III

M. Albalat a donc publié un manuel qui s'appelle: _l'Art d'écrire

enseigné en vingt leçons_. Paru en des temps plus anciens, ce manuel eût

certainement fait partie de la bibliothèque de M. Dumouchel, professeur

de littérature, qui l'eût recommandé à ses amis, Bouvard et Pécuchet:

«Alors ils se demandèrent en quoi consiste précisément le style, et,

grâce à des auteurs indiqués par Dumouchel, ils apprirent le secret de

tous les genres». Cependant les deux bonshommes trouvent un peu subtiles

les remarques de M. Albalat et ils sont consternés d'apprendre que le

_Télémaque_ est mal écrit et que Mérimée gagnerait à être condensé. Ils

rejettent M. Albalat et se mettent sans lui à leur histoire du duc

d'Angoulême.

Je ne suis pas surpris de leur résistance; peut-être ont-ils senti

obscurément que l'inconscient se rit des principes, de l'art des

épithètes et de l'artifice des trois jets gradués. Que le travail

intellectuel, et en particulier le travail d'écrire, échappe en très

grande partie à l'autorité de la conscience, si M. Albalat l'avait su il

aurait été moins imprudent et n'aurait pas divisé les qualités d'un

écrivain en deux sortes: les qualités naturelles et les qualités que

l'on peut acquérir,--comme si une qualité, c'est-à-dire une manière

d'être et de sentir, était quelque chose d'extérieur et qui se surajoute

comme une couleur ou une odeur! On devient ce que l'on est, et cela sans

même le vouloir et malgré toute volonté adverse. La plus longue patience

ne peut changer en imagination visuelle une imagination aveugle; et

celui qui voit le paysage dont il transpose l'aspect en écritures, si

son oeuvre est gauche, elle est meilleure encore, telle, qu'après les

retouches d'un correcteur dont la vision est nulle ou profondément

différente. «Mais le trait de force, il n'y a que le maître qui le

donne». Cela décourage Pécuchet. Le trait du maître en écritures d'art,

même de force, est nécessairement celui qu'il ne fallait pas appuyer; ou

bien, le trait souligne le détail qu'il est d'usage de faire valoir et

non celui qui avait frappé l'oeil intérieur, inhabile mais sincère, de

l'apprenti. Cette vision presque toujours inconsciente, M. Albalat

l'abstrait et il définit le style «l'art de saisir la valeur des mots et

les rapports des mots entre eux»; et le talent, d'après lui, consiste,

«non pas à se servir sèchement des mots, mais à découvrir les nuances,

les images, les sensations qui résultent de leurs combinaisons».

Nous voilà donc dans le verbalisme pur, dans la région idéale des

signes. Il s'agit de manier les signes et de les ordonner selon des

dessins qui donnent l'illusion d'être représentatifs du monde des

sensations. Ainsi pris à rebours le problème est insoluble; il peut

arriver, puisque tout arrive, que de telles combinaisons de mots soient

évocatrices de la vie et même d'une vie déterminée, mais le plus souvent

la combinaison restera inerte; la forêt se pétrifie; une critique du

style devait commencer par une critique de la vision intérieure, par un

essai sur la formation des images. Il y a bien deux chapitres sur les

images dans le livre de M. Albalat, mais tout à la fin; et ainsi le

mécanisme du langage est démontré à rebours, puisque le premier pas est

l'image et le dernier l'abstraction. Une bonne analyse des procédés

naturels du style commencerait à la sensation pour aboutir à l'idée

pure,--si pure qu'elle ne correspond à rien, non seulement de réel, mais

de figuratif.

S'il y avait un art d'écrire, ce serait l'art même de sentir, l'art de

voir, l'art d'entendre, l'art d'user de tous les sens, soit réellement,

soit imaginativement; et la pratique grave et neuve d'une théorie du

style serait celle où l'on essaierait de montrer comment se pénètrent

ces deux mondes séparés, le monde des sensations et le monde des mots.

Il y a là un grand mystère, puisque ces deux mondes sont infiniment loin

l'un de l'autre, c'est-à-dire parallèles: il faut y voir peut-être une

sorte de télégraphie sans fils: on constate que les aiguilles des deux

cadrans se commandent mutuellement, et c'est tout. Mais cette dépendance

mutuelle est loin d'être parfaite et aussi claire dans la réalité que

dans une comparaison mécanique: en somme, les mots et les sensations ne

s'accordent que très peu et très mal; nous n'avons aucun moyen sûr, que

peut-être le silence, pour exprimer nos pensées. Que de circonstances

dans la vie, où les yeux, les mains, la bouche muette sont plus

éloquents que toutes paroles[4]!

[Note 4: On essaiera quelque jour, dans une étude sur le _Monde des

mots_, de déterminer si les mots ont vraiment une signification,

c'est-à-dire une valeur constante.]

La culture des idées · 第 8 / 64 题