Mais il faut prévoir le cas où la crainte de manquer de jarret vous
arrêterait au bas de la montée: alors vous choisiriez un maître qui,
ayant compris vos signes, viendrait vous chercher, vous prendrait par la
main, vous ferait gravir sans fatigue la pente abrupte. C'est la méthode
la plus sûre et celle que je vous recommande, sachant que vous préférez
toujours la finesse à la force, et à la violence la ruse.
Les vieux maîtres les plus hirsutes et les plus moroses se laissent
prendre à la pipée avec une facilité dont on n'a pas d'exemple dans un
âge plus tendre. Comme ils ont beaucoup d'ennemis (il suffit de vivre
pour être haï), ils acceptent de tous côtés les secours d'une sympathie
même hautaine, et ils sont souvent reconnaissants, car à leur âge ils
ne craignent plus rien, et un bon sentiment peut, sans péril, leur faire
honneur. Prenez donc un de ces vieillards roulés dans la poussière et
dans les crachats, et protégez-le hardiment. Prononcez son panégyrique
dans une de ces petites revues où votre copie encore humble est bénie
entre toutes les pages, et n'hésitez pas à «remettre à sa place, qui
est la première, ce grand écrivain, victime des rancunes de toute une
génération». Si vous l'avez élu parmi les plus méprisés et les plus
dégradés, le résultat de votre petit travail sera très heureux et très
profitable. Dès votre première jeunesse vous partagerez une gloire,
sans doute équivoque, mais lucrative et en somme honorable, si on s'en
rapporte à l'opinion publique. Cependant, comme de telles accointances,
le profit bien réalisé, peuvent à la longue devenir dangereuses, comme
ce vieil homme de lettres peut, du jour au lendemain, se trouver fort
déprécié au jugement de la foule, votre maîtresse, soit par de tristes
histoires de moeurs, soit par des lâchetés trop malpropres, soit même
par la stupide complaisance qu'il aura montrée à votre égard, soyez
toujours prêt à couper la corde, le jour où votre intérêt l'exigerait
impérieusement. Alors vous parlerez, «la mort dans l'âme,» mais avec
véhémence, et vous verserez sur le vieil hypocrite ce qu'il faut
d'injures pour vous laver vous-même d'une intimité trop connue. Tout ce
qu'il faut, mais sans excès; et vous saurez garder dans cette exécution
la dignité d'un jeune ami à la fois respectueux et affligé. Ainsi vous
aurez montré à la fois l'indépendance de votre jugement et la tendresse
de votre coeur.