Décadence. C'est un mot bien commode à l'usage des pédagogues
ignorants, mot vague derrière lequel s'abritent notre paresse et
notre incuriosité de la loi.
BAUDELAIRE, _Lettre à Jules Janin._
I
Brusquement, vers 1885, l'idée de décadence entra dans la littérature
française; après avoir servi à glorifier ou à railler tout un groupe
de poètes, elle s'était comme réfugiée sur une seule tête. Stéphane
Mallarmé fut le prince de ce royaume ironique et presque injurieux, si
le mot lui-même avait été compris et dit selon sa vraie signification.
Mais, par une singularité qui est un trait de moeurs latines, le
peuple académique qualifiait ainsi, d'après l'horreur normale, quoique
malsaine, qu'il ressent devant les tentatives nouvelles, la fièvre
d'originalité qui tourmenta une génération. Rendu responsable des
actes de rébellion qu'il encourageait, M. Mallarmé apparut, aux âniers
innocents qui accompagnent mais ne guident pas la caravane, tel
qu'un redoutable Aladin, assassin des bons principes de l'imitation
universelle.
Ce sont des habitudes, en somme, bien littéraires. Il y aura tantôt
trois siècles qu'elles florissent et les plus célèbres révoltes les
ont ébranchées à peine et ne les ont jamais déracinées; dès après les
insolences romantiques, il fallut étouffer et ramper sous la vieille
verdure dont on fait les férules.
Ce sont des habitudes aussi bien latines. Les Romains ignorèrent
toujours, tant qu'ils ne furent que Romains, l'individualisme. Leur
civilisation donne le spectacle et l'idée d'une belle animalité sociale.
Il y avait chez eux émulation vers la parité comme il y a chez nous
émulation vers la dissemblance. Dès qu'ils possédèrent cinq ou six
poètes, rejetons heureux de la greffe hellénique, ils n'en souffrirent
plus d'autres; et peut-être que, vraiment, l'instinct social ou de
race dominant chez eux l'instinct de liberté ou individuel, peut-être
qu'aucun poète ingénu ne leur naquit pendant quatre ou cinq siècles.
Ils avaient l'empereur et ils avaient Virgile: ils obéirent à l'un et
à l'autre jusqu'à ce que la révolte chrétienne et l'invasion barbare
se fussent donné la main par-dessus le Capitole. La liberté littéraire,
comme toutes les autres, naquit de l'union de la conscience et de la
force. Le jour où S. Ambroise, écrivant des chansons pieuses, méconnut
les principes d'Horace, devrait être mémorable, car il signale
clairement la naissance d'une mentalité nouvelle.
Comme l'histoire politique des Romains nous a fourni l'idée de décadence
historique, l'histoire de leur littérature nous a fourni celle de
décadence littéraire; double face d'une même conception, car il a été
facile de montrer du doigt la coïncidence des deux mouvements, et facile
de faire croire que leur marche fut liée et nécessaire. Montesquieu
s'est rendu célèbre pour avoir été plus particulièrement dupe de cette
illusion.
Les sauvages admettent très malaisément la mort naturelle. Pour eux,
toute mort est un meurtre. Ils n'ont à aucun degré le sens de la loi;
ils vivent dans l'accident. C'est un état d'esprit que l'on est convenu
d'appeler inférieur; et c'est juste, quoique la notion d'une loi rigide
soit aussi fausse et aussi dangereuse que sa négation même. Il n'y a
d'absolument nécessaires que les lois naturelles; elles ne pourraient
différer, et elles ne peuvent changer. S'il s'agit de l'évolution
sociale et politique des peuples, non seulement il n'y a plus de lois
nécessaires, mais il n'y a même plus de lois même très générales; ou
bien ces lois, se confondant avec les faits qu'elles expliquent, en
viennent à ne plus être que de sages et honorables constatations; ou
bien encore elles constatent, quoique avec emphase, le principe même
du mouvement. Donc les empires naissent, croissent et meurent; les
combinaisons sociales sont instables; à différentes époques les groupes
humains ont des forces différentes de cohésion; des affinités nouvelles
apparaissent et se propagent: voilà de quoi écrire un traité de
mécanique sociale, si l'on ne tient pas rigoureusement à conformer sa
philosophie à la réalité des catastrophes inattendues. Car il faut bien
laisser à l'inattendu une place qui est quelquefois le trône tout entier
d'où l'ironie fulgure et rit. L'idée de décadence n'est donc que l'idée
de mort naturelle. Les historiens n'en admettent pas d'autres; pour
expliquer que Byzance fut prise par les Turcs, on nous force d'écouter
bruire les querelles théologiques et claquer dans le cirque le fouet des
Bleus. On va de Longchamps à Sedan, sans doute, mais on va aussi d'Epsom
à Waterloo. La longue décadence des empires détruits est une des plus
singulières illusions de l'histoire; si des empires moururent de maladie
ou de vieillesse, la plupart, au contraire, périrent de mort violente,
en pleine force physique, en pleine vigueur intellectuelle.
D'ailleurs l'intelligence est personnelle et on ne peut établir aucun
rapport raisonnable entre la puissance d'un peuple et le génie d'un
homme: ni la littérature grecque, ni les littératures du moyen âge ne
correspondent à des forces politiques stables et puissantes, grecques,
italiennes ou françaises; et c'est justement à l'heure où leur puissance
matérielle est devenue nulle que les royaumes Scandinaves se sont ornés
de talents originaux. Peut-être même serait-on plus près de la vérité
en déclarant que la décadence politique est l'état le plus favorable
aux éclosions intellectuelles: c'est quand les Gustave-Adolphe et
les Charles XII ne sont plus possibles que naissent les Ibsen et les
Bjoernson; ainsi encore la chute de Napoléon fut comme un signal pour
la nature qui se mit à reverdir avec joie et à pousser les jets les plus
magnifiques; Goethe est le contemporain de la ruine de son pays. A ces
exemples, afin d'exercer et de satisfaire nos tendances au scepticisme
historique, il ne faut pas manquer d'opposer la preuve de ces périodes
doublement glorieuses dont le fastueux siècle de Louis XIV est le modèle
vénéré: après quoi, quelques instants de réflexion nous imposeront une
opinion assez différente de celle qui demeure et qui passe dans les
manuels et dans les conversations.
Bossuet le premier imagina de juger l'histoire universelle, ou ce qu'il
appelait ainsi naïvement, d'après les principes du judaïsme biblique: il
vit crouler tous les empires où la main de Jéhovah s'était appesantie.
C'est l'idée de décadence expliquée par l'idée de châtiment. La
philosophie de Montesquieu, plus compliquée, est peut-être encore plus
puérile: on ne cite qu'avec une sorte de dégoût un historien qui fait
commencer la décadence de Rome à l'aurore des admirables siècles de paix
qui furent peut-être la seule époque heureuse de l'humanité civilisée.
Il faut presser la signification des mots; alors on aperçoit qu'ils ne
détiennent aucun sens et que des écrivains mémorables en usèrent toute
leur vie sans les comprendre. Mais si contestable ou du moins si vague
que soit l'idée générale de décadence, elle est claire et arrêtée en
comparaison de l'idée plus restreinte de décadence littéraire.
De Racine à Vigny, la France ne produisit aucun grand poète. C'est
un fait; une telle période est certainement une période de décadence
littéraire; cependant il ne faut pas aller plus loin que le fait
lui-même, ni lui attribuer un caractère absurde de logique et de
nécessité. La poésie est en sommeil au XVIIIe siècle, faute de
poètes; mais cette faillite n'est pas la conséquence d'une trop belle
floraison antérieure; elle est ce qu'elle est et rien de plus. Si on lui
donne le nom de décadence, on admet une sorte d'organisme mystérieux,
un être, une femme, la Poésie, qui naît, se reproduit et meurt à des
intervalles presque réguliers, selon les habitudes des générations
humaines, conception agréable, sujet de dissertation ou de conférence,
mais qu'il faut écarter d'une discussion où l'on ne veut que faire
l'anatomie d'une idée.
Ce qui caractérise la poésie du XVIIIe siècle, c'est l'esprit
d'imitation. Ce siècle est romain par l'imitation. Il imite avec fureur,
avec grâce, avec tendresse, avec ironie, avec bêtise; il imite avec
conscience; il est chinois en même temps que romain. Il y a des modèles.
Le mot est impératif. Il ne s'agit pas qu'un poète dise l'impression
que lui fait la vie: il faut qu'il regarde Racine et qu'il escalade
la montagne. Singulière psychologie! Le même philosophe qui ruine
en politique l'idée de respect, la recrépit et la rebadigeonne en
littérature. Il y a des critiques: pendant que Goethe écrit _Werther_,
ils confrontent Gilbert avec Boileau. C'est un avilissement. Faut-il lui
chercher une cause? Cela serait vain. Vouloir expliquer pourquoi il ne
naquit aucun poète en France, que Delille[27] ou Chénier, pendant cent
ans, cela conduirait nécessairement à expliquer aussi pourquoi naquirent
Ronsard, Théophile ou Racine. On n'en sait rien et on ne peut rien
en savoir. Dépouillée de son mysticisme, de sa nécessité, de toute sa
généalogie historique, l'idée de décadence littéraire se réduit à une
idée purement négative, à la simple idée d'absence. Cela est si naïf
qu'on ose à peine l'exprimer, mais les intelligences supérieures
faisant défaut dans une période, le pullulement des médiocres devient
extrêmement sensible et actif, et, comme le médiocre est un imitateur,
les époques que l'on a qualifiées justement de décadentes ne sont
autre chose que des époques d'imitation. En suprême analyse, l'idée de
décadence est identique à l'idée d'imitation.
[Note 27: Il faut se souvenir que l'abbé Delille n'est pas du tout, comme
on le croit, un poète de l'Empire. Presque tous ses poèmes et sa gloire,
datent de l'ancien régime.]