QUATRIÈME PARTIE.

Peu de jours après la mort du Roi, on résolut d'aller à

Reims[1] pour le sacre.[2] Sitôt qu'on parla de ce voyage,

Madame de Clèves, qui avoit toujours demeuré chez elle,

feignant d'être malade, pria son mari de trouver bon qu'elle

ne suivît point la Cour, et qu'elle s'en allât à Colomiers 5

prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne

vouloit point pénétrer si c'étoit la raison de sa santé qui

l'obligeoit à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentoit

qu'elle ne le fît point. Il n'eut pas de peine à consentir à

une chose qu'il avoit déjà résolue. Quelque bonne opinion 10

qu'il eût de la vertu de sa femme, il voyoit bien que la prudence

ne vouloit pas qu'il l'exposât plus longtemps à la vue

d'un homme qu'elle aimoit.

Monsieur de Nemours sut bientôt que Madame de Clèves

ne devoit pas suivre la Cour; il ne put se résoudre à partir 15

sans la voir, et, la veille du départ, il alla chez elle aussi tard

que la bienséance le pouvoit permettre, afin de la trouver

seule. La fortune favorisa son intention. Comme il entra

dans la cour, il trouva Madame de Nevers et Madame de

Martigues qui en sortoient, et qui lui dirent qu'elles l'avoient 20

laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui

ne se peut comparer qu'à celui qu'eut Madame de Clèves,

quand on lui dit que Monsieur de Nemours venoit pour la

voir. La crainte qu'elle eut qu'il ne lui parlât de sa passion,

l'appréhension de lui répondre trop favorablement, l'inquiétude 25

que cette visite pouvoit donner à son mari, la peine de

lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se

présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un si

grand embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose

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du monde qu'elle souhaitoit peut-être le plus. Elle envoya

une de ses femmes à Monsieur de Nemours, qui étoit dans

son antichambre, pour lui dire qu'elle venoit de se trouver

mal, et qu'elle étoit bien fâchée de ne pouvoir recevoir l'honneur

qu'il lui vouloit faire. Quelle douleur pour ce prince 5

de ne pas voir Madame de Clèves, et de ne la pas voir parce

qu'elle ne vouloit pas qu'il la vît! Il s'en alloit le lendemain,

il n'avoit plus rien à espérer du hasard; il ne lui avoit rien

dit depuis cette conversation de chez Madame la Dauphine,

et il avoit lieu de croire que la faute d'avoir parlé au Vidame 10

avoit détruit toutes ses espérances; enfin, il s'en alloit avec

tout ce qui peut aigrir une vive douleur.

Sitôt que Madame de Clèves fut un peu remise du trouble

que lui avoit donné la pensée de la visite de ce prince, toutes

les raisons qui la lui avoient fait refuser disparurent; elle 15

trouva même qu'elle avoit fait une faute; et si elle eût osé,

ou qu'il eût encore été assez à temps, elle l'auroit fait rappeler.

Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez

elle, allèrent chez la Reine Dauphine; Monsieur de Clèves 20

y étoit. Cette princesse leur demanda d'où elles venoient;

elles lui dirent qu'elles venoient de chez Monsieur de Clèves,

où elles avoient passé une partie de l'après-dînée avec beaucoup

de monde, et qu'elles n'y avoient laissé que Monsieur

de Nemours. Ces paroles, qu'elles croyoient si indifférentes, 25

ne l'étoient pas pour Monsieur de Clèves, quoiqu'il dût bien

s'imaginer que Monsieur de Nemours pouvoit trouver souvent

des occasions de parler à sa femme. Néanmoins, la

pensée qu'il étoit chez elle, qu'il y étoit seul, et qu'il lui

pouvoit parler de son amour, lui parut dans ce moment une 30

chose si nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma

dans son coeur avec plus de violence qu'elle n'avoit encore

fait. Il lui fut impossible de demeurer chez la Reine; il

s'en revint, ne sachant pas même pourquoi il revenoit, et s'il

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avoit dessein d'aller interrompre Monsieur de Nemours.

Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verroit

rien qui lui pût faire juger si ce prince y étoit encore: il

sentit du soulagement en voyant qu'il n'y étoit plus, et il

trouva de la douceur à penser qu'il ne pouvoit y avoir 5

demeuré longtemps. Il s'imagina que ce n'étoit peut-être

pas Monsieur de Nemours dont il devoit être jaloux; et,

quoiqu'il n'en doutât point, il cherchoit à en douter; mais

tant de choses l'en avoient persuadé, qu'il ne demeuroit pas

longtemps dans cette incertitude qu'il désiroit. Il alla 10

d'abord dans la chambre de sa femme, et, après lui avoir

parlé quelque temps de choses indifférentes, il ne put s'empêcher

de lui demander ce qu'elle avoit fait, et qui elle avoit

vu: elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui

nommoit point Monsieur de Nemours, il lui demanda en 15

tremblant si c'étoit tout ce qu'elle avoit vu, afin de lui

donner lieu de nommer ce prince, et de n'avoir pas la douleur

qu'elle lui en fît une finesse.[1] Comme elle ne l'avoit

point vu, elle ne le lui nomma point, et Monsieur de Clèves,

reprenant la parole avec un ton qui marquoit son affliction: 20

"Et Monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu,

ou l'avez-vous oublié?"

"Je ne l'ai point vu en effet, répondit-elle; je me trouvois

mal, et j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses."

"Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit 25

Monsieur de Clèves, puisque vous avez vu tout le monde?

Pourquoi des distinctions pour Monsieur de Nemours?

Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre? Pourquoi

faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous

voir que vous le craignez? Pourquoi lui faites-vous connoître 30

que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous

donne sur lui? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne

saviez bien qu'il distingue vos rigueurs de l'incivilité? Mais

pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour lui? D'une

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personne comme vous, Madame, tout est des faveurs, hors

l'indifférence."

"Je ne croyois pas, reprit Madame de Clèves, quelque

soupçon que vous ayez sur Monsieur de Nemours, que vous

puissiez me faire des reproches de ne l'avoir pas vu." 5

"Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils

sont bien fondés. Pourquoi ne le pas voir, s'il ne vous a

rien dit? Mais, Madame, il vous a parlé; si son silence

seul vous avoit témoigné sa passion, elle n'auroit pas fait

en vous une si grande impression; vous n'avez pu me dire 10

la vérité toute entière, vous m'en avez caché la plus grande

partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous

m'avez avoué, et vous n'avez pas eu la force de continuer.

Je suis plus malheureux que je ne l'ai cru, et je suis le

plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes ma femme, 15

je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer

un autre! Cet autre est le plus aimable de la Cour, et il vous

voit tous les jours, il sait que vous l'aimez. Et j'ai pu croire,

s'écria-t-il, que vous surmonteriez la passion que vous avez

pour lui! Il faut que j'aie perdu la raison, pour avoir cru 20

qu'il fût possible."

"Je ne sais, reprit tristement Madame de Clèves, si vous

avez eu tort de juger favorablement d'un procédé aussi

extraordinaire que le mien; je ne sais si je ne me suis

trompée d'avoir cru que vous me feriez justice." 25

"N'en doutez pas, Madame, répliqua Monsieur de Clèves;

vous vous êtes trompée; vous avez attendu de moi des

choses aussi impossibles que celles que j'attendois de vous.

Comment pouviez-vous espérer que je conservasse de la

raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimois éperdument, 30

et que j'étois votre mari? L'un des deux peut porter

aux extrémités; que ne peuvent point les deux ensemble!

Hé! que ne font-ils point aussi! continua-t-il. Je n'ai que

des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le

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maître: je ne me trouve plus digne de vous; vous ne me

paroissez plus digne de moi; je vous adore, je vous hais;

je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire,

j'ai honte de vous admirer; enfin, il n'y a plus en moi ni de

calme ni de raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis 5

que vous me parlâtes à Colomiers, et depuis le jour que vous

apprîtes de Madame la Dauphine que l'on savoit votre

aventure. Je ne saurois démêler par où elle a été sue, ni

ce qui se passa entre Monsieur de Nemours et vous sur ce

sujet: vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande 10

point de me l'expliquer; je vous demande seulement de vous

souvenir que vous m'avez rendu le plus malheureux homme

du monde."

Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces

paroles, et partit le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit 15

une lettre pleine d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle

y fit une réponse si touchante et si remplie d'assurance de

sa conduite passée et de celle qu'elle auroit à l'avenir, que

comme ses assurances étoient fondées sur la vérité, et que

c'étoit en effet ses sentiments, cette lettre fit de l'impression 20

sur Monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint

que, Monsieur de Nemours allant trouver le Roi, aussi bien

que lui, il avoit le repos de savoir qu'il ne seroit pas au

même lieu que Madame de Clèves. Toutes les fois que cette

princesse parloit à son mari, la passion qu'il lui témoignoit, 25

l'honnêteté de son procédé, l'amitié qu'elle avoit pour lui, et

ce qu'elle lui devoit, faisoient des impressions dans son coeur

qui affoiblissoient l'idée de Monsieur de Nemours; mais ce

n'étoit que pour quelque temps, et cette idée revenoit bientôt

plus vive et plus présente qu'auparavant. 30

Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit

quasi pas son absence; ensuite elle lui parut cruelle; depuis

qu'elle l'aimoit, il ne s'étoit point passé de jour qu'elle n'eût

craint ou espéré de le rencontrer; et elle trouva une grande

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peine à penser qu'il n'étoit plus au pouvoir du hasard de

faire qu'elle le rencontrât.

Elle s'en alla à Colomiers, et, en y allant, elle eut soin d'y

faire porter de grands tableaux qu'elle avoit fait copier sur

des originaux qu'avoit fait faire Madame de Valentinois 5

pour sa belle maison d'Anet.[1] Toutes les actions remarquables

qui s'étoient passées du règne du Roi étoient dans

ces tableaux. Il y avoit entre autres le siége de Metz, et

tous ceux qui s'y étoient distingués étoient peints fort ressemblants;

Monsieur de Nemours étoit de ce nombre, et 10

c'étoit peut-être ce qui avoit donné envie à Madame de

Clèves d'avoir ces tableaux.

Madame de Martigues, qui n'avoit pu partir avec la Cour,

lui promit d'aller passer quelques jours à Colomiers. Elle

trouva Madame de Clèves dans une vie fort solitaire. Cette 15

princesse avoit même cherché le moyen d'être dans une solitude

entière, et de passer les soirs dans les jardins, sans être

accompagnée de ses domestiques. Elle venoit dans ce

pavillon où Monsieur de Nemours l'avoit écoutée; elle

entroit dans le cabinet qui étoit ouvert sur le jardin. Ses 20

femmes et ses domestiques demeuroient dans l'autre cabinet,

ou sous le pavillon, et ne venoient point à elle qu'elle ne les

appelât. Madame de Martigues n'avoit jamais vu Colomiers;

elle fut surprise de toutes les beautés qu'elle y trouva, et surtout

de l'agrément de ce pavillon; Madame de Clèves et elle 25

y passoient tous les soirs. La liberté de se trouver seules,

la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissoit pas finir

la conversation entre deux jeunes personnes qui avoient des

passions violentes dans le coeur; et, quoiqu'elles ne s'en

fissent point de confidence, elles trouvoient un grand plaisir 30

à se parler. Madame de Martigues auroit eu de la peine à

quitter Colomiers, si, en le quittant, elle n'eût pas dû aller

dans un lieu où étoit le Vidame; elle partit pour aller à

Chambort,[2] où la Cour étoit alors.

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Le sacre avoit été fait à Reims par le cardinal de Lorraine,

et l'on devoit passer le reste de l'été dans le château de

Chambort, qui étoit nouvellement bâti. La Reine témoigna

une grande joie de revoir Madame de Martigues; et, après

lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui demanda des 5

nouvelles de Madame de Clèves et de ce qu'elle faisoit à la

campagne. Monsieur de Nemours et Monsieur de Clèves

étoient alors chez cette Reine. Madame de Martigues, qui

avoit trouvé Colomiers admirable, en conta toutes les beautés, 10

et elle s'étendit extrêmement sur la description de ce

pavillon de la forêt, et sur le plaisir qu'avoit Madame de

Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur

de Nemours, qui connoissoit assez le lieu pour entendre

ce qu'en disoit Madame de Martigues, pensa qu'il n'étoit pas

impossible qu'il y pût voir Madame de Clèves sans être vu 15

que d'elle. Il fit quelques questions à Madame de Martigues

pour s'en éclaircir encore; et Monsieur de Clèves, qui l'avoit

toujours regardé pendant que Madame de Martigues avoit

parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passoit dans

l'esprit. Les questions que fit ce prince le confirmèrent 20

encore dans cette pensée, en sorte qu'il ne douta point qu'il

n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il ne se trompoit pas

dans ses soupçons: ce dessein entra si fortement dans

l'esprit de Monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la

nuit à songer au moyen de l'exécuter, dès le lendemain 25

matin il demanda congé au Roi pour aller à Paris, sur

quelque prétexte qu'il inventa.

Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage;

mais il résolut de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et

de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude. Il eut 30

envie de partir en même temps que Monsieur de Nemours,

et de venir lui-même, caché, découvrir quel succès auroit ce

voyage; mais, craignant que son départ ne parût extraordinaire,

et que Monsieur de Nemours, en étant averti, ne

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prît d'autres mesures, il résolut de se fier à un gentilhomme

qui étoit à lui, dont il connoissoit la fidélité et l'esprit. Il lui

conta dans quel embarras il se trouvoit; il lui dit quelle

avoit été jusque alors la vertu de Madame de Clèves, et lui

ordonna de partir sur les pas de Monsieur de Nemours, de 5

l'observer exactement, de voir s'il n'iroit point à Colomiers,

et s'il n'entreroit point la nuit dans le jardin.

Le gentilhomme, qui étoit très-capable d'une telle commission,

s'en acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il

suivit Monsieur de Nemours jusqu'à un village à une demie 10

lieue de Colomiers, où ce prince s'arrêta, et le gentilhomme

devina aisément que c'étoit pour y attendre la nuit. Il ne

crut pas à propos de l'y attendre aussi; il passa le village et

alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeoit que Monsieur

de Nemours pouvoit passer. Il ne se trompa point dans 15

tout ce qu'il avoit pensé: sitôt que la nuit fut venue, il

entendit marcher, et, quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément

Monsieur de Nemours; il le vit faire le tour du jardin,

comme pour écouter s'il n'y entendroit personne, et pour

choisir le lieu par où il pourroit passer le plus aisément. Les 20

palissades étoient fort hautes, et il y en avoit encore derrière,

pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il étoit

assez difficile de se faire passage.

Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins. Sitôt

qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où 25

étoit Madame de Clèves: il vit beaucoup de lumières dans

le cabinet; toutes les fenêtres en étoient ouvertes; et, en se

glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un

trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se

rangea derrière une des fenêtres qui servoient de porte, pour 30

voir ce que faisoit Madame de Clèves. Il vit qu'elle étoit

seule; mais il la vit d'une si admirable beauté, qu'à peine

fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisoit

chaud, et elle n'avoit rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses

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cheveux confusément rattachés. Elle étoit sur un lit de

repos, avec une table devant elle, où il y avoit plusieurs corbeilles

pleines de rubans; elle en choisit quelques-uns, et

Monsieur de Nemours remarqua que c'étoit des mêmes couleurs

qu'il avoit portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisoit 5

des noeuds à une canne des Indes fort extraordinaire qu'il

avoit portée quelque temps, et qu'il avoit donnée à sa soeur,

à qui Madame de Clèves l'avoit prise sans faire semblant de

la reconnoître pour avoir été à Monsieur de Nemours. Après

qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur 10

que répandoient sur son visage les sentiments qu'elle

avoit dans le coeur, elle prit un flambeau et s'en alla proche

d'une grande table vis-à-vis du tableau du siége de Metz, où

étoit le portrait de Monsieur de Nemours; elle s'assit et se

mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie 15

que la passion seule peut donner.

On ne peut exprimer ce que sentit Monsieur de Nemours

dans ce moment. Voir, au milieu de la nuit, dans le plus

beau lieu du monde, une personne qu'il adoroit; la voir sans

qu'elle sût qu'il la voyoit, et la voir toute occupée de choses 20

qui avoient du rapport à lui et à la passion qu'elle lui cachoit,

c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre

amant.

Ce prince étoit aussi tellement hors de lui-même, qu'il

demeuroit immobile à regarder Madame de Clèves, sans 25

songer que les moments lui étoient précieux. Quand il fut

un peu remis, il pensa qu'il devoit attendre à lui parler

qu'elle allât dans le jardin; il crut qu'il le pourroit faire avec

plus de sûreté, parce qu'elle seroit plus éloignée de ses

femmes; mais, voyant qu'elle demeuroit dans le cabinet, il 30

prit la résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter,

quel trouble n'eut-il point! Quelle crainte de lui déplaire!

Quelle peur de faire changer ce visage où il y avoit tant de

douceur, et de le voir devenir plein de sévérité et de colère!

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Il trouva qu'il y avoit eu de la folie, non pas à venir voir

Madame de Clèves sans être vu, mais à penser de s'en faire

voir; il vit tout ce qu'il n'avoit point encore envisagé. Il lui

parut de l'extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre,

au milieu de la nuit, une personne à qui il n'avoit 5

encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne devoit

pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle auroit une

juste colère du péril où il l'exposoit par les accidents qui

pouvoient arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut

prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s'en retourner 10

sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui

parler, et rassuré par les espérances que lui donnoit tout ce

qu'il avoit vu, il avança quelques pas, mais avec tant de

trouble qu'une écharpe qu'il avoit s'embarrassa dans la

fenêtre, en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves 15

tourna la tête, et, soit qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince,

ou qu'il fût dans un lieu où la lumière donnoit assez pour

qu'elle le pût distinguer, elle crut le reconnoître; et, sans

balancer ni se retourner du côté où il étoit, elle entra dans

le lieu où étoient ses femmes. 20

Elle y entra avec tant de trouble, qu'elle fut contrainte,

pour le cacher, de dire qu'elle se trouvoit mal, et elle le dit

aussi pour occuper tous ses gens, et pour donner le temps à

Monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut fait

quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'étoit trompée, et que 25

c'étoit un effet de son imagination d'avoir cru voir Monsieur

de Nemours. Elle savoit qu'il étoit à Chambort; elle ne

trouvoit nulle apparence qu'il eût entrepris une chose si

hasardeuse: elle eut envie plusieurs fois de rentrer dans le

cabinet, et d'aller voir dans le jardin s'il y avoit quelqu'un. 30

Peut-être souhaitoit-elle autant qu'elle le craignoit d'y trouver

Monsieur de Nemours; mais enfin la raison et la prudence

l'emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva

qu'il valoit mieux demeurer dans le doute où elle étoit, que

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de prendre le hasard de s'en éclaircir. Elle fut longtemps

à se résoudre à sortir d'un lieu dont elle pensoit que ce

prince étoit peut-être si proche, et il étoit quasi jour quand

elle revint au château.

Monsieur de Nemours étoit demeuré dans le jardin tant 5

qu'il avoit vu de la lumière: il n'avoit pu perdre l'espérance

de revoir Madame de Clèves, quoiqu'il fût persuadé qu'elle

l'avoit reconnu, et qu'elle n'étoit sortie que pour l'éviter;

mais, voyant qu'on fermoit les portes, il jugea bien qu'il

n'avoit plus rien à espérer. Il vint reprendre son chemin 10

tout proche du lieu où attendoit le gentilhomme de Monsieur

de Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même

village d'où il étoit parti le soir. Monsieur de Nemours se

résolut d'y passer tout le jour, afin de retourner la nuit à

Colomiers, pour voir si Madame de Clèves auroit encore la 15

cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à être vue.

Il attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut

venue, il reprit le chemin de Colomiers. Le gentilhomme

de Monsieur de Clèves, qui s'étoit déguisé afin d'être moins

remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il l'avoit suivi le soir 20

d'auparavant, et le vit entrer dans le même jardin. Ce

prince connut bientôt que Madame de Clèves n'avoit pas

voulu hasarder qu'il essayât encore de la voir: toutes les

portes étoient fermées. Il tourna de tous les côtés pour

découvrir s'il ne verroit point de lumières; mais ce fut 25

inutilement.

Madame de Clèves, s'étant doutée que Monsieur de

Nemours pourroit revenir, étoit demeurée dans sa chambre;

elle avoit appréhendé de n'avoir pas toujours la force de

le fuir, et elle n'avoit pas voulu se mettre au hasard de lui 30

parler d'une manière si peu conforme à la conduite qu'elle

avoit eue jusqu'alors.

Quoique Monsieur de Nemours n'eût aucune espérance

de la voir, il ne put se résoudre à sortir sitôt d'un lieu où

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elle étoit si souvent. Il passa la nuit entière dans le jardin,

et trouva quelque consolation à voir du moins les mêmes

objets qu'elle voyoit tous les jours. Le soleil étoit levé

devant qu'il pensât à se retirer; mais enfin la crainte d'être

découvert l'obligea à s'en aller. 5

Il lui fut impossible de s'éloigner sans voir Madame de

Clèves; et il alla chez Madame de Mercoeur, qui étoit alors

dans cette maison qu'elle avoit proche de Colomiers. Elle

fut extrêmement surprise de l'arrivée de son frère. Il

inventa une cause de son voyage assez vraisemblable pour 10

la tromper, et enfin il conduisit si habilement son dessein,

qu'il l'obligea à lui proposer d'elle-même d'aller chez

Madame de Clèves. Cette proposition fut exécutée dès le

même jour, et Monsieur de Nemours dit à sa soeur qu'il la

quitteroit à Colomiers, pour s'en retourner en diligence 15

trouver le Roi. Il fit ce dessein de la quitter à Colomiers,

dans la pensée de l'en laisser partir la première; et il crut

avoir trouvé un moyen infaillible de parler à Madame de

Clèves.

Comme ils arrivèrent, elle se promenoit dans une grande 20

allée qui borde le parterre. La vue de Monsieur de Nemours

ne lui causa pas un médiocre trouble, et ne lui laissa plus

douter que ce ne fût lui qu'elle avoit vu la nuit précédente.

Cette certitude lui donna quelque mouvement de colère, par

la hardiesse et l'imprudence qu'elle trouvoit dans ce qu'il 25

avoit entrepris. Ce prince remarqua une impression de

froideur sur son visage qui lui donna une sensible douleur.

La conversation fut de choses indifférentes, et néanmoins

il trouva l'art d'y faire paroître tant d'esprit, tant de complaisance,

et tant d'admiration pour Madame de Clèves, 30

qu'il dissipa malgré elle une partie de la froideur qu'elle

avoit eue d'abord.

Lorsqu'il se sentit rassuré de sa première crainte, il

témoigna une extrême curiosité d'aller voir le pavillon de la

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forêt; il en parla comme du plus agréable lieu du monde,

et en fit même une description si particulière, que Madame

de Mercoeur lui dit qu'il falloit qu'il y eût été plusieurs fois

pour en connoître si bien toutes les beautés. "Je ne crois

pourtant pas, reprit Madame de Clèves, que Monsieur de 5

Nemours y ait jamais entré; c'est un lieu qui n'est achevé

que depuis peu."

"Il n'y a pas longtemps aussi que j'y ai été, reprit Monsieur

de Nemours en la regardant, et je ne sais si je ne dois

point être bien aise que vous ayez oublié de m'y avoir vu." 10

Madame de Mercoeur, qui regardoit la beauté des jardins,

n'avoit point d'attention à ce que disoit son frère. Madame

de Clèves rougit, et, baissant les yeux sans regarder Monsieur

de Nemours: "Je ne me souviens point, lui dit-elle, de

vous y avoir vu; et, si vous y avez été, c'est sans que je 15

l'aie su."

"Il est vrai, Madame, répliqua Monsieur de Nemours,

que j'y ai été sans vos ordres, et j'y ai passé les plus doux

et les plus cruels moments de ma vie."

Madame de Clèves entendoit trop bien tout ce que disoit 20

ce prince; mais elle n'y répondit point: elle songea à

empêcher Madame de Mercoeur d'aller dans ce cabinet,

parce que le portrait de Monsieur de Nemours y étoit, et

qu'elle ne vouloit pas qu'elle l'y vît. Elle fit si bien que le

temps se passa insensiblement, et Madame de Mercoeur 25

parla de s'en retourner; mais quand Madame de Clèves vit

que Monsieur de Nemours et sa soeur ne s'en alloient pas

ensemble, elle jugea bien à quoi elle alloit être exposée:

elle se trouva dans le même embarras où elle s'étoit trouvée

à Paris, et elle prit aussi le même parti. La crainte que 30

cette visite ne fût encore une confirmation des soupçons

qu'avoit son mari ne contribua pas peu à la déterminer; et,

pour éviter que Monsieur de Nemours ne demeurât seul

avec elle, elle dit à Madame de Mercoeur qu'elle l'alloit conduire

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jusques au bord de la forêt, et elle ordonna que son

carrosse la suivît. La douleur qu'eut ce prince de trouver

toujours cette même continuation des rigueurs en Madame

de Clèves fut si violente qu'il en pâlit dans le même moment.

Madame de Mercoeur lui demanda s'il se trouvoit mal; mais 5

il regarda Madame de Clèves, sans que personne s'en

aperçût, et il lui fit juger, par ses regards, qu'il n'avoit

d'autre mal que son désespoir. Cependant il fallut qu'il les

laissât partir sans oser les suivre; et, après ce qu'il avoit

dit, il ne pouvoit plus retourner avec sa soeur. Ainsi il 10

revint à Paris, et en partit le lendemain.

Le gentilhomme de Monsieur de Clèves l'avoit toujours

observé; il revint aussi à Paris; et, comme il vit Monsieur

de Nemours parti pour Chambort, il prit la poste, afin d'y

arriver devant lui, et de rendre compte de son voyage. Son 15

maître attendoit son retour comme ce qui alloit décider du

malheur de toute sa vie.

Sitôt qu'il le vit, il jugea, par son visage et par son

silence, qu'il n'avoit que des choses fâcheuses à lui apprendre.

Il demeura quelque temps saisi d'affliction, la tête baissée, 20

sans pouvoir parler; enfin, il lui fit signe de la main de se

retirer. "Allez, lui dit-il, je vois ce que vous avez à me

dire; mais je n'ai pas la force de l'écouter."

"Je n'ai rien à vous apprendre, lui répondit le gentilhomme,

sur quoi on puisse faire de jugement assuré. Il est 25

vrai que Monsieur de Nemours a entré deux nuits de suite

dans le jardin de la forêt, et qu'il a été le jour d'après à

Colomiers, avec Madame de Mercoeur."

"C'est assez, répliqua Monsieur de Clèves, c'est assez, en

lui faisant encore signe de se retirer, et je n'ai pas besoin 30

d'un plus grand éclaircissement."

Le gentilhomme fut contraint de laisser son maître abandonné

à son désespoir. Il n'y en a peut-être jamais eu un

plus violent, et peu d'hommes d'un aussi grand courage et

[Page 110]

d'un coeur aussi passionné que Monsieur de Clèves ont

ressenti en même temps la douleur que cause l'infidélité

d'une maîtresse et la honte d'être trompé par une femme.

Monsieur de Clèves ne put résister à l'accablement où il

se trouva. La fièvre lui prit dès la nuit même, et avec de 5

si grands accidents que dès ce moment sa maladie parut

très-dangereuse. On en donna avis à Madame de Clèves:

elle vint en diligence. Quand elle arriva, il étoit encore

plus mal; elle lui trouva quelque chose de si froid et de si

glacé pour elle, qu'elle en fut extrêmement surprise et affligée. 10

Il lui parut même qu'il recevoit avec peine les services

qu'elle lui rendoit; mais enfin elle pensa que c'étoit peut-être

un effet de sa maladie.

D'abord qu'elle fut à Blois, où la Cour étoit alors, Monsieur

de Nemours ne put s'empêcher d'avoir de la joie de 15

savoir qu'elle étoit dans le même lieu que lui. Il essaya de

la voir, et alla tous les jours chez Monsieur de Clèves, sur

le prétexte de savoir de ses nouvelles; mais ce fut inutilement.

Elle ne sortoit point de la chambre de son mari, et

avoit une douleur violente de l'état où elle le voyoit. Monsieur 20

de Nemours étoit désespéré qu'elle fût si affligée; il

jugeoit aisément combien cette affliction renouveloit l'amitié

qu'elle avoit pour Monsieur de Clèves, et combien cette

amitié faisoit une diversion dangereuse à la passion qu'elle

avoit dans le coeur. Ce sentiment lui donna un chagrin 25

mortel pendant quelque temps; mais l'extrémité du mal de

Monsieur de Clèves lui ouvrit de nouvelles espérances. Il

vit que Madame de Clèves seroit peut-être en liberté de

suivre son inclination, et qu'il pourrait trouver dans l'avenir

une suite de bonheur et de plaisirs durables. Il ne pouvoit 30

soutenir cette pensée tant elle lui donnoit de trouble et de

transports, et il en éloignoit son esprit par la crainte de

se trouver trop malheureux s'il venoit à perdre ses

espérances.

[Page 111]

Cependant Monsieur de Clèves étoit presque abandonné

des médecins. Un des derniers jours de son mal, après

avoir passé une nuit très-fâcheuse, il dit, sur le matin, qu'il

vouloit reposer. Madame de Clèves demeura seule dans sa

chambre. Il lui parut qu'au lieu de reposer, il avoit beaucoup 5

d'inquiétude; elle s'approcha, et se vint mettre à

genoux devant son lit, le visage tout couvert de larmes.

Monsieur de Clèves avoit résolu de ne lui point témoigner

le violent chagrin qu'il avoit contre elle; mais les soins qu'elle

lui rendoit, et son affliction, qui lui paroissoit quelquefois 10

véritable, et qu'il regardoit aussi quelquefois comme des

marques de dissimulation et de perfidie, lui causoient des

sentiments si opposés et si douloureux, qu'il ne les put renfermer

en lui-même.

"Vous versez bien des pleurs, Madame, lui dit-il, pour 15

une mort que vous causez et qui ne vous peut donner la

douleur que vous faites paroître. Je ne suis plus en état de

vous faire des reproches, continua-t-il avec une voix affoiblie

par la maladie et par la douleur; mais je meurs du cruel

déplaisir que vous m'avez donné. Falloit-il qu'une action 20

aussi extraordinaire que celle que vous aviez faite de me

parler à Colomiers eût si peu de suite? Pourquoi m'éclairer

sur la passion que vous aviez pour Monsieur de Nemours,

si votre vertu n'avoit pas plus d'étendue pour y résister?

Je vous aimois jusqu'à être bien aise d'être trompé, je 25

l'avoue à ma honte; j'ai regretté ce faux repos dont vous

m'avez tiré. Que[1] ne me laissiez-vous dans cet aveuglement

tranquille dont jouissent tant de maris? J'eusse peut-être

ignoré toute ma vie que vous aimiez Monsieur de Nemours.

Je mourrai, ajouta-t-il; mais sachez que vous me rendez la 30

mort agréable, et qu'après m'avoir ôté l'estime et la tendresse

que j'avois pour vous, la vie me feroit horreur. Adieu,

Madame. Vous regretterez quelque jour un homme qui

vous aimoit d'une passion véritable et légitime. Vous sentirez

[Page 112]

le chagrin que trouvent les personnes raisonnables

dans ces engagements, et vous connoîtrez la différence d'être

aimée comme je vous aimois, à l'être par des gens qui, en

vous témoignant de l'amour, ne cherchent que l'honneur

de vous séduire; mais ma mort vous laissera en liberté, 5

ajouta-t-il, et vous pourrez rendre Monsieur de Nemours

heureux sans qu'il vous en coûte des crimes. Qu'importe,

reprit-il, ce qui arrivera quand je ne serai plus, et faut-il que

j'aie la foiblesse d'y jeter les yeux!"

Madame de Clèves étoit si éloignée de s'imaginer que son 10

mari pût avoir des soupçons contre elle, qu'elle écouta toutes

ces paroles sans les comprendre et sans avoir d'autre idée,

sinon qu'il lui reprochoit son inclination pour Monsieur de

Nemours. Enfin, sortant tout d'un coup de son aveuglement:

"Moi, des crimes! s'écria-t-elle; la pensée même m'en est 15

inconnue. La vertu la plus austère ne peut inspirer d'autre

conduite que celle que j'ai eue, et je n'ai jamais fait d'action

dont je n'eusse souhaité que vous eussiez été témoin."

"Eussiez-vous souhaité, répliqua Monsieur de Clèves en

la regardant avec dédain, que je l'eusse été des nuits que 20

vous avez passées avec Monsieur de Nemours? Ah!

Madame, est-ce de vous dont je parle,[1] quand je parle d'une

femme qui a passé des nuits avec un homme?"

"Non, Monsieur, reprit-elle; non, ce n'est pas moi dont

vous parlez; je n'ai jamais passé ni de nuits ni de moments 25

avec Monsieur de Nemours; il ne m'a jamais vue en particulier;

je ne l'ai jamais souffert ni écouté, et j'en ferois

tous les serments."

"N'en dites pas davantage, interrompit Monsieur de

Clèves; de faux serments ou un aveu me feroient peut-être 30

une égale peine."

Madame de Clèves ne pouvoit répondre; ses larmes et

sa douleur lui ôtoient la parole; enfin, faisant un effort:

"Regardez-moi, du moins; écoutez-moi, lui dit-elle; s'il

[Page 113]

n'y alloit que de mon intérêt,[1] je souffrirois ces reproches;

mais il y va de votre vie. Écoutez-moi pour l'amour de

vous-même; il est impossible qu'avec tant de vérité je ne

vous persuade mon innocence."

"Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader, s'écria-t-il; 5

mais que me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours

n'a-t-il pas été à Colomiers avec sa soeur, et n'avoit-il

pas passé les deux nuits précédentes avec vous dans le

jardin de la forêt?"

"Si c'est là mon crime, répliqua-t-elle, il m'est aisé de me 10

justifier; je ne vous demande point de me croire; mais

croyez tous vos domestiques, et sachez si j'allai dans le

jardin de la forêt la veille que Monsieur de Nemours vint à

Colomiers, et si je n'en sortis pas le soir d'auparavant deux

heures plus tôt que je n'avois accoutumé." 15

Elle lui conta ensuite comme elle avoit cru voir quelqu'un

dans ce jardin; elle lui avoua qu'elle avoit cru que

c'étoit Monsieur de Nemours. Elle lui parla avec tant

d'assurance, et la vérité se persuade si aisément lors même

qu'elle n'est pas vraisemblable, que Monsieur de Clèves fut 20

presque convaincu de son innocence.

"Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous

croire: je me sens si proche de la mort, que je ne veux rien

voir de ce qui me pourroit faire regretter la vie. Vous

m'avez éclairci trop tard; mais ce me sera toujours un 25

soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne de

l'estime que j'ai eue pour vous. Je vous prie que je puisse

encore avoir la consolation de croire que ma mémoire vous

sera chère, et que, s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu

pour moi les sentiments que vous avez pour un autre." Il 30

voulut continuer, mais une foiblesse lui ôta la parole.

Madame de Clèves fit venir les médecins; ils le trouvèrent

presque sans vie. Il languit néanmoins encore quelques

jours et mourut enfin avec une constance admirable.

[Page 114]

Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente

qu'elle perdit quasi l'usage de la raison. La Reine la vint

voir avec soin et la mena dans un couvent, sans qu'elle sût

où on la conduisoit. Ses belles-soeurs la ramenèrent à Paris,

qu'elle n'étoit pas encore en état de sentir distinctement sa 5

douleur. Quand elle commença d'avoir la force de l'envisager,

et qu'elle vit quel mari elle avoit perdu, qu'elle considéra

qu'elle étoit la cause de sa mort, et que c'étoit par la

passion qu'elle avoit eue pour un autre qu'elle en étoit

cause, l'horreur qu'elle eut pour elle-même et pour Monsieur 10

de Nemours ne se peut représenter.

Ce prince n'osa, dans ces commencements, lui rendre

d'autres soins que ceux que lui ordonnoit la bienséance. Il

connoissoit assez Madame de Clèves pour croire qu'un plus

grand empressement lui seroit désagréable; mais ce qu'il 15

apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devoit avoir longtemps

la même conduite.

Un écuyer qu'il avoit lui conta que le gentilhomme de

Monsieur de Clèves, qui étoit son ami intime, lui avoit dit,

dans sa douleur de la perte de son maître, que le voyage de 20

Monsieur de Nemours à Colomiers étoit cause de sa mort.

Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de ce discours;

mais, après y avoir fait réflexion, il devina une

partie de la vérité, et il jugea bien quels seroient d'abord les

sentiments de Madame de Clèves, et quel éloignement elle 25

auroit de lui, si elle croyoit que le mal de son mari eût été

causé par la jalousie. Il crut qu'il ne falloit pas même la

faire sitôt souvenir de son nom, et il suivit cette conduite,

quelque pénible qu'elle lui parût.

Il fit un voyage à Paris, et ne put s'empêcher d'aller 30

néanmoins à sa porte pour apprendre de ses nouvelles. On

lui dit que personne ne la voyoit, et qu'elle avoit même

défendu qu'on lui rendît compte de ceux qui l'iroient chercher.

Peut-être que ces ordres si exacts étoient donnés en

[Page 115]

vue de ce prince et pour ne point entendre parler de lui.

Monsieur de Nemours étoit trop amoureux pour pouvoir

vivre si absolument privé de la vue de Madame de Clèves.

Il résolut de trouver des moyens, quelque difficiles qu'ils pussent

être, de sortir d'un état qui lui paroissoit si insupportable. 5

La douleur de cette princesse passoit les bornes de la

raison. Ce mari mourant, et mourant à cause d'elle et avec

tant de tendresse pour elle, ne lui sortoit point de l'esprit;

elle repassoit incessamment tout ce qu'elle lui devoit, et elle

se faisoit un crime de n'avoir pas eu de la passion pour lui, 10

comme si c'eût été une chose qui eût été en son pouvoir.

Elle ne trouvoit de consolation qu'à penser qu'elle le regrettoit

autant qu'il méritoit d'être regretté, et qu'elle ne feroit,

dans le reste de sa vie, que ce qu'il auroit été bien aise

qu'elle eût fait s'il avoit vécu.[1] 15

Elle avoit pensé plusieurs fois comment il avoit su que

Monsieur de Nemours étoit venu à Colomiers; elle ne

soupçonnoit pas ce prince de l'avoir conté, et il lui paroissoit

même indifférent qu'il l'eût redit, tant elle se croyoit

guérie et éloignée de la passion qu'elle avoit eue pour lui. 20

Elle sentoit néanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il

étoit cause de la mort de son mari, et elle se souvenoit avec

peine de la crainte que Monsieur de Clèves lui avoit

témoignée en mourant qu'elle ne l'épousât; mais toutes

ces douleurs se confondoient dans celle de la perte de son 25

mari, et elle croyoit n'en avoir point d'autre.

Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de

cette violente affliction où elle étoit et passa dans un état

de tristesse et de langueur. Un jour, ne pouvant demeurer

avec elle-même, elle sortit et alla prendre l'air dans un 30

jardin hors des faubourgs, où elle pensoit être seule. Elle

crut, en y arrivant, qu'elle ne s'étoit pas trompée; elle ne

vit aucune apparence qu'il y eût quelqu'un, et elle se

promena assez longtemps.

[Page 116]

Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut au bout

d'une allée, dans l'endroit le plus reculé du jardin, une

manière de cabinet ouvert de tous côtés, où elle adressa ses

pas. Comme elle en fut proche, elle vit un homme couché

sur des bancs, qui paroissoit enseveli dans une rêverie 5

profonde, et elle reconnut que c'étoit Monsieur de Nemours.

Cette vue l'arrêta tout court; mais ses gens, qui la suivoient,

firent quelque bruit qui tira Monsieur de Nemours de sa

rêverie. Sans regarder qui avoit causé le bruit qu'il avoit

entendu, il se leva de sa place pour éviter la compagnie qui 10

venoit vers lui et tourna dans une autre allée, en faisant

une révérence fort basse qui l'empêcha même de voir ceux

qu'il saluoit.

S'il eût su ce qu'il évitoit, avec quelle ardeur seroit-il

retourné sur ses pas! Mais il continua à suivre l'allée, et 15

Madame de Clèves le vit sortir par une porte de derrière où

l'attendoit son carrosse. Quel effet produisit cette vue d'un

moment dans le coeur de Madame de Clèves! Quelle passion

endormie se ralluma dans son coeur, et avec quelle

violence! Elle s'alla asseoir dans le même endroit d'où 20

venoit de sortir Monsieur de Nemours; elle y demeura

comme accablée. Ce prince se présenta à son esprit,

aimable au-dessus de tout ce qui étoit au monde, l'aimant

depuis longtemps avec une passion pleine de respect et de

fidélité, méprisant tout pour elle, respectant jusqu'à sa douleur, 25

songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la

Cour, dont il faisoit les délices, pour venir rêver dans

des lieux où il ne pouvoit prétendre de la rencontrer,

enfin un homme digne d'être aimé par son seul attachement,

et pour qui elle avoit une inclination si violente, 30

qu'elle l'auroit aimé quand il ne l'auroit pas aimée;

mais de plus, un homme d'une qualité élevée et convenable

à la sienne. Plus de devoir, plus de vertu,[1] qui

s'opposassent à ses sentiments: tous les obstacles étoient

[Page 117]

levés, et il ne restoit de leur état passé que la passion de

Monsieur de Nemours pour elle et que celle qu'elle avoit

pour lui.

Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse.

L'affliction de la mort de Monsieur de Clèves l'avoit assez 5

occupée pour avoir empêché qu'elle n'y eût jeté les yeux.

La présence de Monsieur de Nemours les amena en foule

dans son esprit; mais, quand il en eut été pleinement

rempli et qu'elle se souvint aussi que ce même homme

qu'elle regardoit comme pouvant l'épouser étoit celui qu'elle 10

avoit aimé du vivant de son mari et qui étoit la cause de sa

mort; que même en mourant il lui avoit témoigné de la

crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu étoit si

blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvoit guère

moins de crime à épouser Monsieur de Nemours, qu'elle en 15

avoit trouvé à l'aimer pendant la vie de son mari. Elle

s'abandonna à ses réflexions si contraires à son bonheur;

elle les fortifia encore de plusieurs raisons qui regardoient

son repos et les maux qu'elle prévoyoit en épousant ce

prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le 20

lieu où elle étoit, elle s'en revint chez elle, persuadée qu'elle

devoit fuir sa vue comme une chose entièrement opposée à

son devoir.

Mais cette persuasion, qui étoit un effet de sa raison et

de sa vertu, n'entraînoit pas son coeur. Il demeuroit attaché 25

à Monsieur de Nemours avec une violence qui la mettoit

dans un état digne de compassion et qui ne lui laissa plus

de repos. Elle passa une des plus cruelles nuits qu'elle eût

jamais passé.

Cependant, lassé d'un état si malheureux et si incertain, 30

Monsieur de Nemours résolut de tenter quelque voie

d'éclaircir sa destinée. "Que veux-je attendre? disoit-il, il

y a longtemps que je sais que j'en suis aimé; elle est libre,

elle n'a plus de devoir à m'opposer; pourquoi me réduire à

[Page 118]

la voir sans en être vu et sans lui parler? Est-il possible que

l'amour m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et

qu'il m'ait rendu si différent de ce que j'ai été dans les

autres passions de ma vie? J'ai dû respecter la douleur de

Madame de Clèves; mais je la respecte trop longtemps et 5

je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a pour

moi."

Après ces réflexions il songea aux moyens dont il devoit

se servir pour la voir. Il crut qu'il n'y avoit plus rien qui

l'obligeât à cacher sa passion au vidame de Chartres; il 10

résolut de lui en parler et de lui dire le dessein qu'il avoit

pour sa nièce.

Le Vidame étoit alors à Paris; tout le monde y étoit venu

donner ordre à son équipage et à ses habits pour suivre le

Roi, qui devoit conduire la Reine d'Espagne. Monsieur de 15

Nemours alla donc chez le Vidame et lui fit un aveu sincère

de tout ce qu'il lui avoit caché jusque alors, à la réserve des

sentiments de Madame de Clèves, dont il ne voulut pas

paroître instruit.

Le Vidame reçut tout ce qu'il lui dit avec beaucoup de 20

joie et l'assura que, sans savoir ses sentiments, il avoit

souvent pensé, depuis que Madame de Clèves étoit veuve,

qu'elle étoit la seule personne digne de lui. Monsieur de

Nemours le pria de lui donner les moyens de lui parler et

de savoir quelles étoient ses dispositions. 25

Le Vidame lui proposa de le mener chez elle; mais

Monsieur de Nemours crut qu'elle en seroit choquée, parce

qu'elle ne voyoit encore personne. Ils trouvèrent qu'il

falloit que Monsieur le Vidame la priât de venir chez lui,

sur quelque prétexte, et que Monsieur de Nemours y vînt 30

par un escalier dérobé, afin de n'être vu de personne. Cela

s'exécuta comme ils l'avoient résolu: Madame de Clèves

vint; le Vidame l'alla recevoir et la conduisit dans un grand

cabinet au bout de son appartement; quelque temps après

[Page 119]

Monsieur de Nemours entra, comme si le hasard l'eût conduit.

Madame de Clèves fut extrêmement surprise de le

voir; elle rougit et essaya de cacher sa rougeur. Le Vidame

parla d'abord de choses indifférentes et sortit, supposant[1]

qu'il avoit quelque ordre à donner. Il dit à Madame de 5

Clèves qu'il la prioit de faire les honneurs de chez lui et

qu'il alloit rentrer dans un moment.

L'on ne peut exprimer ce que sentirent Monsieur de

Nemours et Madame de Clèves de se trouver seuls et en

état de se parler pour la première fois. Ils demeurèrent 10

quelque temps sans rien dire; enfin Monsieur de Nemours

rompant le silence: "Pardonnerez-vous à Monsieur de

Chartres, Madame, lui dit-il, de m'avoir donné l'occasion de

vous voir et de vous entretenir, que vous m'avez toujours si

cruellement ôtée?" 15

"Je ne lui dois pas pardonner, répondit-elle, d'avoir

oublié l'état où je suis et à quoi il expose ma réputation."

En prononçant ces paroles elle voulut s'en aller, et Monsieur

de Nemours la retenant: "Ne craignez rien, Madame,

répliqua-t-il, personne ne sait que je suis ici, et aucun hasard 20

n'est à craindre. Écoutez-moi, Madame, écoutez-moi; si ce

n'est par bonté, que ce soit du moins pour l'amour de vous-même,

et pour vous délivrer des extravagances où m'emporteroit

infailliblement une passion dont je ne suis plus le

maître." 25

Madame de Clèves céda pour la première fois au penchant

qu'elle avoit pour Monsieur de Nemours, et le regardant avec

des yeux pleins de douceur et de charmes: "Mais qu'espérez-vous,

lui dit-elle, de la complaisance que vous me demandez?

Vous vous repentirez peut-être de l'avoir obtenue, et je me 30

repentirai infailliblement de vous l'avoir accordée. Vous

méritez une destinée plus heureuse que celle que vous avez

eue jusqu'ici, et que celle que vous pouvez trouver à l'avenir,

à moins que vous ne la cherchiez ailleurs."

[Page 120]

"Moi, Madame, lui dit-il, chercher du bonheur ailleurs!

Et y en a-t-il d'autre que d'être aimé de vous? Quoique je

ne vous aie jamais parlé, je ne saurois croire, Madame, que

vous ignoriez ma passion, et que vous ne la connoissiez pour

la plus véritable et la plus violente qui sera jamais. À quelle 5

épreuve a-t-elle été par des choses qui vous sont inconnues,

et à quelle épreuve l'avez-vous mise par vos rigueurs!"

"Puisque vous voulez que je vous parle, et que je m'y

résous, répondit Madame de Clèves en s'asseyant, je le ferai

avec une sincérité que vous trouverez malaisément dans les 10

personnes de mon sexe. Je ne vous dirai point que je n'aie

pas vu l'attachement que vous avez eu pour moi; peut-être

ne me croiriez-vous pas quand je vous le dirois; je vous

avoue donc, non-seulement que je l'ai vu, mais que je l'ai vu

tel que vous pouvez souhaiter qu'il m'ait paru." 15

"Et si vous l'avez vu, Madame, interrompit-il, est-il possible

que vous n'en ayez point été touchée, et oserois-je vous

demander s'il n'a fait aucune impression dans votre coeur?"

"Vous en avez dû juger par ma conduite, répliqua-t-elle;

mais je voudrois bien savoir ce que vous en avez pensé." 20

"Il faudroit que je fusse dans un état plus heureux pour

vous l'oser dire, répliqua-t-il; et ma destinée a trop peu de

rapport à ce que je vous dirois. Tout ce que je puis vous

apprendre, Madame, c'est que j'ai souhaité ardemment que

vous n'eussiez pas avoué à Monsieur de Clèves ce que vous 25

me cachiez, et que vous lui eussiez caché ce que vous

m'eussiez laissé voir."

"Comment avez-vous pu découvrir, reprit-elle en rougissant,

que j'aie avoué quelque chose à Monsieur de Clèves?"

"Je l'ai su par vous-même, Madame, répondit-il; mais, 30

pour me pardonner la hardiesse que j'ai eue de vous écouter,

souvenez-vous si j'ai abusé de ce que j'ai entendu, si mes

espérances en ont augmenté, et si j'ai eu plus de hardiesse

à vous parler."

[Page 121]

Il commença à lui conter comme il avoit entendu sa conversation

avec Monsieur de Clèves; mais elle l'interrompit

avant qu'il eût achevé. "Ne m'en dites pas davantage, lui

dit-elle; je vois présentement par où vous avez été si bien

instruit; vous ne me le parûtes déjà que trop chez Madame 5

la Dauphine, qui avoit su cette aventure par ceux à qui vous

l'aviez confiée."

Monsieur de Nemours lui apprit alors de quelle sorte la

chose étoit arrivée. "Ne vous excusez point, reprit-elle; il

y a longtemps que je vous ai pardonné, sans que vous 10

m'ayez dit de raison; mais puisque vous avez appris par

moi-même ce que j'avois eu dessein de vous cacher toute ma

vie, je vous avoue que vous m'avez inspiré des sentiments

qui m'étoient inconnus devant que de vous avoir vu, et dont

j'avois même si peu d'idée qu'ils me donnèrent d'abord une 15

surprise qui augmentoit encore le trouble qui les suit toujours.

Je vous fais cet aveu avec moins de honte, parce que

je le fais dans un temps où je le puis faire sans crime, et

que vous avez vu que ma conduite n'a pas été réglée par

mes sentiments." 20

"Croyez-vous, Madame, lui dit Monsieur de Nemours en

se jetant à ses genoux, que je n'expire pas à vos pieds de

joie et de transport?"

"Je ne vous apprends, lui répondit-elle en souriant, que

ce que vous ne saviez déjà que trop." 25

"Ah! Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir

par un effet du hasard, ou de l'apprendre par vous-même, et

de voir que vous voulez bien que je le sache!"

"Il est vrai, lui dit-elle, que je veux bien que vous le

sachiez, et que je trouve de la douceur à vous le dire. Je 30

ne sais même si je ne vous le dis point plus pour l'amour de

moi que pour l'amour de vous: car, enfin, cet aveu n'aura

point de suite, et je suivrai les règles austères que mon

devoir m'impose."

[Page 122]

"Vous n'y songez pas, Madame, répondit Monsieur de

Nemours; il n'y a plus de devoir qui vous lie; vous êtes

en liberté, et, si j'osois, je vous dirois même qu'il dépend de

vous de faire en sorte que votre devoir vous oblige un jour

à conserver les sentiments que vous avez pour moi." 5

"Mon devoir, répliqua-t-elle, me défend de penser jamais

à personne, et moins à vous qu'à qui que ce soit au monde,

par des raisons qui vous sont inconnues."

"Elles ne me le sont peut-être pas, Madame, reprit-il;

mais ce ne sont point de véritables raisons. Je crois savoir 10

que Monsieur de Clèves m'a cru plus heureux que je n'étois,

et qu'il s'est imaginé que vous aviez approuvé des extravagances

que la passion m'a fait entreprendre sans votre

aveu."

"Ne parlons point de cette aventure, lui dit-elle; je n'en 15

saurais soutenir la pensée; elle me fait honte, et elle m'est

aussi trop douloureuse par les suites qu'elle a eues. Il n'est

que trop véritable que vous êtes cause de la mort de Monsieur

de Clèves: les soupçons que lui a donnés votre conduite

inconsidérée lui ont coûté la vie comme si vous la lui 20

aviez ôtée de vos propres mains. Voyez ce que je devrois

faire si vous en étiez venus ensemble à ces extrémités, et

que le même malheur en fût arrivé. Je sais bien que ce

n'est pas la même chose à l'égard du monde; mais, au

mien, il n'y a aucune différence, puisque je sais que c'est 25

par vous qu'il est mort, et que c'est à cause de moi."

"Ah! Madame, lui dit Monsieur de Nemours, quel fantôme

de devoir opposez-vous à mon bonheur! Quoi!

Madame, une pensée vaine et sans fondement vous empêchera[1]

de rendre heureux un homme que vous ne haïssez 30

pas! Quoi! j'aurois pu concevoir l'espérance de passer

ma vie avec vous; ma destinée m'auroit conduit à aimer la

plus estimable personne du monde; j'aurois vu en elle tout

ce qui peut faire une adorable maîtresse; elle ne m'auroit

[Page 123]

pas haï, et je n'aurois trouvé dans sa conduite que tout ce

qui peut être à désirer dans une femme! Car enfin,

Madame, vous êtes peut-être la seule personne en qui ces

deux choses se soient jamais trouvées au degré qu'elles sont

en vous: tous ceux qui épousent des maîtresses dont ils 5

sont aimés tremblent en les épousant et regardent avec

crainte, par rapport aux autres, la conduite qu'elles ont eue

avec eux; mais en vous, Madame, rien n'est à craindre, et

on ne trouve que des sujets d'admiration. N'aurois-je

envisagé, dis-je, une si grande félicité, que pour vous y voir 10

apporter vous-même des obstacles? Ah! Madame, vous

oubliez que vous m'avez distingué du reste des hommes: ou

plutôt vous ne m'en avez jamais distingué; vous vous êtes

trompée, et je me suis flatté."

"Vous ne vous êtes point flatté, lui répondit-elle; les 15

raisons de mon devoir ne me paroîtroient peut-être pas si

fortes sans cette distinction dont vous vous doutez, et c'est

elle qui me fait envisager des malheurs à m'attacher à vous."

"Je n'ai rien à répondre, Madame, reprit-il, quand vous

me faites voir que vous craignez des malheurs; mais je 20

vous avoue qu'après tout ce que vous avez bien voulu me

dire, je ne m'attendois pas à trouver une si cruelle raison."

"Elle est si peu offensante pour vous, reprit Madame de

Clèves, que j'ai même beaucoup de peine à vous

l'apprendre." 25

"Hélas! Madame, répliqua-t-il, que pouvez-vous craindre

qui me flatte trop, après ce que vous venez de me dire?"

"Je veux vous parler encore avec la même sincérité que

j'ai déjà commencé, reprit-elle, et je vais passer par dessus

toute la retenue et toutes les délicatesses que je devrois 30

avoir dans une première conversation; mais je vous conjure

de m'écouter sans m'interrompre.

"Je crois devoir à votre attachement la foible récompense

de ne vous cacher aucun de mes sentiments et de vous les

[Page 124]

laisser voir tels qu'ils sont. Ce sera apparemment la seule

fois de ma vie que je me donnerai la liberté de vous les

faire paroître; néanmoins, je ne saurois vous avouer sans

honte que la certitude de n'être plus aimée de vous comme

je le suis me paroît un si horrible malheur, que, quand je 5

n'aurois point des raisons de devoir insurmontables, je doute

si je pourrois me résoudre à m'exposer à ce malheur. Je

sais que vous êtes libre, que je le suis et que les choses sont

d'une sorte que le public n'auroit peut-être pas sujet de vous

blâmer ni moi non plus, quand nous nous engagerions 10

ensemble pour jamais; mais les hommes conservent-ils de

la passion dans ces engagements éternels? Dois-je espérer

un miracle en ma faveur, et puis-je me mettre en état de

voir certainement finir cette passion dont je ferois toute ma

félicité? Monsieur de Clèves étoit peut-être l'unique homme 15

du monde capable de conserver de l'amour dans le mariage.

Ma destinée n'a pas voulu que j'aie pu profiter de ce bonheur;

peut-être aussi que sa passion n'avoit subsisté que

parce qu'il n'en avoit pas trouvé en moi. Mais je n'aurois

pas le même moyen de conserver la vôtre; je crois même 20

que les obstacles ont fait votre constance; vous en avez

assez trouvé pour vous animer à vaincre, et mes actions

involontaires ou les choses que le hasard vous a appris vous

ont donné assez d'espérance pour ne vous pas rebuter."

"Ah! Madame, reprit Monsieur de Nemours, je ne 25

saurois garder le silence que vous m'imposez: vous me

faites trop d'injustice, et vous me faites trop voir combien

vous êtes éloignée d'être prévenue en ma faveur."

"J'avoue, répondit-elle, que les passions peuvent me

conduire, mais elles ne sauroient m'aveugler; rien ne me 30

peut empêcher de connoître que vous êtes né avec toutes

les dispositions pour la galanterie et toutes les qualités qui

sont propres à y donner des succès heureux. Vous avez

déjà eu plusieurs passions; vous en auriez encore; je ne

[Page 125]

ferois plus votre bonheur; je vous verrais pour une autre

comme vous auriez été pour moi; j'en aurais une douleur

mortelle, et je ne serois pas même assurée de n'avoir point

le malheur de la jalousie. Je vous en ai trop dit pour vous

cacher que vous me l'avez fait connoître, et que je souffris 5

de si cruelles peines le soir que la Reine me donna cette

lettre de Madame de Thémines, que l'on disoit qui s'adressoit

à vous, qu'il m'en est demeuré une idée qui me fait

croire que c'est le plus grand de tous les maux. Par vanité

ou par goût, toutes les femmes souhaitent de vous attacher; 10

il y en a peu à qui vous ne plaisiez; mon expérience me

feroit croire qu'il n'y en a point à qui vous ne puissiez

plaire. Je vous croirais toujours amoureux et aimé, et je

ne me tromperois pas souvent. Dans cet état, néanmoins,

je n'aurais d'autre parti à prendre que celui de la souffrance; 15

je ne sais même si j'oserois me plaindre. On fait

des reproches à un amant, mais en fait-on à un mari quand

on n'a qu'à lui reprocher de n'avoir plus d'amour? Quand

pourrois-je m'accoutumer à cette sorte de malheur, pourrois-je

m'accoutumer à celui de croire voir toujours Monsieur 20

de Clèves vous accuser de sa mort, me reprocher de vous

avoir aimé, de vous avoir épousé, et me faire sentir la différence

de son attachement au vôtre? Il est impossible, continua-t-elle,

de passer par dessus des raisons si fortes: il

faut que je demeure dans l'état où je suis, et dans les résolutions 25

que j'ai prises de n'en sortir jamais."

"Hé! croyez-vous le pouvoir, Madame? s'écria Monsieur

de Nemours. Pensez-vous que vos résolutions tiennent

contre un homme qui vous adore et qui est assez heureux

pour vous plaire? Il est plus difficile que vous ne pensez, 30

Madame, de résister à ce qui nous plaît et à ce qui nous

aime. Vous l'avez fait par une vertu austère, qui n'a presque

point d'exemple; mais cette vertu ne s'oppose plus à vos

sentiments, et j'espère que vous les suivrez malgré vous."

[Page 126]

"Je sais bien qu'il n'y a rien de plus difficile que ce que

j'entreprends, répliqua Madame de Clèves; je me défie de

mes forces, au milieu de mes raisons; ce que je crois devoir

à la mémoire de Monsieur de Clèves seroit foible, s'il n'étoit

soutenu par l'intérêt de mon repos; et les raisons de mon 5

repos ont besoin d'être soutenues de celles de mon devoir;

mais, quoique je me défie de moi-même, je crois que je ne

vaincrai jamais mes scrupules, et je n'espère pas aussi de

surmonter l'inclination que j'ai pour vous. Elle me rendra

malheureuse, et je me priverai de votre vue, quelque violence 10

qu'il m'en coûte. Je vous conjure, par tout le pouvoir que

j'ai sur vous, de ne chercher aucune occasion de me voir.

Je suis dans un état qui me fait des crimes de tout ce qui

pourroit être permis dans un autre temps, et la seule bienséance

interdit tout commerce entre nous." 15

Monsieur de Nemours se jeta à ses pieds et s'abandonna

à tous les divers mouvements dont il étoit agité. Il lui fit

voir, par ses paroles et par ses pleurs, la plus vive et la plus

tendre passion dont un coeur ait jamais été touché. Celui

de Madame de Clèves n'étoit pas insensible; et, regardant 20

ce prince avec des yeux un peu grossis par les larmes:

"Pourquoi faut-il, s'écria-t-elle, que je vous puisse accuser

de la mort de Monsieur de Clèves? Que n'ai-je commencé

à vous connoître depuis que je suis libre, ou pourquoi ne

vous ai-je pas connu devant que d'être engagée? Pourquoi 25

la destinée nous sépare-t-elle par un obstacle si invincible?"

"Il n'y a point d'obstacle, Madame, reprît Monsieur de

Nemours: vous seule vous opposez à mon bonheur; vous

seule vous imposez une loi que la vertu et la raison ne vous

sauroient imposer." 30

"Il est vrai, répliqua-t-elle, que je sacrifie beaucoup à un

devoir qui ne subsiste que dans mon imagination. Attendez

ce que le temps pourra faire: Monsieur de Clèves ne fait

encore que d'expirer,[1] et cet objet funeste est trop proche

[Page 127]

pour me laisser des vues claires et distinctes. Ayez cependant

le plaisir de vous être fait aimer d'une personne qui

n'auroit rien aimé, si elle ne vous avoit jamais vu; croyez

que les sentiments que j'ai pour vous seront éternels et

qu'ils subsisteront également, quoi que je fasse. Adieu, lui 5

dit-elle; voici une conversation qui me fait honte; rendez-en

compte à Monsieur le Vidame: j'y consens et je vous en

prie."

Elle sortit en disant ces paroles, sans que Monsieur de

Nemours pût la retenir. Elle trouva Monsieur le Vidame 10

dans la chambre la plus proche. Il la vit si troublée qu'il

n'osa lui parler, et il la remit en son carrosse sans lui rien

dire. Il revint trouver Monsieur de Nemours, qui étoit si

plein de joie, de tristesse, d'étonnement et d'admiration,

enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion 15

pleine de crainte et d'espérance, qu'il n'avoit pas l'usage de

la raison. Le Vidame fut longtemps à obtenir qu'il lui

rendît compte de sa conversation. Il le fit enfin, et Monsieur

de Chartres, sans être amoureux, n'eut pas moins

d'admiration pour la vertu, l'esprit et le mérite de Madame 20

de Clèves, que Monsieur de Nemours en avoit lui-même. Ils

examinèrent ce que ce prince devoit espérer de sa destinée,

et quelques craintes que son amour lui pût donner, il

demeura d'accord avec Monsieur le Vidame qu'il étoit

impossible que Madame de Clèves demeurât dans les résolutions 25

où elle étoit. Ils convinrent néanmoins qu'il falloit

suivre ses ordres, de crainte que, si le public s'apercevoit

de l'attachement qu'il avoit pour elle, elle ne fît des déclarations

et ne prît engagement[1] vers le monde, qu'elle soutiendroit

dans la suite par la peur qu'on ne crût qu'elle l'eût 30

aimé du vivant de son mari.

Monsieur de Nemours se détermina à suivre le Roi.

C'étoit un voyage dont il ne pouvoit aussi bien se dispenser,

et il résolut à s'en aller, sans tenter même de revoir Madame

[Page 128]

de Clèves, du lieu où il l'avoit vue quelquefois. Il pria Monsieur

le Vidame de lui parler. Que ne lui dit-il point pour

lui redire! Quel nombre infini de raisons pour la persuader

de vaincre ses scrupules! Enfin, une partie de la nuit étoit

passée devant que Monsieur de Nemours songeât à le laisser 5

en repos.

Madame de Clèves n'étoit pas en état d'en trouver; ce

lui étoit une chose si nouvelle d'être sortie de cette contrainte

qu'elle s'étoit imposée, d'avoir souffert pour la

première fois de sa vie qu'on lui dît qu'on étoit amoureux 10

d'elle, et d'avoir dit d'elle-même qu'elle aimoit, qu'elle ne se

connoissoit plus. Elle fut étonnée de ce qu'elle avoit fait;

elle s'en repentit; elle en eut de la joie; tous ses sentiments

étoient pleins de trouble et de passion. Elle examina

encore les raisons de son devoir, qui s'opposoient à son 15

bonheur; elle sentit de la douleur de les trouver si fortes,

et se repentit de les avoir si bien montrées à Monsieur de

Nemours. Quoique la pensée de l'épouser lui fût venue

dans l'esprit sitôt qu'elle l'avoit revu dans ce jardin, elle ne

lui avoit pas fait la même impression que venoit de faire la 20

conversation qu'elle avoit eue avec lui, et il y avoit des

moments où elle avoit de la peine à comprendre qu'elle pût

être malheureuse en l'épousant. Elle eût bien voulu se

pouvoir dire qu'elle étoit mal fondée, et dans ses scrupules

du passé, et dans ses craintes de l'avenir. 25

La raison et son devoir lui montraient, dans d'autres

moments, des choses tout opposées, qui l'emportoient

rapidement à la résolution de ne se point remarier et de ne

voir jamais Monsieur de Nemours; mais c'étoit une résolution

bien violente à établir dans un coeur aussi touché que 30

le sien et aussi nouvellement abandonné aux charmes de

l'amour. Enfin, pour se donner quelque calme, elle pensa

qu'il n'étoit point encore nécessaire qu'elle se fît la violence

de prendre des résolutions; la bienséance lui donnoit un

[Page 129]

temps considérable à se déterminer; mais elle résolut de

demeurer ferme à n'avoir aucun commerce avec Monsieur

de Nemours.

Le Vidame la vint voir et servit ce prince avec tout

l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire 5

changer sur sa conduite ni sur celle qu'elle avoit imposée à

Monsieur de Nemours. Elle lui dit que son dessein étoit

de demeurer dans l'état où elle se trouvoit; qu'elle connoissoit

que ce dessein étoit difficile à exécuter, mais qu'elle

espéroit d'en avoir la force. Elle lui fit si bien voir à quel 10

point elle étoit touchée de l'opinion que Monsieur de

Nemours avoit causé la mort à son mari, et combien elle

étoit persuadée qu'elle feroit une action contre son devoir

en l'épousant, que le Vidame craignit qu'il ne fût malaisé

de lui ôter cette impression. Il ne dit pas à ce prince ce 15

qu'il pensoit; et, en lui rendant compte de sa conversation,

il lui laissa toute l'espérance que la raison doit donner à un

homme qui est aimé.

Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le Roi.

Monsieur le Vidame écrivit à Madame de Clèves, à la 20

prière de Monsieur de Nemours, pour lui parler de ce

prince; et, dans une seconde lettre, qui suivit bientôt la

première, Monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa

main. Mais Madame de Clèves, qui ne vouloit pas sortir

des règles qu'elle s'étoit imposées, et qui craignoit les 25

accidents qui peuvent arriver par les lettres, manda au

Vidame qu'elle ne recevroit plus les siennes, s'il continuoit

à lui parler de Monsieur de Nemours; et elle le lui manda

si fortement, que ce prince le pria même de ne le plus

nommer. 30

La Cour alla conduire la Reine d'Espagne jusqu'en Poitou.

Pendant cette absence, Madame de Clèves demeura à elle-même;

et, à mesure qu'elle étoit éloignée de Monsieur de

Nemours et de tout ce qui l'en pouvoit faire souvenir, elle

[Page 130]

rappeloit la mémoire de Monsieur de Clèves, qu'elle se

faisoit un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avoit

de ne point épouser Monsieur de Nemours lui paroissoient

fortes du côté de son devoir, et insurmontables du côté de

son repos. La fin de l'amour de ce prince et les maux de 5

la jalousie, qu'elle croyoit infaillibles dans un mariage, lui

montroient un malheur certain où elle s'alloit jeter; mais

elle voyoit aussi qu'elle entreprenoit une chose impossible,

que de résister en présence au plus aimable homme du

monde, qu'elle aimoit et dont elle étoit aimée, et de lui 10

résister sur une chose qui ne choquoit ni la vertu ni la

bienséance. Elle jugea que l'absence seule et l'éloignement

pouvoient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en

avoit besoin, non-seulement pour soutenir la résolution de

ne se pas engager, mais même pour se défendre de voir 15

Monsieur de Nemours, et elle résolut de faire un assez long

voyage pour passer tout le temps que la bienséance l'obligeoit

à vivre dans la retraite. De grandes terres qu'elle

avoit vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus propre

qu'elle pût choisir. Elle partit peu de jours avant que la 20

Cour revînt; et, en partant, elle écrivit à Monsieur le

Vidame pour le conjurer que l'on ne songeât point à avoir

de ses nouvelles ni à lui écrire.

Monsieur de Nemours fut affligé de ce voyage comme un

autre l'auroit été de la mort de sa maîtresse. La pensée 25

d'être privé pour longtemps de la vue de Madame de Clèves

lui étoit une douleur sensible, et surtout dans un temps où

il avoit senti le plaisir de la voir, et de la voir touchée de sa

passion. Cependant, il ne pouvoit faire autre chose que

s'affliger; mais son affliction augmenta considérablement. 30

Madame de Clèves, dont l'esprit avoit été si agité, tomba

dans une maladie violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle;

cette nouvelle vint à la Cour. Monsieur de Nemours étoit

inconsolable: sa douleur alloit au désespoir et à l'extravagance.

[Page 131]

Le Vidame eut beaucoup de peine à l'empêcher

de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi

à le retenir et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre

de ses nouvelles. La parenté et l'amitié de Monsieur le

Vidame fut un prétexte à y envoyer plusieurs courriers. 5

On sut enfin qu'elle étoit hors de cet extrême péril où elle

avoit été, mais elle demeura dans une maladie de langueur

qui ne laissoit guère d'espérance de sa vie.

Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paroître

à Madame de Clèves les choses de cette vie de cet oeil si 10

différent dont[1] on les voit dans la santé. La nécessité de

mourir, dont elle se voyoit si proche, l'accoutuma à se

détacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie lui

en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état, elle

trouva néanmoins que Monsieur de Nemours n'étoit pas 15

effacé de son coeur, mais elle appela à son secours, pour se

défendre contre lui, toutes les raisons qu'elle croyoit avoir

pour ne l'épouser jamais. Il se passa un assez grand

combat en elle-même; enfin elle surmonta les restes de

cette passion, qui étoit affoiblie par les sentiments que sa 20

maladie lui avoit donnés. Les pensées de la mort lui

avoient reproché la mémoire de Monsieur de Clèves. Ce

souvenir, qui s'accordoit à son devoir, s'imprima fortement

dans son coeur. Les passions et les engagements du monde

lui parurent tels qu'ils paroissent aux personnes qui ont des 25

vues plus grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura

considérablement affoiblie, lui aida à conserver ces sentiments;

mais, comme elle connoissoit ce que peuvent les

occasions sur les résolutions les plus sages, elle ne

voulut pas s'exposer à détruire les siennes ni revenir 30

dans les lieux où étoit ce qu'elle avoit aimé. Elle se

retira, sur le prétexte de changer d'air, dans une maison

religieuse, sans faire paroître un dessein arrêté de renoncer

à la Cour.

[Page 132]

À la première nouvelle qu'en eut Monsieur de Nemours,

il sentit le poids de cette retraite, et il en vit l'importance.

Il crut dans ce moment qu'il n'avoit plus rien à espérer. La

perte de ses espérances ne l'empêcha pas de mettre tout en

usage pour faire revenir Madame de Clèves; il fit écrire la 5

Reine, il fit écrire le Vidame, il l'y fit aller, mais tout fut

inutile. Le Vidame la vit; elle ne lui dit point qu'elle eût

pris de résolution; il jugea néanmoins qu'elle ne reviendroit

jamais. Enfin, Monsieur de Nemours y alla lui-même sur le

prétexte d'aller à des bains. Elle fut extrêmement troublée 10

et surprise d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une

personne de mérite qu'elle aimoit, et qu'elle avoit alors

auprès d'elle, qu'elle le prioit de ne pas trouver étrange si

elle ne s'exposoit point au péril de le voir, et de détruire

par sa présence des sentiments qu'elle devoit conserver; 15

qu'elle vouloit bien qu'il sût qu'ayant trouvé que son devoir

et son repos s'opposoient au penchant qu'elle avoit d'être à

lui, les autres choses du monde lui avoient paru si indifférentes

qu'elle y avoit renoncé pour jamais; qu'elle ne pensoit

plus qu'à celles de l'autre vie, et qu'il ne lui restoit 20

aucun sentiment que le désir de le voir dans les mêmes dispositions

où elle étoit.

Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en présence

de celle qui lui parloit. Il la pria vingt fois de

retourner à Madame de Clèves, afin de faire en sorte qu'il 25

la vît; mais cette personne lui dit que Madame de Clèves

lui avoit non-seulement défendu de lui aller redire aucune

chose de sa part, mais même de lui rendre compte de leur

conversation. Il fallut enfin que ce prince repartît, aussi

accablé de douleur que le pouvoit être un homme qui perdoit 30

toutes sortes d'espérances de revoir jamais une personne

qu'il aimoit d'une passion la plus violente, la plus naturelle

et la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne se

rebuta point encore, et il fit tout ce qu'il put imaginer de

[Page 133]

capable de la faire changer de dessein. Enfin, des années

entières s'étant passées, le temps et l'absence ralentirent sa

douleur et éteignirent sa passion. Madame de Clèves vécut

d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle pût jamais

revenir; elle passoit une partie de l'année dans cette maison 5

religieuse, et l'autre chez elle, mais dans une retraite et dans

des occupations plus saintes que celles des couvents les plus

austères; et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples

de vertu inimitables.

La Princesse De Clèves par Mme de La Fayette Edited with Introduction and Notes · 第 14 / 31 题