Pour écrire _En Route_ et _la Cathédrale_, il faut être catholique, non
seulement de naissance et de baptême, mais de foi et de moeurs. Il y a
donc aujourd'hui même une littérature catholique, une littérature qui
n'existerait pas sans écrivains catholiques. S'agit-il d'anomalies, ou
sommes-nous en présence de faits tout à fait logiques, raisonnables,
liés à un passé immédiat? Je ne crois pas qu'il y ait aucune singularité
à être catholique en un siècle où le furent presque tous les plus
excellents poètes et quelques-uns des plus grands écrivains, de
Chateaubriand à Villiers de l'Isle-Adam. Que cette croyance ne semble
pas correspondre à l'orientation présente des intelligences, cela est
clair, mais une attitude n'est-elle acceptable que conforme à l'attitude
générale? D'ailleurs, si on peut faire l'anatomie d'une croyance ou
d'une conviction, il est impossible et illégitime d'aller plus loin.
L'excommunication n'est pas un geste philosophique.
Je crois que le catholicisme, en France, fait partie de la tradition
littéraire.
Le catholicisme est le christianisme paganisé. Religion à la fois
mystique et sensuelle, il peut satisfaire, et il a satisfait uniquement,
pendant longtemps, les deux tendances primordiales et contradictoires de
l'humanité, qui sont de vivre à la fois dans le fini et dans
l'infini, ou, en termes plus acceptables, dans la sensation et dans
l'intelligence.
Depuis Constantin jusqu'à la Renaissance, le catholicisme a développé
normalement les deux principes qui le constituent et, sans
l'intervention de Luther, il est très probable que le principe païen,
d'art et de beauté, eût acquis autant de force que le principe
évangélique, de renoncement et de mortification. Léon X et Jules II
pouvaient vraiment se glorifier du nom de _Pontifex maximus_; ils
étaient vraiment à la fois le successeur de saint Pierre et le
successeur du grand-prêtre de Jupiter Capitolin: Luther et Calvin, les
grands affirmateurs de l'Évangile, les durs sectateurs de saint Paul,
les ennemis de Rome et de la gloire romaine, entraînèrent toute la
chrétienté dans leurs erreurs tristes; le catholicisme, se niant
lui-même, accepta le sacrifice d'un de ses éléments naturels; il
détruisit lui-même l'un de ses principes de vie, et, vaincue, l'Église
devint peu à peu ce qu'elle est aujourd'hui, un protestantisme
hiérarchisé, aussi froid, aussi haineux de tout art et de toute beauté
sensible, mais d'intelligence moins libérale, peut-être, plus
recroquevillée encore, soumise à la fois à un passé qu'elle respecte
sans l'aimer, et à un présent qui épouvante sa décrépitude.
En France, au XVIIe siècle, la réaction contre le
protestantisme se fit dans un paganisme moyen, élégant et superficiel;
après la crise janséniste, il y eut une nouvelle réaction de la liberté,
mais elle se fit dans la débauche et dans la littérature galante; le
moment philosophique fut bref et sans influence populaire; après la
période d'abêtissement sentimental provoqué par les ridicules disciples
de Jean-Jacques, Chateaubriand retrouva d'un seul coup le catholicisme,
le moyen âge et la tradition. Tout le siècle est dominé par ce grand
fait littéraire.
Littéraire, car il ne s'agit même pas de supposer légitime le droit
unique à la vérité absolue qu'une religion proclame. Il ne s'agit pas
de vérité. En Grèce, la vraie religion était la religion des temples.
En France, la vraie religion est la religion des clochers. Autour du
clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les
dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de leur royaume. Un jeune poète
catholique a appelé la sainte Vierge «cette belle nymphe», voilà la
vraie tradition du catholicisme populaire. Aucune religion n'est jamais
morte, ni ne mourra jamais; celle dont le nom s'abolit revit dans celle
qui resplendit au grand jour. En plusieurs temples d'Italie, on ne
prit même pas le soin, au Ve siècle, de changer les statues
vénérées, et Déméter nourrice devint tout naturellement une Vierge à
l'enfant[30]: en quelques autres, même en Gaule, on garda le nom du
dieu avec la statue de jadis et le culte, changé dans la croyance des
prêtres, demeura immuable dans la croyance du peuple. Vénus est toujours
aimée sous le vocable de sainte Venise, que l'imagerie représente toute
nue avec seulement un ruban autour des reins[31]. Exemple admirable de la
persévérance du peuple! Ozanam a parfaitement démontré qu'au moment où,
par un coup d'État, le christianisme devint la religion officielle de
l'Empire, le paganisme était encore plein de force et de vie; de là
son influence sur la religion nouvelle qui, ne pouvant le détruire,
l'absorba sans même le transformer. Cependant, dès les premiers siècles,
il y eut dans l'Église un parti très opposé à ce qu'on appelait, sans en
comprendre l'importance, les superstitions populaires; c'était le parti
évangélique, qui ne devait entièrement triompher, dans l'Europe du Nord,
qu'avec la Réforme[32].
[Note 30: Voyez la figure 1295 du Dictionnaire de Saglio.]
[Note 31: Dureau de la Malle, _Mémoire sur sainte Venise_, lu à
l'Académie des Inscriptions.]
[Note 32: Le paganisme est resté traditionnel, notamment à Paris, dans
certaines familles, où, dit-on, les libations et les sacrifices
d'animaux sont encore en usage. Mais ceci pourrait bien ne remonter
qu'au XVIIIe siècle.]
Le culte des saints et des dieux sanctifiés engendra les églises. Les
églises catholiques, comme les temples de l'Égypte ancienne, sont des
tombeaux; elles ne furent pas construites en l'honneur de Dieu seul;
leur prétexte fut presque toujours d'abriter le corps d'un bienheureux
ou d'un thaumaturge, le simulacre d'une divinité traditionnelle, à peine
rebaptisée par une piété innocente. Les églises furent la nécessité
de l'art chrétien, et ainsi la nudité apostolique dut revêtir l'or
des idoles et la pourpre des empereurs. Au XIIe siècle, le
paganisme est restauré dans toute sa splendeur. L'église, partout où
la dévotion est assez riche, est devenue la cathédrale. L'Europe est
couverte de cathédrales; la prairie a toutes ses fleurs matinales et un
peuple immense, sorti de ses ruches, va de fleur en fleur, de sanctuaire
en sanctuaire, cueillant des indulgences, des réconforts, des grâces,
des guérisons, la force de vivre joyeux en un siècle dur. Les béquilles
du temple d'Éphèse s'amoncellent sous les voûtes de la cathédrale de
Chartres, où une belle idole, naguère apportée d'Orient, bénit les
fidèles ivres et se fait vénérer sous le nom de Vierge noire. L'art
catholique, comme la religion elle-même, est la suite naturelle et
logique de l'art païen.
On ne peut entrer ici dans le détail, ni énumérer les preuves
d'une manière de voir qui paraîtra peut-être hasardée à ceux qui ne
connaissent que la surface de l'histoire; on ne peut davantage discuter
aucune des opinions reçues, mais cette affirmation des partielles
origines païennes du catholicisme ne nous fait pas méconnaître, on s'en
doute, ce que l'Évangile, les pères de l'Église, saint Benoît et ses
moines apportèrent de nouveau et de purement spirituel dans l'idée
religieuse; cependant, et même sur ce point, il faudrait étudier
les Alexandrins et comprendre que le mysticisme, qui a pris dans le
catholicisme une forme catholique, n'est pas autre chose que celui qui
prenait, dans Proclus, une forme mythologique. Le symbolisme chrétien
n'est lui-même qu'une transposition du symbolisme néoplatonicien; on ne
sait si tel gnostique fut chrétien ou philosophe et il est difficile de
faire dans le pseudo-aréopagite, la part des rêveries orientales et la
part de l'enseignement patristique. Là encore, dans la suite des temps,
la fusion se fit si intime que, sans le chercher et sans le vouloir, le
catholicisme spéculatif s'assimila et nous a conservé un nombre infini
de notions parfaitement contradictoires avec l'esprit de l'Évangile et
avec la religion de saint Paul: un christianisme pur eût rejeté toute
la tradition pythagoricienne; le catholicisme, fidèle à son nom, nous
a transmis, au milieu de la religion du Christ, à peu près toutes les
superstitions et toutes les théogonies orientales.
Il nous a conservé encore et transmis directement la tradition
littéraire gréco-romaine. Ceci est plus connu et moins contesté. On sait
maintenant qu'il n'y eut pas de «renaissance» au XVe siècle;
on sait que, en aucun moment des siècles antérieurs, les lettres latines
n'avaient cessé d'être cultivées et que Virgile fut, durant tout le
moyen âge, en Italie, en France, en Allemagne, non seulement lu, mais
vénéré, non seulement commenté, mais imité. Le rôle des humanistes fut
cependant important: de même que les protestants voulaient purger le
christianisme de son élément païen, les humanistes voulurent éliminer
de la littérature tous les éléments chrétiens. Les uns et les autres
réussirent; mais, tandis que la tradition littéraire a été renouée par
le romantisme, la tradition religieuse est restée brisée. La littérature
n'est demeurée que pendant trois siècles étrangère à l'âme humaine à
laquelle on substituait l'âme héroïque et poncive; la religion privée de
l'art païen, qui était sa force populaire, est devenue et est restée une
philosophie de sacristie et une morale de confessionnal; elle n'a plus
d'influence sur l'esprit secret des races, qui est avide de beauté
corporelle et de magnificence; rien de trop; elle s'est fait mitoyenne
entre tout; elle est devenue le centre médiocre de la médiocrité
universelle.