IV

Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous

les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car

jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le

premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore

quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des

critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en

papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de

pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez

d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse.

Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre

valeur littéraire--naturellement proportionnelle au chiffre

inscrit;--à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de

métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à

peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains

et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre

et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes

et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite,

afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout

déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte

de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette

conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez

le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point

commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que

je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse

dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais

aussi d'une méthode.

V

Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut

pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les

portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir

littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu

(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien

davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est

la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût.

Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas

écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne

soit journellement d'usage dans le langage familier». Toutes les autres

règles découlent de celle-là ; bien observée, elle suffit à préserver de

«l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce.

Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale

il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques

premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi

littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès,

compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un

roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste

affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...»

Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse

un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles

plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un

livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi

que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions

aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il

a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman

où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures,

jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes,

sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes

et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un

chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là ? Plusieurs

écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue

qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans

réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez

sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et

davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais

distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles

et les plus délicats.

La culture des idées · 第 39 / 64 题