vous a jusqu'ici garantie du reste."

"Est-il possible, s'écria cette princesse, que vous puissiez

penser qu'il y ait quelque déguisement dans un aveu comme

le mien, qu'aucune raison ne m'obligeoit à vous faire? Fiez-vous

à mes paroles: c'est par un assez grand prix que 15

j'achète la confiance que je vous demande. Croyez, je vous

en conjure, que je n'ai point donné mon portrait; il est vrai

que je le vis prendre; mais je ne voulus pas faire paroître

que je le voyois, de peur de m'exposer à me faire dire des

choses que l'on ne m'a encore osé dire." 20

"Par où vous a-t-on donc fait voir qu'on vous aimoit,

reprit Monsieur de Clèves, et quelles marques de passion

vous a-t-on données?"

"Épargnez-moi la peine, répliqua-t-elle, de vous redire

des détails qui me font honte à moi-même de les avoir 25

remarqués, et qui ne m'ont que trop persuadée de ma

foiblesse."

"Vous avez raison, Madame, reprit-il; je suis injuste:

refusez-moi toutes les fois que je vous demanderai de

pareilles choses; mais ne vous offensez pas pourtant si je 30

vous les demande."

Dans ce moment, plusieurs de leurs gens, qui étoient

demeurés dans les allées, vinrent avertir Monsieur de Clèves

qu'un gentilhomme venoit le chercher de la part du Roi,

[Page 73]

pour lui ordonner de se trouver le soir à Paris. Monsieur

de Clèves fut contraint de s'en aller, et il ne put rien dire à

sa femme, sinon qu'il la supplioit de venir le lendemain, et

qu'il la conjuroit de croire que, quoiqu'il fût affligé, il avoit

pour elle une tendresse et une estime dont elle devoit être 5

satisfaite.

Lorsque ce prince fut parti, que Madame de Clèves

demeura seule, qu'elle regardoit ce qu'elle venoit de faire,

elle en fut si épouvantée, qu'à peine put-elle s'imaginer que

ce fût une vérité. Elle trouva qu'elle s'étoit ôté elle-même 10

le coeur et l'estime de son mari, et qu'elle s'étoit creusé un

abîme dont elle ne sortiroit jamais. Elle se demandoit pourquoi

elle avoit fait une chose si hasardeuse, et elle trouvoit

qu'elle s'y étoit engagée sans en avoir presque eu le dessein.

La singularité d'un pareil aveu, dont elle ne trouvoit point 15

d'exemple, lui en faisoit voir tout le péril.

Mais quand elle venoit à penser que ce remède, quelque

violent qu'il fût, étoit le seul qui la pouvoit défendre contre

Monsieur de Nemours, elle trouvoit qu'elle ne devoit point

se repentir, et qu'elle n'avoit point trop hasardé. Elle passa 20

toute la nuit pleine d'incertitude, de trouble et de crainte;

mais enfin le calme revint dans son esprit; elle trouva même

de la douceur à avoir donné ce témoignage de fidélité à un

mari qui le méritoit si bien, qui avoit tant d'estime et tant

d'amitié pour elle, et qui venoit de lui en donner encore des 25

marques par la manière dont il avoit reçu ce qu'elle lui avoit

avoué.

Cependant Monsieur de Nemours étoit sorti du lieu où il

avoit entendu une conversation qui le touchoit si sensiblement,

et s'étoit enfoncé dans la forêt. Ce qu'avoit dit 30

Madame de Clèves de son portrait lui avoit redonné la vie,

en lui faisant connoître que c'étoit lui qu'elle ne haïssoit pas.

Il s'abandonna d'abord à cette joie; mais elle ne fut pas

longue, quand il fit cette réflexion que la même chose qui

[Page 74]

lui venoit d'apprendre qu'il avoit touché le coeur de Madame

de Clèves, le devoit persuader aussi qu'il n'en recevroit

jamais nulle marque, et qu'il étoit impossible d'engager une

personne qui avoit recours à un remède si extraordinaire. Il

sentit pourtant un plaisir sensible de l'avoir réduite à cette 5

extrémité. Il trouva de la gloire à s'être fait aimer d'une

femme si différente de toutes celles de son sexe; enfin, il se

trouva cent fois heureux et malheureux tout ensemble. La

nuit le surprit dans la forêt, et il eut beaucoup de peine à

retrouver le chemin de chez Madame de Mercoeur. Il y 10

arriva à la pointe du jour. Il fut assez embarrassé de

rendre compte de ce qui l'avoit retenu; il s'en démêla le

mieux qu'il lui fut possible, et revint ce jour même à Paris

avec le Vidame.

Ce prince étoit si rempli de sa passion, et si surpris de 15

ce qu'il avoit entendu, qu'il tomba dans une imprudence

assez ordinaire, qui est de parler en termes généraux de ses

sentiments particuliers, et de conter ses propres aventures

sous des noms empruntés. En revenant, il tourna la conversation

sur l'amour; il exagéra le plaisir d'être amoureux 20

d'une personne digne d'être aimée; il parla des effets bizarres

de cette passion; et enfin, ne pouvant renfermer en lui-même

l'étonnement que lui donnoit l'action de Madame

de Clèves, il la conta au Vidame, sans lui nommer la

personne, et sans lui dire qu'il y eût aucune part; mais 25

il la conta avec tant de chaleur et avec tant d'admiration,

que le Vidame soupçonna aisément que cette histoire

regardoit ce prince.

Cependant Monsieur de Clèves étoit allé trouver le Roi,

le coeur pénétré d'une douleur mortelle. Il arriva au Louvre, 30

et le Roi le mena dans son cabinet pour lui dire qu'il l'avoit

choisi pour conduire Madame en Espagne; qu'il avoit cru

que personne ne s'acquitteroit mieux que lui de cette commission,

et que personne aussi ne feroit tant d'honneur à la

[Page 75]

France que Madame de Clèves. Monsieur de Clèves reçut

l'honneur de ce choix comme il le devoit, et le regarda

même comme une chose qui éloigneroit sa femme de la

Cour, sans qu'il parût de changement dans sa conduite:

néanmoins, le temps de ce départ étoit encore trop éloigné 5

pour être un remède à l'embarras où il se trouvoit. Il écrivit

à l'heure même à Madame de Clèves pour lui apprendre ce

que le Roi venoit de lui dire, et il lui manda encore qu'il

vouloit absolument qu'elle revînt à Paris. Elle y revint

comme il l'ordonnoit, et, lorsqu'ils se virent, ils se trouvèrent 10

tous deux dans une tristesse extraordinaire.

Monsieur de Clèves lui parla comme le plus honnête

homme du monde, et le plus digne de ce qu'elle avoit fait.

"Je n'ai nulle inquiétude de votre conduite, lui dit-il; vous

avez plus de force et plus de vertu que vous ne pensez; ce 15

n'est point aussi la crainte de l'avenir qui m'afflige: je ne

suis affligé que de vous voir pour un autre des sentiments

que je n'ai pu vous donner."

"Je ne sais que vous répondre, lui dit-elle; je meurs de

honte en vous en parlant: épargnez-moi, je vous en conjure, 20

de si cruelles conversations; réglez ma conduite, faites que

je ne voie personne; c'est tout ce que je vous demande;

mais trouvez bon que je ne vous parle plus d'une chose qui

me fait paroître si peu digne de vous, et que je trouve si

indigne de moi." 25

"Vous avez raison, Madame, répliqua-t-il: j'abuse de votre

douceur et de votre confiance; mais aussi ayez quelque compassion

de l'état où vous m'avez mis, et songez que, quoi

que vous m'ayez dit, vous me cachez un nom qui me donne

une curiosité avec laquelle je ne saurois vivre. Je ne vous 30

demande pourtant pas de la satisfaire; mais je ne puis

m'empêcher de vous dire que je crois que celui que je dois

envier est le maréchal de Saint-André, le duc de Nemours,

ou le chevalier de Guise."

[Page 76]

"Je ne vous répondrai rien, lui dit-elle en rougissant, et je

ne vous donnerai aucun lieu par mes réponses de diminuer

ni de fortifier vos soupçons; mais, si vous essayez de les

éclaircir en m'observant, vous me donnerez un embarras qui

paroîtra aux yeux de tout le monde. Au nom de Dieu, continua-t-elle, 5

trouvez bon que, sur le prétexte de quelque

maladie, je ne voie personne."

"Non, Madame, répliqua-t-il: on démêleroit bientôt que

ce seroit une chose supposée; et, de plus, je ne me veux fier

qu'à vous-même; c'est le chemin que mon coeur me conseille 10

de prendre, et la raison me le conseille aussi: de l'humeur

dont vous êtes, en vous laissant votre liberté, je vous donne

des bornes plus étroites que je ne pourrois vous en

prescrire."

Monsieur de Clèves ne se trompoit pas: la confiance qu'il 15

témoignoit à sa femme la fortifioit davantage contre Monsieur

de Nemours, et lui faisoit prendre des résolutions plus

austères qu'aucune contrainte n'auroit pu faire. Elle alla

donc au Louvre et chez la Reine Dauphine à son ordinaire;

mais elle évitoit la présence et les yeux de Monsieur de 20

Nemours avec tant de soin, qu'elle lui ôta quasi toute la joie

qu'il avoit de se croire aimé d'elle. Il ne voyoit rien dans

ses actions qui ne lui persuadât le contraire. Il ne savoit

quasi si ce qu'il avoit entendu n'étoit pas un songe, tant il y

trouvoit peu de vraisemblance. La seule chose qui l'assuroit 25

qu'il ne s'étoit pas trompé étoit l'extrême tristesse de

Madame de Clèves, quelque effort qu'elle fît pour la cacher.

Peut-être que des regards et des paroles obligeantes

n'eussent pas tant augmenté l'amour de Monsieur de

Nemours que faisoit cette conduite austère. 30

Un soir que Monsieur et Madame de Clèves étoient chez

la Reine, quelqu'un dit que le bruit couroit que le Roi nommeroit

encore un grand seigneur de la Cour pour aller conduire

Madame en Espagne. Monsieur de Clèves avoit les

[Page 77]

yeux sur sa femme dans le temps que l'on ajouta que ce

seroit peut-être le chevalier de Guise ou le maréchal de

Saint-André. Il remarqua qu'elle n'avoit point été émue de

ces deux noms, ni de la proposition qu'ils fissent ce voyage

avec elle. Cela lui fit croire que pas un des deux n'étoit 5

celui dont elle craignoit la présence; et, voulant s'éclaircir

de ses soupçons, il entra dans le cabinet de la Reine, où

étoit le Roi. Après y avoir demeuré quelque temps, il

revint auprès de sa femme, et lui dit tout bas qu'il venoit

d'apprendre que ce seroit Monsieur de Nemours qui iroit 10

avec eux en Espagne.

Le nom de Monsieur de Nemours, et la pensée d'être

exposée à le voir tous les jours pendant un long voyage, en

présence de son mari, donna un tel trouble à Madame de

Clèves, qu'elle ne le put cacher, et, voulant y donner d'autres 15

raisons: "C'est un choix bien désagréable pour vous,

répondit-elle, que celui de ce prince: il partagera tous les

honneurs, et il me semble que vous devriez essayer de faire

choisir quelque autre."

"Ce n'est pas la gloire, Madame, reprit Monsieur de 20

Clèves, qui vous fait appréhender que Monsieur de Nemours

ne vienne avec moi. Le chagrin que vous en avez vient

d'une autre cause. Ce chagrin m'apprend ce que j'aurois

appris d'une autre femme par la joie qu'elle en auroit eue.

Mais ne craignez point: ce que je viens de vous dire n'est 25

pas véritable, et je l'ai inventé pour m'assurer d'une chose

que je ne croyois déjà que trop." Il sortit après ces paroles,

ne voulant pas augmenter, par sa présence, l'extrême

embarras où il voyoit sa femme.

Monsieur de Nemours entra dans cet instant, et remarqua 30

d'abord l'état où étoit Madame de Clèves. Il s'approcha

d'elle, et lui dit tout bas qu'il n'osoit, par respect, lui

demander ce qui la rendoit plus rêveuse que de coutume.

La voix de Monsieur de Nemours la fit revenir, et, le regardant

[Page 78]

sans avoir entendu ce qu'il venoit de lui dire, pleine de ses

propres pensées et de la crainte que son mari ne le vît auprès

d'elle: "Au nom de Dieu, lui dit-elle, laissez-moi en repos."

"Hélas, madame, répondit-il, je ne vous y laisse que trop!

De quoi pouvez-vous vous plaindre? Je n'ose vous parler; 5

je n'ose même vous regarder; je ne vous approche qu'en

tremblant. Par où me suis-je attiré ce que vous venez de

me dire, et pourquoi me faites-vous paroître que j'ai quelque

part au chagrin où je vous vois?"

Madame de Clèves fut bien fâchée d'avoir donné lieu à 10

Monsieur de Nemours de s'expliquer plus clairement qu'il

n'avoit fait en toute sa vie. Elle le quitta sans lui répondre,

et s'en revint chez elle, l'esprit plus agité qu'elle ne l'avoit

jamais eu. Son mari s'aperçut aisément de l'augmentation

de son embarras; il vit qu'elle craignoit qu'il ne lui parlât 15

de ce qui s'étoit passé. Il la suivit dans un cabinet où elle

étoit entrée.

"Ne m'évitez point, Madame, lui dit-il; je ne vous dirai

rien qui puisse vous déplaire. Je vous demande pardon de

la surprise que je vous ai faite tantôt: j'en suis assez puni 20

par ce que j'ai appris. Monsieur de Nemours étoit de tous

les hommes celui que je craignois le plus. Je vois le péril

où vous êtes; ayez du pouvoir sur vous, pour l'amour de

vous-même, et, s'il est possible, pour l'amour de moi. Je ne

vous le demande point comme un mari, mais comme un 25

homme dont vous faites tout le bonheur, et qui a pour vous

une passion plus tendre et plus violente que celui que votre

coeur lui préfère."

Monsieur de Clèves s'attendrit en prononçant ces dernières

paroles, et eut peine à les achever. Sa femme en fut pénétrée, 30

et fondant en larmes, elle l'embrassa avec une tendresse

et une douleur qui le mirent dans un état peu différent du

sien. Ils demeurèrent quelque temps sans se rien dire, et

se séparèrent sans avoir la force de se parler.

[Page 79]

Les préparatifs pour le mariage de Madame étoient

achevés. Le duc d'Albe arriva pour l'épouser. Il fut reçu

avec toute la magnificence et toutes les cérémonies qui se

pouvoient faire dans une pareille occasion. Le Roi attendit

lui-même le duc à la première porte du Louvre avec les deux 5

cents gentilshommes servants, et le Connétable[1] à leur tête.

Lorsque ce duc fut proche du Roi, il voulut lui embrasser

les genoux; mais le Roi l'en empêcha, et le fit marcher à

son côté jusque chez la Reine et chez Madame, à qui le duc

d'Albe apporta un présent magnifique de la part de son 10

maître. Il alla ensuite chez Madame Marguerite, soeur du

Roi, lui faire les compliments de Monsieur de Savoie, et

l'assurer qu'il arriveroit dans peu de jours. L'on fit de

grandes assemblées au Louvre, pour faire voir au duc d'Albe

et au prince d'Orange,[2] qui l'avoit accompagné, les beautés 15

de la Cour.

Madame de Clèves n'osa se dispenser de s'y trouver,

quelque envie qu'elle en eût, par la crainte de déplaire à son

mari, qui lui commanda absolument d'y aller. Ce qui l'y

déterminoit encore davantage étoit l'absence de Monsieur 20

de Nemours. Il étoit allé au devant de Monsieur de Savoie;

et, après que ce prince fut arrivé, il fut obligé de se tenir

presque toujours auprès de lui pour lui aider à toutes les

choses qui regardoient les cérémonies de ses noces; cela fit

que Madame de Clèves ne rencontra pas ce prince aussi 25

souvent qu'elle avoit accoutumé, et elle s'en trouvoit dans

quelque sorte de repos.

Peu de jours avant celui que l'on avoit choisi pour la

cérémonie du mariage, la Reine Dauphine donnoit à souper

au Roi son beau-père et à la duchesse de Valentinois. 30

Madame de Clèves, qui étoit occupée à s'habiller, alla au

Louvre plus tard que de coutume. En y allant, elle trouva

un gentilhomme qui la venoit querir de la part de Madame

la Dauphine. Comme elle entra dans sa chambre, cette

[Page 80]

princesse lui cria de dessus son lit, où elle étoit, qu'elle

l'attendoit avec une grande impatience.

"Je crois, Madame, lui répondit-elle, que je ne dois pas

vous remercier de cette impatience, et qu'elle est sans doute

causée par quelque autre chose que par l'envie de me voir." 5

"Vous avez raison, lui répliqua la Reine Dauphine; mais,

néanmoins, vous devez m'en être obligée: car je veux vous

apprendre une aventure que je suis assurée que vous serez

bien aise de savoir."

Madame de Clèves se mit à genoux devant son lit, et, par 10

bonheur pour elle, elle n'avoit pas le jour au visage.[1] "Vous

savez, lui dit cette Reine, l'envie que nous avions de deviner

ce qui causoit le changement qui paroît au duc de Nemours;

je crois le savoir, et c'est une chose qui vous surprendra.

Il est éperdument amoureux et fort aimé d'une des plus 15

belles personnes de la Cour."

Ces paroles, que Madame de Clèves ne pouvoit s'attribuer,

puisqu'elle ne croyoit pas que personne sût qu'elle aimoit

ce prince, lui causèrent une douleur qu'il est aisé de s'imaginer.

"Je ne vois rien en cela, répondit-elle, qui doive 20

surprendre d'un homme de l'âge de Monsieur de Nemours,

et fait comme il est."

"Ce n'est pas aussi, reprit Madame la Dauphine, ce qui

vous doit étonner; mais c'est de savoir que cette femme qui

aime Monsieur de Nemours ne lui en a jamais donné aucune 25

marque, et que la peur qu'elle a eue de n'être pas toujours

maîtresse de sa passion a fait qu'elle l'a avouée à son mari,

afin qu'il l'ôtât de la Cour. Et c'est Monsieur de Nemours

lui-même qui a conté ce que je vous dis."

Si Madame de Clèves avoit eu d'abord de la douleur par 30

la pensée qu'elle n'avoit aucune part à cette aventure, les

dernières paroles de Madame la Dauphine lui donnèrent du

désespoir, par la certitude de n'y en avoir que trop. Elle ne

put répondre, et demeura la tête penchée sur le lit, pendant

[Page 81]

que la Reine continuoit de parler, si occupée de ce qu'elle

disoit, qu'elle ne prenoit pas garde à cet embarras. Lorsque

Madame de Clèves fut un peu remise: "Cette histoire ne

me paroît guère vraisemblable, Madame, répondit-elle, et je

voudrois bien savoir qui vous l'a contée." 5

"C'est Madame de Martigues, répliqua Madame la Dauphine,

qui l'a apprise du vidame de Chartres. Vous savez

qu'il en est amoureux: il la lui a confiée comme un secret,

et il la sait du duc de Nemours lui-même. Il est vrai que

le duc de Nemours ne lui a pas dit le nom de la dame, et ne 10

lui a pas même avoué que ce fût lui qui en fût aimé; mais

le vidame de Chartres n'en doute point."

Comme la Reine Dauphine achevoit ces paroles, quelqu'un

s'approcha du lit. Madame de Clèves étoit tournée d'une

sorte qui l'empêchoit de voir qui c'étoit; mais elle n'en 15

douta pas, lorsque Madame la Dauphine se récria avec un

air de gaîté et de surprise: "Le voilà lui-même, et je veux

lui demander ce qui en est."

Madame de Clèves connut bien que c'étoit le duc de

Nemours, comme ce l'étoit en effet. Sans se tourner de son 20

côté, elle s'avança avec précipitation vers Madame la Dauphine,

et lui dit tout bas qu'il falloit bien se garder de lui

parler de cette aventure; qu'il l'avoit confiée au vidame de

Chartres, et que ce seroit une chose capable de les brouiller.

Madame la Dauphine lui répondit en riant qu'elle étoit trop 25

prudente, et se retourna vers Monsieur de Nemours. Il

étoit paré pour l'assemblée du soir; et prenant la parole

avec cette grâce qui lui étoit si naturelle: "Je crois,

Madame, dit-il, que je puis penser sans témérité que vous

parliez de moi quand je suis entré, que vous aviez dessein 30

de me demander quelque chose, et que Madame de Clèves

s'y oppose."

"Il est vrai, répondit Madame la Dauphine; mais je

n'aurai pas pour elle la complaisance que j'ai accoutumé

[Page 82]

d'avoir. Je veux savoir de vous si une histoire que l'on m'a

contée est véritable, et si vous n'êtes pas celui qui êtes

amoureux et aimé d'une femme de la Cour qui vous cache

sa passion avec soin, et qui l'a avouée à son mari."

Le trouble et l'embarras de Madame de Clèves étoit au 5

delà de tout ce que l'on peut s'imaginer; et si la mort se

fût présentée pour la tirer de cet état, elle l'auroit trouvée

agréable. Mais Monsieur de Nemours étoit encore plus

embarrassé, s'il est possible: le discours de Madame la

Dauphine, dont il avoit lieu de croire qu'il n'étoit pas haï, 10

en présence de Madame de Clèves, qui étoit la personne de

la Cour en qui elle avoit le plus de confiance, et qui en avoit

aussi le plus en elle, lui donnoit une si grande confusion de

pensées bizarres, qu'il lui fut impossible d'être maître de

son visage. L'embarras où il voyoit Madame de Clèves par 15

sa faute, et la pensée du juste sujet qu'il lui donnoit de le

haïr, lui causèrent un saisissement qui ne lui permit pas de

répondre. Madame la Dauphine voyant à quel point il

étoit interdit. "Regardez-le, regardez-le, dit-elle à Madame

de Clèves, et jugez si cette aventure n'est pas la sienne." 20

Cependant Monsieur de Nemours, revenant de son premier

trouble, et voyant l'importance de sortir d'un pas si dangereux,

se rendit maître tout d'un coup de son esprit et de son

visage.

"J'avoue, Madame, dit-il, que l'on ne peut être plus surpris 25

et plus affligé que je le suis de l'infidélité que m'a faite

le vidame de Chartres, en racontant l'aventure d'un de mes

amis que je lui avois confiée. Je pourrai m'en venger, continua-t-il

en souriant avec un air tranquille qui ôta quasi à

Madame la Dauphine les soupçons qu'elle venoit d'avoir: il 30

m'a confié des choses qui ne sont pas d'une médiocre importance.

Mais je ne sais, Madame, poursuivit-il, pourquoi

vous me faites l'honneur de me mêler à cette aventure. Le

Vidame ne peut pas dire qu'elle me regarde, puisque je lui

[Page 83]

ai dit le contraire. La qualité d'un homme amoureux me

peut convenir; mais pour celle d'un homme aimé, je ne

crois pas, Madame, que vous puissiez me la donner."

Ce prince fut bien aise de dire quelque chose à Madame

la Dauphine qui eût du rapport à ce qu'il lui avoit fait 5

paroître en d'autres temps, afin de lui détourner l'esprit des

pensées qu'elle avoit pu avoir. Elle crut bien aussi entendre

ce qu'il disoit; mais sans y répondre, elle continua à lui

faire la guerre de son embarras.

"J'ai été troublé, Madame, lui répondit-il, pour l'intérêt 10

de mon ami, et par les justes reproches qu'il me pourroit

faire d'avoir redit une chose qui lui est plus chère que la vie.

Il ne me l'a néanmoins confiée qu'à demi, et il ne m'a pas

nommé la personne qu'il aime; je sais seulement qu'il est

l'homme du monde le plus amoureux et le plus à plaindre. 15

"Le trouvez-vous si à plaindre, répliqua Madame la Dauphine,

puisqu'il est aimé?"

"Croyez-vous qu'il le soit, Madame, reprit-il, et qu'une

personne qui auroit une véritable passion pût la découvrir à

son mari? Cette personne ne connoît pas sans doute 20

l'amour, et elle a pris pour lui une légère reconnoissance

de l'attachement que l'on a pour elle. Mon ami ne se peut

flatter d'aucune espérance; mais, tout malheureux qu'il est,

il se trouve heureux d'avoir du moins donné la peur de

l'aimer, et il ne changeroit pas son état contre celui du plus 25

heureux amant du monde."

"Votre ami a une passion bien aisée à satisfaire, dit

Madame la Dauphine, et je commence à croire que ce n'est

pas vous dont vous parlez. Il ne s'en faut guère continua-t-elle,

que je ne sois de l'avis de Madame de Clèves, qui 30

soutient que cette aventure ne peut être véritable."

"Je ne crois pas en effet qu'elle le puisse être, reprit

Madame de Clèves, qui n'avoit point encore parlé; et, quand

il seroit possible qu'elle le fût, par où l'auroit-on pu savoir?

[Page 84]

Il n'y a pas d'apparence qu'une femme capable d'une chose

si extraordinaire eût la foiblesse de la raconter. Apparemment

son mari ne l'auroit pas racontée non plus, ou ce seroit

un mari bien indigne du procédé que l'on auroit eu avec lui."

Monsieur de Nemours, qui vit les soupçons de Madame 5

de Clèves sur son mari, fut bien aise de les lui confirmer;

il savoit que c'étoit le plus redoutable rival qu'il eût à

détruire. "La jalousie, répondit-il, et la curiosité d'en savoir

peut-être davantage que l'on ne lui en a dit, peuvent faire

faire bien des imprudences à un mari." 10

Madame de Clèves étoit à la dernière épreuve de sa force

et de son courage, et ne pouvant plus soutenir la conversation,

elle alloit dire qu'elle se trouvoit mal, lorsque, par bonheur

pour elle, la duchesse de Valentinois entra, qui dit à

Madame la Dauphine que le Roi alloit arriver. Cette 15

Reine passa dans son cabinet pour s'habiller. Monsieur de

Nemours s'approcha de Madame de Clèves, comme elle

la vouloit suivre.

"Je donnerois ma vie, Madame, dit-il, pour vous parler

un moment; mais, de tout ce que j'aurois d'important à vous 20

dire, rien ne me le paroît davantage que de vous supplier de

croire que, si j'ai dit quelque chose où Madame la Dauphine

puisse prendre part, je l'ai fait par des raisons qui ne la

regardent pas."

Madame de Clèves ne fit pas semblant d'entendre Monsieur 25

de Nemours; elle le quitta sans le regarder, et se mit

à suivre le Roi, qui venoit d'entrer. Comme il y avoit beaucoup

de monde, elle s'embarrassa dans sa robe, et fit un

faux pas: elle se servit de ce prétexte pour sortir d'un lieu

où elle n'avoit pas la force de demeurer, et feignant de ne 30

se pouvoir soutenir, elle s'en alla chez elle.

Monsieur de Clèves vint au Louvre, et fut étonné de n'y

pas trouver sa femme: on lui dit l'accident qui lui étoit

arrivé. Il s'en retourna à l'heure même, pour apprendre de

[Page 85]

ses nouvelles; il la trouva au lit, et il sut que son mal n'étoit

pas considérable. Quand il eut été quelque temps auprès

d'elle, il s'aperçut qu'elle étoit dans une tristesse si excessive

qu'il en fut surpris: "Qu'avez-vous, Madame? lui dit-il; il

me paroît que vous avez quelque autre douleur que celle 5

dont vous vous plaignez."

"J'ai la plus sensible affliction que je pouvois jamais

avoir, répondit-elle. Quel usage avez-vous fait de la confiance

extraordinaire, ou, pour mieux dire, folle, que j'ai eue

en vous? Ne méritois-je pas le secret? Et, quand je ne 10

l'aurois pas mérité, votre propre intérêt ne vous y engageoit-il

pas? Falloit-il que la curiosité de savoir un nom que je

ne dois pas vous dire vous obligeât à vous confier à quelqu'un

pour tâcher de le découvrir? Ce ne peut être que

cette seule[1] curiosité qui vous ait fait faire une si cruelle 15

imprudence. Les suites en sont aussi fâcheuses qu'elles

pouvoient l'être; cette aventure est sue, et on me la

vient de conter, ne sachant pas que j'y eusse le principal

intérêt."

"Que me dites-vous, Madame? lui répondit-il. Vous 20

m'accusez d'avoir conté ce qui s'est passé entre vous et moi,

et vous m'apprenez que la chose est sue. Je ne me justifie

pas de l'avoir redite: vous ne le sauriez croire, et il faut sans

doute que vous ayez pris pour vous ce que l'on vous a dit

de quelque autre." 25

"Ah! Monsieur, reprit-elle, il n'y a pas dans le monde une

autre aventure pareille à la mienne; il n'y a point une autre

femme capable de la même chose. Le hasard ne peut l'avoir

fait inventer; on ne l'a jamais imaginée, et cette pensée

n'est jamais tombée dans un autre esprit que le mien. 30

Madame la Dauphine vient de me conter toute cette aventure;

elle l'a sue par le vidame de Chartres, qui la sait de

Monsieur de Nemours."

"Monsieur de Nemours! s'écria Monsieur de Clèves avec

[Page 86]

une action qui marquoit du transport et du désespoir. Quoi!

Monsieur de Nemours sait que vous l'aimez, et que je le

sais!"

"Vous voulez toujours choisir Monsieur de Nemours plutôt

qu'un autre, répliqua-t-elle; je vous ai dit que je ne vous 5

répondrois jamais sur vos soupçons. J'ignore si Monsieur

de Nemours sait la part que j'ai dans cette aventure, et celle

que vous lui avez donnée; mais il l'a contée au vidame de

Chartres, et lui a dit qu'il la savoit d'un de ses amis, qui ne

lui avoit pas nommé la personne. Il faut que cet ami de 10

Monsieur de Nemours soit des vôtres, et que vous vous

soyez fié à lui pour tâcher de vous éclaircir."

"A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle

confidence, reprit Monsieur de Clèves, et voudroit-on éclaircir

ses soupçons au prix d'apprendre à quelqu'un ce que l'on 15

souhaiteroit de se cacher à soi-même? Songez plutôt,

Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus vraisemblable

que ce soit par vous que par moi que ce secret soit échappé.

Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous

êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous 20

plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie."

"N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez

point la dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite.

Pouvez-vous m'en soupçonner, et, puisque j'ai été capable

de vous parler, suis-je capable de parler à quelque autre?" 25

L'aveu que Madame de Clèves avoit fait à son mari était

une si grande marque de sa sincérité, et elle nioit si fortement

de s'être confiée à personne, que Monsieur de Clèves

ne savoit que penser. D'un autre côté, il étoit assuré de

n'avoir rien redit; c'étoit une chose que l'on ne pouvoit 30

avoir devinée; elle étoit sue: ainsi il falloit que ce fût par

l'un des deux. Mais ce qui lui causoit une douleur violente

étoit de savoir que ce secret étoit entre les mains de quelqu'un,

et qu'apparemment il seroit bientôt divulgué.

[Page 87]

Madame de Clèves pensoit à peu près les mêmes choses;

elle trouvoit également impossible que son mari eût parlé et

qu'il n'eût pas parlé: ce qu'avoit dit Monsieur de Nemours,

que la curiosité pouvoit faire faire des imprudences à un

mari, lui paroissoit se rapporter si juste à l'état de Monsieur 5

de Clèves, qu'elle ne pouvoit croire que ce fût une chose

que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminoit

à croire que Monsieur de Clèves avoit abusé de la

confiance qu'elle avoit en lui. Ils étoient si occupés l'un et

l'autre de leurs pensées, qu'ils furent longtemps sans parler, 10

et ils ne sortirent de ce silence que pour redire les mêmes

choses qu'ils avoient déjà dites plusieurs fois, et demeurèrent

le coeur et l'esprit plus éloigné et plus altéré qu'ils ne

l'avoient encore eu.

Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. 15

Monsieur de Clèves avoit épuisé toute sa constance à soutenir

le malheur de voir une femme qu'il adoroit touchée de

passion pour un autre. Il ne lui restoit plus de courage; il

croyoit même n'en devoir pas trouver dans une chose où sa

gloire et son honneur étoient si vivement blessés. Il ne 20

savoit plus que penser de sa femme; il ne voyoit plus quelle

conduite il lui devoit faire prendre, ni comment il se devoit

conduire lui-même; et il ne trouvoit de tous côtés que des

précipices et des abîmes. Enfin, après une agitation et une

incertitude très-longues, voyant qu'il devoit bientôt s'en aller 25

en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter

les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il

alla trouver Madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissoit

pas de démêler entre eux qui avoit manqué au secret; mais

qu'il s'agissoit de faire voir que l'histoire que l'on avoit 30

contée étoit une fable où elle n'avoit aucune part; qu'il

dépendoit d'elle de le persuader à Monsieur de Nemours et

aux autres; qu'elle n'avoit qu'à agir avec lui avec la sévérité

et la froideur qu'elle devoit avoir pour un homme qui lui

[Page 88]

témoignoit de l'amour; que, par ce procédé, elle lui ôteroit

aisément l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui;

qu'ainsi, il ne falloit point s'affliger de tout ce qu'il auroit

pu penser, parce que, si dans la suite elle ne faisoit paroître

aucune foiblesse, toutes ses pensées se détruiroient aisément; 5

et que, surtout, il falloit qu'elle allât au Louvre et aux

assemblées comme à l'ordinaire.

Après ces paroles, Monsieur de Clèves quitta sa femme,

sans attendre sa réponse. Elle trouva beaucoup de raison

dans tout ce qu'il lui dit, et la colère où elle étoit contre 10

Monsieur de Nemours lui fit croire qu'elle trouveroit aussi

beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui parut difficile

de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y

paroître avec un visage tranquille et un esprit libre. Néanmoins, 15

comme elle devoit porter la robe de Madame la

Dauphine, et que c'étoit une chose où elle avoit été préférée

à plusieurs autres princesses, il n'y avoit pas moyen d'y

renoncer sans faire beaucoup de bruit et sans en faire chercher

des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur

elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer 20

et pour s'abandonner à tous les sentiments dont elle étoit

agitée. Elle s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses

maux, celui qui se présentoit à elle avec le plus de violence

étoit d'avoir sujet de se plaindre de Monsieur de Nemours,

et de ne trouver aucun moyen de le justifier. Elle ne pouvoit 25

douter qu'il n'eût conté cette aventure au vidame de

Chartres; il l'avoit avoué, et elle ne pouvoit douter aussi,

par la manière dont il avoit parlé, qu'il ne sût que l'aventure

la regardoit. Comment excuser une si grande imprudence,

et qu'étoit devenue l'extrême discrétion de ce prince, dont 30

elle avoit été si touchée?

Cependant, ce prince n'étoit pas dans un état plus tranquille.

L'imprudence qu'il avoit faite d'avoir parlé au

vidame de Chartres, et les cruelles suites de cette imprudence,

[Page 89]

lui donnoient un déplaisir mortel. Il ne pouvoit se

représenter sans être accablé l'embarras, le trouble et

l'affliction où il avoit vu Madame de Clèves. Il étoit inconsolable

de lui avoir dit des choses sur cette aventure qui,

bien que galantes par elles-mêmes, lui paroissoient dans ce 5

moment grossières et peu polies, puisqu'elles avoient fait

entendre à Madame de Clèves qu'il n'ignoroit pas qu'elle

étoit cette femme qui avoit une passion violente, et qu'il

étoit celui pour qui elle l'avoit. Tout ce qu'il eût pu souhaiter

eût été une conversation avec elle; mais il trouvoit 10

qu'il la devoit craindre plutôt que de la désirer.

"Qu'aurois-je à lui dire? s'écrioit-il. Irois-je encore lui

montrer ce que je ne lui ai déjà que trop fait connoître?

Lui ferai-je voir que je sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai

jamais seulement osé lui dire que je l'aimois? Commencerai-je 15

à lui parler ouvertement de ma passion, afin de lui

paroître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je

penser seulement à l'approcher, et oserois-je lui donner l'embarras

de soutenir ma vue? Par où pourrois-je me justifier?

Je n'ai point d'excuse, je suis indigne d'être regardé de 20

Madame de Clèves, et je n'espère pas aussi qu'elle me

regarde jamais. Je lui ai donné, par ma faute, de meilleurs

moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle

cherchoit, et qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je

perds par mon imprudence le bonheur et la gloire d'être 25

aimé de la plus aimable et de la plus estimable personne du

monde; mais, si j'avois perdu ce bonheur sans qu'elle en

eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle,

ce me seroit une consolation; et je sens plus dans ce

moment le mal que je lui ai fait que celui que je me suis 30

fait auprès d'elle."

Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à

penser les mêmes choses. L'envie de parler à Madame de

Clèves lui venoit toujours dans l'esprit. Il songea à en

[Page 90]

trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais enfin il

trouva qu'après la faute qu'il avoit faite, et de l'humeur dont

elle étoit, le mieux qu'il pût faire étoit de lui témoigner un

profond respect par son affliction et par son silence, de lui

faire voir même qu'il n'osoit se présenter devant elle, et 5

d'attendre ce que le temps, le hasard et l'inclination qu'elle

avoit pour lui pourroient faire en sa faveur. Il résolut aussi

de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de

l'infidélité qu'il lui avoit faite, de peur de fortifier ses soupçons.

Les fiançailles de Madame, qui se faisoient le lendemain, 10

et le mariage, qui se faisoit le jour suivant, occupoient

tellement toute la Cour, que Madame de Clèves et Monsieur

de Nemours cachèrent aisément au public leur tristesse et

leur trouble. Madame la Dauphine ne parla même qu'en

passant à Madame de Clèves de la conversation qu'elles 15

avoient eue avec Monsieur de Nemours, et Monsieur de

Clèves affecta de ne plus parler à sa femme de tout ce qui

s'étoit passé, de sorte qu'elle ne se trouva pas dans un aussi

grand embarras qu'elle l'avoit imaginé.

Les fiançailles se firent au Louvre, et, après le festin et le 20

bal, toute la maison royale alla coucher à l'Évêché,[1] comme

c'étoit la coutume. Le matin, le duc d'Albe, qui n'étoit

jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de drap d'or,

mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de

pierreries, et il avoit une couronne fermée sur la tête. Le 25

prince d'Orange, habillé aussi magnifiquement, avec ses

livrées, et tous les Espagnols suivis des leurs, vinrent

prendre le duc d'Albe à l'hôtel de Villeroy,[2] où il étoit logé,

et partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l'Évêché.

Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église. On monta 30

sur l'échafaud qui étoit préparé dans l'église, et l'on fit la

cérémonie des mariages. On retourna ensuite dîner à

l'Évêché, et, sur les cinq heures, on en partit pour aller au

Palais, où se faisoit le festin.

[Page 91]

Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servoit

au Roi de grand-maître[1]; Monsieur le prince de Condé, de

panetier[2]; et le duc de Nemours d'échanson.[3] Après que

les tables furent levées, le bal commença; il fut interrompu

par des ballets et par des machines[4] extraordinaires; on le 5

reprit ensuite, et enfin, après minuit, le Roi et toute la Cour

s'en retourna au Louvre. Quelque triste que fût Madame

de Clèves, elle ne laissa pas de paroître aux yeux de tout le

monde, et surtout aux yeux de Monsieur de Nemours, d'une

beauté incomparable. Il n'osa lui parler, quoique l'embarras 10

de cette cérémonie lui en donnât plusieurs moyens; mais il

lui fit voir tant de tristesse, et une crainte si respectueuse de

l'approcher, qu'elle ne le trouva plus si coupable, quoiqu'il

ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite

les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet 15

sur le coeur de Madame de Clèves.

Enfin le jour du tournoi arriva. Les Reines se rendirent

dans les galeries et sur les échafauds qui leur avoient été

destinés. Les quatres tenants parurent au bout de la lice,

avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisoient le 20

plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France.

Le Roi n'avoit point d'autres couleurs que le blanc et le

noir, qu'il portoit toujours à cause de Madame de Valentinois,

qui étoit veuve. Monsieur de Ferrare et toute sa

suite avoient du jaune et du rouge. Monsieur de Guise 25

parut avec de l'incarnat[5] et du blanc; on ne savoit d'abord

par quelle raison il avoit ces couleurs, mais on se souvint

que c'étoient celles d'une belle personne qu'il avoit aimée

pendant qu'elle étoit fille, et qu'il aimoit encore, quoiqu'il

n'osât plus le lui faire paroître. Monsieur de Nemours 30

avoit du jaune et du noir[6]; on en chercha inutilement la

raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à la deviner:

elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimoit le jaune,

et qu'elle étoit fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvoit

[Page 92]

mettre. Ce prince crut pouvoir paroître avec cette

couleur sans indiscrétion, puisque, Madame de Clèves n'en

mettant point, on ne pouvoit soupçonner que ce fût la sienne.

Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre

tenants en firent paroître. Quoique le Roi fût le meilleur 5

homme de cheval de son royaume, on ne savoit à qui donner

l'avantage.[1] Monsieur de Nemours avoit un agrément dans

toutes ses actions qui pouvoit faire pencher en sa faveur des

personnes moins intéressées que Madame de Clèves. Sitôt

qu'elle le vit paroître au bout de la lice, elle sentit une 10

émotion extraordinaire; et, à toutes les courses de ce prince,

elle avoit de la peine à cacher sa joie lorsqu'il avoit heureusement

fourni sa carrière.[2]

Sur le soir, comme tout étoit presque fini, et que l'on étoit

près de se retirer, le malheur de l'État fit que le Roi voulut 15

encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery,[3]

qui étoit extrêmement adroit, qu'il se mît sur la

lice.[4] Le comte supplia le Roi de l'en dispenser, et allégua

toutes les excuses dont il put s'aviser; mais le Roi, quasi en

colère, lui fit dire qu'il le vouloit absolument. La Reine 20

manda au Roi qu'elle le conjuroit de ne plus courir, qu'il

avoit si bien fait qu'il devoit être content, et qu'elle le supplioit

de revenir auprès d'elle. Il répondit que c'étoit pour l'amour

d'elle qu'il alloit courir encore, et entra dans la barrière.[5] 25

Elle lui renvoya Monsieur de Savoie, pour le prier

une seconde fois de venir; mais tout fut inutile. Il courut,

les lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery

lui donna dans l'oeil, et y demeura. Ce prince tomba

du coup. Ses écuyers, et Monsieur de Montgomery, qui

étoit un des maréchaux de camp, coururent à lui. Ils furent 30

étonnés de le voir si blessé; mais le Roi ne s'étonna point:

il dit que c'étoit peu de chose, et qu'il pardonnoit au comte

de Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction

apporta un accident si funeste dans une journée destinée

[Page 93]

à la joie. Sitôt que l'on eut porté le Roi dans son lit, et que les

chirurgiens eurent visité sa plaie, ils la trouvèrent très-considérable.

Monsieur le Connétable se souvint dans ce

moment de la prédiction que l'on avoit faite au Roi, qu'il

seroit tué dans un combat singulier, et il ne douta point que 5

la prédiction ne fût accomplie.

Le Roi d'Espagne, qui étoit lors à Bruxelles, étant averti

de cet accident, envoya son médecin, qui étoit un homme

d'une grande réputation; mais il jugea le Roi sans espérance.

Une Cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés 10

n'étoit pas dans une médiocre agitation à la veille d'un

si grand événement; néanmoins, tous les mouvements étoient

cachés, et l'on ne paroissoit occupé que de l'unique inquiétude

de la santé du Roi. Les Reines, les princes et les

princesses ne sortoient presque point de son antichambre. 15

Madame de Clèves, sachant qu'elle étoit obligée d'y être,

qu'elle y verroit Monsieur de Nemours, qu'elle ne pourroit

cacher à son mari l'embarras que lui causoit cette vue, connoissant

aussi que la seule présence de ce prince le justifioit

à ses yeux, et détruisoit toutes ses résolutions, prit le parti 20

de feindre d'être malade. La Cour étoit trop occupée pour

avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si son

mal étoit faux ou véritable. Son mari seul pouvoit en connoître

la vérité; mais elle n'étoit pas fâchée qu'il la connût:

ainsi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement 25

qui se préparoit; et, remplie de ses propres pensées,

elle avoit toute la liberté de s'y abandonner. Tout le monde

étoit chez le Roi. Monsieur de Clèves venoit à de certaines

heures lui en dire des nouvelles. Il conservoit avec elle le

même procédé qu'il avoit toujours eu, hors que, quand ils 30

étoient seuls, il y avoit quelque chose d'un peu plus froid

et de moins libre. Il ne lui avoit point reparlé de tout ce

qui s'étoit passé, et elle n'avoit pas eu la force, et n'avoit

pas même jugé à propos de reprendre cette conversation.

[Page 94]

Monsieur de Nemours, qui s'étoit attendu à trouver

quelques moments à parler à Madame de Clèves, fut bien

surpris et bien affligé de n'avoir pas seulement le plaisir de

la voir. Le mal du Roi se trouvoit si considérable, que

le septième jour il fut désespéré des médecins. Il reçut 5

la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et

d'autant plus admirable qu'il perdoit la vie par un accident

si malheureux, qu'il mouroit à la fleur de son âge, heureux,

et adoré de ses peuples.[1] La veille de sa mort, il fit faire le

mariage de Madame, sa soeur, avec Monsieur de Savoie, sans 10

cérémonie.

L'on peut juger en quel état étoit la duchesse de Valentinois.

La Reine ne permit point qu'elle vît le Roi, et lui

envoya demander les cachets de ce prince, et les pierreries

de la couronne qu'elle avoit en garde. Cette duchesse s'enquit 15

si le Roi étoit mort; et, comme on lui répondit que non:

"Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne

ne peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a

mis entre les mains." Sitôt qu'il fut expiré au château des

Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guise et le duc de 20

Nemours conduisirent au Louvre la Reine-Mère, le Roi et

la Reine sa femme. Monsieur de Nemours conduisoit la

Reine-Mère. Comme ils commençoient à marcher, elle se

recula de quelques pas, et dit à la Reine sa belle-fille que

c'étoit à elle à passer la première; mais il fut aisé de voir 25

qu'il y avoit plus d'aigreur que de bienséance dans ce

compliment.

Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le Connétable

vint au Louvre, et fut reçu du Roi avec beaucoup

de froideur. Il voulut lui parler en particulier; mais le Roi 30

appela Messieurs de Guise, et lui dit devant eux qu'il lui

conseilloit de se reposer; que les finances et le commandement

des armées étoient donnés, et que, lorsqu'il auroit

besoin de ses conseils, il l'appelleroit auprès de sa personne.

[Page 95]

Il fut reçu de la Reine-Mère encore plus froidement que du

Roi, et elle lui fit même des reproches de ce qu'il avoit dit

au feu Roi que ses enfants ne lui ressembloient point. Le

Roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. Le prince

de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement; 5

ses plaintes furent inutiles: on l'éloigna de la Cour

sous prétexte de l'envoyer en Flandre signer la ratification

de la paix. On fit voir au Roi de Navarre une fausse

lettre du Roi d'Espagne qui l'accusoit de faire des entreprises

sur ses places; on lui fit craindre pour ses terres; 10

enfin on lui inspira le dessein de s'en aller. La Reine lui

en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de Madame

Elisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse;

et ainsi il ne demeura personne à la Cour qui pût balancer

le pouvoir de la maison de Guise. 15

Quoique ce fût une chose fâcheuse pour Monsieur de

Clèves de ne pas conduire Madame Elisabeth, néanmoins il

ne put s'en plaindre, par la grandeur de celui qu'on lui préféroit;

mais il regrettoit moins cet emploi par l'honneur

qu'il en eût reçu, que parce que c'étoit une chose qui 20

éloignoit sa femme de la Cour sans qu'il parût qu'il eût

dessein de l'en éloigner.

[Page 96]

La Princesse De Clèves par Mme de La Fayette Edited with Introduction and Notes · 第 13 / 31 题