II

Cependant, s'il s'agit de Mallarmé et d'un groupe littéraire, l'idée

de décadence a été assimilée à son idée contraire, à l'idée même

d'innovation. De tels jugements nous ont frappés, hommes de ces années,

sans doute parce que nous étions mis en cause et sottement bafoués

par les critiques bien pensants; ils n'étaient que la représentation,

maladroite et usée, des sentences par lesquelles les sages de tous

les temps essayèrent de maudire et d'écraser les serpents nouveaux qui

brisent leur coquille sous l'oeil ironique de leur vieille mère.

La diabolique Intelligence rit des exorcismes, et l'eau bénite de

l'Université n'a jamais pu la stériliser, non plus que celle de

l'Église. Jadis un homme se levait, bouclier de la foi, contre les

nouveautés, contre les hérésies, le Jésuite; aujourd'hui, champion de la

règle, trop souvent se dresse le Professeur. On retrouve là l'antinomie

qui surprend dans Voltaire et dans les voltairiens d'hier: le même

homme, courageux dans le sens de la justice ou de la liberté politique,

se trouble et recule s'il s'agit de nouveauté ou de liberté littéraire;

arrivé à Tolstoï et à Ibsen, ayant fait une allusion à leur gloire, il

ajoute (en note): «Sont-ce là des gloires bien établies, celle d'Ibsen

surtout? La question de savoir si l'auteur des _Revenants_ est

un mystificateur ou un génie n'est pas résolue à l'heure où nous

sommes[28]». Telle est, en face de l'inédit, du non encore vu ni lu,

l'attitude d'un écrivain qui, dans le livre même d'où cette note

est tirée, prouve une bonne indépendance de jugement; il est inutile

d'ajouter que les «décadents» y sont, à tout propos, moqués. Comment,

après cela, s'étonner de la lourde raillerie de tels moindres esprits?

Une manière nouvelle de dire les éternelles vérités humaines est d'abord

pour les hommes, et surtout pour les hommes trop instruits, un scandale.

Ils ressentent une sorte d'effroi; pour reprendre leur assurance,

ils ont recours à la négation, aux injures ou à la dérision. C'est

l'attitude naturelle de l'animal humain devant le danger physique.

Mais comment en est-on arrivé à considérer comme un péril toute réelle

innovation en art ou en littérature? Pourquoi surtout cette assimilation

est-elle une des maladies particulières à notre temps, et peut-être la

plus grave, puisqu'elle tend à restreindre le mouvement et à contrarier

la vie?

[Note 28: M. Stapfer, _Des Réputations littéraires._ Paris, 1891.]

Pendant des années, Delacroix, Puvis de Chavannes, si divers de génie,

furent bernés et refusés par les jurys. Sous les prétextes évidemment

contradictoires, un motif unique se découvre: l'originalité. Par une

oeuvre où presque plus rien ne s'aperçoit des méthodes antérieures, qui

ne se rattache pas immédiatement à quelque chose de connu et de déjà

compris, les gardiens de l'art se sentent menacés; ils répondent à la

provocation chacun selon leur tempérament. Les formules changent aussi

selon les périodes: au XVIIIe siècle, la non-imitation était

qualifiée de faute contre le goût, et c'était grave au temps où Voltaire

érigeait un temple, qui n'était qu'un édicule, à ce dieu badin; jusqu'à

ces dernières semaines et depuis quelque dix ans, les artistes et les

écrivains rebelles à démarquer les maîtres furent stigmatisés soit

de décadents, soit de symbolistes. Cette dernière injure a fini par

prévaloir, étant verbalement plus obscure et par conséquent plus facile

à manier; elle contient d'ailleurs, exactement comme la première, l'idée

abhorrée de non-imitation.

On a dit, il y a déjà longtemps, bien avant que M. Tarde ait développé

sa philosophie sociale: «L'imitation régit le monde des hommes, comme

l'attraction celui des choses». Dans le domaine particulier de l'art et

de la littérature, cette loi est très sensible. L'histoire littéraire

n'est, en somme, que le tableau d'une suite d'épidémies intellectuelles.

Certaines furent brèves. La mode change ou dure selon des caprices

impossibles à prévenir et difficiles à déterminer. Shakespeare n'eut

aucune influence immédiate; Honoré d'Urfé vivant et mort, durant un

demi-siècle, fut le maître et l'inspirateur de toute fiction romanesque;

il eût régné plus longtemps si la _Princesse de Clèves_ n'avait été

l'oeuvre clandestine d'une grande dame. Le XVIIe siècle, dont une partie

de la littérature n'est que traduction et imitation, ne fut cependant

pas rebelle aux nouveautés modérées et prudentes; c'est qu'alors, s'il

eût été honteux de ne pas imiter les anciens--ou, chose étrange, les

Espagnols, mais seuls! dans leurs fables et dans leurs phrases (Racine

tremble d'avoir écrit _Bajazet_), il était honorable de savoir donner

aux emprunts classiques un air de fraîcheur et d'inédit.

Cependant cette littérature elle-même devint très rapidement classique;

il y eut une seconde source d'imitation, et comme elle était plus

accessible, elle fut bientôt la fontaine presque unique où les

générations vinrent boire et prier et délayer leur encre. Boileau, avant

de mourir, put se voir dieu. Dès que Voltaire sait lire, il lit Boileau.

Le principe de l'imitation va régir désormais la littérature française.

Si l'on néglige les accidents--quoique mémorables--ce principe est

demeuré très puissant et si bien compris, à mesure que l'instruction

se répand, qu'il suffit à un critique de le faire intervenir pour qu'un

lecteur honteux rejette l'oeuvre nouvelle qui le rafraîchissait. Ainsi

les feuilletonnistes ont réussi à empêcher l'acclimatation en France

de l'oeuvre d'Ibsen; ainsi les drames en vers, oeuvre d'imitation par

excellence, réussissent maintenant jusque sur les théâtres du boulevard!

Ces faits de théâtre, toujours très grossis par la réclame, illustrent

bien une théorie.

L'idée d'imitation est donc devenue l'idée même d'art ou de littérature.

On ne conçoit pas plus un roman nouveau qui ne soit la contre-partie ou

la suite d'un roman préexistant que l'on ne conçoit des vers sans rime

ou dont les syllabes ne seraient pas comptées une à une avec scrupule.

Quand de telles innovations cependant se produisirent, altérant tout à

coup l'aspect coutumier du paysage littéraire, il y eut de l'émoi parmi

les experts; pour cacher leur gêne, ils se mirent à rire (troisième

méthode); ensuite, ils proférèrent des jugements: puisque ces choses,

ces proses et ces poèmes, ne sont pas ordonnées à l'imitation des

dernières littératures ou des oeuvres célébrées par les manuels, elles

doivent provenir d'une source anormale, car elle ne nous est pas

familière,--mais laquelle? Il y eut des tentatives d'explication au

moyen du préraphaélisme; elles ne furent pas décisives; elles furent

même un peu ridicules, tant l'ignorance était de tous côtés profonde et

invulnérable. Mais vers ces années-là un livre parut qui soudain éclaira

les intelligences. Un parallèle inexorable s'imposa entre les poètes

nouveaux et les obscurs versificateurs de la décadence romaine vantés

par des Esseintes. L'élan fut unanime et ceux mêmes que l'on décriait

acceptèrent le décri comme une distinction. Le principe admis, les

comparaisons abondèrent. Comme nul, et pas même des Esseintes,

peut-être, n'avait lu ces poètes dépréciés, ce fut un jeu pour tel

feuilletoniste de rapprocher de Sidoine Apollinaire, qu'il ignorait,

Stéphane Mallarmé qu'il ne comprenait pas. Ni Sidoine Apollinaire ni

Mallarmé ne sont des décadents, puisqu'ils possèdent l'un et l'autre, à

des degrés divers, une originalité propre; mais c'est pour cela même que

le mot fut justement appliqué au poète de _l'Après-midi d'un Faune_, car

il signifiait, très obscurément, dans l'esprit de ceux-là mêmes qui en

abusaient: quelque chose de mal connu, de difficile, de rare, de

précieux, d'inattendu, de nouveau.

Si, au contraire, on voulait redonner à l'idée de décadence littéraire

son sens véritable et véritablement cruel, ce n'est plus Mallarmé qu'il

faudrait nommer, on s'en doute, ni Laforgue, ni tel symboliste dont la

carrière se poursuit. Le décadent de la littérature latine, ce n'est ni

Ammien Marcellin, ni S. Augustin, qui, chacun à leur manière, se

façonnent une langue; ce n'est ni S. Ambroise, qui crée l'hymne, ni

Prudence, qui imagine un genre littéraire, la biographie lyrique[29]. On

commence à être plus clément pour la littérature latine de la seconde

période; las peut-être de la ridiculiser sans la lire, on a commencé de

l'entr'ouvrir. Cette notion si simple sera prochainement admise: qu'il

n'y a pas, en soi, un bon latin et un mauvais latin; que les langues

vivent et que leurs changements ne sont pas nécessairement des

altérations; qu'on pouvait avoir du génie au VIe siècle comme au IIe, et

au XIe comme au XVIIIe; que les préjugés classiques sont une entrave au

développement de l'histoire littéraire et à la connaissance totale de la

langue elle-même. Mieux connus, les poètes de la bibliothèque de

Fontenay n'auraient servi à baptiser un mouvement littéraire que si l'on

avait voulu comparer, tâche ardue et un peu absurde, des novateurs

idéalistes à des novateurs chrétiens.

[Note 29: Genre qui a dégénéré jusqu'à devenir la complainte. Mais la

complainte a eu sa belle période. Le plus ancien poème de la langue

française est une complainte, et précisément inspirée par un des poèmes

de Prudence.]

La culture des idées · 第 17 / 64 题