N'ayant voulu ici qu'essayer l'analyse historique (ou anecdotique) d'une
idée et indiquer, par un exemple un peu étendu, comment un mot en arrive
à ne plus avoir que le sens qu'on a intérêt à lui donner, je ne crois
pas qu'il soit nécessaire d'établir minutieusement en quoi Stéphane
Mallarmé mérita la haine ou la raillerie.
La haine est reine dans la hiérarchie des sentiments littéraires; la
littérature est peut-être avec la religion la passion abstraite qui
secoue le plus violemment les hommes. Sans doute, on n'a pas encore vu
de guerres littéraires comme il y a eu--mettons autrefois--des guerres
religieuses; mais c'est parce que la littérature n'est encore jamais
descendue brusquement jusque dans le peuple; quand elle parvient là,
elle a perdu sa force explosive: il y a loin de la première d'_Hernani_
au jour où l'on vend Victor Hugo en livraisons illustrées. Pourtant, on
se figure assez bien une mobilisation du sentimentalisme allemand contre
l'humour anglais ou l'ironie française: c'est parce qu'ils ne se
connaissent pas que les peuples se haïssent peu: une alliance finit
toujours, quand on a bien fraternisé, par des coups de canon.
La haine qui poursuivit Mallarmé ne fut jamais très amère, car les
hommes ne haïssent sérieusement, même en littérature, que lorsque des
intérêts matériels viennent un peu corser la lutte pour l'idéal; or il
n'offrait aucune surface à l'envie et il supportait comme des nécessités
inhérentes au génie l'injustice et l'injure. On ne gouaillait donc, sous
un prétexte d'obscurité, que la supériorité seule et toute nue de son
esprit. Les artistes, même dépréciés par les instinctives cabales,
obtiennent des commandes, gagnent de l'argent; les poètes ont la
ressource des longues écritures dans les revues et dans les journaux:
certains, comme Théophile Gautier, y gagnèrent leur vie; Baudelaire y
réussit mal, et Mallarmé plus mal encore. C'est donc au poète dépouillé
de tout ornement social que s'adressa le sarcasme.
Il y a au Louvre, dans une collection ridicule, par hasard une
merveille, une Andromède, ivoire de Cellini. C'est une femme effarée,
toute sa chair, troublée par l'effroi d'être liée: où fuir? et c'est la
poésie de Stéphane Mallarmé. Emblème qui convient encore, puisque, comme
le ciseleur, le poète n'acheva que des coupes, des vases, des coffrets,
des statuettes. Il n'est pas colossal, il est parfait. Sa poésie ne
représente pas un large trésor humain étalé devant la foule surprise;
elle n'exprime pas des idées communes et fortes, et qui galvanisent
facilement l'attention populaire engourdie par le travail; elle est
personnelle, repliée comme ces fleurs qui craignent le soleil; elle n'a
de parfum que le soir; elle n'ouvre sa pensée qu'à l'intimité d'une
pensée cordiale et sûre. Sa pudeur, trop farouche, se couvrit de trop de
voiles, c'est vrai; mais il y a bien de la délicatesse dans ce souci de
fuir les yeux et les mains de la popularité. Fuir, où fuir? Mallarmé se
réfugia dans l'obscurité comme dans un cloître; il mit le mur d'une
cellule entre lui et l'entendement d'autrui; il voulut vivre seul avec
son orgueil. Mais c'est là le Mallarmé des dernières années, lorsque,
froissé, mais non découragé, il se sentit atteint de ce dégoût des
phrases vaines qui jadis avait aussi touché Jean Racine; lorsqu'il créa,
pour son usage propre, une nouvelle syntaxe, lorsqu'il usa des mots
selon des rapports nouveaux et secrets. Stéphane Mallarmé a relativement
beaucoup écrit, et la plus grande partie de son oeuvre n'est entachée
d'aucune obscurité; mais, dans la suite et la fin, à partir de la _Prose
pour des Esseintes_, s'il y a des phrases douteuses ou des vers
irritants, un esprit inattentif et vulgaire redoute seul d'entreprendre
une conquête délicieuse. Il y a trop peu d'écrivains obscurs en
français; ainsi nous nous habituons lâchement à n'aimer que des
écritures aisées, et bientôt primaires. Pourtant il est rare que les
livres aveuglément clairs vaillent la peine d'être relus; la clarté,
c'est ce qui fait le prestige des littératures classiques et c'est ce
qui les rend si clairement ennuyeuses. Les esprits clairs sont
d'ordinaire ceux qui ne voient qu'une chose à la fois; dès que le
cerveau est riche de sensations et d'idées, il se fait un remous et la
nappe se trouble à l'heure du jaillissement. Préférons, comme X. Doudan,
les marais grouillants de vie à un verre d'eau claire. Sans doute, on a
soif, parfois; eh bien, on filtre. La littérature qui plaît aussitôt à
l'universalité des hommes est nécessairement nulle; il faut que, tombée
de haut, elle rejaillisse en cascade, de pierre en pierre, pour enfin
couler dans la vallée à la portée de tous les hommes et de tous les
troupeaux.
Si donc on entreprenait une étude décisive sur Stéphane Mallarmé, il
ne faudrait traiter la question d'obscurité qu'au seul point de vue
psychologique, parce qu'il n'y a jamais d'absolue obscurité littérale
dans un écrit de bonne foi. Une interprétation sensée est toujours
possible; elle changera selon les soirs, peut-être, comme change, selon
les nuages, la nuance des gazons, mais la vérité, ici et partout, sera
ce que la voudra notre sentiment d'une heure. L'oeuvre de Mallarmé est
le plus merveilleux prétexte à rêveries qui ait encore été offert aux
hommes fatigués de tant d'affirmations lourdes et inutiles: une poésie
pleine de doutes, de nuances changeantes et de parfums ambigus, c'est
peut-être la seule où nous puissions désormais nous plaire; et si le mot
décadence résumait vraiment tous ces charmes d'automne et de crépuscule,
on pourrait l'accueillir et en faire même une des clefs de la viole:
mais il est mort, le maître est mort, la pénultième est morte.
1898.
V