Répandez sur tous vos camarades, tous vos confrères, tous les hommes de
lettres en général, les calomnies les plus turpides et les anecdotes les
plus honteuses. Tâchez de les atteindre dans leurs oeuvres, dans leur
famille, dans leur santé; insinuez le plagiat, le bagne, la syphilis;
vous passerez pour un homme bien renseigné, spirituel, un peu mauvaise
langue, et votre compagnie sera recherchée par les journalistes,--ce
qui est toujours bon, car la célébrité, comme le tonnerre, est faite
de petit échos multipliés qui ricochent et redondent les uns sur les
autres.
Mais, et voici ce qui donne à ce conseil, assez banal, une véritable
valeur: soit que vous parliez à ces mêmes confrères que vous avez
si ingénieusement salis par d'adroites paroles, soit que vous leur
écriviez, changez de ton, faites volter votre cheval tête en queue,
virez lof pour lof, et donnez le change avec tant de candeur que votre
mauvaise foi ne puisse être un instant soupçonnée. Cela est important.
Le poète qui tiendra, signée de votre main, une lettre où, vaincu par
l'évidence, vous confessez son doux génie, refusera toujours de croire
aux vilains propos que ses amis vous attribuent; s'ils insistent, il
les tiendra pour des menteurs et des envieux, se brouillera avec
eux peut-être, et vous aurez toute liberté pour achever un travail
souterrain si utile à vos intérêts. Il n'y a pas très longtemps, un
écrivain qu'un vieux maître venait de dépecer devant moi avec une
dextérité vraiment répugnante me déclama avec exultation une lettre où
cet habile écorcheur lui caressait l'épiderme avec les plumes de paon
les plus subtiles et les plus riantes. Cette aventure me fit réfléchir.
Quand vous remerciez de l'envoi d'un livre, que votre réponse soit
mesurée non à l'intérêt du livre, mais à l'importance de l'auteur. En
principe, le livre que vous venez de recevoir doit toujours être le
meilleur de tous ceux de la même main, et l'auteur toujours en progrès
sur son oeuvre: ceci admis, variez et dosez les compliments selon l'âge,
la réputation, l'influence; vous prendrez votre revanche en causant
librement avec vos amis, et le plaisir que vous éprouverez à émietter
une oeuvre sera d'autant plus grand que cette oeuvre aura plus de
mérites: large et résistante, elle donne mieux prise aux coups de talon,
et on peut danser dessus pendant des nuits entières.
Ne faites jamais de critique littéraire, hormis le cas très particulier
exposé dans mon septième paragraphe. Rien n'est plus dangereux que de
faire imprimer ses opinions; on est le maître de celles que l'on garde
sous clef, dans sa tête; on est l'esclave de celles auxquelles on a
ouvert la porte. Si par hasard, ce que je ne crois pas, vous teniez à
vous mêler à quelque grand débat littéraire, usez de voie détournée et
prenez pour prétexte la peinture; les peintres peuvent supporter les
critiques les plus absurdes, car ils ne répondent pas et il est facile,
en visant un artiste, de blesser grièvement un littérateur qui avoue les
mêmes principes que lui. Ce jeu a réussi, mais il est dangereux. Je ne
vous conseillerai pas davantage d'obéir sans mûre réflexion à
l'insinuation de Jonathan Swift: «... Que votre premier essai soit un
coup d'éclat dans le genre du libelle, du pamphlet ou de la satire.
Jetez-moi bas une vingtaine de réputations et la vôtre grandira
infailliblement...» Sans doute, si le coup est vraiment un «coup
d'éclat», mais qui oserait en répondre? Démolir vingt réputations,
surtout si elles ont été conquises bravement et loyalement, c'est là
pour un jeune écrivain un bonheur trop rare pour qu'une telle tentative
ne comporte pas des risques graves, et vous savez que je suis inflexible
sur la question des risques. On acquiert bien des amis par vingt
déboulonnements exécutés avec soin, mais que de haines! Et si le bronze
résiste, si sa chute n'est pas immédiate et foudroyante, il peut
s'animer et vous faire de ses mains froides un terrible collier de
métal. A mon avis, les plus beaux coups en ce genre seront toujours
malheureux, surtout à une époque où l'opinion est si divisée, où il est
si facile de se faire condottière, de recruter un parti et une armée.
Comme je vous l'ai dit, attaquez plutôt par des paroles, que vous pouvez
toujours renier.
La seconde partie du conseil de Swift me semble au contraire très
recommandable et franchement je l'approuve de prohiber la louange.
Cela est mauvais: ceux que vous louez de votre mieux, en illuminant les
parties belles, en ménageant les ombres, se trouvent toujours estimés
au-dessous de leur valeur, et quand même vous eussiez monté le ton
du panégyrique jusqu'à l'hyperbole et jusqu'au ridicule, ils ne vous
pardonneront jamais, à moins d'avoir la candeur du génie où la fraîcheur
des âmes généreuses, le signe d'amitié que vous faites à leurs voisins;
quant à ceux que vous auriez tus, ils vous rendraient silence pour
silence, et votre entreprise ne serait nullement profitable.