II

Au temps de Tibère, on pouvait encore inventer une morale, on ne pouvait

plus inventer une religion. Celles qui existaient, en Occident ou en

Orient, dépassaient en beauté et en richesse toutes les imaginations qui

pouvaient fermenter dans la tête d'un prophète juif ou d'un romancier

gréco-latin. Ni Jésus ne fonda une religion, ni Philostrate. Mithra

venait d'Orient avec un dogme complet. Bacchus et Isis attiraient à eux,

avec d'immenses troupes de croyants, toutes les superstitions éparses

sur des terres ravagées et durement labourées. Il y a un mollusque qui

ne peut devenir un coquillage qu'en s'attribuant une carapace

abandonnée; le christianisme devint une religion en s'introduisant dans

le paganisme mythologique, dont la vieillesse avait affaibli les organes

intérieurs. Un apôtre, vêtu, comme un philosophe, d'une robe de hasard

et tous ses poils flottant comme sous un vent prophétique, entrait dans

un temple et rebaptisait le dieu séculaire. Mars devenait Martine, sans

que le peuple, habitué aux nouveautés religieuses, manifestât un grand

étonnement. Tant de statues surabondantes gisaient dans les villas

dévastées par les guerres; on érigeait la femme sur le socle d'où le

dieu tombait, ayant trop vécu; une inscription nous assure de la

métamorphose ingénue:

Martirii gestans virgo Martina coronam

Ejecto hinc Martis numine templa tenet.

La guerre est entre les dieux, mais non entre les religions; il n'y a

qu'une religion, elle se rajeunit.

Parfois des apôtres plus instruits de l'évangile ordonnaient la

destruction des temples, l'anéantissement des dieux, mais le peuple

alors se révoltait et la religion ancienne se perpétuait dans les

forêts, dans les grottes. Plus tard, ces brutalités évangéliques

engendrèrent la sorcellerie, un culte secret devenant nécessairement

orgiaque et malfaisant. A Paris, de nos jours, quand la religion baisse,

la somnambule gagne; la libre-pensée, pour le peuple, c'est le tarot et

le marc de café. On déplace la superstition, on ne la détruit pas.

En ses instructions au moine Augustin, Grégoire le Grand se prononce

fermement contre toute démolition inutile: «Ne pas renverser les

temples, niais seulement les idoles; si les temples sont solides, les

utiliser». Quelle leçon pour les faux idéalistes que l'esprit pratique

d'un pape qui sait ce que coûte la maçonnerie et qui sait aussi que

le peuple, heureux qu'on lui embellisse ses églises, ne souffre pas

volontiers les démolisseurs. Grégoire cependant contredisait Dieu qui

a dit: «Détruisez, démolissez, brisez, brûlez, ravagez; pulvérisez les

statues, rasez les temples; le fer, le feu et le sang![49]» Mais, pape

romain, il est nécessairement supérieur à un dieu barbare. Il est

civilisé. C'est pour avoir pris à la lettre les commandements de cette

idole asiatique que les tristes protestants allumèrent tant d'incendies

en France et en Allemagne. L'auteur des _Conformités_ les loue de leur

rage destructrice et il n'a à sa disposition que trop de textes de pères

de l'Église pour corroborer son fanatisme.

[Note 49: Exode, XXXIV, 23; Deut., XII, 2, 3.]

Le peuple n'est pas destructeur. Il n'en a pas les moyens, pas plus

qu'il n'a ceux de construire; son rôle est de conserver, et il s'en

est acquitté au cours des siècles avec un zèle admirable, malgré ses

prêtres. On pourrait reconstituer la vieille religion romaine avec ce

que la piété populaire d'aujourd'hui en a conservé.

Dans une précédente étude[50], on a donné quelques exemples de la

continuité religieuse.

[Note 50: Voir page 142.]

En voici d'autres, qui ne sont pas sans intérêt. S'ils sont offerts

sans coordination rigoureuse, c'est qu'il ne s'agit ici que de notes

introductives et d'un appel aux érudits plutôt que d'un travail

d'érudition.

Les Romains vénéraient _Spiniensis_, qui protégeait leurs champs contre

les épines, les chardons, toutes les mauvaises herbes aiguës, néfastes

aux troupeaux[51]; nous avons, pour le même office, N.-D. du Chardon,

N.-D. de l'Épine que les paysans saluent en revenant du labour et

que les femmes, le dimanche, parfument de bouquets. _Spiniensis_ est

champêtre; il est vicinal. Les voyageurs mal renseignés lui demandent

leur chemin et qu'il écarte les voleurs. Mais c'est à _Trivia_ et à ses

obscurs auxiliaires que reviennent légitimement ces soins particuliers.

On trouvait leurs images encastrées dans les troncs vénérables des

vieux chênes, à peu près semblables à ces vierges dolentes que l'écorce

ravivée enserre dans une gaine vivante. Les dieux vicinaux, _dii

semitales_, accueillent les prières des voyageurs et agréent les ex-voto

du retour. On pend aux branches de l'arbre le bâton, les sandales, ou

la bourse (vide) qu'ils ont préservée des bandits. Avant de partir, on

avait puisé à la source voisine un vase d'eau bénite (lustrale) dont on

s'aspergeait pieusement; et le voyage accompli, c'était encore la même

cérémonie. Ce que l'on avait promis à l'idole, elle l'exigeait. Le voeu

était sacré: _solvere vota_, payer le prix convenu au contrat. Si ce

prix, comme encore aujourd'hui, allait aux prêtres, parasites de ces

asiles, cela semblait juste; avec l'argent des voeux, les prêtres,

du moins, entretiennent la fraîcheur des idoles et les nourrissent de

prières et d'encens. Mais on retrouve enfouis par la piété sacerdotale

des trésors sacrés. Le prêtre est trop crédule pour n'être qu'un

exploiteur; il craint son dieu autant qu'il se fait, lui, craindre du

fidèle.

[Note 51: Everardus Otto, _De Diis vialibus_. Magdebourg, 1714. XXXI, 1.]

Les parapets des anciens ponts étaient sommés au-dessus de chaque

pilier, ou vers le milieu seulement, de la statue du protecteur, très

souvent une vierge. Ammien Marcellin décrit ces images en un latin si

vert et si vivant qu'on croit lire une langue moderne[52]: «_Quales in

commarginandis pontibus effigiati dolantur incomte in hominum figuras._»

Les ponts d'aujourd'hui s'ornent de telles figures, mais ridicules,

même si elles étaient très belles, parce qu'elles n'ont plus de

signification. L'art est obligé d'être utile, quand il veut être

populaire. Les gens s'arrêtaient un instant devant ces simulacres ou les

saluaient en passant, ainsi que font encore les paysans qui rencontrent

un calvaire ou une Vierge. «Comme presque toujours les voyageurs pieux,

dit Apulée, au début de ses _Florides_, s'ils rencontrent sur leur

route quelque bois sacré ou quelque lieu saint, se mettent en prières,

déposent un ex-voto, s'arrêtent un instant..»., et parmi les motifs

de ces sanctuaires il cite le _truncus dolamine effigiatus_ et l'autel

champêtre enguirlandé que rappellent singulièrement les grossières

bonnes vierges noires parmi les fleurs fraîches. C'est à la Diane des

chemins, à Trivia, que Marie a succédé le plus souvent; et on se demande

si la vieille idole fut partout renversée, si tout l'effort contre la

superstition du peuple aboutit à plus qu'un changement de nom? Mais

si le nom fut changé les attributs demeurèrent et les surnoms et les

offices; _Diana servatrix_ devient tout naturellement Notre-Dame de

Bon-Secours, ou de Recouvrance, et _Diana redux_ c'est N.-D. des Flots,

celle qui assure contre le péril des longs voyages.

[Note 52: XXXI, I.]

Parmi les autres dieux vicinaux, l'un des plus aimés était _Silvanus_.

Les inscriptions en son honneur sont fort nombreuses. On le qualifiait

volontiers de _sanctus_ et il était le maître des Lares:

SILVANO

SANCTO. SACRO

LARUM. CÆSARI

C'était un saint tout fait. Il passa directement sur les autels

chrétiens sous ce nom de saint Silvain que lui donnait déjà la piété

populaire. Mais Priape, trop compromis, dut changer de nom; il prit

celui de _Sanctus Vitus_, afin que les chrétiennes pussent invoquer

sans rougir le dieu pour qui les femmes eurent toujours une particulière

dévotion. Ainsi, en quelques siècles, la religion de la virginité et de

la pudeur en était arrivée, sous la pression du peuple, à tolérer

sur ses autels le maître des luxures, exemple amusant de la puissance

naturelle de la vie! Mais il ne faut pas s'y méprendre; canonisé, Priape

devint fort décent et enfin matrimonial. Il ne dénoue plus l'aiguillette

qu'au profit de la fécondité; le démon travaille à peupler le paradis et

à donner aux anges des frères[53].

[Note 53: Cf. G.H. Nieupoort, _Rituum qui olim ap. Roman. obtinuerunt

Liber; Trèves, 1723.]

Chaque maladie a son guérisseur et chaque métier a son protecteur.

Arnobe et S. Augustin raillent l'humilité de ces dieux qui consentent

à de si bas offices; ils ne railleraient plus, apologistes du présent

siècle. Ce qu'ils ont haï règne, au nom même et sous l'égide du Dieu qui

inspirait leur satire.

La culture des idées · 第 27 / 64 题