Cependant M. Albalat se demande: comment être original et personnel?
Sa réponse n'est pas très claire. Il conseille le travail et conclut:
l'originalité est un effort incessant. Voilà une bien fâcheuse illusion.
Des qualités secondaires seraient sans doute plus faciles à acquérir,
mais la concision, par exemple, est-elle une qualité absolue? Rabelais
et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils
être blâmés parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude
d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient à l'esprit et
d'accumuler dans la même phrase jusqu'à douze à quinze épithètes? Les
exemples donnés par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua
n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à deux cents et seize jeux
différents, tous très beaux, cela serait très fâcheux, quoique «les
grandes règles de l'art d'écrire soient éternelles».
La concision est parfois le mérite des imaginations rétives; l'harmonie
est une qualité plus rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans
ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux
rapports nécessaires qu'il y aurait entre la légèreté, par exemple,
ou la lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion née de
l'accoutumance, que l'analyse des sons détruit. Ce n'est pas seulement,
dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous
avons fait le mot _frémir_; c'est par le rapport du son avec l'émotion
exprimée. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_,
_pesant_, _léger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du
sens intime qui les a reconnus et adoptés comme analogues à l'impression
de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait été
plus versé dans la linguistique, il eût invoqué sans doute la théorie
des racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence de force
scientifique; tel quel, le petit paragraphe du célèbre orateur serait
très agréable à discuter. Il est bien évident que si _suave_ et _suaire_
évoquent des impressions généralement éloignées, cela ne tient pas à la
qualité de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de
prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et
les autres monosyllabes du même ton; _rugir_ est-il plus violent que
_rougir_ ou que _vagir_? _Léger_ est la contraction d'un mot latin, de
cinq syllabes, _leviarium_; si _légère_ porte sa signification,
_mégère_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que
_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique
original latin est _pensare_. Quant à _lourd_, c'est le mot _luridus_,
qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, étranger,
paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie. _Lourd_ n'est pas plus
lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons à _mauve_ et à _velours_! Si
l'anglais _thin_ contient l'idée de _mince_, comment se fait-il que
l'idée d'_épais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que
l'esprit charge du sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y
a des accords fortuits entre tels sons et tels idées; il y a _frémir_,
_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi:
_frein_, _frère_, _frêle_, _frêne_, _fret_, _frime_ et vingt autres
sonorités analogues pourvues chacune d'un sens très différent.
[Note 9: _L'art d'écrire_, p. 138.]
M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres où il
traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des
phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style
_désécrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti.
Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes.
L'arbre a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y a plus qu'à
en faire des fagots.
A partir de la neuvième leçon, _l'Art d'écrire_ devient didactique
encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'Élocution.
Comment M. Albalat parvient-il à superposer ces trois moments, qui
n'en font qu'un, de l'oeuvre littéraire, je ne saurais l'exprimer sans
beaucoup de tourment. _L'art de développer un sujet_ m'a été refusé par
la Providence; je m'en remets de ce soin à l'inconscient, et je ne sais
pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au
rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant à _l'élocution_, je
ne me fierais qu'avec malaise au procédé des refontes. On ne refond
pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la même chose que
j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde.
Mais voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: Théophile
Gautier écrivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les
paquets d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre,
les pages compliquées du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon
recopia dix-huit fois les _Époques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune
importance parce que, M. Albalat aurait dû le dire, il y a des écrivains
qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail
lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de
voir extériorisée leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger,
c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, même dans le cas des
corrections mentales, la revision extérieure est souvent profitable,
pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, qu'on
apprenne à finir[11]. Trop souvent le démon du Mieux a tourmenté des
intelligences et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un grand
malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui
qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y
a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son génie.
[Note 10: Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait
ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet:
les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.]
[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite
M. Albalat, page 213.]
M. Albalat excelle dans les définitions. «La description est la peinture
animée des objets». Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer
comme un peintre devant le paysage, soit réel, soit intérieur. D'après
l'analyse qu'il fait d'une page de _Télémaque_, il semble bien que
Fénelon n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination visuelle
et plus médiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premières
lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois
le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment
devenu pour nous le type même du style inexpressif, mais je persiste à
croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que le goût d'un moment
fut légitimement séduit. Souriant de cette opulence de papier doré et de
fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, nous oublions
qu'on n'avait pas décrit la nature depuis l'_Astrée_; ces oranges
douces, ces sirops trempés d'eau de source furent des rafraîchissements
de paradis. C'est de la méchanceté que de comparer Fénelon, non pas
même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de Lisle. Les trop bonnes
traductions, celles qu'on peut appeler de littéralité littéraire, ont
en effet ce résultat inévitable de transformer en images concrètes et
vivantes tout ce qui de l'original était passé à l'abstraction {~GREEK
CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER
OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH
TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK
SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} voulait-il dire qui a des
bras blancs ou n'était-ce plus qu'une épithète épuisée? {~GREEK CAPITAL
LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER
UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK
SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER
NU~}{~GREEK SMALL LETTER THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} donnait-il
une image comme blanche épine ou une idée neutre comme aubépine, qui a
perdu sa valeur représentative? Nous n'en savons rien. Mais à juger des
langues passées par les langues présentes, on doit supposer que la plus
grande partie des épithètes homériques étaient déjà passées à
l'abstraction au temps d'Homère[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade
mise en bas-relief par Leconte de Lisle, les étrangers peuvent le
trouver dans une oeuvre aussi surannée pour nous que _Télémaque_: _mille
fleurs naissantes émaillaient les tapis verts_ n'est un cliché que lu
pour la centième fois; nouvelle, l'image serait ingénieuse et picturale.
Traduits par Mallarmé, les poèmes d'Edgard Poe acquièrent une vie
mystérieuse à la fois et précise qu'ils n'ont pas au même degré dans
l'original. Et de la _Mariana_ de Tennyson, agréables vers pleins de
lieux communs et de remplissages, grisaille, Mallarmé, par la
substitution du concret à l'abstrait, fit une fresque aux belles
couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques que, si l'on veut, comme
une préface à une théorie de la traduction; ici, elles suffiront à
indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style, que des
textes d'une même langue et d'une même époque. J'ai déjà expliqué la
formation historique des clichés; Mallarmé a pu voir de son vivant--et
s'il nous avait été conservé, qu'il en eût souffert!--quelques-unes de
ses images, les plus charnellement ses filles et les plus vivantes,
couchées, à demi mortes, dans les vers neutres et la prose décalquée de
plus d'un de ses trop fervents admirateurs.
[Note 12: Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques
aient été composés au petit bonheur par une multitude de rapsodes de
génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir
l'Iliade et l'Odyssée.]
Il est très difficile de se rendre compte, après cinquante ans, du degré
d'originalité d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables
selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du présent et aussi
accorder quelque créance aux observations contemporaines d'une oeuvre.
Barbey d'Aurevilly a relevé dans George Sand une profusion _d'anges de
la destinée_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent
certainement pas inventés par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie
de son style relavé; mais les eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,»
qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux
bords frottés de miel remonte aux temps obscurs de la médecine
préhippocratique: les clichés ont la vie dure! M. Albalat note avec
raison «qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir». Il y en
a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en
appelant la lune une «morne lampe», Leconte de Lisle ait rafraîchi très
heureusement la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui prouve
beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets:
la lune, les étoiles, la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; on
obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilité pour la psychologie
verbale et l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être saurait-on
enfin pourquoi la lune est si chère aux poètes? En attendant il nous
annonce son prochain livre: «La formation du style par l'assimilation
des auteurs,» et je suppose que, la série achevée, tout le monde écrira
très bien et qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en littérature,
comme il y en a un en peinture et dans les différents beaux-arts que
l'État protège si heureusement. Pourquoi pas une Académie Albalat, comme
une Académie Julian?
Voilà donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas
de but, que d'être de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait
avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains honorables, il
faudrait le maudire. La littérature et tous les arts, au lieu d'en
mettre le manuel à la portée de tous, il serait plus sage d'en
transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de
secrets. Pour être un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de
son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, de s'instruire un peu
plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant à
l'art de «créer des images», il faut croire qu'il est absolument
indépendant de toute culture littéraire, puisque les plus belles images,
les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous
les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, floraison spontanée du jardin
intellectuel.
Février 1899.