SECONDE PARTIE.

Madame de Clèves étoit dans une affliction extrême; son

mari ne la quittoit point, et, sitôt que Madame de Chartres

fut expirée, il l'emmena à la campagne, pour l'éloigner d'un

lieu qui ne faisoit qu'aigrir sa douleur. On n'en a jamais

vu de pareille. Quoique la tendresse et la reconnoissance y 5

eussent la plus grande part, le besoin qu'elle sentoit qu'elle

avoit de sa mère pour se défendre contre Monsieur de

Nemours ne laissoit pas d'y en avoir beaucoup. Elle se

trouvoit malheureuse d'être abandonnée à elle-même, dans

un temps où elle étoit si peu maîtresse de ses sentiments, 10

et où elle eût tant souhaité d'avoir quelqu'un qui pût la

plaindre et lui donner de la force. La manière dont Monsieur

de Clèves en usoit pour elle lui faisoit souhaiter plus

fortement que jamais de ne manquer à rien de ce qu'elle lui

devoit. Elle lui témoigna aussi plus d'amitié et plus de 15

tendresse qu'elle n'avoit encore fait; elle ne vouloit point

qu'il la quittât, et il lui sembloit qu'à force de s'attacher à

lui il la défendroit contre Monsieur de Nemours.

Ce prince vint voir Monsieur de Clèves à la campagne;

il fit ce qu'il put pour rendre aussi une visite à Madame de 20

Clèves; mais elle ne le voulut point recevoir, et sentant bien

qu'elle ne pouvait s'empêcher de le trouver aimable, elle

avoit fait une forte résolution de s'empêcher de le voir, et

d'en éviter toutes les occasions qui dépendroient d'elle.

Monsieur de Clèves vint à Paris pour faire sa cour, et 25

promit à sa femme de s'en retourner le lendemain; il ne

revint néanmoins que le jour d'après.

"Je vous attendis tout hier, lui dit Madame de Clèves

lorsqu'il arriva; et je vous dois faire des reproches de n'être

pas venu comme vous me l'aviez promis." 30

[Page 29]

"Je fus très-fâché de ne pas revenir hier, répondit Monsieur

de Clèves; mais j'étois si nécessaire à la consolation

d'un malheureux, qu'il m'étoit impossible de le quitter.

"Il faut que je m'en retourne, continua Monsieur de

Clèves, pour voir ce malheureux, et je crois qu'il faut que 5

vous reveniez aussi à Paris. Il est temps que vous voyiez

le monde, et que vous receviez ce nombre infini de visites

dont aussi bien vous ne sauriez vous dispenser."

Madame de Clèves consentit à son retour, et elle revint le

lendemain. Elle se trouva plus tranquille sur Monsieur de 10

Nemours qu'elle n'avoit été: tout ce que lui avoit dit

Madame de Chartres en mourant, et la douleur de sa mort,

avoit fait une suspension à ses sentiments, qui lui faisoit

croire qu'ils étoient entièrement effacés.

Dès le même soir qu'elle fut arrivée, Madame la Dauphine 15

la vint voir, et, après lui avoir témoigné la part qu'elle avoit

prise à son affliction, elle lui dit que, pour la détourner de

ces tristes pensées, elle vouloit l'instruire de tout ce qui

s'étoit passé à la Cour en son absence; elle lui conta ensuite

plusieurs choses particulières. "Mais ce que j'ai le plus 20

d'envie de vous apprendre, ajouta-t-elle, c'est qu'il est certain

que Monsieur de Nemours est passionnément amoureux,

et que ses amis les plus intimes non seulement ne sont point

dans sa confidence, mais qu'ils ne peuvent deviner qui est

la personne qu'il aime. Cependant cet amour est assez fort 25

pour lui faire négliger, ou abandonner, pour mieux dire, les

espérances d'une couronne."

Madame la Dauphine conta ensuite tout ce qui s'étoit

passé sur l'Angleterre. "J'ai appris ce que je viens de vous

dire, continua-t-elle, de Monsieur d'Anville,[1] et il m'a dit ce 30

matin que le Roi envoya querir hier au soir Monsieur de

Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à

revenir, et qui écrit au Roi qu'il ne peut plus soutenir auprès

de la Reine d'Angleterre les retardements de Monsieur de

[Page 30]

Nemours; qu'elle commence à s'en offenser, et qu'encore

qu'elle n'eût point donné de parole positive, elle en avoit

assez dit pour faire hasarder un voyage. Le Roi lut cette

lettre à Monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler sérieusement,

comme il avoit fait dans les commencements, ne fit 5

que rire, que badiner, et se moquer des espérances de

Lignerolles. Il dit que toute l'Europe condamneroit son

imprudence s'il hasardoit d'aller en Angleterre comme un

prétendu mari de la Reine, sans être assuré du succès. 'Il

me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrois mal mon temps 10

de faire ce voyage présentement, que le Roi d'Espagne fait

de si grandes instances pour épouser cette Reine. Ce ne

seroit peut-être pas un rival bien redoutable dans une galanterie;

mais je pense que dans un mariage Votre Majesté ne

me conseilleroit pas de lui disputer quelque chose.'--'Je 15

vous le conseillerois en cette occasion, reprit le Roi; mais

vous n'auriez rien à lui disputer. Je sais qu'il a d'autres

pensées, et quand il n'en auroit pas, la Reine Marie s'est

trop mal trouvée du joug de l'Espagne pour croire que sa

soeur le veuille reprendre, et qu'elle se laisse éblouir à l'éclat 20

de tant de couronnes jointes ensemble.'--'Si elle ne s'en

laisse pas éblouir, repartit Monsieur de Nemours, il y a

apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour.

Elle a aimé le milord Courtenay[1] il y a déjà quelques années;

il étoit aussi aimé de la Reine Marie, qui l'auroit épousé du 25

consentement de l'Angleterre, sans qu'elle connût que la

jeunesse et la beauté de sa soeur Elisabeth le touchoient

davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait

que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les

mettre l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord 30

Courtenay, et la déterminèrent enfin à épouser le Roi d'Espagne.

Je crois qu'Elisabeth, qui est présentement sur le

trône, rappellera bientôt ce milord, et qu'elle choisira un

homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a tant souffert

[Page 31]

pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.'--'Je

serois de votre avis, repartit le Roi, si Courtenay vivoit

encore; mais j'ai su depuis quelques jours qu'il est mort à

Padoue, où il étoit relégué. Je vois bien, ajouta-t-il en quittant

Monsieur de Nemours, qu'il faudroit faire votre mariage 5

comme on feroit celui de Monsieur le Dauphin, et envoyer

épouser la Reine d'Angleterre par des ambassadeurs.'

"Monsieur d'Anville et Monsieur le Vidame, qui étoient

chez le Roi avec M. de Nemours, sont persuadés que c'est

cette même passion dont il est occupé qui le détourne d'un 10

si grand dessein. Le Vidame, qui le voit de plus près que

personne, a dit à Madame de Martigues que ce prince est

tellement changé qu'il ne le reconnoît plus; et, ce qui

l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce,

ni aucunes heures particulières où il se dérobe; en sorte 15

qu'il croit qu'il n'a point d'intelligence avec la personne

qu'il aime; et c'est ce qui fait méconnoître Monsieur de

Nemours, de lui voir aimer une femme qui ne répond point

à son amour."

Quel poison pour Madame de Clèves que le discours de 20

Madame la Dauphine! Le moyen de ne pas se reconnoître

pour cette personne dont on ne savoit point le nom, et le

moyen de n'être pas pénétrée de reconnoissance et de tendresse

en apprenant, par une voie qui ne lui pouvoit être

suspecte, que ce prince, qui touchoit déjà son coeur, cachoit 25

sa passion à tout le monde, et négligeoit pour l'amour d'elle

les espérances d'une couronne? Aussi ne peut-on représenter

ce qu'elle sentit et le trouble qui s'éleva dans son

âme. Si Madame la Dauphine l'eût regardée avec attention,

elle eût aisément remarqué que les choses qu'elle venoit de 30

dire ne lui étoient pas indifférentes; mais, comme elle

n'avoit aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler

sans y faire de réflexion. "Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle,

qui, comme je vous viens de dire, m'a appris tout

[Page 32]

ce détail, m'en croit mieux instruite que lui, et il a une si

grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je

suis la seule personne qui puisse faire de si grands changements

en Monsieur de Nemours."

Ces dernières paroles de Madame la Dauphine donnèrent 5

une autre sorte de trouble à Madame de Clèves que celui

qu'elle avoit eu quelques moments auparavant. "Je serois

aisément de l'avis de Monsieur d'Anville, répondit-elle, et il

y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins

qu'une princesse telle que vous pour faire mépriser la Reine 10

d'Angleterre."

"Je vous l'avouerois si je le savois, repartit Madame la

Dauphine, et je le saurois s'il étoit véritable. Ces sortes

de passions n'échappent point à la vue de celles qui les

causent; elles s'en aperçoivent les premières. Monsieur de 15

Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères complaisances;

mais il y a néanmoins une si grande différence de la

manière dont il a vécu avec moi à celle dont il y vit présentement,

que je puis vous répondre que je ne suis pas la cause

de l'indifférence qu'il a pour la couronne d'Angleterre. 20

"Je m'oublie avec vous, ajouta Madame la Dauphine, et je

ne me souviens pas qu'il faut que j'aille voir Madame.[1] Vous

savez que la paix est quasi conclue; mais vous ne savez

pas que le Roi d'Espagne n'a voulu passer aucun article

qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du prince 25

don Carlos, son fils. Le Roi a eu beaucoup de peine à s'y

résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer

cette nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable:

ce n'est pas une chose qui puisse plaire d'épouser un homme

de l'âge et de l'humeur du Roi d'Espagne, surtout à elle, qui 30

a toute la joie que donne la première jeunesse jointe à la

beauté, et qui s'attendoit d'épouser un jeune prince pour qui

elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si le Roi

trouvera en elle toute l'obéissance qu'il désire; il m'a

[Page 33]

chargée de la voir, parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il

croit que j'aurai quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai

ensuite une autre visite bien différente: j'irai me réjouir avec

Madame, soeur du Roi. Tout est arrêté pour son mariage

avec Monsieur de Savoie, et il sera ici dans peu de temps. 5

Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie

si entière de se marier. La Cour va être plus belle et plus

grosse qu'on ne l'a jamais vue; et, malgré votre affliction, il

faut que vous veniez nous aider à faire voir aux étrangers

que nous n'avons pas de médiocres beautés." 10

Après ces paroles, Madame la Dauphine quitta Madame

de Clèves, et le lendemain le mariage de Madame fut su de

tout le monde. Les jours suivants, le Roi et les Reines

allèrent voir Madame de Clèves. Monsieur de Nemours,

qui avoit attendu son retour avec une extrême impatience, 15

et qui souhaitoit ardemment de lui pouvoir parler sans

témoins, attendit pour aller chez elle l'heure que tout le

monde en sortiroit, et qu'apparemment il ne reviendroit plus

personne. Il réussit dans son dessein, et il arriva comme

les dernières visites[1] en sortoient. 20

Cette princesse étoit sur son lit[2]; il faisoit chaud, et la vue

de M. de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne

diminuoit pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec

cette crainte et cette timidité que donnent les véritables

passions. Il demeura quelque temps sans pouvoir parler; 25

Madame de Clèves n'étoit pas moins interdite, de sorte

qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin Monsieur

de Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son

affliction. Madame de Clèves, étant bien aise de continuer

la conversation sur ce sujet, parla assez longtemps de la 30

perte qu'elle avoit faite; et enfin elle dit que, quand le

temps auroit diminué la violence de sa douleur, il lui en

demeureroit toujours une si forte impression, que son

humeur en seroit changée.

[Page 34]

"Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit

Monsieur de Nemours, font de grands changements dans

l'esprit, et, pour moi, je ne me reconnois pas depuis que je

suis revenu de Flandres. Beaucoup de gens ont remarqué

ce changement, et même Madame la Dauphine m'en parloit 5

encore hier."

"Il est vrai, repartit Madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué,

et je crois lui en avoir ouï dire quelque chose."

"Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua Monsieur de

Nemours, qu'elle s'en soit aperçue; mais je voudrois qu'elle 10

ne fût pas seule à s'en apercevoir. Il y a des personnes à

qui on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a

pour elles que par les choses qui ne les regardent point; et,

n'osant leur faire paroître qu'on les aime, on voudroit du

moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de personne. 15

L'on voudroit qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté,

dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec

indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût

acheter au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent 20

d'ordinaire de la passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par

le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher; mais

ce n'est pas une chose difficile, pour peu qu'elles soient

aimables.[1] Ce qui est difficile, c'est de ne s'abandonner pas

au plaisir de les suivre, c'est de les éviter, par la peur de

laisser paroître au public, et quasi à elles-mêmes, les sentiments 25

que l'on a pour elles; et, ce qui marque encore mieux

un véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé

à ce que l'on étoit, et de n'avoir plus d'ambition ni de

plaisirs, après avoir été toute sa vie occupé de l'un et de

l'autre." 30

Madame de Clèves entendoit aisément la part qu'elle

avoit à ces paroles. Il lui sembloit qu'elle devoit y répondre

et ne les pas souffrir. Il lui sembloit aussi qu'elle ne devoit

pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle; elle

[Page 35]

croyoit devoir parler, et croyoit ne devoir rien dire. Le discours

de Monsieur de Nemours lui plaisoit et l'offensoit

quasi également; elle y voyoit la confirmation de tout ce que

lui avoit fait penser Madame la Dauphine; elle y trouvoit

quelque chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque 5

chose de hardi et de trop intelligible. L'inclination

qu'elle avoit pour ce prince lui donnoit un trouble dont elle

n'étoit pas maîtresse. Les paroles les plus obscures d'un

homme qui plaît donnent plus d'agitation que des déclarations

ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeuroit 10

donc sans répondre, et Monsieur de Nemours se fût aperçu

de son silence, dont il n'auroit peut-être pas tiré de mauvais

présage, si l'arrivée de Monsieur de Clèves n'eût fini la conversation

et sa visite.

Madame de Clèves étoit si occupée de ce qui venoit de se 15

passer, qu'à peine pouvait-elle cacher la distraction de son

esprit. Quand elle fut en liberté de rêver, elle connut bien

qu'elle s'étoit trompée lorsqu'elle avoit cru n'avoir plus que

de l'indifférence pour Monsieur de Nemours. Ce qu'il lui

avoit dit avoit fait toute l'impression qu'il pouvoit souhaiter, 20

et l'avoit entièrement persuadée de sa passion. Les actions

de ce prince s'accordoient trop bien avec ses paroles pour

laisser quelque doute à cette princesse. Elle ne se flatta

plus de l'espérance de ne le pas aimer; elle songea seulement

à ne lui en donner jamais aucune marque. C'étoit 25

une entreprise difficile, dont elle connoissoit déjà les peines:

elle savoit que le seul moyen d'y réussir étoit d'éviter la

présence de ce prince; et, comme son deuil lui donnoit lieu

d'être plus retirée que de coutume, elle se servit de ce prétexte

pour n'aller plus dans les lieux où il la pouvoit voir. 30

Elle étoit dans une tristesse profonde; la mort de sa mère

en paroissoit la cause, et l'on n'en cherchoit point d'autre.

Monsieur de Nemours étoit désespéré de ne la voir presque

plus; et, sachant qu'il ne la trouveroit dans aucune assemblée

[Page 36]

et dans aucun des divertissements où étoit toute la

Cour, il ne pouvoit se résoudre d'y paroître; il feignit une

passion grande pour la chasse, et il en faisoit des parties les

mêmes jours qu'il y avoit des assemblées chez les Reines.

Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour 5

demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux

où il savoit bien que Madame de Clèves ne seroit pas.

Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même

temps. Madame de Clèves ne sortit point de sa chambre

pendant son mal; mais quand il se porta mieux, qu'il vit du 10

monde, et entr'autres Monsieur de Nemours, qui, sur le prétexte

d'être encore foible, y passoit la plus grande partie du

jour, elle trouva qu'elle n'y pouvoit plus demeurer; elle

n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois

qu'il y vint: il y avoit trop longtemps qu'elle ne l'avoit vu 15

pour se résoudre à ne le voir pas. Ce prince trouva le

moyen de lui faire entendre, par des discours qui ne sembloient

que généraux, mais qu'elle entendoit néanmoins,

parce qu'ils avoient du rapport à ce qu'il lui avoit dit chez

elle, qu'il alloit à la chasse pour rêver, et qu'il n'alloit pas 20

aux assemblées parce qu'elle n'y étoit pas.

Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avoit prise de sortir

de chez son mari lorsqu'il y seroit; ce fut toutefois en se

faisant une extrême violence. Ce prince vit bien qu'elle le

fuyoit, et en fut sensiblement touché. 25

Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite

de sa femme; mais enfin il s'aperçut qu'elle ne vouloit

pas être dans sa chambre lorsqu'il y avoit du monde. Il lui

en parla, et elle lui répondit qu'elle ne croyoit pas que la

bienséance voulût qu'elle fût tous les soirs avec ce qu'il y 30

avoit de plus jeune à la Cour; qu'elle le supplioit de trouver

bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle n'avoit accoutumé;

que la vertu et la présence de sa mère autorisoient beaucoup

de choses qu'une femme de son âge ne pouvoit soutenir.

[Page 37]

Monsieur de Clèves, qui avoit naturellement beaucoup de

douceur et de complaisance pour sa femme, n'en eut pas en

cette occasion, et il lui dit qu'il ne vouloit pas absolument

qu'elle changeât de conduite. Elle fut prête de lui dire que

le bruit étoit dans le monde que Monsieur de Nemours étoit 5

amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le nommer.

Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse

raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avoit si

bonne opinion d'elle.

Quelques jours après, le Roi étoit chez la Reine à l'heure 10

du cercle[1]; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les

opinions étoient partagées sur la croyance que l'on y devoit

donner. La Reine y ajoutoit beaucoup de foi: elle soutint

qu'après tant de choses qui avoient été prédites, et que l'on

avoit vu arriver, on ne pouvoit douter qu'il n'y eût quelque 15

certitude dans cette science. D'autres soutenoient que,

parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvoient

véritables faisoit bien voir que ce n'étoit qu'un effet

du hasard.

"J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit 20

le Roi; mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu

vraisemblables, que je suis demeuré convaincu que l'on ne

peut rien savoir de véritable. Il y a quelques années qu'il

vint ici un homme d'une grande réputation dans l'astrologie.

Tout le monde l'alla voir: j'y allai comme les autres, mais 25

sans lui dire qui j'étois, et je menai Monsieur de Guise

et Descars; je les fis passer les premiers. L'astrologue

néanmoins s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé

le maître des autres; peut-être qu'il me connoissoit: cependant

il me dit une chose qui ne me convenoit pas s'il m'eût 30

connu. Il me prédit que je serois tué en duel.[2] Il dit

ensuite à Monsieur de Guise qu'il seroit tué par derrière,[3]

et à Descars qu'il auroit la tête cassée d'un coup de pied de

cheval. Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction,

[Page 38]

comme si on l'eût accusé de devoir fuir. Descars ne fut

guère satisfait de trouver qu'il devoit finir par un accident

si malheureux. Enfin, nous sortîmes tous très-mal contents

de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à Monsieur de

Guise et à Descars, mais il n'y a guère d'apparence que je 5

sois tué en duel. Nous venons de faire la paix, le Roi d'Espagne

et moi; et, quand nous ne l'aurions pas faite, je

doute que nous nous battions, et que je le fisse appeler,[1]

comme le Roi mon père fit appeler Charles-Quint."

Après le malheur que le Roi conta qu'on lui avoit prédit, 10

ceux qui avoient soutenu l'astrologie en abandonnèrent le

parti, et tombèrent d'accord qu'il n'y falloit donner aucune

croyance. "Pour moi, dit tout haut Monsieur de Nemours,

je suis l'homme du monde qui doit le moins y en avoir"; et,

se tournant vers Madame de Clèves, auprès de qui il étoit: 15

"On m'a prédit, lui dit-il tout bas, que je serois heureux par

les bontés de la personne du monde pour qui j'aurois la plus

violente et la plus respectueuse passion. Vous pouvez

juger, Madame, si je dois croire aux prédictions."

Madame la Dauphine, qui crut, par ce que Monsieur de 20

Nemours avoit dit tout haut, que ce qu'il disoit tout bas

étoit quelque fausse prédiction qu'on lui avoit faite, demanda

à ce prince ce qu'il disoit à Madame de Clèves. S'il eût eu

moins de présence d'esprit, il eût été surpris de cette

demande; mais, prenant la parole sans hésiter: "Je lui 25

disois, Madame, répondit-il, que l'on m'a prédit que je serois

élevé à une si haute fortune que je n'oserois même y

prétendre."

"Si l'on ne vous a fait que cette prédiction, repartit

Madame la Dauphine en souriant, et pensant à l'affaire 30

d'Angleterre, je ne vous conseille pas de décrier l'astrologie,

et vous pourriez trouver des raisons pour la soutenir."

Madame de Clèves comprit bien ce que vouloit dire

Madame la Dauphine; mais elle entendoit bien aussi que la

[Page 39]

fortune dont Monsieur de Nemours vouloit parler n'étoit pas

d'être Roi d'Angleterre.

Comme il y avoit déjà assez longtemps de la mort de sa

mère, il falloit qu'elle commençât à paraître dans le monde,

et à faire sa cour comme elle avoit accoutumé. Elle voyoit 5

Monsieur de Nemours chez Madame la Dauphine; elle le

voyoit chez Monsieur de Clèves, où il venoit souvent avec

d'autres personnes de qualité de son âge, afin de ne se pas

faire remarquer; mais elle ne le voyoit plus qu'avec un

trouble dont il s'apercevoit aisément. 10

Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards et à

lui parler moins qu'à un autre, il lui échappoit de certaines

choses qui partoient d'un premier mouvement,[1] qui faisoient

juger à ce prince qu'il ne lui étoit pas indifférent. Un

homme moins pénétrant que lui ne s'en fût peut-être pas 15

aperçu; mais il avoit déjà été aimé tant de fois qu'il étoit

difficile qu'il ne connût pas quand on l'aimoit.

L'affaire d'Angleterre revenoit souvent dans l'esprit de

Madame de Clèves: il lui sembloit que Monsieur de Nemours

ne résisteroit point aux conseils du Roi et aux instances de 20

Lignerolles. Elle voyoit avec peine que ce dernier n'étoit

point encore de retour, et elle l'attendoit avec impatience.

Si elle eût suivi ses mouvements, elle se seroit informée avec

soin de l'état de cette affaire; mais le même sentiment qui

lui donnoit de la curiosité l'obligeoit à la cacher, et elle 25

s'enquéroit seulement de la beauté, de l'esprit et de l'humeur

de la Reine Elisabeth. On apporta un de ses portraits chez

le Roi, qu'elle trouva plus beau qu'elle n'avoit envie de le

trouver, et elle ne put s'empêcher de dire qu'il étoit flatté.

"Je ne le crois pas, reprit Madame la Dauphine, qui étoit 30

présente; cette princesse a la réputation d'être belle et

d'avoir un esprit fort au dessus du commun, et je sais bien

qu'on me l'a proposée toute ma vie pour exemple. Elle doit

être aimable, si elle ressemble à Anne de Boulen, sa mère.

[Page 40]

Jamais femme n'a eu tant de charmes et tant d'agrément

dans sa personne et dans son humeur. J'ai ouï dire que

son visage avoit quelque chose de vif et de singulier, et

qu'elle n'avoit aucune ressemblance avec les autres beautés

angloises." 5

La Reine Dauphine faisoit faire des portraits en petit[1] de

toutes les belles personnes de la Cour, pour les envoyer à la

Reine sa mère. Le jour qu'on achevoit celui de Madame

de Clèves, Madame la Dauphine vint passer l'après-dînée

chez elle. Monsieur de Nemours ne manqua pas de s'y 10

trouver: il ne laissoit échapper aucune occasion de voir

Madame de Clèves, sans laisser paroître néanmoins qu'il les

cherchât. Elle étoit si belle ce jour-là qu'il en seroit devenu

amoureux, quand[2] il ne l'auroit pas été; il n'osoit pourtant

pas avoir les yeux attachés sur elle pendant qu'on la 15

peignoit, et il craignoit de laisser trop voir le plaisir qu'il

avoit à la regarder.

Madame la Dauphine demanda à Monsieur de Clèves un

petit portrait qu'il avoit de sa femme, pour le voir auprès de

celui qu'on achevoit. Tout le monde dit son sentiment de 20

l'un et de l'autre, et Madame de Clèves ordonna au peintre

de raccommoder quelque chose à la coiffure de celui que

l'on venoit d'apporter. Le peintre, pour lui obéir, ôta le

portrait de la boîte où il étoit; et, après y avoir travaillé, il

le remit sur la table. 25

Il y avoit longtemps que Monsieur de Nemours souhaitoit

d'avoir le portrait de Madame de Clèves. Lorsqu'il vit celui

qui étoit à Monsieur de Clèves, il ne put résister à l'envie

de le dérober à un mari qu'il croyoit tendrement aimé; et il

pensa que, parmi tant de personnes qui étoient dans ce 30

même lieu, il ne seroit pas soupçonné plutôt qu'un

autre.

Madame la Dauphine étoit assise sur le lit, et parloit bas

à Madame de Clèves, qui étoit debout devant elle. Madame

[Page 41]

de Clèves aperçut, par un des rideaux qui n'étoit qu'à demi

fermé, Monsieur de Nemours, le dos contre la table qui étoit

au pied du lit, et elle vit que, sans tourner la tête, il prenoit

adroitement quelque chose sur cette table. Elle n'eut pas

de peine à deviner que c'étoit son portrait, et elle en fut si 5

troublée que Madame la Dauphine remarqua qu'elle ne

l'écoutoit pas et lui demanda tout haut ce qu'elle regardoit.

Monsieur de Nemours se tourna à ces paroles; il rencontra

les yeux de Madame de Clèves qui étoient encore attachés

sur lui, et il pensa qu'il n'étoit pas impossible qu'elle eût vu 10

ce qu'il venoit de faire.

Madame de Clèves n'étoit pas peu embarrassée: la raison

vouloit qu'elle demandât son portrait; mais, en le demandant

publiquement, c'étoit apprendre à tout le monde les sentiments

que ce prince avoit pour elle; et, en le lui demandant 15

en particulier, c'étoit quasi l'engager à lui parler de sa passion;

enfin elle jugea qu'il valoit mieux le lui laisser, et elle

fut bien aise de lui accorder une faveur qu'elle lui pouvoit

faire sans qu'il sût même qu'elle la lui faisoit. Monsieur de

Nemours, qui remarquoit son embarras et qui en devinoit 20

quasi la cause, s'approcha d'elle et lui dit tout bas: "Si vous

avez vu ce que j'ai osé faire, ayez la bonté, Madame, de me

laisser croire que vous l'ignorez; je n'ose vous en demander

davantage." Et il se retira après ces paroles, et n'attendit

point sa réponse. 25

Madame la Dauphine sortit pour s'aller promener, suivie

de toutes les dames. Monsieur de Nemours alla se renfermer

chez lui, ne pouvant soutenir en public la joie d'avoir un

portrait de Madame de Clèves. Il sentoit tout ce que la

passion peut faire sentir de plus agréable; il aimoit la plus 30

aimable personne de la Cour; il s'en faisoit aimer malgré

elle, et il voyoit dans toutes ses actions cette sorte de trouble

et d'embarras que cause l'amour dans l'innocence de la première

jeunesse.

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Le soir, on chercha ce portrait avec beaucoup de soin:

comme on trouvoit la boîte où il devoit être, l'on ne soupçonna

point qu'il eût été dérobé, et l'on crut qu'il étoit tombé

par hasard. Monsieur de Clèves étoit affligé de cette perte;

et, après qu'on eut encore cherché inutilement, il dit à sa 5

femme, mais d'une manière qui faisoit voir qu'il ne le pensoit

pas, qu'elle avoit sans doute quelque amant caché à qui elle

avoit donné ce portrait, ou qui l'avoit dérobé, et qu'un autre

qu'un amant ne se seroit pas contenté de la peinture sans la

boîte. 10

Ces paroles, quoique dites en riant, firent une vive impression

dans l'esprit de Madame de Clèves; elles lui donnèrent

des remords; elle fit réflexion à la violence de l'inclination

qui l'entraînoit vers Monsieur de Nemours; elle trouva

qu'elle n'étoit plus maîtresse de ses paroles et de son visage; 15

elle pensa que Lignerolles étoit revenu, qu'elle ne craignoit

plus l'affaire d'Angleterre, qu'elle n'avoit plus de soupçons

sur Madame la Dauphine, qu'enfin il n'y avoit plus rien qui

la pût défendre, et qu'il n'y avoit de sûreté pour elle qu'en

s'éloignant; mais comme elle n'étoit pas maîtresse de 20

s'éloigner, elle se trouvoit dans une grande extrêmité et

prête à tomber dans ce qui lui paroissoit le plus grand des

malheurs, qui étoit de laisser voir à Monsieur de Nemours

l'inclination qu'elle avoit pour lui. Elle se souvenoit de tout

ce que Madame de Chartres lui avoit dit en mourant, et des 25

conseils qu'elle lui avoit donnés de prendre toutes sortes de

partis, quelque difficiles qu'ils pussent être, plutôt que de

s'embarquer dans une galanterie. Il lui sembla qu'elle lui

devoit avouer l'inclination qu'elle avoit pour Monsieur de

Nemours. Cette pensée l'occupa longtemps; ensuite elle 30

fut étonnée de l'avoir eue; elle y trouva de la folie, et

retomba dans l'embarras de ne savoir quel parti prendre.

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La Princesse De Clèves par Mme de La Fayette Edited with Introduction and Notes · 第 12 / 31 题