VI

Il est fâcheux que le chapitre des périphrases soit expédié en quelques

lignes; on attendait l'analyse de cette curieuse tendance des hommes à

remplacer par une description le mot qui est le signe de la chose

alléguée. Cette maladie, qui est fort ancienne, puisqu'on a trouvé des

énigmes sur les cylindres babyloniens (l'énigme du vent à peu près dans

les termes où nos enfants la connaissent), est peut-être l'origine même

de toute la poésie. Si le secret d'ennuyer est le secret de tout dire,

le secret de plaire est le secret de dire tout juste ce qu'il faut pour

être, non pas même compris, mais deviné. La périphrase, telle que maniée

par les poètes didactiques, n'est peut-être ridicule que par

l'impuissance poétique dont elle témoigne, car il y a bien des manières

agréables de ne pas nommer ce que l'on veut évoquer. Le véritable poète,

maître de son langage, n'use que de périphrases si nouvelles à la fois

et si claires dans leur pénombre que toute intelligence un peu sensuelle

les préfère au mot trop absolu; il ne veut ni décrire, ni piquer la

curiosité, ni faire preuve d'érudition. Mais quoi qu'il fasse il écrit

par périphrase et il n'est pas sûr que toutes celles qu'il a créées

demeurent longtemps fraîches; la périphrase est une métaphore: elle dure

ce que durent les métaphores. A la vérité, il y a loin de la périphrase

de Verlaine, vague et toute musicale,

Parfois aussi le dard d'un insecte jaloux

Inquiétait le col des belles sous les branches,

aux énigmes mythologiques d'un Lebrun, qui appelle le ver à soie:

L'amant des feuilles de Thisbé!

Ici M. Albalat cite fort à propos les paroles de Buffon: que rien ne

dégrade plus un écrivain que la peine qu'il se donne «pour exprimer des

choses ordinaires ou communes d'une manière singulière ou pompeuse. On

le plaint d'avoir passé tant de temps à faire de nouvelles combinaisons

de syllabes pour ne dire que ce que tout le monde dit». Delille s'est

rendu célèbre par son goût pour la périphrase didactique; mais je crois

qu'il a été mal jugé. Ce n'est pas la peur du mot propre qui lui fait

décrire ce qu'il faudrait nommer, c'est la raideur de sa poétique et la

médiocrité de son talent; il n'est imprécis que par impuissance et il

n'est très mauvais que quand il est imprécis. Méthode ou impéritie, cela

nous a valu d'amusantes énigmes:

Ces monstres qui de loin semblent un vaste écueil.

L'animal recouvert de son épaisse croûte,

Celui dont la coquille est arrondie en voûte.

L'équivoque habitant de la terre et des ondes.

Et cet oiseau parleur que sa triste beauté

Ne dédommage pas de sa stérilité.

Et l'arbre aux pommes d'or, aux rameaux toujours verts.

Là pour l'art des Didot Annonay voit paraître

Les feuilles où ces vers seront tracés peut-être.

Et ces rameaux vivants, ces plantes populeuses,

De deux règnes rivaux races miraculeuses.

Le puissant agaric, qui du sang épanché

Arrête les ruisseaux, et dont le sein fidèle

Du caillou pétillant recueille l'étincelle.

ne faudrait pas croire cependant que l'_Homme des champs_, d'où sont

tirées ces charades, soit un poème entièrement méprisable. L'abbé

Delille avait son mérite. Privées des plaisirs du rythme et du nombre,

nos oreilles exténuées par les versifications nouvelles finiraient par

retrouver un certain charme à des vers pleins et sonores qui ne sont pas

ennuyeux, à des paysages un peu sévères, mais larges et pleins d'air,

......................Soit qu'une fraîche aurore

Donne la vie aux fleurs qui s'empressent d'éclore,

Soit que l'astre du monde, en achevant son tour,

Jette languissamment les restes d'un beau jour.

La culture des idées · 第 10 / 64 题