Priape {Stérilité { S. Vitus devenu
{Impuissance { S. Gui, S. Guignolet
{ S. Paterne.
Strenua Faiblesse { S. Fort.
Apollon Peste { S. Roch.
{ S. Sébastien.
Hercule Epilepsie ( S. Valentin.
Junon Lucine { Douleurs de l'enfantement { Ste Marguerite.
Vibillia fait retrouver leur S. Antoine de
chemin aux Padoue fait retrouver
voyageurs égarés. les objets
perdus.
Hippona, ou Epopona } Maladies des chevaux } S. Georges. S. Eloi.
Cette liste n'est qu'une amorce. On en continuerait longtemps le
parallélisme, avec plus ou moins de précision. A _Febris_, qui éloignait
la fièvre; à _Rubigus_, qui préservait les blés de la rouille;
à _Stercutius_, qui donnait sa valeur au fumier; à _Orbona_, qui
protégeait les orphelins, on opposerait une magnifique liste d'analogues
jeux de mots, car:
S. Bonaventure guérit du mal d'aventure.
S. Léger -- de l'embonpoint.
S. Ouen -- de la surdité.
S. Claude -- les éclopés.
S. Cloud -- des clous et boutons.
S. Boniface -- de la maigreur.
S. Atourni -- des étourdissements.
Ste Claire }
S. Clair }
Ste Luce } des maux d'yeux.
Ste Flaminie de }
Clairmont }
S. Genou -- de la goutte.
Dans le symbolisme[54], saint Georges et son dragon figurent Hercule et
l'Hydre; Apollon porte-lyre revit en sainte Cécile, en saint Genest;
Bacchus, en S. Vincent; Vulcain, en S. Eloi; Mithra, en N.-D. des Sept
Douleurs; Jupiter Ammon, dans le Moyse cornu. Comme Diane protégeait
Éphèse; Minerve, Athènes; Vénus, Chypre; Sainte Éligie protège Anvers;
S. Marc, Venise; S. Wenceslas, la Bohême. Même race, même psychologie,
même religion; cela est invincible. Au temps de la ferveur républicaine,
on offrit des bouquets à la Marianne de la place de la République; pour
exister dans l'âme du peuple, elle avait dû se diviniser.
[Note 54: Sur cette question M. Gaidoz, directeur de _Mèlusine_, est
l'homme du monde le mieux documenté.]
Beaucoup de sanctuaires romains sont d'anciens temples païens qui, dans
leurs noms nouveaux, laissent lire leur généalogie[55]:
Temples Eglises
Jupiter Feretrius In Ara Coeli.
La Bonne Déesse Ste-Marie Aventine.
Apollon Capitolin Ste-Marie du Capitole.
Isis (au cirque de Flaminius) Sancta Maria in Equirio.
Minerve Ste-Marie sur la Minerve
Vesta N.-D. du Soleil.
Romulus et Remus S. Côme et S. Damien
[Note 55: Il y a des renseignements là-dessus, mais pas toujours très
sûrs, dans la _Lettre écrite de Rome_, de Conyers Middleton Amsterdam,
1764.]
Les chaires en marbre de certaines églises de Rome sont des baignoires
qui viennent de Dioclétien; dans la cathédrale de Naples, les fonts
baptismaux ne sont autre chose qu'une ancienne cuve de basalte ornée
de très beaux bas-reliefs où se lit l'histoire de Bacchus[56]. Près de
Monteleone, une Ariane mutilée, dressée près d'une fontaine, est vénérée
sous le vocable de _Santa Venere_[57]; les femmes invoquent son secours
en de «certaines circonstances» que le révérend n'ose préciser, mais
qui doivent être à la fois la stérilité et les peines de coeur. Dans le
voisinage il y a un havre appelé Porto Santa Venere. La plus ancienne
église bâtie à Naples remplaça un temple dédié à Artemis; c'est la
Madone qui assuma toute la dévotion antique; comme à Pausilippe, où elle
succéda à Vénus Euplua, nom qui correspond exactement à N.-D. des Flots.
[Note 56: _Paganism in the Roman Church_, by the Rev. Th. Trede, pastor
of the evangelical church of Naples (_The Open Court_, June 1899). Ce
révérend continue, mais avec une bonne humeur ironique et attristée, le
travail des _Conformités_. On ne saurait trop encourager ces sortes de
travaux; dirigés contre le romanisme populaire, ils en sont la plus
utile et la plus belle apologie. Nous utilisons la charmante étude de M.
Trede.]
Divinisé par Adrien pour qui il était mort, Antinous fut gratifié à
Naples d'un temple devenu populaire; S. Jean-Baptiste, mort aussi pour
son maître, a pris la place du favori de l'empereur. Ce seul exemple
suffirait à prouver à quel point l'idée religieuse et l'idée morale sont
des conceptions opposées; elles sont souvent contradictoires. Le temple
d'Auguste à Terracine est devenu avec une délicieuse facilité l'église
S. Césarée. A Marsala, l'auteur de l'Apocalypse, prédestiné à ce rôle,
rend les oracles au fond de l'antre d'une ancienne sibylle, et vraiment
ici la naïveté confine à l'épigramme. A Monte Gargano, c'est S. Michel
[Note 57: Cf. Sainte Venise, et voyez page 142 du présent ouvrage.]
qui s'est substitué à Calchas dans le même office. Le Mont Cassin jadis
fréquenté par Apollon Python sert maintenant de retraite à S. Martin,
autre tueur de monstres. A Meta, une Vierge guérisseuse continue au
peuple les soins qu'il recevait jadis de Minerva Medica. En général,
comme l'a démontré M. Marignan[58], les pèlerinages aux tombeaux des
saints sont la continuation directe des pratiques du culte d'Esculape;
mais par la force du principe d'utilité, sans lequel aucune religion
ne peut vivre, bien d'autres dieux qu'Esculape furent guérisseurs et,
d'autre part, c'est la Vierge Marie qui, très fréquemment, a succédé
à ces divinités bienveillantes: ainsi encore à Cos, où le peuple a
retrouvé avec joie en une N.-D. du Perpétuel-Secours, la pitié des
Asclépiades[59].
[Note 58: _La Médecine dans l'église au_ VIe _siècle_; Paris, Picard,
1887.]
[Note 59: Cf. la préface des _Mimes_ d'Hérondas, trad. de P. Quillard;
Paris, _Mercure de France_, 1900.]
Il y avait, au sommet du mont Vergine, près de Naples, un sanctuaire
célèbre de la Bonne Déesse; c'est encore la Vierge qui reçoit les
cinquante mille pèlerins qui gravissent tous les ans à la Pentecôte la
colline sacrée.
Sur le golfe de Tarente, il y avait dans les pays anciens un temple
dédié à Héra, célèbre parmi toute la colonie grecque qui y venait en
pèlerinage, s'y répandait en processions. Sous les Romains, Héro devint
Juno Lucina et au Ve siècle l'évêque Lucifer transforma Junon
en Marie. Les Sarrasins abolirent ce que les chrétiens avaient respecté.
Mais Aphrodite règne encore au mont Eryx, toujours plein de colombes,
toujours sacrées; elle a pris un nom de madone, il est vrai; les déesses
elles-mêmes doivent pour rester femmes et belles, se plier à la mode.
On a donné tous ces détails pour fixer les idées et pour faire
réfléchir. Ils valent bien une dissertation méthodique. Comme il s'agit
d'insinuer et non de prouver, besogne inférieure, on n'a pas le dessein
d'insister ni conférer les cérémoniaux, les moeurs, les usages, ni
de rappeler par exemple que la coutume d'injurier les saints est
une tradition païenne, et qu'on honorait ainsi Déméter et, à Rhodes,
Héraclès, et que le cardinal Bellarmin[60] constate que de son temps
les fidèles ne craignaient pas de conspuer la Sainte Vierge, _et
blasphemando_ meretricem _appellare non timent_. Les parallèles se
gâtent quand on multiplie les détails et les points de comparaison.
Cela donne au scepticisme le temps de se retourner et de préparer ses
arguments.
[Note 60: _Traité de l'art de bien mourir_, t. III.]
Comme les langues, les religions se sont systématisées et localisées,
selon une logique que la science peut analyser, mais qu'elle ne peut ni
réformer, ni diriger.
Tout pays où le christianisme s'est enté sur la barbarie a une tendance
au protestantisme;
Tout pays où le christianisme s'est enté sur le romanisme a une tendance
au catholicisme.
Là l'évangile n'a pas trouvé de contre-poids dans une civilisation
antérieure; ici, il a été résorbé par une civilisation puissante.
Que l'on consulte une carte d'Europe. Cette théorie n'y est contredite
que par l'existence de quelques îlots; mais nul doute que les histoires
particulières ne les fassent rentrer dans l'explication générale.
On comprendrait de même la séparation de l'Orient en catholicisme
grec et en religion orthodoxe, celle-ci n'étant tout au fond qu'un
protestantisme sectaire toujours bouillonnant, toujours prêt à enfoncer
la porte de l'autorité.
Le catholicisme grec s'est propagé en pays de domination romaine ou
byzantine; la religion orthodoxe s'est implantée chez des barbares.
La France, qui n'est pas une terre latine, est une terre romanisée; elle
ne peut garder son originalité qu'en demeurant catholique, c'est-à-dire
païenne et romaine, c'est-à-dire anti-protestante. Mais elle ne peut
pas plus devenir protestante qu'elle ne peut devenir anglaise ou turque.
C'est là un état de fait invincible et ironique contre lequel se
buteront éternellement les convertisseurs. Il faut railler leurs
efforts, opposer impérieusement aux fumées de leur morale lourde l'éclat
d'un paganisme qui se rit de tout, excepté de la vie.
Si on néglige les formes passagères et locales, on peut dire qu'il n'y a
jamais eu qu'une religion, la religion populaire, éternelle et immuable
comme le sentiment humain lui-même. Ce qui s'est modifié, c'est
l'esprit religieux, c'est-à-dire la manière d'interpréter ou de nier les
symboles; mais ceci se passe en des têtes qui vraiment n'ont pas besoin
de religion, puisqu'elles discutent. La vraie religion est matière à
croyance et non à controverses. Elle est matière à expériences, mais
non à démonstrations historiques ou philosophiques. Des pèlerins boiteux
ont-ils, oui ou non, laissé leurs béquilles à Éphèse ou à Lourdes? Voilà
la question, qui n'en fut pas une pour les témoins oculaires. Toute idée
de vérité doit être écartée des études religieuses, et même de vérité
relative. Une religion est utile et elle vit; inutile, et elle meurt. La
vraie religion est une forme de la thérapeutique; mais elle va plus loin
et guérit des maux plus obscurs et avec des moyens plus naïfs que la
médecine naturelle. Elle guérit même la vague inquiétude spirituelle
des âmes simples; et cela est très beau. Tous les moyens lui sont bons,
soit; mais ce qui est utile à un homme sans nuire aux autres hommes
n'est jamais mauvais.
Railler la superstition religieuse ou la maudire, c'est avouer que
l'on fait partie d'une secte, au moins secrète. A une certaine hauteur
au-dessus des psychologies moyennes on regarde comme des faits du même
ordre le _Pater Noster_ et l'_Oraison à Sainte Apolline contre le mal
de dents_. Dès qu'il y a croyance, il y a superstition. Il faut
s'accommoder de cela et ne pas essayer de limiter l'absurde. Quand
Luther, après avoir consulté les saintes écritures, déclare qu'il n'y a
que trois sacrements, il parle en pauvre homme. Il compte les cailloux
que le Petit Poucet avait dans sa poche et suppute s'ils étaient de
granit ou de pierre meulière. La rose qui parle est-elle thé ou mousse?
C'est à des problèmes de cette importance que se rapportent toutes les
batailles religieuses; ou de quels joyaux était l'aigrette de la Huppe?
Le catholicisme populaire a regagné dans le champ bariolé de la
superstition tout le terrain qu'il avait cédé au rationalisme sous
l'influence triste de la Réforme. Toute une mythologie fleurit sous nos
yeux; elle n'a pas reçu de la poésie le prestige des légendes grecques;
mais elle n'en est que meilleure pour la science, étant moins déformée.
Il serait, je crois, plus sensé de l'étudier que d'en rire. Rit-on de
l'absurdité des inexplicables travaux d'Hercule? On a rédigé sur la
genèse des dieux triples d'excellentes dissertations, mais sans prendre
garde que depuis soixante ans, et moins, une et peut-être deux trinités
nouvelles, enchevêtrées les unes dans les autres, étaient nées sous
nos yeux, et cela à l'insu même de ceux qui les ont créées par le zèle
inquiet de leur piété. De nouveaux saints, de nouveaux dieux, sont
sortis de l'ombre sans qu'y aient pris garde ceux qui dissertent
de l'origine des divinités. Et cependant le présent explique
merveilleusement le passé; ce qui n'est pas mystérieux aujourd'hui ne le
fut pas jadis; ce qui n'est qu'un fait élémentaire de psychologie ne fut
pas davantage aux siècles antérieurs. On n'a encore jamais enseigné aux
hommes à vivre dans le présent, d'ailleurs ils y répugnent. Les uns
s'en vont vers le passé, où il y a du moins des lumières; les autres se
tournent, éternels ébahis, vers l'avenir, ce ciel ironique. Ayant établi
ce qu'ils appellent les lois de l'histoire, et ce qui n'est, en somme,
que la coordination logique de leurs désirs, des rêveurs ordonnent avec
gravité le lendemain des jours qu'ils auront oublié de vivre. Comme
s'il y avait un avenir! Comme si le futur pouvait être perçu en tant que
futur, comme si la vie se réalisait jamais en dehors du présent, de la
minute même où la sensation nous avertit de notre existence!
On a fait des livres sur la religion et même sur l'irréligion de
l'avenir. Ce sont des productions gaies. Vers les années où Cicéron
prévoyait un avenir de science et de philosophie, de liberté
intellectuelle, il naissait en Judée, parmi les copeaux d'une cabane,
un paysan nommé Joseph. L'avenir n'est pas plus clair pour nous qu'il ne
l'était pour Cicéron au temps qu'il se riait des Augures.