I
A une époque où presque toute la sensibilité, presque toute la foi,
presque tout l'amour se sont réfugiés dans l'art, et où, par surcroît,
ce mot, jadis mystérieux et pur, se trouve compromis en plus d'une
aventure, il nous manquait évidemment, à côté de la religion de l'art,
la religion d'art: l'invention est récente et due à M. Huysmans; elle
est curieuse et peut servir de prétexte à quelques réflexions.
Tout d'abord, puisqu'il n'y a pas aujourd'hui d'art religieux, la
tentative d'union entre la religion et l'art ne pouvait se faire
qu'au moyen de l'archéologie. _La Cathédrale_ est donc, comme tous les
derniers livres du même auteur, depuis _A Rebours_, un roman didactique.
Le genre n'est pas nouveau, il a été de tout temps cultivé par les
écrivains chez lesquels le goût du savoir n'a pas entièrement tué
l'imagination; ou qui, incapables d'user alternativement de leurs
lectures et de leurs inventions, se résignent à entremêler la fiction et
le document; ou encore qu'un besoin de prosélytisme porte à choisir pour
messager d'un enseignement, d'une morale, de vérités peu amènes, la nef
des Argonautes ou le cheval des Quatre Fils Aymon. Il y a un peu de ces
trois causes dans le didactisme invétéré de M. Huysmans; mais surtout,
si, lorsqu'il écrit ses livres, il n'y mettait pas ses lectures, il
n'aurait rien à y mettre; chez lui l'imagination est plutôt soutenue
que découragée par le document; sans ce cordial elle tomberait vite aux
récriminations d'_A vau l'eau_, roman que la moelle de quelque vieux
traité de cuisine suffirait peut-être à rendre tout à fait représentatif
d'un caractère. Que M. Folantin, entre deux repas vagues, médite sur une
page du «Cuisinier royal» ou du «Paticier François», et nous avons un
livre du type même de _la Cathédrale_. Sur les seize chapitres de ce
dernier roman, deux commencent et trois finissent par des considérations
de ménage ou de cuisine. Ses tentatives d'érudition ne pouvaient donc
influencer que très heureusement M. Huysmans en lui montrant, dans les
livres, ce qu'il aurait toujours été incapable de trouver dans la vie:
l'oubli, au moins accidentel, des vulgaires ennuis de la vie.
La plupart des romans didactiques pèchent également par l'insuffisance
et par l'inexactitude. A l'insuffisance, il faut se résigner; un roman
n'est pas un traité. Si, dans _A Rebours_, au lieu de se borner à
résumer, en une phrase pittoresque et juste, les appréciations motivées
et savantes des deux premiers volumes d'Ebert, le romancier avait passé
deux ans à lire lui-même les poètes qu'il vantait, l'abondance des
documents l'eût peut-être incliné à donner à cette partie de son livre
une ampleur désagréable; et si, pour écrire l'histoire de Gilles de
Rais, il lui avait fallu compulser lui-même les archives, déchiffrer les
originaux du procès, _Là-bas_ serait peut-être encore sur le chantier.
L'insuffisance de la documentation dans un roman didactique ou
historique est donc une des conditions de l'exécution même du roman et,
d'autre part, ce qu'on y perd de science ou d'histoire, l'art peut le
compenser si bien que le lecteur le plus exigeant s'y trouve satisfait;
c'est ce qui arriva pour _Là-bas_, où il y a des chapitres admirables,
supérieurs par la puissance de l'incantation verbale aux pages trop
déclamatoires de _la Sorcière_. L'inexactitude serait un défaut plus
grave; M. Huysmans, appuyé sur des érudits sérieux, s'en est presque
toujours garé jusqu'ici; mais, et c'est là le danger du mélange de
la science et de l'imagination, on ne sait pas toujours où finit
l'exactitude et où commence la fantaisie. Que d'hystériques abbés, que
de femmes folles de leurs nerfs se sont laissé prendre au réalisme
du fameux tableau de la Messe Noire, entièrement tiré cependant d'une
imagination, alors satanique. Il est à peine besoin d'affirmer
que jamais d'aussi grotesques et d'aussi exécrables cérémonies
n'ordonnèrent, en aucun temps ni en aucun pays, leurs farandoles
obscènes et sacrilèges.
Le sabbat, qui n'exista jamais que dans les cerveaux hallucinés des
pauvres sorcières, se déroulait selon des liturgies très différentes et
surtout malpropres; il ne reçut le nom de Messe Noire que par équivoque,
puisque la vraie Messe Noire, telle qu'elle fut encore dite sur le
corps nu de la Montespan, était une cérémonie de conjuration, absolument
secrète, et dont le secret seul garantissait l'efficacité. La fantaisie
de M. Huysmans, si elle a eu, car la crédulité du public est illimitée,
certaines conséquences pénibles, n'en était pas moins tout à fait
légitime; le romanesque est à sa place dans un roman: attendre, pour
raconter un chanoine Docre, de rencontrer en chemin son véritable frère
diabolique, on ne peut vraiment pas exiger cela, même d'un romancier
didactique.
Avec _la Cathédrale_, aucune surprise de ce genre n'était à craindre; la
fantaisie n'a aucune place dans ce roman; elle y en a trop peu. Quant
aux inexactitudes qu'on y peut relever en assez grand nombre, elles sont
presque toutes d'un genre particulier, du genre ecclésiastique. L'auteur
n'avait pas besoin de nous informer qu'il s'est, pour ce livre,
documenté près de moines, de prêtres et en des livres pieux; cela est
évident.