VII

Cependant M. Albalat se demande: comment être original et personnel?

Sa réponse n'est pas très claire. Il conseille le travail et conclut:

l'originalité est un effort incessant. Voilà une bien fâcheuse illusion.

Des qualités secondaires seraient sans doute plus faciles à acquérir,

mais la concision, par exemple, est-elle une qualité absolue? Rabelais

et Victor Hugo, qui furent de grands accumulateurs de mots, doivent-ils

être blâmés parce que M. de Pontmartin avait lui aussi l'habitude

d'enfiler en chapelet tous les vocables qui lui venaient à l'esprit et

d'accumuler dans la même phrase jusqu'à douze à quinze épithètes? Les

exemples donnés par M. Albalat sont fort plaisants, mais si Gargantua

n'avait pas joué, sous l'oeil de Ponocrates, à deux cents et seize jeux

différents, tous très beaux, cela serait très fâcheux, quoique «les

grandes règles de l'art d'écrire soient éternelles».

La concision est parfois le mérite des imaginations rétives; l'harmonie

est une qualité plus rare et plus décisive. Il n'y a rien à relever dans

ce que dit M. Albalat à ce propos, sinon qu'il croit un peu trop aux

rapports nécessaires qu'il y aurait entre la légèreté, par exemple,

ou la lourdeur d'un mot et l'idée qu'il détient. Illusion née de

l'accoutumance, que l'analyse des sons détruit. Ce n'est pas seulement,

dit Villemain, par imitation du grec ou du latin _fremere_ que nous

avons fait le mot _frémir_; c'est par le rapport du son avec l'émotion

exprimée. _Horreur_, _terreur_, _doux_, _suave_, _rugir_, _soupirer_,

_pesant_, _léger_, ne viennent pas seulement pour nous du latin, mais du

sens intime qui les a reconnus et adoptés comme analogues à l'impression

de l'objet[9]. Si Villemain, dont M. Albalat adopte l'opinion, avait été

plus versé dans la linguistique, il eût invoqué sans doute la théorie

des racines, ce qui donnait à ses sottises une apparence de force

scientifique; tel quel, le petit paragraphe du célèbre orateur serait

très agréable à discuter. Il est bien évident que si _suave_ et _suaire_

évoquent des impressions généralement éloignées, cela ne tient pas à la

qualité de leurs sons; en anglais, il y a _sweet_ et _sweat_, mots de

prononciation identique. _Doux_ n'est pas plus doux que _toux_, et

les autres monosyllabes du même ton; _rugir_ est-il plus violent que

_rougir_ ou que _vagir_? _Léger_ est la contraction d'un mot latin, de

cinq syllabes, _leviarium_; si _légère_ porte sa signification,

_mégère_ la porte-t-il aussi? _Pesant_ n'est ni plus ni moins lourd que

_pensant_: les deux formes sont d'ailleurs des doublets dont l'unique

original latin est _pensare_. Quant à _lourd_, c'est le mot _luridus_,

qui voulut dire beaucoup de choses: jaune, fauve, sauvage, étranger,

paysan, lourd, voilà sans doute sa généalogie. _Lourd_ n'est pas plus

lourd que _fauve_ n'est cruel: songeons à _mauve_ et à _velours_! Si

l'anglais _thin_ contient l'idée de _mince_, comment se fait-il que

l'idée d'_épais_ se dise par _thick_? Les mots sont des sons nuls que

l'esprit charge du sens qu'il lui plaît: il y a des rencontres, il y

a des accords fortuits entre tels sons et tels idées; il y a _frémir_,

_frayeur_, _froid_, _frileux_, _frisson_. Sans doute, mais il y a aussi:

_frein_, _frère_, _frêle_, _frêne_, _fret_, _frime_ et vingt autres

sonorités analogues pourvues chacune d'un sens très différent.

[Note 9: _L'art d'écrire_, p. 138.]

M. Albalat est plus heureux dans le reste des deux chapitres où il

traite successivement de l'harmonie des mots et de l'harmonie des

phrases; il appelle avec raison le style des Goncourt, un style

_désécrit_; cela est bien plus frappant encore s'il s'agit de M. Loti.

Il n'y a plus de phrases; les pages sont un fouillis d'incidentes.

L'arbre a été jeté par terre, ses branches taillées; il n'y a plus qu'à

en faire des fagots.

A partir de la neuvième leçon, _l'Art d'écrire_ devient didactique

encore davantage, et voici l'Invention, la Disposition et l'Élocution.

Comment M. Albalat parvient-il à superposer ces trois moments, qui

n'en font qu'un, de l'oeuvre littéraire, je ne saurais l'exprimer sans

beaucoup de tourment. _L'art de développer un sujet_ m'a été refusé par

la Providence; je m'en remets de ce soin à l'inconscient, et je ne sais

pas davantage _comment on invente_; je crois qu'on invente surtout, au

rebours de Newton, en n'y pensant jamais; et quant à _l'élocution_, je

ne me fierais qu'avec malaise au procédé des refontes. On ne refond

pas, on refait et il est si triste de faire deux fois la même chose que

j'approuve ceux qui lancent la pierre au premier tour de la fronde.

Mais voilà bien qui prouve l'inanité des conseils littéraires: Théophile

Gautier écrivit au jour le jour, sur une table d'imprimerie, parmi les

paquets d'où pend la ficelle, dans l'odeur de l'huile et de l'encre,

les pages compliquées du _Capitaine Fracasse_, et l'on dit que Buffon

recopia dix-huit fois les _Époques de la Nature_[10]! Cela n'a aucune

importance parce que, M. Albalat aurait dû le dire, il y a des écrivains

qui se corrigent mentalement, ne mettent sur le papier que le travail

lent ou vif de l'inconscient, et il y en a d'autres qui ont besoin de

voir extériorisée leur oeuvre, et de la revoir encore, pour la corriger,

c'est-à-dire pour la comprendre. Cependant, même dans le cas des

corrections mentales, la revision extérieure est souvent profitable,

pourvu que, selon le mot de Condillac, on sache s'arrêter, qu'on

apprenne à finir[11]. Trop souvent le démon du Mieux a tourmenté des

intelligences et les a stérilisées; il est vrai que c'est aussi un grand

malheur que de ne pas pouvoir se juger. Qui osera choisir entre celui

qui ne sait pas ce qu'il fait et celui qui se dédouble et se voit? Il y

a Verlaine; il y a Mallarmé. Il faut obéir à son génie.

[Note 10: Ou plutôt fit recopier par ses secrétaires. Il remaniait

ensuite la copie mise au net. Il y a un volume tout entier sur ce sujet:

les _Manuscrits de Buffon_, par P. Flourens; Paris, Garnier, 1860.]

[Note 11: Il y a sur ce point un joli passage de Quintilien, que cite

M. Albalat, page 213.]

M. Albalat excelle dans les définitions. «La description est la peinture

animée des objets». Il veut dire que, pour décrire, il faut se placer

comme un peintre devant le paysage, soit réel, soit intérieur. D'après

l'analyse qu'il fait d'une page de _Télémaque_, il semble bien que

Fénelon n'ait été doué que fort médiocrement de l'imagination visuelle

et plus médiocrement encore du don verbal. Dans les vingt premières

lignes de la description de la grotte de Calypso, il y a trois fois

le mot _doux_ et quatre fois le verbe _former_. Ce style est vraiment

devenu pour nous le type même du style inexpressif, mais je persiste à

croire qu'il a eu sa fraîcheur et sa grâce et que le goût d'un moment

fut légitimement séduit. Souriant de cette opulence de papier doré et de

fleurs peintes, idéal d'un archevêque resté séminariste, nous oublions

qu'on n'avait pas décrit la nature depuis l'_Astrée_; ces oranges

douces, ces sirops trempés d'eau de source furent des rafraîchissements

de paradis. C'est de la méchanceté que de comparer Fénelon, non pas

même à Homère, mais à l'Homère de Leconte de Lisle. Les trop bonnes

traductions, celles qu'on peut appeler de littéralité littéraire, ont

en effet ce résultat inévitable de transformer en images concrètes et

vivantes tout ce qui de l'original était passé à l'abstraction {~GREEK

CAPITAL LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER

UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER

OMICRON~}{~GREEK SMALL LETTER DELTA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA WITH

TONOS~}{~GREEK SMALL LETTER CHI~}{~GREEK SMALL LETTER IOTA~}{~GREEK

SMALL LETTER OMEGA~}{~GREEK SMALL LETTER NU~} voulait-il dire qui a des

bras blancs ou n'était-ce plus qu'une épithète épuisée? {~GREEK CAPITAL

LETTER LAMDA~}{~GREEK SMALL LETTER EPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER

UPSILON~}{~GREEK SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK

SMALL LETTER KAPPA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~}{~GREEK SMALL LETTER

NU~}{~GREEK SMALL LETTER THETA~}{~GREEK SMALL LETTER ALPHA~} donnait-il

une image comme blanche épine ou une idée neutre comme aubépine, qui a

perdu sa valeur représentative? Nous n'en savons rien. Mais à juger des

langues passées par les langues présentes, on doit supposer que la plus

grande partie des épithètes homériques étaient déjà passées à

l'abstraction au temps d'Homère[12]. Le plaisir que nous donne l'Iliade

mise en bas-relief par Leconte de Lisle, les étrangers peuvent le

trouver dans une oeuvre aussi surannée pour nous que _Télémaque_: _mille

fleurs naissantes émaillaient les tapis verts_ n'est un cliché que lu

pour la centième fois; nouvelle, l'image serait ingénieuse et picturale.

Traduits par Mallarmé, les poèmes d'Edgard Poe acquièrent une vie

mystérieuse à la fois et précise qu'ils n'ont pas au même degré dans

l'original. Et de la _Mariana_ de Tennyson, agréables vers pleins de

lieux communs et de remplissages, grisaille, Mallarmé, par la

substitution du concret à l'abstrait, fit une fresque aux belles

couleurs d'automne. Je ne donne ces remarques que, si l'on veut, comme

une préface à une théorie de la traduction; ici, elles suffiront à

indiquer qu'il ne faut comparer entre eux, s'il s'agit du style, que des

textes d'une même langue et d'une même époque. J'ai déjà expliqué la

formation historique des clichés; Mallarmé a pu voir de son vivant--et

s'il nous avait été conservé, qu'il en eût souffert!--quelques-unes de

ses images, les plus charnellement ses filles et les plus vivantes,

couchées, à demi mortes, dans les vers neutres et la prose décalquée de

plus d'un de ses trop fervents admirateurs.

[Note 12: Je suppose que l'on a cessé de croire que les poèmes homériques

aient été composés au petit bonheur par une multitude de rapsodes de

génie et qu'il a suffi de raboter leurs improvisations pour obtenir

l'Iliade et l'Odyssée.]

Il est très difficile de se rendre compte, après cinquante ans, du degré

d'originalité d'un style; il faudrait avoir lu tous les livres notables

selon l'ordre de leur date. On peut du moins juger du présent et aussi

accorder quelque créance aux observations contemporaines d'une oeuvre.

Barbey d'Aurevilly a relevé dans George Sand une profusion _d'anges de

la destinée_, _de lampes de la foi_, _de coupes de miel,_ qui ne furent

certainement pas inventés par elle, non plus d'ailleurs qu'aucune partie

de son style relavé; mais les eût-elle imaginés, «ces tropes décrépits,»

qu'ils n'en seraient pas meilleurs. Il me semble bien que la coupe aux

bords frottés de miel remonte aux temps obscurs de la médecine

préhippocratique: les clichés ont la vie dure! M. Albalat note avec

raison «qu'il y a des images qu'on peut renouveler et rajeunir». Il y en

a beaucoup et parmi les plus vulgaires; mais je ne trouve pas qu'en

appelant la lune une «morne lampe», Leconte de Lisle ait rafraîchi très

heureusement la «lampe d'or» de Lamartine. M. Albalat, qui prouve

beaucoup de lecture, devrait essayer un catalogue des images par sujets:

la lune, les étoiles, la rose, l'aurore et tous les mots «poétiques»; on

obtiendrait ainsi un recueil d'une certaine utilité pour la psychologie

verbale et l'étude des sentiments élémentaires. Peut-être saurait-on

enfin pourquoi la lune est si chère aux poètes? En attendant il nous

annonce son prochain livre: «La formation du style par l'assimilation

des auteurs,» et je suppose que, la série achevée, tout le monde écrira

très bien et qu'il y aura dorénavant un bon style moyen en littérature,

comme il y en a un en peinture et dans les différents beaux-arts que

l'État protège si heureusement. Pourquoi pas une Académie Albalat, comme

une Académie Julian?

Voilà donc un livre auquel il ne manque presque rien que de n'avoir pas

de but, que d'être de pure analyse et désintéressé. Mais s'il devait

avoir une influence, s'il devait multiplier les écrivains honorables, il

faudrait le maudire. La littérature et tous les arts, au lieu d'en

mettre le manuel à la portée de tous, il serait plus sage d'en

transporter les secrets sur quelque Himalaya. Cependant il n'y a pas de

secrets. Pour être un écrivain, il suffit d'avoir le talent naturel de

son métier, d'exercer ce métier avec persévérance, de s'instruire un peu

plus chaque matin et de vivre toutes les sensations humaines. Quant à

l'art de «créer des images», il faut croire qu'il est absolument

indépendant de toute culture littéraire, puisque les plus belles images,

les plus vraies et les plus hardies, sont encloses dans nos mots de tous

les jours, oeuvre séculaire de l'instinct, floraison spontanée du jardin

intellectuel.

Février 1899.

La culture des idées · 第 11 / 64 题