III

Il faut mourir riche, dit-on. Cet aphorisme est tout au plus digne d'un

commerçant modeste. Songez, mon ami, que vous allez entrer dans la

haute industrie et prenez une devise plus relevée et plus digne de la

corporation qui va s'ouvrir à vous; je vous conseille celle-ci, qui,

divisée en deux parties, embrasse également le présent et l'avenir: «Il

faut vivre riche. Il faut mourir gras». Et cette devise, outre ses deux

sens bien clairs, bien humains, bien modernes, en renferme un troisième,

ésotérique et merveilleux; je ne veux que vous mettre sur la voie en

ajoutant: la graisse est le commencement de la gloire. Sans doute, vous

n'irez pas jusqu'à la gloire, quoi que puisse faire espérer l'exemple de

quelques-uns de nos contemporains qui débutèrent comme vous, sans plus

de génie, et avec moins de bonne volonté,--mais, avec un sage régime,

vous pouvez prétendre à la graisse: cela n'est pas à dédaigner, à une

époque où tant de pauvres braves gens meurent de faim.

Quant à l'argent immédiat qui vous est nécessaire en attendant le

placement de votre pacotille, je ne vous conseillerais ni la Bourse, ni

le chantage où les risques sont trop grands et qui demandent, pour être

maniés fructueusement, une expérience des hommes que vous ne pouvez

avoir à dix-sept ans, malgré votre précocité; or, et c'est là un

principe dont je vous recommande la méditation, mon cher ami, tout acte

dont l'accomplissement comporte, malgré ses avantages, un risque sérieux

touchant la santé, la liberté ou la réputation, doit être tenu pour

immoral et rejeté hors des possibilités. Gardez soigneusement cette

parole dans votre coeur; elle peut vous éviter bien des ennuis et vous

sauver du naufrage auquel sont sujets même des gens de votre sorte.

Mais vous n'êtes pas en peine; vous êtes riche comme tous vos jeunes

camarades. Fils, comme tout le monde, de parents mariés à la veille de

l'impuissance et de la sénilité, vous avez hérité dès l'adolescence et

votre tuteur vient de vous rendre ses comptes. Il est bien évident que,

hors de ces circonstances heureuses, vous n'auriez jamais songé à entrer

en littérature; l'état ridicule d'un écrivain réduit à gagner sa vie ne

peut plus séduire un homme bien né; et même je ne suis pas éloigné de

croire que tous ces poètes pauvres de jadis (histoire ou légende) ne

se trouvèrent que par incapacité intellectuelle dans la nécessité de

préférer la gloire au coffre et la triste fréquentation des Muses à une

solide installation dans la vie. Ce qui me confirme dans cette opinion,

c'est que tous les jeunes gens que j'ai vus débuter depuis cinq ou six

ans ont, de leur propre aveu, choisi la littérature comme on choisit un

commerce agréable et lucratif, et nullement par vocation: dénués, ils

auraient évité un état qui exige, pour être exercé avantageusement, des

capitaux. De ceux qui vivent sur le Parnasse en solitaires ou en libres

vagabonds, je ne m'occupe pas; vous n'êtes pas exposé à les rencontrer

dans le monde où vous devez évoluer; c'est toute une littérature,

l'Autre Littérature, dont il est malséant même de parler.

La culture des idées · 第 38 / 64 题