Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait
plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en
Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui
pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier
gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra
venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux,
avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses
sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui
ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace
abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans
le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes
intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard
et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans
un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans
que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand
étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas
dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le
dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la
métamorphose ingénue:
Martirii gestans virgo Martina coronam
Ejecto hinc Martis numine templa tenet.
La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a
qu'une religion, elle se rajeunit.
Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile ordonnaient la
destruction des temples, l'anéantissement des dieux, mais le peuple
alors se révoltait et la religion ancienne se perpétuait dans les
forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités évangéliques
engendrèrent la sorcellerie, un culte secret devenant nécessairement
orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse,
la somnambule gagne; la libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et
le marc de café. On déplace la superstition, on ne la détruit pas.
En ses instructions au moine Augustin, Grégoire le Grand se prononce
fermement contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser les
temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les
utiliser». Quelle leçon pour les faux idéalistes que l'esprit pratique
d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et qui sait aussi que
le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses églises, ne souffre pas
volontiers les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait Dieu qui
a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, brûlez, ravagez; pulvérisez les
statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49]» Mais, pape
romain, il est nécessairement supérieur à un dieu barbare. Il est
civilisé. C'est pour avoir pris à la lettre les commandements de cette
idole asiatique que les tristes protestants allumèrent tant d'incendies
en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformités_ les loue de leur
rage destructrice et il n'a à sa disposition que trop de textes de pères
de l'Église pour corroborer son fanatisme.
[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.]
Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus
qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en
est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses
prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce
que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé.
Dans une précédente étude[50], on a donné quelques exemples de la
continuité religieuse.
[Note 50: Voir page 142.]
En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts
sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes
introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail
d'érudition.
Les Romains vénéraient _Spiniensis_, qui protégeait leurs champs contre
les épines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes
aux troupeaux[51]; nous avons, pour le même office, N.-D. du Chardon,
N.-D. de l'Épine que les paysans saluent en revenant du labour et
que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est
champêtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseignés lui demandent
leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais c'est à _Trivia_ et à ses
obscurs auxiliaires que reviennent légitimement ces soins particuliers.
On trouvait leurs images encastrées dans les troncs vénérables des
vieux chênes, à peu près semblables à ces vierges dolentes que l'écorce
ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii
semitales_, accueillent les prières des voyageurs et agréent les ex-voto
du retour. On pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, ou
la bourse (vide) qu'ils ont préservée des bandits. Avant de partir, on
avait puisé à la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) dont on
s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'était encore la même
cérémonie. Ce que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le voeu
était sacré: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce
prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces
asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prêtres,
du moins, entretiennent la fraîcheur des idoles et les nourrissent de
prières et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la piété sacerdotale
des trésors sacrés. Le prêtre est trop crédule pour n'être qu'un
exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du
fidèle.
[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.]
Les parapets des anciens ponts étaient sommés au-dessus de chaque
pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, très
souvent une vierge. Ammien Marcellin décrit ces images en un latin si
vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: «_Quales in
commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._»
Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules,
même si elles étaient très belles, parce qu'elles n'ont plus de
signification. L'art est obligé d'être utile, quand il veut être
populaire. Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres ou les
saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent
un calvaire ou une Vierge. «Comme presque toujours les voyageurs pieux,
dit Apulée, au début de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur
route quelque bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent en prières,
déposent un ex-voto, s'arrêtent un instant..»., et parmi les motifs
de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel
champêtre enguirlandé que rappellent singulièrement les grossières
bonnes vierges noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane des
chemins, à Trivia, que Marie a succédé le plus souvent; et on se demande
si la vieille idole fut partout renversée, si tout l'effort contre la
superstition du peuple aboutit à plus qu'un changement de nom? Mais
si le nom fut changé les attributs demeurèrent et les surnoms et les
offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de
Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots,
celle qui assure contre le péril des longs voyages.
[Note 52: XXXI, I.]
Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aimés était _Silvanus_.
Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait
volontiers de _sanctus_ et il était le maître des Lares:
SILVANO
SANCTO. SACRO
LARUM. CÆSARI
C'était un saint tout fait. Il passa directement sur les autels
chrétiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait déjà la piété
populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit
celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrétiennes pussent invoquer
sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulière
dévotion. Ainsi, en quelques siècles, la religion de la virginité et de
la pudeur en était arrivée, sous la pression du peuple, à tolérer
sur ses autels le maître des luxures, exemple amusant de la puissance
naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y méprendre; canonisé, Priape
devint fort décent et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette
qu'au profit de la fécondité; le démon travaille à peupler le paradis et
à donner aux anges des frères[53].
[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt
Liber; Trèves, 1723.]
Chaque maladie a son guérisseur et chaque métier a son protecteur.
Arnobe et S. Augustin raillent l'humilité de ces dieux qui consentent
à de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du présent
siècle. Ce qu'ils ont haï règne, au nom même et sous l'égide du Dieu qui
inspirait leur satire.