Il est fâcheux que le chapitre des périphrases soit expédié en quelques
lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes à
remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose
alléguée. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des
énigmes sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent à peu près dans
les termes où nos enfants la connaissent), est peut-être l'origine même
de toute la poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire,
le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour
être, non pas même compris, mais deviné. La périphrase, telle que maniée
par les poètes didactiques, n'est peut-être ridicule que par
l'impuissance poétique dont elle témoigne, car il y a bien des manières
agréables de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le véritable poète,
maître de son langage, n'use que de périphrases si nouvelles à la fois
et si claires dans leur pénombre que toute intelligence un peu sensuelle
les préfère au mot trop absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la
curiosité, ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il fasse il écrit
par périphrase et il n'est pas sûr que toutes celles qu'il a créées
demeurent longtemps fraîches; la périphrase est une métaphore: elle dure
ce que durent les métaphores. A la vérité, il y a loin de la périphrase
de Verlaine, vague et toute musicale,
Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux
Inquiétait le col des belles sous les branches,
aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver à soie:
L'amant des feuilles de Thisbé!
Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles de Buffon: que rien ne
dégrade plus un écrivain que la peine qu'il se donne «pour exprimer des
choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse. On
le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons
de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit». Delille s'est
rendu célèbre par son goût pour la périphrase didactique; mais je crois
qu'il a été mal jugé. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait
décrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa poétique et la
médiocrité de son talent; il n'est imprécis que par impuissance et il
n'est très mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou impéritie, cela
nous a valu d'amusantes énigmes:
Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.
L'animal recouvert de son épaisse croûte,
Celui dont la coquille est arrondie en voûte.
L'équivoque habitant de la terre et des ondes.
Et cet oiseau parleur que sa triste beauté
Ne dédommage pas de sa stérilité.
Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.
Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître
Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être.
Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,
De deux règnes rivaux races miraculeuses.
Le puissant agaric, qui du sang épanché
Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle
Du caillou pétillant recueille l'étincelle.
ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'où sont
tirées ces charades, soit un poème entièrement méprisable. L'abbé
Delille avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme et du nombre,
nos oreilles exténuées par les versifications nouvelles finiraient par
retrouver un certain charme à des vers pleins et sonores qui ne sont pas
ennuyeux, à des paysages un peu sévères, mais larges et pleins d'air,
......................Soit qu'une fraîche aurore
Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore,
Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,
Jette languissamment les restes d'un beau jour.