Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un
commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la
haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la
corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui,
divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il
faut vivre riche. Il faut mourir gras». Et cette devise, outre ses deux
sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième,
ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en
ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous
n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de
quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus
de génie, et avec moins de bonne volonté,--mais, avec un sage régime,
vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une
époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim.
Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le
placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni
le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être
maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez
avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un
principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte
dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux
touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour
immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette
parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous
sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte.
Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes
camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de
l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et
votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que,
hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer
en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne
peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de
croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne
se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de
préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une
solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion,
c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six
ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un
commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils
auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des
capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres
vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer
dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature,
l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler.