Quelles doivent être vos lectures? Sérieuses et variées. Vous lirez tous
les livres qui ont eu du succès, principalement parmi les modernes, car
jadis le mérite et le succès se confondaient souvent; à cette heure, le
premier de ces mots n'a plus aucune signification précise: il est encore
quelquefois le synonyme de succès dans la bouche des libraires et des
critiques, mais toujours prononcé le second, lorsque la dépense en
papier a été assez considérable peur justifier une telle hardiesse de
pensée et d'appréciation. Lisez donc d'abord les catalogues et marquez
d'une croix tous les ouvrages signalés par une mention flatteuse.
Au-dessous du quarantième mille, un roman n'a qu'une fort médiocre
valeur littéraire--naturellement proportionnelle au chiffre
inscrit;--à quinze, on peut lire un volume de vers; à dix, un traité de
métaphysique; un pamphlet littéraire qui ne dépasse pas vingt-cinq est à
peine digne d'être feuilleté. Il s'agit, bien entendu, de mille soudains
et vertigineux, de vogues immédiates, de livres «enlevés», pile, fièvre
et queue, car je ne vous crois pas homme à vous accommoder de ces probes
et lentes fortunes qu'un demi-siècle n'épuise pas. Lisez, mais vite,
afin de lire beaucoup et d'engrosser rapidement votre mémoire. Au bout
déjà de quelques tomes, vous aurez découvert le point commun, le faîte
de convergence de tous les livres à succès de notre époque: cette
conquête assurée, fermez vos tomes et mettez-vous au travail; vous avez
le diamant, il ne reste plus qu'à le sertir à la dernière mode. Ce point
commun, je ne l'ai pas cherché, et l'aurais-je trouvé par hasard que
je resterais muet; il faut que vous entrepreniez vous-même cette chasse
dont le résultat vous enrichira non seulement d'un mot de passe, mais
aussi d'une méthode.
V
Vos doutes sur le style vous font le plus grand honneur. Non, il ne faut
pas «écrire». Des jeunes gens fort bien doués se sont fermé toutes les
portes, ont gâché, par la puérile vanité du style, le plus bel avenir
littéraire. Sans doute, l'art d'écrire est, aujourd'hui, assez répandu
(pas tant qu'on le croit), mais l'art de ne pas écrire l'est bien
davantage, quoique personne n'en ait encore formulé les principes; c'est
la tendance actuelle et demain ce sera la loi de tous les gens de goût.
Le joli traité à rédiger sous ce titre: «Du Style ou de l'Art de ne pas
écrire!» En voici la première règle: «N'employez jamais une image qui ne
soit journellement d'usage dans le langage familier». Toutes les autres
règles découlent de celle-là ; bien observée, elle suffit à préserver de
«l'écriture» un homme de bon sens et de bonne grâce.
Mais si l'on veut jouir d'une réputation intacte et de l'estime totale
il est nécessaire d'arriver du premier coup à la non-écriture. Quelques
premiers livres écrits, quelques pages même, déterrées par un ennemi
littéraire, pourraient, après des vingt ans de labeur et de succès,
compromettre tout d'un coup votre popularité. J'ai vu la vente d'un
roman sans aucun style coupée net par un article où un journaliste
affirmait: «... livre très beau et d'une «écriture» neuve et hardie...»
Rien n'était plus faux, mais ce romancier avait publié dans sa jeunesse
un premier livre qui autorisait jusqu'à un certain point de telles
plaisanteries. Que votre livre de début soit donc bien franchement un
livre sans style; qu'en ses pages fraîches on cueille aisément, ainsi
que dans un pré, toutes les fleurs communes; que toutes vos descriptions
aient cet air de déjà-vu qui ravit le public en lui faisant croire qu'il
a lu tous les livres et qu'on ne saurait plus rien inventer. Un roman
où tout, jusqu'aux noms des personnages, jusqu'à la nuance des tentures,
jusqu'à la forme des fauteuils, où tout, dialogues, paysages, gestes,
sourires, cheveux, accidents, scènes d'amour, jalousies, souliers, jupes
et consciences, où tout, dis-je, donnerait la sensation de retrouver un
chien perdu ou une amante égarée! Qui nous fera ce roman-là ? Plusieurs
écrivains célèbres se vantent, dit-on, d'un tel chef-d'oeuvre; j'avoue
qu'ils en approchèrent, mais pas au point que je les admire sans
réserve; il leur manque d'avoir évité la vulgarité. Car vous comprenez
sans doute que si je bannis le style, j'exige la distinction; et
davantage encore, je veux que ce livre sans écriture, sans idées, mais
distingué, ait «un air de littérature» qui séduise les plus difficiles
et les plus délicats.