L'art catholique, l'art du moyen âge fut-il, autant que le pense M.
Huysmans, autant qu'il a cru le découvrir, minutieusement subjugué
par les règles, ou plutôt par les usages de la symbolique? Cela semble
inadmissible. On concédera difficilement que Fra Angelico n'employa pas
de brun dans son Couronnement parce que cette couleur, «composée de noir
et de rouge, de fumée obscurcissant le feu divin,» est satanique; pas de
violet, pas de gris, pas d'orangé: parce que le violet dit le deuil;
le gris, la tiédeur; l'orangé, le mensonge. L'abstention du peintre
trouverait sans doute des explications moins extraordinaires. Et si les
nefs de Bourges sont au nombre de cinq et celles d'Anvers au nombre de
sept, est-ce vraiment en l'honneur des Cinq Plaies ou en l'honneur des
Sept Dons du Paraclet? Que, dans la disposition la plus ordinaire, trois
nefs et un triple portail, il y ait une allusion à la Trinité, c'est
moins invraisemblable, quoique rien ne le certifie; mais que l'on ajoute
des détails sur la symbolique du toit, des ardoises et des tuiles;
qu'on nous affirme que, d'après Hugues de Saint-Victor, l'assemblage des
pierres d'une cathédrale signifie le mélange des laïques et des clercs,
nous avons plutôt envie de sourire que de nous compoindre, et, par
surcroît, nous serons presque indignés que l'on choisisse l'occasion
d'une citation presque absurde pour écrire le nom du plus original et du
plus grand des mystiques du moyen âge[34]. En toute cette symbolique
de la cathédrale, M. Huysmans ne fait qu'une rapide allusion à
la basilique, et passe. Cependant la cathédrale gothique, par
l'intermédiaire de l'art romain, est certainement née de la basilique,
au moins de la basilique syrienne, dont les plans furent très
anciennement connus et imités en Gaule. Si les cathédrales sont le
développement des basiliques, monuments auxquels la symbolique ne peut
s'adapter, il s'en suit que la symbolique est postérieure aux églises;
qu'elle peut en donner une explication quelquefois curieuse, mais jamais
certaine. Il en est naturellement de même pour ce qu'on appelle le
mobilier religieux, dont l'origine est antérieure au christianisme. On
aurait bien surpris les martyrs qui refusaient d'encenser les idoles en
leur disant que l'encensoir deviendrait un instrument pieux. Peut-être
que la signification symbolique départie à ces accessoires du culte fut
une sorte de baptême conféré à des objets depuis longtemps en usage dans
les cérémonies liturgiques des anciennes religions. On sait qu'une lampe
brûlait perpétuellement, dans certains temples, dans ceux de Minerve,
d'Apollon, de Jupiter Ammon; et déjà l'huile devait être pure et tirée
des seules olives. La lampe éternelle était alors le symbole du feu ou
du soleil; elle ne parle pas plus clairement aujourd'hui. Les prêtres
d'Isis portaient la tonsure en couronne, comme les plus anciens moines;
on distribuait du pain bénit au nom de Minerve, qui, comme Diane,
protégeait des confréries de jeunes filles, des Enfants de Marie. Il ne
serait pas sans intérêt d'étudier ces transpositions et cela vaudrait
peut-être mieux que d'accepter, sans les expliquer, les opinions de
Méliton ou de Durand de Mende[35].
[Note 34: Les compilations sur la symbolique attribuées à Hugues ne
semblent pas son oeuvre.]
[Note 35: Le _Polyhistor Symbolicus_, de Caussin (Cologne, 1631), est une
symbolique de la mythologie gréco-romaine; assez hasardée, elle l'est
moins que l'étrange ouvrage d'Antoine Monnier, _l'Art sacerdotal
antique, explication du sens allégorique des principaux monuments grecs
et romains du Louvre (1897)_.]
L'origine païenne du symbolisme des catacombes est certaine; c'est la
mythologie qui fournit les éléments décoratifs aux tombeaux des premiers
martyrs. Loin de tenter un art nouveau, les chrétiens acceptèrent celui
qui était alors familier à tous et, sauf le type, d'ailleurs admirable,
de l'Orante, ils n'inventèrent d'abord presque rien. Les Victoires, les
Amours, la Méduse, Prométhée, les Dioscures, les Saisons, Icare, Silène,
les Fleuves, Psyché et l'Amour, voilà des sujets que l'on rencontre
fréquemment dans la décoration des catacombes. Avaient-ils pris pour
les chrétiens un sens nouveau? On ne le croit pas. Cependant la Vigne,
funéraire chez les Romains, assume dans les catacombes, où elle est
fréquente, un sens tout opposé; elle représente la vie et le Christ,
sans doute en conformité avec le chapitre XV de l'évangile
selon saint Jean. Orphée eut de bonne heure une légende chrétienne;
saint Augustin lui donne, comme aux sibylles, la valeur d'un prophète;
dans les catacombes, il est préfiguratif du Christ, par sa douceur, le
charme de sa voix et sa mort douloureuse. Il n'est jamais représenté
avec Eurydice, mais seul et entouré d'animaux qui écoulent les sons
de sa lyre. Voilà, prise sur le fait, la déformation chrétienne d'un
symbole antérieur. Peu à peu, réduit à un seul agneau comme auditoire,
Orphée s'identifia avec le Bon Pasteur, et de cette dernière figuration,
il ne resta finalement, dans la symbolique chrétienne, que l'Agneau. On
a cru que le Bon Pasteur était une transposition de l'Apollon Criophore,
mais rien ne l'a encore prouvé, quoique cela soit possible. Ainsi, dans
l'art catholique, l'idée vient du christianisme, et la figuration, du
paganisme.
M. Huysmans l'analyse avec beaucoup de soin, cette symbolique du moyen
âge, si complexe et si curieuse; mais qu'il s'agisse des bêtes ou des
fleurs, des couleurs ou des pierres précieuses, il ne s'inquiète
jamais du motif initial, ni de la source la plus ancienne; il oppose
sérieusement l'un à l'autre des compilateurs qui ont mal copié un
manuscrit, chacun selon son ignorance propre, donnant ainsi une sorte
d'importance pieuse à des opinions basées sur une inconnaissance absolue
de la nature. Ah! que M. Huysmans est plus intéressant quand il conte,
non ce qu'il a lu, mais ce qu'il a vu, quand il qualifie d'après ses
yeux et compare ensemble les trois bas-reliefs, de Chartres, de Dijon
et de Bourges, où sont figurées les joies et les angoisses du Jugement
dernier! Quelle erreur d'avoir fait intervenir dans une oeuvre d'art
et de mysticisme, comme _la Cathédrale_, la science facile des lectures
patientes! Après tout ce qu'il a relevé dans les bestiaires et les
volucraires, dans l'éternel _Physiologus_ du moyen âge, il reste bien
démontré que, hors des textes originaux, la symbolique des bêtes ou des
plantes, qui affola l'Église jusqu'au XVIe siècle, apparaît telle qu'un
amas incohérent de créances inanes: «Pour lui (le pseudo-Hugues), le
vautour caractérise la paresse; le milan, la rapacité; le corbeau, les
détractions; la chouette, l'hypocondrie; le hibou, l'ignorance; la pie,
le bavardage; la huppe, la malpropreté et le mauvais renom». Et l'on
continue ainsi, en assignant à chaque bête, à chaque plante, à chaque
minéral, à chaque objet créé par la main de l'homme, à chaque partie
même du corps humain, la signification d'une vertu, d'un vice, d'une
vérité religieuse ou morale, d'un des articles de la foi. On se trouva
donc en possession d'une véritable langue hiéroglyphique apte à figurer
aux yeux des affirmations élémentaires. Le langage des fleurs encore
populaire, et dont ne manquent pas d'user les coeurs très simples, est
le dernier résidu de la vieille symbolique. Au XVIIe siècle, le symbole
fut détrôné par l'emblème, dans la morale religieuse; par l'allégorie,
dans l'art. Jusqu'au XVIe siècle, on demeura persuadé «que sur cette
terre tout est signe, tout est figure, que le visible ne vaut pas ce
qu'il recouvre d'invisible»; et le souci de l'art catholique fut de
faire parler la nature, de forcer le ciel et la terre à raconter la
gloire de Dieu ou à devenir les exemples et les conseillers de
l'humanité. Yves de Chartres affirme que la symbolique était enseignée
au peuple; du moins il est probable que par les sermonaires, qui en
faisaient un usage constant, le peuple avait acquis certaines notions de
cette science confuse, contradictoire et illusoire. Les prédicateurs
expliquaient les vitraux, les fresques, les bas-reliefs; mais chacun à
sa manière, car on n'était d'accord que sur un très petit nombre de
sujets. Saint Bernard, évangéliste sévère, réprouvait les ornementations
symboliques, dont les églises et les cloîtres étaient historiés; il ne
voulait pas admettre ce langage, qui souvent s'arrêtait aux yeux, sans
pénétrer jusqu'au coeur. Il y a dans ses lettres, à ce propos, un
passage très curieux:
Que signifient cette ridicule monstruosité, cette élégance
merveilleusement difforme, ces difformités élégantes étalées aux
yeux des frères pour les troubler sans doute dans leurs prières
ou les distraire dans leurs lectures? Que nous veulent ces
singes immondes, ces lions furieux, ces monstrueux centaures
ou semi-hommes, ces tigres à la peau mouchetée, ces soldats qui
combattent, ces chasseurs qui soufflent dans leurs cors? Ici, ce
sont des corps multiples à tête unique; là, plusieurs têtes sur
un seul corps. C'est un quadrupède ayant une queue de serpent,
ou un poisson portant une tête de quadrupède. Voici un animal
dont une moitié représente un cheval et l'autre moitié une
chèvre; en voilà un autre ayant des cornes et se terminant en
un corps de cheval. Enfin, c'est partout une telle variété de
formes qu'il y a plus de plaisir à lire sur le marbre que dans
les parchemins, et que l'on passe plus volontiers les journées
à admirer tant de beaux chefs d'oeuvre qu'à étudier et à méditer
la loi divine[36].
[Note 36: Cité par Ch. Gidel. _Sur un poème grec inédit intitulé_: O
{~GREEK CAPITAL LETTER PHI~}{~GREEK CAPITAL LETTER GAMMA~}{~GREEK
CAPITAL LETTER SIGMA~}{~GREEK CAPITAL LETTER IOTA~}{~GREEK CAPITAL
LETTER OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK CAPITAL LETTER
OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER GAMMA~}{~GREEK CAPITAL LETTER
OMICRON~}{~GREEK CAPITAL LETTER SIGMA~} (Annuaire de l'Association des
études grecques, 1873).]
On a reconnu dans cette description quelques-uns des _dubia animalia_
si consciencieusement décrits dans les bestiaires et figurés dans les
cathédrales, le Tragelaphus, le Gryphe, l'Ixus, le Myrmécoléon,
le Phénix, les Faunes, les Satyres, les Sirènes, les Lamies, les
Onocentaures, la Licorne. D'accord, non plus avec la tradition et avec
Samuel Bochart (dans son _Hierozoicon_ ou Faune Sacrée), mais avec
l'interprétation rationaliste, M. Huysmans identifie ces monstres, la
plupart mentionnés par la Bible, avec les vulgaires fauves de l'Orient.
Croyons fermement aux Gryphes et aux Lamies; c'est plus amusant et
peut-être plus sûr. Croyons à la Gorgone de saint Épiphane, le plus
ancien des pasteurs de chimères sacrées: «la Gorgone ressemble à une
belle femme; ses cheveux blonds se terminent en tête de serpents. Toute
sa personne est pleine de charme, mais la vue de sa figure donne la
mort. Au temps de sa fureur, d'une voix harmonieuse, elle appelle à elle
le lion, le dragon, les autres animaux; pas un ne se rend à son appel.
Enfin, elle invite l'homme. Celui-ci s'engage à s'approcher d'elle,
si elle veut bien cacher sa tête; elle le fait: on en profite pour la
prendre. Avec elle on tue les lions et les dragons. Alexandre avait
avec lui la Gorgone Scylla...[37]». Elle est le symbole du péché et de la
tentation.
[Note 37: _Op. cit._, p. 222. Le texte grec commence ainsi: {~GREEK
CAPITAL LETTER MU~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER PHI~}{~GREEK SMALL LETTER ETA WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK
SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~} {~GREEK SMALL LETTER
PI~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER
RHO~}{~GREEK SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL
LETTER FINAL SIGMA~} {~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
EPSILON WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
TAU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER TAU~}{~GREEK SMALL
LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~} {~GREEK SMALL LETTER
THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK SMALL
LETTER IOTA WITH TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL
LETTER NU~} {~GREEK SMALL LETTER ETA WITH TONOS~} {~GREEK SMALL LETTER
GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER RHO~}{~GREEK
SMALL LETTER GAMMA~}{~GREEK SMALL LETTER OMICRON WITH TONOS~}{~GREEK
SMALL LETTER NU~}{~GREEK SMALL LETTER ETA~}.
Il ne parut pas suffisant aux exégètes trop pieux du moyen âge
d'interpréter symboliquement la nature entière et quelques merveilles
apocryphes; on soumit à ce traitement la mythologie gréco-latine.
C'était fort édifiant et un poème tel que celui de Philippe de Vitry
(XIVe)[38],_Roman des Fables Ovide le Grand_, eut sans doute
un certain succès. Philippe a au moins le mérite de l'invention; il est
original à sa manière; nous sommes surpris que M. Huysmans n'ait
pas donné un aperçu de ses imaginations, bien faites cependant pour
«désinfecter le latin du paganisme, qui empestait la luxure, puait un
affreux mélange de vieux bouc et de rose»[39]. Aspergées d'eau bénite,
les Métamorphoses d'Ovide deviennent innocentes, et réconfortantes pour
les âmes inquiètes; c'est une nouvelle Bible offerte à notre ferveur.
Voici le tableau rectifié de Diane et Actéon: Diane symbolise la Sainte
Trinité; le Cerf, Jésus-Christ; Actéon, Jésus-Christ incarné; et les
Chiens, les Juifs. Dans l'anecdote d'Apollon chez Admète, Apollon est
encore le Christ; Mercure représente les Docteurs; les troupeaux, les
Chrétiens; la houlette, la crosse épiscopale; la lyre à sept cordes
signifie à la fois les sept articles du Credo, les sept sacrements et
les sept vertus. L'épisode d'Aristée est interprété ainsi: Jésus-Christ
est le taureau et les apôtres sont les abeilles. Biblis, amoureuse de
son frère, puis changée en fontaine, c'est la Sapience divine; Cadmus,
le frère qui la rebute, c'est encore le peuple Juif. La Gentilité est
dite par Pallas; l'Église, par Phèdre et par Atalante; Satan, par le
serpent Python et par Vulcain; la Judée, par Céphale et par Callisto.
[Note 38: Ne pas le confondre avec Jacques de Vitry (XIIIe siècle),
mystique, sermonaire et historien, qui a d'ailleurs traité, mais en
latin, des sujets analogues dans son histoire des Croisades. Jacques de
Vitry, qui voyagea en Orient et qui savait le grec, a pu consulter des
manuscrits byzantins et recueillir les traditions orales. Après lui la
légende des bêtes ne fait plus aucune acquisition.]
[Note 39: _La Cathédrale_, p. 464.]
Plus anciennement, on avait retrouvé les douze Apôtres dans les douze
signes du Zodiaque; mais cette opinion fut combattue et chaque signe
fut plié à figurer: le Scorpion, Satan; le Sagittaire, Jésus-Christ
triomphant; le Capricorne, le Pénitent; le Lion, le Méchant; le Cancer,
l'Hérésie; le Taureau, le Sacrifice divin. La présence d'un signe
appelé «Virgo», dans une nomenclature aussi ancienne, servit longtemps
d'argument apologétique, ainsi que certains vers de Virgile et la
littérature, complètement apocryphe, des sibylles.
M. Huysmans cite une symbolique du corps humain, d'après Méliton[40];
elle n'est pas très curieuse; en voici une autre, tirée du _Livre de la
Discipline de l'Amour divine_ (1519):
Moult noble et digne est la créature humaine, laquelle, selon
l'âme, est image et semblance de toutes créatures. Le chef rond
et clos par dessus, où sont les sens corporels figure le ciel;
et les yeux représentent le soleil et la lune et les autres sens
les étoiles. Et comme est le monde gouverné par et selon les
sept planètes du ciel, aussi il y a au chef humain sept trous,
entrées et issues, pour gouverner le corps sensiblement: deux
ès yeux, deux aux oreilles, deux au nez et un à la bouche,
par lesquelles l'âme fait ses opérations corporelles et
spirituelles. Des quatre éléments, appert plus la clarté du feu
ès yeux, l'air en la poitrine, l'eau au ventre et la terre ès
jambes. Les os du corps humain sont représentation et figure
des créatures qui ont être et non vie ni sens, comme pierres et
métaux. Les ongles des pieds et des mains, et les cheveux qui
croissent et décroissent insensiblement signifient les créatures
qui ont être et vie végétative, lesquelles sont insensibles
comme plantes et herbes. Le corps humain est figure et
représentation du grand monde, et il est image et expresse
semblance de Dieu créateur et de toute créature.
[Note 40: Saint Méliton, évêque de Sardes, vécut au IIe siècle et fut un
des grands théologiens grecs. On lui attribuait une _Clef de la sainte
Écriture_: cet ouvrage apocryphe, invoqué par l'abbé Auber dans son
grand ouvrage sur le _Symbolisme_, est également cher à l'auteur de _la
Cathédrale_. Il est peu probable qu'une compilation où l'on disserte sur
la symbolique des églises gothiques ait pour auteur un évêque grec du
IIe siècle; cependant M. Huysmans écrit, après avoir cité Durand de
Mende (XIIIe siècle): «Suivant d'autres symbolistes de la même époque,
tels que saint Méliton, évêque de Sardes, et le cardinal Pierre de
Capoue, les tours représentent la Vierge Marie..».]
L'époque de l'agonie du symbolisme fut aussi celle de sa plus curieuse
démence; je veux donner encore, car il est bon de connaître comment
finissent les modes les plus longues et les coutumes les plus
caractéristiques, un aperçu du _Quadragésimal spirituel_, imprimé en
1520; c'est un livre qui, sans doute, fut édifiant: La salade qu'on
mange en carême, à l'entrée de table, c'est la parole de Dieu, qui doit
nous donner appétit et courage. L'huile de douceur et le vinaigre
d'aigreur, qu'on met par parties égales dans la salade, sont l'image de
la miséricorde et de la justice divines. Les fèves frites représentent
la confession. Il faut, pour bien cuire, que les fèves trempent dans
l'eau; il faut que le pénitent se trempe dans l'eau de méditation. Les
pois, qui ne cuisent bien que dans l'eau de rivière, sont l'emblème de
la pénitence, qui doit être accompagnée de la contrition véritable. La
purée, qui pare bien les dîners de carême et qui se passe sur l'étamine,
c'est l'image de la résolution de s'abstenir de péché. La lamproie,
poisson excellent et d'un prix élevé, c'est la rémission des péchés; il
faut le payer en rendant tout ce qu'on retient injustement, en ôtant
toute rancune du coffre du coeur.
... Sinon vous ne mangerez cette lamproye dignement avec son
sang, duquel est faite la bonne sauce, c'est à sçavoir le
mérite de la passion... Par le safran qui doit estre mis en tous
potages, sauces et viandes quadragésimales, s'entend la joie de
paradis, laquelle nous devons penser en toutes nos opérations,
odorer et assortir. Sans le safran nous n'aurons jamais bonne
purée, bons pois passés, ni bonne sauce; pareillement, sans
penser aux joies de paradis, ne pouvons avoir bons potages
spirituels.
Ce morceau aurait trouvé tout naturellement sa place parmi les propos de
table et les allusions culinaires dont M. Huysmans n'a pas dédaigné
de larder sa _Cathédrale_, et il vaut bien la recette, d'ailleurs
favorable, du pissenlit aux lardons[41].
[Note 41: _La Cathédrale_, p. 438.]
En somme, la symbolique, au cours de ces longues, un peu trop longues
pages, est traitée d'une façon satisfaisante et avec une érudition bien
faite pour éblouir le lecteur dévot aussi bien que l'indifférent. Le
dévot ecclésiastique sera même flatté de quelques erreurs d'un autre
ordre, sur les vierges noires, sur l'apostolicité de l'Église des
Gaules, sur saint Denys l'Aréopagite, toutes questions autour desquelles
le clergé dispute avec âpreté et que M. Huysmans résout dans le sens
qui sera le plus agréable aux curés archéologues. Il est entendu que
les vierges noires, telle que de Chartres ou du Puy, sont d'origine
druidique: «Bien avant que la fille de Joachim fût née, les Druides
avaient instauré, dans la grotte qui est devenue notre crypte, un autel
à la Vierge qui devait enfanter, _Virgini pariturae_.
Ils ont eu, par une sorte de grâce, l'intuition d'un Sauveur dont la
Mère serait sans tache..». Il n'y a pas à insister. Les vierges noires
sont d'origine orientale et aucune n'est signalée en France avant le
XIIe siècle. Elle est bien curieuse, cette littérature des
préfigurations! On est allé chercher jusqu'en Chine le pressentiment de
la Vierge Mère et l'on a trouvé que la vierge Kiang-Yuen conçut son fils
Heou-Tsi miraculeusement, par la lueur d'un éclair! La mère de Yao fut
fécondée par la clarté d'une étoile; celle de Yu, par la vertu
d'une perle qui tomba dans son sein[42]! Qui doutera, après cela,
de l'innocente piété des Druides? La seconde des erreurs, tout
ecclésiastiques, que l'on a soufflées à l'auteur de _la Cathédrale,_
est la prétention de faire remonter aux disciples immédiats des
Apôtres, sinon aux Apôtres eux-mêmes, l'évangélisation des Gaules et
la construction des anciennes églises d'où sont nés les monuments
définitifs érigés dans le moyen âge. La vérité est que, si l'on excepte
Lyon qui eut une église vers l'an 198, il n'y avait encore, au milieu
du IIIe siècle, aucune trace sérieuse de christianisme dans les
Gaules; en réalité, l'évangélisation des Gaules date de saint Martin,
au IVe siècle. La troisième erreur de ce genre est la plus
curieuse, la plus absurde et la plus tenace; c'est celle qui fait d'un
grec nommé Denys, converti par saint Paul, à la fois l'auteur d'une
série d'admirables ouvrages mystiques, le premier évêque d'Athènes et
le premier évêque de Paris. Ce personnage mythique assume ainsi sur lui
seul la vie de trois Denys bien distincts: l'évêque d'Athènes, Denys
l'Aréopagite; saint Denys, martyrisé à Paris à la fin du IIIe
siècle; enfin, un écrivain grec du VIe siècle qui écrivit des livres de
théologie mystique et les publia frauduleusement sous le nom de Denys
l'Aréopagite. Cette question était résolue dès le XVIIe siècle, mais
la piété veut des miracles. Or quel plus étonnant miracle qu'un
contemporain de saint Paul dissertant de la hiérarchie ecclésiastique et
des diverses sortes de moines?
[Note 42: A. Bonnetty: _Traditions primitives_ (Annales de Philosophie
Chrétienne, 1839).]
V
Tout cela, sans doute, n'a pas grande importance parmi les feuillets
d'un roman; mais cela prouve aussi qu'on ne s'improvise pas historien,
comme d'autres pages de _la Cathédrale_ prouvent qu'on n'apprend pas
facilement la théologie, mystique ou doctrinale. Ce qui, par exemple,
semble à M. Huysmans primordial dans la vie des saints, ce sont les
visions, les hallucinations, les luttes contre le diable; il ignore que
tout cet accessoire n'est jamais un motif de canonisation[43]; qu'on ne
l'accepte que s'il vient en superfétation à une vie de renoncement, de
sacrifice et de charité; que les accidents cérébraux, si fréquents chez
les saintes, ne le sont pas moins chez les hystériques; ou bien, épris
d'abord du pittoresque et du singulier, il retient le diable comme
l'indispensable metteur en scène des féeries de la sainteté. Voulant
conter quelques traits de l'histoire de Christine de Stommeln (qu'il
appelle, d'après quelque mauvais document, Christine de Stumbèle), ce
qu'il choisit, ce qui le touche et le frappe, c'est la série des farces
stercoraires qui troublèrent la vie de cette charmante fille et qu'elle
atribuait à Satan. «... Ils s'entretiennent, en se chauffant, des
incursions nauséabondes que le Démon tente et, subitement, les scènes
se renouvellent. Ils sont, les uns et les autres, inondés de fiente,
et Christine, selon l'expression du religieux, en demeure tout
empâtée..».[44]. Ce religieux, Pierre de Dace, qui était l'ami et le
confident, mais non le confesseur de Christine, a, en effet, noté
une partie de sa vie et Renan nous l'a dite à son tour d'après les
Bollandistes, Quétif, Papenbroch et un biographe moderne[45]. C'était
la fille de paysans des environs de Cologne. Elle avait reçu quelque
instruction, ne savait pas écrire, mais lisait et comprenait assez
facilement le latin. Liée dès son enfance à Jésus, comme Catherine de
Sienne, par un mariage mystique, elle fut très pieuse, très douce
et très douloureuse, «sponsa dolorosa». C'est en 1267 que le jeune
dominicain Pierre, né dans l'île de Gothland, et étudiant monacal
à Cologne, rencontra pour la première fois Christine. Il avait
pareillement des tendances à l'exaltation mystique: un très pur amour
joignit les coeurs de ces deux enfants et, une nuit de prière et
d'exaltation, ils célébrèrent leurs fiançailles spirituelles: «_O felix
nox_, dit plus tard Pierre de Dace, _o dulcis et delectabilis nox in qua
mihi primum est degustare datum quam sit suavis Dominus!_» Christine,
véritable martyre de l'hystérie, avait des hallucinations de tous les
sens, où dominaient les impressions répugnantes et tristes; de plus,
par dévotion, elle se lacérait le corps avec des clous aigus; elle était
couverte de blessures; son sang coulait: un jour elle donna à Pierre un
de ces clous sanglants «tout chaud encore de la chaleur de son sein».
Singulières amours! Mais nous sommes au temps et au pays d'Hildegarde,
de Mechtilde et d'une autre Christine, aussi énervée, aussi languissante
d'amour et de douleur; et nous sommes au pays de Catherine Emerich,
la créature miraculeuse. Il faut comprendre tous les états d'âme et
connaître la diversité des désirs. Lorsque, après une absence, Pierre
revint à Stommeln, il trouva Christine plus calme, simple, aimable,
souriante, «pleine de grâce en ses mouvements»; elle souffrait moins et
remplissait dans la maison aisée de son père l'office d'une jeune fille
accueillante et hospitalière, versant avant et après le repas l'eau de
l'aiguière sur les mains des convives. Pendant ce séjour de Pierre
à Stommeln, Christine devint le prétexte et le centre d'une petite
académie mystique; quelques frères prêcheurs, l'instituteur de la
paroisse, Géva, l'abbesse de Sainte-Cécile, Gertrude la soeur, et Hilla,
l'amie de Christine, la vieille Aléide, se réunissaient pour lire et
commenter Denys l'Aréopagite ou Richard de Saint-Victor. Rien ne paraît
médiocre en ce milieu; la piété touche à la philosophie et la dévotion
s'élève au mysticisme. Pierre étant de nouveau parti pour la Gothie, il
s'établit une correspondance entre les deux fiancés; elle est le témoin
d'une amitié passionnée; Christine révèle à Pierre que Jésus lui
a promis qu'ils seraient assis l'un près de l'autre pendant toute
l'éternité; elle se répand en douceurs; elle écrit enfantinement:
«_Caro, cariori, carissimo frati--Christina sua tota..._» Cette
correspondance s'arrête à l'an 1282; Christine avait 40 ans. Ensuite
on ne sait plus rien de Pierre, sinon qu'il mourut en 1288, prieur de
Witsby. Son amie, et c'était «ce qu'elle avait redouté comme le plus
dur de ses martyres», lui survécut; elle ne mourut qu'en 1312, ayant
recouvré avec l'âge la paix physique et la paix spirituelle. Tel est,
en abrégé, ce petit roman d'amour pur, exemple du platonisme pieux qui
séduisit tant d'âmes élégantes en des siècles où les moeurs étaient
grossières. C'est la grossièreté du siècle qui a séduit M. Huysmans et
non la grâce exceptionnelle de cette Christine, ou la douceur de son ami
Pierre: toutes les eaux lustrales de la pénitence n'ont pas encore lavé
de son vieux naturalisme l'auteur héroïque de _la Cathédrale_.
[Note 43: Cardinal Lamberti: _De Canonis_. (Cité par Brière de Boismont,
_Hallucinations_, 2e éd., p. 523.)]
[Note 44: Les hallucinations de ce genre ne sont pas très rares dans le
délire hystérique. Cf. Brière de Boismont, _op. cit._, observations 73
et 74.]
[Note 45: _Revue des Deux-Mondes_, 15 mai 1880.]
Peut-être aussi qu'après le Satan lubrique de l'occultisme et de
l'hérésie il a voulu esquisser le caractère du Satan orthodoxe, et qu'il
l'a vu, comme le voyait le moyen âge, sous la forme particulière d'un
personnage immonde et facétieux. Satan fut le «gracioso», le pitre des
édifiants spectacles de jadis, le bobêche malpropre qui, ayant fait rire
la populace, finit par être culbuté et bafoué. Dans les possessions,
Satan et sa monnaie, les Diables, jouaient le rôle du principe inconnu;
ils représentaient l'origine de toutes les maladies mystérieuses. On
prouvait l'existence et la ténacité des Diables par l'inguérissable
pourriture des trois éléments corruptibles, que le quatrième, le Feu,
est impuissant à purifier. Et comme tous les moyens humains échouaient,
on eut recours à la magie. C'est très ancien. De là les formules
romaines de l'exorcisme, magnifiques obsécrations. Saint Augustin
parle des esprits mauvais comme aujourd'hui on parle des microbes: «Ils
abusent de notre chair, outragent notre corps, se mêlent à notre sang,
engendrent les maladies[46]». Ils résident spécialement dans les eaux,
dont la nocivité est ainsi expliquée, aussi clairement, en somme, par
la liturgie que par la science: il faut que les eaux soient bouillies
ou stygmatisées du signe de la rédemption, car les démons redoutent
également le feu et la croix. En 1870, Pie IX, affirmant que «les démons
étaient fort nombreux, terribles et méchants, en ce moment», concluait:
«Invoquons, c'est la seule médication, Jésus-Christ, lequel fut suspendu
au gibet pour la purification de l'air, _ut naturam purgaret_».
[Note 46: _De Divinitate_, III, iii.]
Voilà bien des commentaires et bien des petites critiques, d'érudition
plus que de littérature, sur un livre qui, d'ailleurs, les supportera
volontiers. Il a des mérites nombreux. Plus de la moitié de ces longues
pages est un style parfois de bas-relief et digne de la grande imagerie
de pierre qu'il glorifie; mais la partie moderne, de vie et de dialogue,
ne surgit que faiblement, demeurée en grisaille. Là, l'écriture est
parfois si faible que cela chagrine. On y trouve jusqu'à des phrases de
prospectus de bains de mer: «Lourdes bat son plein;» sainte Thérèse
y est qualifiée ainsi: «l'inégalable abbesse,» faute de goût et
qualificatif singulier chez un écrivain qui devrait, lui au moins,
savoir que les fonctions et les noms d'abbé et d'abbesse sont
particuliers aux ordres monastiques qui suivent la règle de saint
Benoit, traditionnelle ou réformée. Enfin, la vaste mosaïque a des
taches et des trous et, en bien des endroits, les petits cubes de verre
ont été plaqués au hasard de la cueillaison.
Ce livre abondant est sec. Il est dénué d'humanité à un degré presque
douloureux. Rien de doux, de fier, de pénétrant, pas un de ces mots
qui, à défaut de toucher la raison, émeuvent et font que l'on désire de
participer à une croyance ou un rêve; rien de religieux, non plus, si
le sentiment religieux est autre chose que l'hyperdulie maniaque d'un
chanoine de province; rien de grand: la religion de Durtal oscille du
rosaire à l'archéologie; son amour pour la Vierge est sincère, mais il
n'a pas trouvé les mots qu'il fallait dire pour forcer à l'exaltation
les coeurs défiants. Je ne puis donc accepter _la Cathédrale_ comme un
véritable livre d'art catholique; c'est plutôt le livre de la «religion
d'art»; mais alors, ne voulant tenir compte ni des erreurs, ni des
lacunes, ni des défaillances, je l'accepterai très volontiers comme un
beau livre.
1898.