IV

L'analyse de M. Albalat est donc mauvaise, n'étant pas scientifique;

cependant, il en a tiré une méthode pratique dont on peut dire que

si elle ne formera aucun écrivain original,--il le sait bien

lui-même,--elle pourrait atténuer, non la médiocrité, mais l'incohérence

des discours et des écritures auxquels l'usage nous contraint de prêter

quelque attention. Cela est d'ailleurs indifférent; ce manuel serait

inutile, plus encore que je ne le crois, que tel et tel de ses chapitres

garderaient leur intérêt de documentation et d'exposition. Le détail est

excellent; et voici par exemple les pages où il est démontré que l'idée

est liée à la forme et que changer la forme c'est modifier l'idée:

«Quand on dit d'un morceau: le fond est bon, mais la forme est

mauvaise,--cela ne signifie rien». Voilà de bons principes, quoique

l'idée puisse exister comme résidu de sensation, indépendante des mots

et surtout d'un choix de mots; mais les idées toutes nues à l'état de

larves errantes n'ont aucun intérêt. Peut-être même appartiennent-elles

à tout le monde; peut-être toutes les idées sont-elles communes à

tous? Mais comme celle-ci qui se promène, attendant un évocateur, va se

révéler différente selon la parole qui l'aura sortie des ténèbres! Que

vaudraient, dépouillées de leur pourpre, les idées de Bossuet? Ce sont

celles du premier séminariste qui passera et, s'il les proférait, les

gens reculeraient, humiliés de tant de sottise, qui s'y enivrent dans

les Sermons et dans les Oraisons. Et l'impression sera pareille si,

après avoir écouté avec complaisance les paradoxes lyriques de Michelet,

on les retrouve dans les discours bas de quelque sénateur, dans les

tristes commentaires de la presse dévouée. C'est pour cela que les

poètes latins et le plus grand, Virgile, disparaissent traduits, se

ressemblent tous dans l'uniformité pénible d'une pompe normalienne. Si

Virgile avait écrit selon le style de M. Pessonneaux, ou de M. Benoist,

il serait Benoist, il serait Pessonneaux, et les moines eussent raclé

ses parchemins pour substituer à ses vers quelque bon contrat de louage

d'un intérêt sûr et durable. A propos de ces évidences, M. Albalat se

plaît à réfuter l'opinion de M. Zola, que «la forme est ce qui change et

passe le plus vite» et que «on gagne l'immortalité en mettant debout

des créatures vivantes». Autant que cette dernière phrase se peut

interpréter, elle signifierait ceci: ce qu'on appelle la vie en art est

indépendant de la forme. Peut-être est-ce encore moins clair; peut-être

cela n'a-t-il aucun sens? Hippolyte aussi, aux portes de Trézène, était

«sans forme et sans couleur»; seulement il était mort. Tout ce que l'on

peut concéder à cette théorie, c'est qu'une oeuvre originellement belle

et d'une forme originale, si elle survit à son siècle, et plus, à

sa langue, les hommes ne l'admirent plus que par imitation, sur

l'injonction traditionnelle des éducateurs. Découverte maintenant au

fond des Herculanums, l'Iliade ne nous donnerait que des sensations

archéologiques; elle intéresserait au même degré que la _Chanson de

Roland_; mais en comparant les deux poèmes, on constaterait, mieux qu'on

ne l'a fait encore, qu'ils correspondent à des moments de civilisation

extrêmement différents puisque l'un est rédigé tout en images (un peu

roides) et que dans l'autre il y en a si peu qu'on les a comptées. Il

n'y a d'ailleurs aucune relation nécessaire entre le mérite et la durée

d'une oeuvre; mais quand un livre a survécu, les auteurs «d'analyses et

extraits conformes au programme» savent très bien prouver sa perfection

«inimitable» et ressusciter, le temps d'une conférence, la momie qui va

retomber sous le joug de ses bandelettes. Il ne faut pas mêler l'idée

de gloire à l'idée de beauté; la première est tout à fait dépendante

des révolutions de la mode et du goût; la seconde est absolue, dans

la mesure où le sont les sensations humaines; l'une dépend des moeurs,

l'autre dépend de la loi.

La forme passe, c'est vrai; mais on ne voit pas vraiment comment la

forme pourrait survivre à la matière qui en est la substance; si la

beauté d'un style s'efface ou tombe en poussière, c'est que la langue

a modifié l'agrégat de ses molécules, les mots, et les molécules

elles-mêmes, et que ce travail intérieur ne s'est pas fait sans

boursouflures et sans tremblements. Si les fresques de l'Angelico ont

«passé», ce n'est pas parce que le temps les a rendues moins belles,

c'est parce que l'humidité a gonflé le ciment où la peinture est embue.

Les langues se gonflent comme le ciment et s'écaillent; ou plutôt elles

font comme les platanes qui ne vivent qu'en modifiant constamment leur

écorce et qui laissent tomber dans la mousse, au premier printemps, les

noms d'amour gravés à même leur chair.

Mais qu'importe l'avenir? Qu'importe l'approbation d'hommes qui

n'existeront pas tels que nous les ferions, si nous étions démiurges?

Qu'est-ce que cette gloire dont jouirait un homme à partir du moment où

il sort de la conscience? Il est temps que nous apprenions à vivre dans

la minute, à nous accommoder de l'heure qui passe, même mauvaise, à

laisser aux enfants ce souci des temps futurs qui est une faiblesse

intellectuelle--quoique parfois une naïveté d'homme de génie. Il est

bien illogique de vouloir l'immortalité des oeuvres lorsqu'on affirme

et lorsqu'on désire la mortalité des âmes. Le Virgile de Dante vivait

au delà de la vie sa gloire devenue éternelle: de cette conception

éblouissante il ne nous reste qu'une petite illusion vaniteuse qu'il est

préférable d'éteindre tout à fait.

Cela n'empêche pas qu'il faille écrire pour les hommes comme si on

écrivait pour les anges et de réaliser ainsi, selon son métier et selon

sa nature, le plus possible de beauté, même passagère et très

périssable.

V

Les si amusantes distinctions que les vieux manuels faisaient entre le

style fleuri et le style simple, le sublime et le tempéré, M. Albalat

les supprime excellemment; il juge avec raison qu'il n'y a que deux

sortes de style: le style banal et le style original. S'il était permis

de compter les degrés du médiocre au pire, comme du passable au parfait,

l'échelle serait longue des couleurs et des nuances: il y a si loin de

la _Légende de Saint-Julien l'Hospitalier_ à une oraison parlementaire

qu'en vérité on se demande s'il s'agit de la même langue, s'il n'y a pas

deux langues françaises et en dessous une infinité de dialectes presque

impénétrables les uns aux autres. A propos du style politique, M.

Marty-Laveaux[5] pense que le peuple, demeuré fidèle en ses discours aux

mots traditionnels, ne le comprend que très mal et seulement en gros,

comme s'il s'agissait d'une langue étrangère que l'on entend un peu,

mais qu'on ne parle pas. Il écrivait cela il y a vingt-sept ans,

mais les journaux, plus répandus, n'ont guère modifié les habitudes

populaires; on peut toujours compter qu'en France sur trois personnes il

y en a une qui ne lit que par hasard un bout de journal, et une qui ne

lit jamais rien. A Paris, le peuple a de certaines notions sur le style;

il goûte surtout la violence et l'esprit: cela explique la popularité

bien plus littéraire que politique d'un journaliste comme M. Rochefort,

en qui les Parisiens ont longtemps retrouvé leur vieil idéal: un

tranche-montagne spirituel et verbeux.

[Note 5: _De l'Enseignement de notre langue._]

M. Rochefort est d'ailleurs un écrivain original et l'un de ceux qu'on

devrait citer d'abord pour démontrer que le fond n'est rien sans la

forme: il suffit de lire un peu au delà de son article. Cependant, nous

sommes peut-être dupes; voilà bien un demi-siècle que nous le sommes

de Mérimée, dont M. Albalat cite une page à titre de spécimen du style

banal! Allant plus loin, jusqu'à son jeu favori, il corrige Mérimée et

propose à notre examen les deux textes juxtaposés; en voici un morceau:

_Bien qu'elle ne fût pas | Sensible au plaisir d'attirer

insensible_ au plaisir _ou à la | sérieusement[7] un homme aussi

vanité d'inspirer un sentiment | léger, elle n'avait jamais pensé

sérieux_ à un homme aussi léger | que cette affection pût devenir

_que l'était Max dans son | dangereuse.

opinion_, elle n'avait jamais |

pensé que cette affection pût |

devenir _un jour_ dangereuse |

_pour son repos_[6]. |

[Note 6: M. Albalat a souligné tout ce qu'il juge «banal ou inutile».]

[Note 7: Variantes proposées par M. Albalat: _de réduire_, _de

conquérir_.]

On ne peut nier tout au moins que le style du sévère professeur ne soit

fort économique; il fait gagner presque une ligne sur deux; soumis à ce

traitement, le pauvre Mérimée, déjà peu fécond, se trouverait réduit à

la paternité de quelques plaquettes, alors symboliques de sa légendaire

sécheresse! Devenu le Justin de tous les Trogue-Pompées, M. Albalat

étend Lamartine lui-même sur le chevalet, pour adoucir, par exemple, _la

finesse de sa peau rougissante comme à quinze ans sous les regards_ en

sa fine peau de jeune fille rougissante_. Quelle boucherie! Les mots que

biffe M. Albalat sont si peu banals qu'ils corrigeraient au contraire et

relèveraient ce qu'il y a de commun dans la phrase améliorée; ce

remplissage est une observation très fine faite par un homme qui a

beaucoup regardé des visages de femmes, par un homme plus tendre que

sensuel, touché par la pudeur plutôt que par le prestige charnel. Bon ou

mauvais, le style ne se corrige pas: le style est inviolable.

M. Albalat donne de fort amusantes listes de clichés, mais sa critique

est parfois sans mesure. Je ne puis admettre comme clichés _chaleur

bienfaisante_, _perversité précoce_, _émotion contenue_, _front fuyant_,

_chevelure abondante_ ni même _larmes amères_ car des larmes peuvent

être amères et des larmes peuvent être douces. Il faut comprendre aussi

que l'expression qui est à l'état de cliché dans un style peut se

trouver dans un autre à l'état d'image renouvelée. _Émotion contenue_

n'est pas plus ridicule qu'_émotion dissimulée_; quant à _front fuyant_,

c'est une expression scientifique et très juste qu'il suffit d'employer

à propos. Il en est de même des autres. Si on bannissait de telles

locutions, la littérature deviendrait une algèbre qu'il ne serait plus

possible de comprendre qu'après de longues opérations analytiques; si on

les récuse parce qu'elles ont trop souvent servi, il faudrait se priver

encore de tous les mots usuels et de tous ceux qui ne contiennent pas un

mystère. Mais cela serait une duperie; les mots les plus ordinaires et

les locutions courantes peuvent faire figure de surprise. Enfin le

cliché véritable, comme je l'ai expliqué antérieurement, se reconnaît à

ceci que l'image qu'il détient en est à mi-chemin de l'abstraction, au

moment où, déjà fanée, cette image n'est pas encore assez nulle pour

passer inaperçue et se ranger parmi les signes qui n'ont de vie et de

mouvement qu'à la volonté de l'intelligence[8]. Très souvent, dans le

cliché, un des mots a gardé un sens concret et ce qui nous fait sourire

c'est moins la banalité de la locution que l'accolement d'un mot vivant

et d'un mot évanoui. Cela est très visible dans les formules telles que:

_le sein de l'Académie_, _l'activité dévorante_, _ouvrir son coeur_, _la

tristesse était peinte sur son visage_, _rompre la monotonie_,

_embrasser des principes_. Cependant il y a des clichés où tous les mots

semblent vivants: _une rougeur colora ses joues_; d'autres où ils

semblent tous morts: _il était au comble de ses voeux_. Mais ce dernier

cliché s'est formé à un moment où le mot _comble_ était très vivant et

tout à fait concret; c'est parce qu'il contient encore un résidu d'image

sensible que son alliance avec _voeux_ nous contrarie. Dans le

précédent, le mot _colorer_ est devenu abstrait, puisque le verbe

concret de cette idée est _colorier_, et il s'allie très mal avec

_rougeur_ et avec _joues_. Je ne sais où mènerait un travail minutieux

sur cette partie de la langue dont la fermentation est inachevée; sans

doute finirait-on par démontrer assez facilement que dans la vraie

notion du cliché l'incohérence a sa place à côté de la banalité. Pour la

pratique du style, il y aurait là matière à des avis motivés que M.

Albalat pourrait faire fructifier.

[Note 8: Voir le chapitre du _Cliché_, dans _l'Esthétique de la Langue

française_.]

La culture des idées · 第 9 / 64 题