I
Des hommes ont reçu un don particulier qui les distingue fortement
d'entre leurs semblables; discoboles ou stratèges, poètes ou bouffons,
statuaires ou financiers, dès qu'ils dépassent le niveau commun, exigent
de l'observateur une attention particulière. La protubérance d'une de
leurs facultés les désigne à l'analyse et à ce procédé d'analyse qui est
la différenciation successive; ainsi on arrive à discerner dans
l'humanité une classe d'êtres dont le signe est la différence, de même
que, pour l'humanité vulgaire, le signe est la ressemblance. Il y a des
hommes dont on ne peut jamais savoir ce qu'ils vont dire quand ils
commencent à parler; il y en a peu; des autres le discours est connu dès
qu'ils ouvrent la bouche. On allègue ici les disparités très sensibles,
car il est incontestable que, même parmi les ressemblants les moins
diversifiables à première vue, il n'y a point deux créatures qui ne
soient, au fond, contradictoires entre elles; c'est la dernière gloire
de l'homme, et celle que la science n'a pu lui arracher, qu'il n'y ait
point de science de l'homme.
[Note 13: A propos de: _Physiologie cérébrale. Le Subconscient chez les
artistes, les savants et les écrivains_, par le Dr Paul Chabaneix.
Paris, J.-B. Bailliêre.--Cette étude était écrite quand a paru le
magistral ouvrage de M. Ribot, L'_Imagination créatrice_ (juillet
1900).]
S'il n'y a point de science de l'homme commun, moins encore y a-t-il une
science de l'homme différent, puisque la manifestation de sa différence
le constitue solitaire et unique, c'est-à-dire incomparable. Cependant,
comme il y a une physiologie, il y a une psychologie générale: quelles
qu'elles soient, toutes les bêtes terrestres respirent le même air et le
cerveau de l'homme de génie, comme celui du pauvre homme, puise dans
la sensation sa force primordiale. Selon quel mécanisme la sensation
se transforme en acte, on ne le sait que d'une façon grossière; on
sait seulement que pour que cette transformation s'accomplisse,
l'intervention de la conscience n'est pas nécessaire; on sait aussi que
cette intervention peut être nuisible, par son pouvoir de modifier la
logique déterministe, de rompre la série des associations pour créer
dans l'esprit volontairement le premier anneau d'une chaîne nouvelle.
La conscience, qui est le principe de la liberté, n'est pas le principe
de l'art. On peut énoncer fort clairement ce que l'on a conçu dans
des ténèbres inconscientes. Loin d'être liée au fonctionnement de la
conscience, l'activité intellectuelle en est le plus souvent troublée;
on écoute mal une symphonie, quand on sait qu'on l'écoute; on pense
mal, quand on sait que l'on pense: la conscience de penser n'est pas la
pensée.
L'état subconscient est l'état de cérébration automatique, en
pleine liberté, l'activité intellectuelle évoluant à la limite de
la conscience, un peu au-dessous, hors de ses atteintes; la pensée
subconsciente peut demeurer à jamais inconnue, et elle peut, soit au
moment précis où cesse l'automatisme, soit plus tard, et même après
plusieurs années, surgir à la lumière. Ces faits de cogitation ne sont
donc pas du domaine de l'inconscient proprement dit, puisqu'ils peuvent
arriver à la conscience et, d'autre part, il sera sans doute préférable
de réserver à ce mot un peu vaste la signification que lui donna une
philosophie particulière. L'état subconscient, quoique le rêve puisse
être une de ses manifestations, diffère encore de l'état de rêve. Le
rêve est presque toujours absurde, d'une absurdité spéciale, incohérent
ou déroulé selon des associations toutes passives[14] dont la marche
diffère même de celle des ordinaires associations passives, conscientes
ou subconscientes[15].
[Note 14: Voyez dans un rêve de Maury (_Le Sommeil et les Rêves_) le mot
_jardin_ menant le rêveur en Perse, puis à une lecture de l'_Ane mort_
(Jardin, Chardin, Janin); et, dans cet autre, la syllabe _lo_ conduisait
l'esprit de kilomètre à loto, par Gilolo, lobélia, Lopez. Cependant le
poète (rime, allitération) subit de pareilles associations, mais il doit
avoir le talent de les rendre logiques, ce qui n'a guère lieu dans le
rêve pur et simple. Victor Hugo, véritable incarnation du Subconscient,
triomphe, avec excès, de ces rapprochements, d'abord involontaires.]
[Note 15: A propos du rêve, M. Chabaneix dit (p. 17) que ceux qui pensent
souvent par images visuelles sont sujets à des rêves ou les images
s'objectivent amplifiées. Une observation personnelle contredit cela,
mais je n'oppose qu'une seule observation à beaucoup d'observations: il
s'agit d'un écrivain qui, quoique assiégé à l'état de veille par les
images visuelles internes, n'a que de très rares rêves imagés et jamais
d'hallucinations caractéristiques. Récemment, après avoir relu dans la
journée le livre de Maury, il eut le soir, pour la première fois, deux
ou trois assez vagues hallucinations hypnagogiques, sans doute
provoquées par le désir, ou la peur, de connaître cet état.--Ceci peut
servir à expliquer la contagion de l'hallucination par le livre.--Il vit
des lueurs kaléidoscopiques, puis des têtes grimaçantes, enfin un
personnage drapé de vert, de grandeur naturelle, dont il n'apercevait,
par le coin de l'oeil droit, qu'une moitié. A ce moment il rouvrait les
yeux. Ce personnage sortait évidemment d'une histoire illustrée de la
peinture italienne, feuilletée le matin.]
La création intellectuelle imaginative est inséparable de la fréquence
de l'état subconscient; et dans cette catégorie de créations il faut
englober la découverte du savant et la construction idéologique du
philosophe. Tous ceux qui, en quelque genre, ont innové ou inventé sont
des imaginatifs autant que des observateurs. L'écrivain le plus pondéré,
le plus réfléchi, le plus minutieux est à chaque instant, malgré lui,
enrichi par le travail du subconscient; il n'est pas d'oeuvre, si
volontaire, qui ne doive au subconscient quelque beauté ou quelque
nouveauté. Jamais peut-être une phrase, la plus laborieuse, ne fut
écrite ou dite en accord absolu avec la volonté; la seule quête du mot
dans le vaste et profond réservoir de la mémoire verbale est un acte qui
échappe si bien à la volonté que, souvent, le mot qui venait s'enfuit
au moment où la conscience allait l'apercevoir et le saisir. On sait
combien il est difficile de trouver volontairement le mot dont on a
besoin et on sait aussi avec quelle aisance et quelle rapidité tels
écrivains évoquent, dans la fièvre de l'écriture, les mots les plus
insolites, ou les plus beaux.
Il est cependant imprudent de dire: «La mémoire est toujours
inconsciente».[16] La mémoire est la piscine secrète où, à notre insu,
le subconscient jette son filet; mais la conscience y pêche aussi
volontiers. Cet étang plein des poissons jadis captés au hasard par la
sensation, la subconscience le connaît particulièrement bien; la
conscience est moins habile à s'y approvisionner, bien qu'elle ait à son
service plusieurs méthodes utiles, telles que l'association logique des
idées ou la localisation des images. Selon que le cerveau travaille dans
la nuit ou à la lueur du falot de la conscience, l'homme acquiert une
personnalité différente, mais, sauf les cas pathologiques, l'état second
n'est pas tellement précisé que l'état premier ne puisse, sans troubler
le labeur, intervenir: c'est en ces conditions, selon ce concert, que
s'achèvent la plupart des oeuvres d'abord imaginées soit par la volonté,
soit par le rêve.
[Note 16: _Le Subconscient,_ p. 11.]
Chez Newton (en y pensant toujours), le travail du subconscient est
continu, mais il se relie périodiquement à un travail volontaire; tantôt
perçue, tantôt inconnue de la conscience, la pensée explore tous les
possibles. Chez Goethe, le subconscient est presque toujours actif et
prêt à livrer à la volonté les oeuvres multiples qu'il élabore sans
elle et loin d'elle. Goethe a expliqué cela lui-même en une page d'une
lucidité miraculeuse et pleine d'enseignements[17]: «Toute faculté d'agir
et par conséquent tout talent implique une force instinctive agissant
dans l'inconscience et dans l'ignorance des règles dont le principe est
pourtant en elles. Plus tôt un homme s'instruit, plus tôt il apprend
qu'il y a un métier, un art qui va lui fournir les moyens d'atteindre au
développement régulier de ses facultés naturelles; ce qu'il acquiert ne
saurait jamais nuire en quoi que ce soit à son individualité originelle.
Le génie par excellence est celui qui s'assimile tout, qui sait tout
s'approprier sans préjudice pour son caractère inné. Ici se présentent
les divers rapports entre la conscience et l'inconscience. Les organes
de l'homme, par un travail d'exercice, d'apprentissage, de réflexion
persistante et continue, par les résultats obtenus, heureux ou
malheureux, par les mouvements d'appel et de résistance, ces organes
amalgament, combinent inconsciemment ce qui est instinct et ce qui est
acquis, et de cet amalgame, de cette chimie à la fois inconsciente et
consciente, il résulte finalement un ensemble harmonieux dont le monde
s'émerveille. Voici tantôt plus de soixante ans que la conception de
Faust m'est venue en pleine jeunesse, parfaitement nette, distincte,
toutes les scènes se déroulant devant mes yeux dans leur ordre de
succession; le plan, depuis ce jour, ne m'a pas quitté, et vivant avec
cette idée, je la reprenais en détail et j'en composais tour à tour les
morceaux qui dans le moment m'intéressaient davantage; de telle sorte
que, quand cet intérêt m'a fait défaut, il en est résulté des lacunes,
comme dans la seconde partie. La difficulté était là d'obtenir par force
de volonté, ce qui ne s'obtient, à vrai dire, que par acte spontané
de la nature». Il arrive aussi, tout au contraire, qu'une oeuvre
antérieurement conçue, et dont on repousse l'exécution, finisse par
s'imposer à la volonté. Il semble alors que le subconscient déborde et
submerge la conscience; il dicte ce que l'on n'écrit qu'avec répugnance.
C'est l'obsession que rien ne décourage et qui triomphe même des
paresses les plus nonchalentes, des dégoûts les plus violents. Ensuite,
on éprouve fréquemment, le travail accompli, une sorte de satisfaction,
analogue à la satisfaction morale. L'idée du devoir qui, mal comprise,
fait tant de ravages dans les consciences craintives, est sans doute
une élaboration du subconscient: l'obsession est peut-être la force qui
pousse au sacrifice, comme elle est celle qui pousse au suicide.
[Note 17: Lettre à G. de Humboldt, 17 mars 1832. (_Le Subconscient_
p. 16.) Goethe avait alors quatre-vingt-trois ans; il mourait cinq jours
plus tard. La lettre est citée tout entière par Eckermann, II, 331; la
traduction de Délerot est un peu différente.]
Schopenhauer comparait à la rumination le travail obscur et continu du
subconscient au milieu des perceptions prisonnières dans la mémoire.
Cette rumination, toute physiologique, peut suffire à modifier des
croyances ou des convictions; Hartmann a constaté qu'une idée ennemie,
d'abord écartée, s'était au bout de quelque temps substituée en lui à
l'idée habituelle qu'il avait d'un homme ou d'un fait. «Après des jours,
des semaines ou des mois, si on a l'envie ou l'occasion d'exprimer son
opinion sur le même sujet, on découvre, à son grand étonnement, qu'on a
subi une véritable révolution mentale, que les anciennes opinions, dont
on se considérait jusque-là comme réellement convaincu, ont été
complètement abandonnées et que les idées nouvelles se sont tout à fait
implantées à leur place. Ce processus inconscient de digestion et
d'assimilation mentale, j'en ai souvent fait sur moi-même l'expérience;
et d'instinct, je me suis toujours gardé d'en troubler le cours par une
réflexion prématurée, toutes les fois qu'il se produisait en moi à
propos de questions importantes, qui intéressaient mes conceptions sur
le monde et sur l'esprit[18]». Cette observation pourrait être appliquée
au phénomène si intéressant de la conversion. Il n'est pas douteux que
des gens se sont un jour sentis amenés ou ramenés aux idées religieuses,
qui n'avaient ni le désir, ni la crainte, ni l'espoir de ce revirement.
Dans une conversion, la volonté ne peut agir qu'après un long travail du
subconscient et lorsque tous les éléments de la conviction nouvelle ont
été secrètement rassemblés et combinés. Cette force nouvelle où le
converti s'appuie et dont il ignore l'origine, c'est ce que la théologie
appelle la grâce; la grâce est le résultat d'un labeur subconscient: la
grâce est subconsciente.
[Note 18: _Le subconscient_, p. 24.]
Comme Hartmann, mais par instinct et non plus par préconception
philosophique, Alfred de Vigny se fiait au subconscient du soin de
mûrir ses idées; mûres, il les retrouvait; elles venaient d'elles-mêmes
s'offrir, riches de toutes leurs conséquences. On peut supposer que,
comme chez Goethe, c'était là un subconscient à lointaine échéance,
du papier long, très long, car M. de Vigny laissa entre telles de ses
oeuvres d'inhabituels intervalles. Il est très probable que, s'il y a
des subconscients inactifs, il en est d'autres qui, après une période
active, cessent tout à coup de travailler, soit qu'une usure précoce,
soit qu'une modification de rapports ait eu lieu dans les cellules
cérébrales. Racine offre l'exemple singulier d'un silence de vingt ans
coupé juste au milieu par deux oeuvres qui n'ont qu'une ressemblance
formelle avec celles de sa phase première. Peut-on supposer que ce fut
par scrupule religieux qu'il a pendant si longtemps refusé d'écouter les
suggestions du subconscient? Peut-on supposer que la religion qui avait
modifié la nature de ses perceptions avait en même temps diminué la
puissance physiologique de son cerveau? Cela serait contraire à toutes
les autres observations qui démontrent au contraire qu'une croyance
nouvelle est un excitant nouveau. Il semble donc probable que Racine se
tut parce qu'il n'avait presque plus rien à dire, tout simplement:
c'est une aventure commune, et il trouva dans la religion la consolation
commune.
Il faudrait donc distinguer deux sortes de subconscients: celui dont
l'énergie est brève et forte et celui dont la force, moins ardente, est
plus durable. Les deux extrêmes se manifestent dans l'homme qui produit,
tout jeune, une oeuvre remarquable, puis s'abstient; et dans l'homme
qui offre pendant des soixante ans, le spectacle d'un labeur
médiocre, inutile et continu. Il s'agit naturellement des oeuvres où
l'intelligence imaginative a la plus grande part, des oeuvres dont le
subconscient est toujours le maître collaborateur.
Plus pratiquement, et à un tout autre point de vue, M. Chabaneix, après
avoir étudié le subconscient continu, le divise en subconscient nocturne
et en subconscient à l'état de veille. Le subconscient nocturne est
onirique ou préonirique, s'il s'agit du sommeil ou des instants qui
précèdent le sommeil. Maury, qui en était particulièrement affligé, a
traité avec soin des hallucinations qui se forment au moment où l'on
ferme les yeux pour s'endormir; on ne voit pas que ces hallucinations
appelées hypnagogiques, et qui sont presque toujours visuelles, puissent
avoir une action spéciale sur les idées en travail dans un cerveau; ce
sont des embryons de rêves qui n'influencent qu'à la manière des rêves
le cours de la pensée. Il arrive que le travail conscient du cerveau
se prolonge durant le rêve et même se parachève et qu'au réveil, sans
réflexion, sans peine, on se trouve maître d'un problème, d'un poème,
d'une combinaison que l'esprit, dans la veille, avait été impuissant
à trouver. Burdach, professeur à Koenigsberg, fit en rêve plusieurs
découvertes physiologiques qu'il put ensuite vérifier. Un rêve fut
parfois le point de départ d'une oeuvre; parfois une oeuvre fut
entièrement conçue et exécutée pendant le sommeil. Il est cependant
fort probable que c'est la raison consciente qui, au réveil, jugeant
et rectifiant spontanément le rêve, lui donne sa véritable valeur et le
dépouille de cette incohérence particulière aux songes les plus sensés.
A l'état de veille, l'inspiration semble la manifestation la plus claire
du subconscient dans le domaine de la création intellectuelle. Sous sa
forme aiguë, l'inspiration se rapprocherait beaucoup du somnambulisme.
Certaines attitudes de Socrate (d'après Aulu-Gelle), de Diderot, de
Blake, de Shelley, de Balzac, donnent de la force à cette opinion. Le Dr
Régis[19] dit que les hommes de génie furent presque tous des «dormeurs
éveillés»; mais le dormeur éveillé est assez souvent un «distrait»,
celui dont l'esprit se concentre volontairement sur un problème. Ainsi
l'excès et l'absence de conscience psychologique se manifesteraient,
en certains cas, par d'identiques phénomènes. A quoi pensait Socrate
pendant ses journées d'immobilité? Pensait-il? Avait-il connaissance de
sa pensée? Les fakirs pensent-ils? Et Beethoven, lorsque, sans chapeau,
sans habit, il se laissait arrêter comme vagabond? Était-il en obsession
volontaire ou en quasi-somnambulisme? Savait-il à quoi il pensait si
fortement, ou bien son travail cérébral était-il inconscient? Stuart
Mill composa sa logique dans les rues de Londres, pendant le trajet
quotidien de sa maison aux bureaux de la Compagnie des Indes;
croira-t-on que cet ouvrage ne fut pas ordonné en état de conscience
parfaite? Ce qui était subconscient chez Stuart Mill c'était, dit M.
Chabaneix[20], l'effort pour se guider dans une rue populeuse; «il y a
là automatisme des centres inférieurs». Ce renversement des termes, plus
fréquent que ne l'ont cru certains psychologues, peut faire naître des
doutes sur la véritable nature de l'inspiration. On devra tout au moins
rechercher si, à partir du moment où commence la réalisation, même
purement cérébrale, d'une oeuvre, il est possible que le travail demeure
tout à fait subconscient. La lettre de Mozart n'explique que Mozart:
«Quand je me sens bien et que je suis de bonne humeur, soit que je
voyage en voiture ou que je me promène après un bon repas, ou dans la
nuit, quand je ne puis dormir, les pensées me viennent en foule et le
plus aisément du monde. D'où et comment m'arrivent-elles? Je n'en sais
rien, je n'y suis pour rien. Celles qui me plaisent, je les garde dans
ma tête et je les fredonne, à ce que du moins m'ont dit les autres. Une
fois que je tiens mon air, un autre bientôt vient s'ajouter au premier.
L'oeuvre grandit, je l'entends toujours et la rends de plus en plus
distincte, et la composition finit par être tout entière achevée dans ma
tête, bien qu'elle soit longue... Tout cela se produit en moi comme dans
un beau songe très distinct... Si je me mets ensuite à écrire, je
n'ai plus qu'à tirer du sac de mon cerveau ce qui s'y est accumulé
précédemment, comme je l'ai dit. Aussi le tout ne tarde guère à se fixer
sur le papier. Tout est déjà parfaitement arrêté et il est rare que ma
partition diffère beaucoup de ce que j'avais auparavant dans ma tête. On
peut sans inconvénient me déranger pendant que j'écris... [21]». Tout
est donc subconscient dans Mozart, et le labeur matériel de l'exécution
n'est plus guère qu'un travail de copie. J'ai vu un écrivain ne pas oser
corriger ses rédactions spontanées, de peur de commettre des fautes de
ton: il se rendait compte que l'état dans lequel il corrigerait
était très différent de l'état où il se trouvait pendant la période
d'exécution, qui avait été en même temps celle de la conception. Un mot
entendu, une attitude entrevue, un personnage singulier croisé dans la
rue étaient souvent le seul prétexte de ses contes, qu'il improvisait
en trois ou quatre heures; s'il suivait un plan antérieur, presque
toujours, dès la première page écrite, il l'abandonnait, achevant son
récit d'après une logique nouvelle, arrivant à une conclusion tout
à fait différente de celle qui, la première fois, lui avait paru la
meilleure. Quelques-uns de ces plans avaient parfois été écrits sous une
si forte influence du subconscient qu'il ne les comprenait plus, ne les
reconnaissait qu'à l'écriture, ne pouvait les situer dans le passé que
grâce au genre du papier, à la couleur de l'encre. D'autres projets,
se rapportant à des oeuvres plus longues, lui revenaient au contraire,
fréquemment, à l'esprit; il avait conscience d'y songer plusieurs fois
par jour et il était persuadé que c'étaient ces songeries, même vagues
et inconsistantes, qui lui rendaient, aux moments de l'exécution, le
travail assez facile. De fait, je ne lui ai jamais vu de sérieuses
préoccupations au sujet d'oeuvres qui passaient pourtant pour être d'une
littérature plutôt ardue; il n'en parlait jamais et je crois bien
qu'il n'y pensait consciemment qu'au moment d'en écrire les terribles
premières lignes; mais, une fois le travail en train, presque toute
sa vie intellectuelle s'y concentrait, les périodes de rumination
subconsciente rejoignant perpétuellement les périodes de méditation
volontaire.
[Note 19: _Préface_ du _Subconscient._]
[Note 20: P. 93.]
[Note 21: _Le Subconscient_, p. 93, d'après Jahm.]
Villiers de l'Isle-Adam avait, autant que j'ai pu m'en rendre compte,
cette méthode de travail: l'idée entrée dans son esprit, et il arrivait
qu'elle y entrât soudain, au cours d'une conversation principalement,
car il était grand causeur et il profitait de tout, l'idée entrée
d'abord par la petite porte, timidement, sans faire de bruit,
s'installait bientôt comme chez elle, envahissait toutes les réserves
du subconscient, puis, de temps à autre, montait à la conscience et
obligeait réellement Villiers à obéir à l'obsession; alors quel que
fût son interlocuteur, il parlait; il parlait même seul, et d'ailleurs,
quand il parlait son idée, il parlait toujours comme s'il eût été seul.
J'entendis ainsi, par lambeaux, plusieurs de ses derniers contes; et
même un jour que nous étions assis à la terrasse d'un café du boulevard,
j'eus l'illusion d'écouter de véritables divagations où revenait
périodiquement cette affirmation: «Il y avait un coq! Il y en avait un!»
Je ne compris que plus tard, après plusieurs mois, quand parut le
_Chant du Coq_. Parlant sur un ton sourd, il ne s'adressait pas à moi.
Cependant, son but conscient, en retournant ses idées à haute voix,
était de chercher à deviner l'effet qu'elles produisaient sur
un auditeur; mais, peu à peu, ce but s'obscurcissait: c'était le
subconscient qui parlait pour lui. Il avait le travail lent: il y a cinq
ou six manuscrits superposés de de l'_Ève future_, et le premier est
tellement différent du dernier que seul le nom d'Edison peut servir à
les relier l'un à l'autre. On dit assez souvent d'un homme qui n'a
écrit que peu, qu'il a peu travaillé: je suis persuadé que Villiers de
l'Ile-Adam n'a jamais cessé un instant de travailler, même pendant son
sommeil. Malgré le blocus quelquefois absolu que ses idées établissaient
autour de son attention, nul esprit n'était plus rapide ni mieux doué
pour la riposte; il ne connaissait pas le crépuscule du réveil: après la
nuit la plus brève, il se retrouvait, au coup même du sursaut, en pleine
possession de toute sa lucidité, de toute sa verve. Quoiqu'il fût bien
l'homme de sa littérature, on trouverait en lui l'esquisse d'une
double personnalité, mais où le conscient et l'inconscient seraient
si enchevêtrés l'un dans l'autre qu'il serait difficile d'en faire le
départage; il serait aisé, au contraire, d'écrire deux vies de Mozart,
l'une de l'homme social, l'autre de l'homme en état second, toutes les
deux parfaitement légitimes.
Baudelaire disait: L'inspiration, c'est de travailler tous les
jours. Mais cet aphorisme ne semble pas le résumé de son expérience
personnelle. Le travail quotidien, régulier, c'est, pour ainsi dire,
l'inspiration régularisée, domestiquée, asservie. Les termes ne sont
pas contradictoires, car il est certain qu'alors l'état second,
devenant périodique, peut n'en devenir que plus profond. L'habitude, si
puissante, se joint à la nature pour renforcer un état psychologique qui
devient alors un véritable besoin; ceux qui se sont astreints au labeur
de tous les jours, s'il leur arrive de s'y soustraire, surtout en
restant dans le même milieu, éprouvent, pendant et après les heures de
l'accès périodique, un certain malaise, parfois une vraie souffrance:
le remords n'a peut-être pas d'autre origine, qu'il s'agisse d'un
acte habituel qui n'a pas été accompli, ou d'un acte inhabituel qui a
violemment troublé la marche coutumière des journées.
L'inspiration, si elle est un état second, peut donc être un état second
provoqué par la volonté. Il n'est pas douteux que des artistes, des
écrivains, des savants peuvent travailler quand il le faut, sans
préparation, aiguillonnés seulement par la nécessité et, d'autre part,
que les oeuvres ainsi produites sont tout aussi bonnes que celles dont
l'exécution n'a été déterminée que par un désir de réalisation. Cela
ne signifie pas que le subconscient soit inactif pendant le travail
volontairement commencé, mais son activité a été provoquée. Il y a donc
un subconscient qui n'est pas spontané, qui vient se mêler au conscient
quand la volonté en a besoin, mais qui, peu à peu, au cours d'un
travail, se substitue à la volonté. Il suffit souvent de se mettre à la
besogne pour sentir que s'évanouissent une à une toutes les difficultés
qui paralysaient l'effort, mais il est possible que ce raisonnement soit
paralogique et que le travail ne soit précisément devenu possible que
par l'affaiblissement préalable des obstacles qui se dressaient
d'abord devant l'esprit. Dans l'un ou l'autre cas, d'ailleurs, il y a
intervention évidente des forces subconscientes.
Comment une sensation devient-elle une image; l'image, une idée; comment
l'idée se développe-t-elle; comment prend-elle la forme qui nous semble
la meilleure; comment, s'il s'agit d'écriture, la mémoire verbale
est-elle mise à contribution? Autant de questions qui me semblent
insolubles et dont la solution serait pourtant nécessaire à qui voudrait
donner une définition précise de l'inspiration. «Pour la création
originale, écrit M. Ribot[22], ni la réflexion ni la volonté ne suppléent
l'inspiration». Sans doute, mais la réflexion et la volonté peuvent
cependant avoir leur rôle dans l'évolution de ce phénomène mystérieux
et, d'autre part, les cas sont assez rares de pur automatisme
intellectuel. Il faut sans doute supposer que les hommes capables de
subir l'heureuse influence de l'inspiration sont aussi des hommes plus
que les autres capables de sentir avec force et avec fréquence les chocs
du monde extérieur. Les imaginatifs sont aussi des sensitifs. Il faut
que les réserves de leur cerveau soient très riches en éléments; cela
suppose un apport constant de la sensation; cela suppose donc une
sensibilité très vive et une capacité de sentir incessamment renouvelée.
Cette sensibilité appartient encore en grande partie au domaine du
subconscient; il y a, selon l'expression de Leibnitz, «les pensées dont
ne s'aperçoivent pas notre âme», il y a aussi les sensations dont ne
s'aperçoivent pas nos sens, et ce sont peut-être celles-ci qui, de même
qu'elles sont entrées, sortent subconsciemment. Les observations les
plus fructueuses sont celles que l'on a faites sans le savoir; vivre
sans penser à la vie est souvent le meilleur moyen d'apprendre à
connaître la vie. Après un demi-siècle et plus un homme voit surgir
devant lui le milieu, le paysage, les faits de son enfance indifférente;
enfant, il avait vécu dans le monde extérieur comme dans une dépendance
de lui-même, avec un souci purement physiologique; il avait vu sans
voir, et voici que, tandis que tout l'intermédiaire reste brumeux, c'est
la période de ses sensations les plus fugaces qui remonte et s'avive
devant ses yeux. Il est bien évident que la sensation entrée en nous
sans que nous en ayons eu conscience ne peut, à aucun moment, être
volontairement évoquée; mais la sensation consciente peut, au contraire,
nous revenir à l'improviste, sans nul concours de la volonté. Le
subconscient a donc pouvoir sur deux ordres de sensations et la
conscience n'en a qu'un seul à sa disposition: cela peut expliquer
pourquoi la volonté et la réflexion ont une part si restreinte dans les
créations de la littérature ou de l'art.
[Note 22: _Psychologie des Sentiments_.--G. de Humboldt disait: «La
raison combine, modifie et dirige; elle ne peut créer, parce que le
principe de vie n'est pas en elle. (_Idées sur la nouvelle Constitution
française_.)]
Mais quelle est leur part dans le reste de la vie?
En principe, l'homme est un automate, et il semble que dans l'homme
la conscience soit un gain, une faculté surajoutée. Il ne faut pas
s'y tromper: l'homme qui marche, qui agit, qui parle n'est pas
nécessairement conscient ni jamais tout à fait conscient. La conscience
est sans doute, si on prend le mot dans son sens précis et absolu,
l'apanage du petit nombre. Réunis en foule, les hommes deviennent
particulièrement automatiques, et d'abord leur instinct de se réunir, de
faire à un moment donné tous la même chose témoigne bien de la nature
de leur intelligence. Comment supposer une conscience et une volonté aux
membres de ces cohues qui, aux jours de fête ou de troubles, se pressent
tous vers le même point, avec les mêmes gestes et les mêmes cris? Ce
sont des fourmis qui sortent après l'ondée de dessous les brins d'herbe,
et voilà tout. L'homme conscient qui se mêle naïvement à la foule, qui
agit dans le sens de la foule, perd sa personnalité; il n'est plus
qu'un des suçoirs de la grande pieuvre factice, et presque toutes
ses sensations vont mourir vainement dans le cerveau collectif de
l'hypothétique animal; de ce contact, il ne rapportera à peu près rien;
l'homme qui sort de la foule n'a qu'un souvenir, comme le noyé qui
émerge, celui d'être tombé dans l'eau.
C'est parmi le petit nombre des élus de la conscience qu'il faut
chercher les exemplaires véritablement supérieurs d'une humanité dont
ils sont, non les conducteurs, ce qui serait fâcheux et contredirait
trop l'instinct, mais les juges. Cependant grave sujet de méditation,
ces hommes surélevés n'atteignent toute leur valeur qu'aux moments où
la conscience, devenant subconsciente, ouvre les écluses du cerveau
et laisse se précipiter vers le monde les flots rénovés des sensations
qu'ils doivent au monde. Ils sont de magnifiques instruments dont
le subconscient seul joue avec génie; lui aussi, le génie, est
subconscient. Goethe est le type de ces hommes doubles et le héros
suprême de l'humanité intellectuelle.
Il y a d'autres hommes non moins rares, mais moins complets, chez
lesquels la volonté ne joue qu'un rôle fort ordinaire et qui ne sont
rien dès qu'ils ne sont plus sous l'influence du subconscient. Leur
génie n'en est souvent que plus pur et plus énergique; ils sont des
instruments plus dociles sous le souffle du Dieu inconnu. Mais comme
Mozart, ils ne savent ce qu'ils font; ils obéissent à une force
irrésistible. Voilà pourquoi Gluck faisait transporter son piano au
milieu d'une prairie, en plein soleil; voilà pourquoi Haydn contemplait
une bague, pourquoi Crébillon vivait parmi une meute de chiens, pourquoi
Schiller respirait fréquemment l'odeur des pommes pourries dont il
avait rempli le tiroir de sa table de travail. Telles sont les moindres
fantaisies du subconscient; il a de pires exigences.