Cependant l'Eglise a des archives, une histoire, celle de sa beauté
passée: c'est dans cette poussière resplendissante que se réfugient
encore certaines intelligences et certains talents. Chateaubriand, pour
exhumer le catholicisme, n'eut qu'à laisser son génie se souvenir d'une
enfance jadis enivrée de fêtes et de légendes; ses oeuvres historiques
et apologétiques eurent une grande influence sur le développement du
romantisme français; elles rendirent possible la grandiose archéologie
de Victor Hugo, aussi bien que le sentimentalisme religieux de
Lamartine; si l'on néglige tout l'intermédiaire, on les voit, vers la
fin du siècle, aboutir selon leurs canaux, à _Sagesse_, à la trilogie
apologétique de M. Huysmans: _la Cathédrale_ essaie de refaire avec
des moyens nouveaux, plus restreints, mais plus persévérants, avec des
outils moins brillants, mais plus aigus, _le Génie du christianisme_.
L'écrivain d'aujourd'hui a lu aussi _Notre-Dame de Paris_, et aussi
quelques autres livres; il doit à Chateaubriand l'esprit apologiste; à
Victor Hugo, l'amour des pierres sculptées; aux autres, tout le reste.
L'intention apologétique de M. Huysmans est certaine, quoique discrète.
Il veut prouver qu'il y a, ou plutôt qu'il y a eu, un art catholique,
symbolique et mystique, très supérieur, surtout par l'expression, à
tous les arts profanes, antiques ou nouveaux; il étudie l'architecture,
d'après la cathédrale de Chartres, la peinture d'après les primitifs et
surtout Fra Angelico, la musique d'après le plain-chant grégorien, la
mystique et la symbolique, d'après les saints, les théologiens et les
compilateurs du moyen âge; comme centre au roman, une page de l'histoire
d'un écrivain converti qui tente le renoncement et commence par vouer
tout son talent à la défense de l'art religieux; le sentiment est
représenté par des effusions d'amour pieux versées aux pieds de
Notre-Dame; les personnages, hormis peut-être celui d'une servante
dévote et mystique, silhouette curieuse, sont de la psychologie la plus
rudimentaire; le directeur de conscience, l'abbé Gévresin, apparaît
d'une nullité extraordinaire, presque phénoménale; l'abbé Plomb est
un archéologue de province sans caractère particulier qu'une mémoire
baroque où se sont logées, à l'exclusion de toute notion sensée,
les seules singularités de la symbolique et la seule histoire de
la cathédrale de Chartres; non moins versé dans le même genre de
connaissances, le héros du livre, Durtal, exhibe, en plus, une âme de
jeune communiant, et l'esprit sarcastique d'un critique d'art, aigre
quoique dévotieux, partial quoique renseigné. Avec de tels éléments le
roman devait, comme tel, être d'un intérêt nul; sa valeur littéraire lui
est donnée par de superbes pages descriptives, mais où la description
s'élève parfois jusqu'à donner la raison des choses, au moins la raison
symbolique, au moins la raison théologique. Le clergé, s'il lit ce
livre, sera surpris de ne pas le comprendre, tout d'abord, car ses
maîtres lui cachent avec soin la connaissance de la beauté sensible et,
pour entendre (un peu) le symbolisme, il faut une science préliminaire
de l'art et de la nature. Il y a dans des gestes, dans des regards, dans
des draperies, telle intention secrète à la fois de beauté et de prière
qui dépasse l'ordinaire intelligence d'un séminariste gavé de théologie
liguorienne. Cette partie du livre de M. Huysmans, nef autour
de laquelle se rangent les petites chapelles et plusieurs autels
privilégiés, cette partie de théologie sculpturale est réellement
supérieure et, le talent réservé pour être loué à part, il faudrait
encore admirer la patience de l'auteur, le long d'études compliquées,
lentes et troubles, auxquelles rien ne le préparait que la foi et où,
finalement, il a dépassé ses maîtres. Il y a aussi en tout cela un goût
de beauté pure, un sensualisme mystique, qui furent catholiques, mais
qui ne le sont plus; c'est là l'innovation, ou le renouveau: heureux
d'être devenu un bon chrétien, et peut-être sur la voie de devenir
quelque chose de plus et de plus rare, M. Huysmans, s'il est prêt à
quelques renoncements, semble mal disposé à répudier ce qu'il y a
de païen dans le catholicisme, l'art. Par cela, son catholicisme est
presque complet; il lui manque encore, en sa métamorphose et pour
s'adapter entièrement à la vieille tradition romaine, de ne pas mépriser
la sorte d'art qui est une production naturelle du génie humain et,
en somme, une création d'ordre divin et surnaturel, absolument au même
titre que l'art d'inspiration liturgique. De ce que le Couronnement
de la Vierge, de Fra Angelico, est «encore supérieure à tout ce que
l'enthousiasme en voulut dire», s'ensuit-il qu'Ingres n'ait eu aucun
génie? Tel est cependant le parti pris de l'apologiste que, pour vanter
Dieu, il dénigre la Nature et que, pour complaire à ses frères et tenter
les infidèles, il exclut de la communion universelle les plus grands
esprits créateurs, s'ils n'ont pas le front marqué de la symbolique
cendre. Cette méthode n'est point inédite; elle fut celle du violent et
superbe Tertullien, celle de l'autoritaire et rigoureux saint Bernard,
mais jamais celle des papes romains qui firent de Rome la double
capitale du christianisme et du paganisme et qui, peut-être dès
les temps anciens, rangèrent autour d'eux, témoins de leur double
souveraineté, les reliques des saints nouveaux et les effigies des
anciens dieux.
Il y a un art catholique; il n'y a pas d'art chrétien; le christianisme
évangélique est essentiellement opposé à toute représentation de la
beauté sensible, soit d'après le corps humain, soit d'après le reste de
la nature. Saint Paul ne sait pas ce que c'est qu'un temple chrétien;
encore moins, une statue chrétienne; il n'a pas la notion qu'une chose
belle puisse être un ornement ajouté à la beauté d'un coeur pur. Si un
tel christianisme s'était développé, les civilisations anciennes nous
seraient inconnues; la religion de saint Paul demandait impérativement
la destruction des temples qui sont devenus les basiliques italiennes,
le brisement des idoles, ces statues qui ont conservé dans le monde
l'idée d'un art désintéressé et purement humain; la littérature profane
eût été annihilée comme le reste; la propagation de l'Évangile eût été
la propagation de la barbarie et, pour tout dire, la croix aurait été
un fléau aussi affreux et aussi destructeur que le croissant; les deux
filles de la Bible auraient couvert le monde de ruines, de troupeaux et
de tentes en poil de chameau. C'était le métier de saint Paul de tisser
des tentes: jamais métier ne symbolisa mieux le caractère d'un homme.
Le premier soin des chrétiens qui voulurent ramener la religion à sa
candeur première fut l'iconoclastie la plus furieuse. Zwingle, à
Zurich, fit briser les verrières, rompre les statues, brûler les missels
enluminés. En entrant dans l'église de Tous-les-Saints, à Wittenberg,
Carlostadt cria le verset du Deutéronome: «Tu ne feras point d'images
taillées!», signal de dévastation immédiatement compris de la plèbe qui
suivait le triste énergumène.
Je me souviens de n'avoir pu voir sans émotion ce que les calvinistes
de Hollande ont fait de leurs cathédrales. Tous ceux qui sont entrés
à Saint-Laurent de Rotterdam savent que le christianisme, dès qu'il
prétend à retourner à la simplicité évangélique, se complaît, non dans
l'austérité, mais dans la banalité: une salle de conférences à vitres et
à gradins, voilà ce que les Barbares prétendaient faire de Notre-Dame de
Chartres. L'idéal chrétien, en architecture, est tout pareil à l'idéal
démocratique: c'est le groupe scolaire, et ni l'une ni l'autre de ces
inspirations n'est capable de produire un bâtiment égal en beauté à
la grange où, au XIIIe siècle, les cisterciens de Lisseweghe
serraient leurs moissons[33]. Il est d'ailleurs fréquent que les abbayes
cisterciennes soient, au contraire, d'une nudité presque désolée. Saint
Bernard, en réformant l'ordre de Cîteaux, qui est devenu la Trappe,
n'eut aucunement l'intention de permettre le déploiement de grandioses
architectures; fidèle en cela au pur esprit évangélique, il réprouva le
luxe et méprisa l'art, comme plus tard saint François d'Assise. Chaque
fois que le christianisme, par les moines ou par les révolutionnaires,
voulut s'astreindre à plus de conformité avec l'enseignement
apostolique, il dut rejeter tout ce qu'il y avait de païen, de beau et,
par conséquent, de sensuel dans la religion romaine. Il n'y a pas d'art
chrétien; les deux mots sont contradictoires, et voilà pourquoi, même en
un livre presque de dévotion, si l'on parle de peinture, il faut prendre
garde que même la «symbolique des tons» ne préserva pas l'Angelico
d'être avant tout un peintre, un homme qui aime la couleur et les
formes, un homme dont les yeux se réjouissent à la vue de la beauté.
[Note 33: Ce beau morceau d'architecture est figuré dans les _Éléments
d'Archéologie chrétienne_, de Reusens; Louvain, 1886, p. 496. L'auteur
dit avec raison: «On voit que les constructeurs du XIIIe siècle
s'entendaient parfaitement à donner un aspect monumental même aux
édifices dont la destination n'est que secondaire».]