L'amkas et les cinq ou six principales tentes sont fort élevés, autant

pour être vus de loin que pour résister mieux à la chaleur. Le dehors

n'est qu'une grosse et forte toile rouge, embellie néanmoins de grandes

bandes, taillées de diverses formes assez agréables à la vue; mais le

dedans est doublé des plus belles indiennes, ou de quelque beau satin

enrichi de broderie de soie, d'or et d'argent, avec de grandes franges.

Les piliers qui soutiennent ces tentes sont peints et dorés; on n'y

marche que sur de riches tapis, qui ont par-dessous des matelas de coton

épais de trois ou quatre doigts, autour desquels on trouve de grands

carreaux de brocart d'or pour s'appuyer. Dans chacune des deux grandes

tentes où se tient l'assemblée on élève un théâtre fort riche, où

l'empereur donne audience sous un grand dais de velours ou de brocart.

On y voit aussi des karguais dressés, c'est-à-dire des cabinets, dont

les petites portes se ferment avec des cadenas d'argent. Pour s'en

former une idée, Bernier veut qu'on se représente deux petits carrés de

nos paravens qu'on aurait posés l'un sur l'autre, et qui seraient

proprement attachés avec un lacet de soie qui régnerait alentour; de

sorte néanmoins que les extrémités des côtés de celui d'en haut

s'inclinassent les unes sur les autres pour former une espèce de petit

dôme ou de tabernacle. La seule différence est que tous les côtés des

karguais sont d'ais de sapin fort minces et fort légers, peints et

dorés par le dehors, enrichis alentour de franges d'or et de soie, et

doublés d'écarlate, ou de satin à fleurs, ou de brocart.

Hors du grand carré s'offrent premièrement, des deux côtés de la grande

entrée ou de la porte royale, deux jolies tentes, où l'on voit

constamment quelques chevaux d'élite, sellés, richement harnachés et

prêts à marcher au premier ordre. Des deux côtés de la même porte sont

rangées les cinquante ou soixante petites pièces de campagne qui

composent l'artillerie de l'étrier, et qui tirent toutes pour saluer

l'empereur lorsqu'il entre dans sa tente; au-devant de la porte même, on

laisse toujours un espace vide, au fond duquel les timbales et les

trompettes sont rassemblées dans une grande tente; à peu de distance on

en voit un autre, qui se nomme _tchanki-kané_, où les omhras font la

garde à leur tour une fois chaque semaine, pendant vingt-quatre heures.

Cependant la plupart font dresser dans le même lieu quelqu'une de leurs

propres tentes pour se donner un logement plus commode.

Autour des trois autres côtés du grand carré, on voit toutes les tentes

des officiers dans un ordre qui est toujours le même, autant que la

disposition du lieu le permet; elles ont leurs noms particuliers,

qu'elles tirent de leurs différens usages: l'une est pour les armes de

l'empereur, une autre pour les plus riches harnois des chevaux; une

autre pour les vestes de brocart dont l'empereur fait ses présens, etc.

On en distingue quatre, proche l'une de l'autre dont la première est

pour les fruits, la seconde pour les confitures, la troisième pour l'eau

du Gange et pour le salpêtre qui sert à le rafraîchir, et la quatrième

pour le bétel. Ces quatre tentes sont suivies de quinze ou seize autres,

qui composent les cuisines et leurs dépendances; d'un autre côté sont

celles des eunuques et d'un grand nombre d'officiers, après lesquelles

on en trouve quatre ou cinq longues, qui sont pour les chevaux de main,

et quantité d'autres pour les éléphans, avec toutes celles qui sont

comprises sous le nom de la vénerie; car on porte toujours pour la

chasse une quantité d'oiseaux de proie, de chiens, de léopards. On mène

par ostentation des lions, des rhinocéros, de grands buffles du Bengale,

qui combattent le lion, et des gazelles apprivoisées, qu'on fait battre

devant l'empereur. Tous ces animaux ont leurs gouverneurs et leurs

retraites. On conçoit aisément que ce grand quartier, qui se trouve

toujours au centre de l'armée, doit former un des plus beaux spectacles

du monde.

Aussitôt que le grand-maréchal des logis a choisi le quartier de

l'empereur, et qu'il a fait dresser l'amkas, c'est-à-dire la plus haute

de toutes les tentes, sur laquelle il se règle pour le reste de la

disposition de l'armée, il marque les bazars, dont le premier et le

principal doit former une grande rue droite et un grand chemin libre qui

traverse toute l'armée, et toujours aussi droit qu'il est possible vers

le camp du lendemain. Tous les autres bazars, qui ne sont ni si longs ni

si larges, traversent ordinairement le premier; les uns en-deçà, les

autres en-delà du quartier de l'empereur; et tous ces bazars sont

marqués par de très-hautes cannes, qui se plantent en terre de trois en

trois cents pas, avec des étendards rouges et des queues de vache du

Grand-Tibet, qu'on prendrait au sommet de ces cannes pour autant de

vieilles perruques. Le grand maréchal règle ensuite la place des omhras,

qui gardent toujours le même ordre, à peu de distance, autour du

quartier impérial. Leurs quartiers, du moins ceux des principaux, ont

beaucoup de ressemblance avec celui de l'empereur, c'est-à-dire qu'ils

ont ordinairement deux peiches-kanés, avec un carré de kanates, qui

renferme leur principale tente et celle de leurs femmes. Cet espace est

environné des tentes de leurs officiers et de leur cavalerie, avec un

bazar particulier qui compose une rue de petites tentes pour le peuple

qui suit l'armée et qui entretient leur camp de fourrage, de grains, de

riz, de beurre et d'autres nécessités. Ces petits bazars épargnent aux

officiers l'embarras de recourir continuellement aux bazars impériaux,

où tout se trouve avec la même abondance que dans la ville capitale.

Chaque petit bazar est marqué, comme les grands, par deux hautes cornes

plantées aux deux bouts dont les étendards servent à la distinction des

quartiers. Les grands omhras se font un honneur d'avoir des tentes fort

élevées; cependant elles ne doivent pas l'être trop, s'ils ne veulent

s'exposer à l'humiliation de les voir renverser par les ordres de

l'empereur. Il faut, par la même raison, que les dehors n'en soient pas

entièrement rouges, et qu'elles soient tournées vers l'amkas ou le

quartier impérial.

Le reste de l'espace qui se trouve entre le quartier de l'empereur, ceux

des omhras et les bazars, est occupé par les mansebdars ou les petits

omhras, par une multitude de marchands qui suivent l'armée, par les gens

d'affaires et de justice; enfin par tous les officiers supérieurs ou

subalternes qui appartiennent à l'artillerie. Quoique cette description

donne l'idée d'un prodigieux nombre de tentes, qui demandent par

conséquent une vaste étendue de pays, Bernier se figure qu'un pareil

camp formé dans quelque belle campagne, où, suivant le plan ordinaire,

sa forme serait à peu près ronde, comme il le vit plusieurs fois dans

cette route, n'aurait pas plus de deux lieues ou deux lieues et demie de

circuit, encore s'y trouverait-il divers endroits vides; mais il faut

observer que la grosse artillerie, qui occupe un grand espace, précède

souvent d'un jour ou deux.

Quoique les étendards de chaque quartier, qui se voient de fort loin et

qu'on distingue facilement, servent de guides à ceux pour qui cet ordre

est familier, Bernier fait une peinture singulière de la confusion qui

règne dans le camp. «Toutes ces marques, dit-il, n'empêchent pas qu'on

ne se trouve quelquefois fort embarrassé, et même en plein jour, mais

surtout le matin, lorsque tout le monde arrive et que chacun cherche à

se placer. Il s'élève souvent une si grande poussière, qu'on ne peut

découvrir le quartier de l'empereur, les étendards des bazars et les

tentes des omhras, sur lesquelles on est accoutumé à se régler. On se

trouve pris entre les tentes qu'on dresse, ou entre les cordes que les

moindres omhras qui n'ont pas de peiche-kanés, et les mansebdars,

tendent pour marquer leurs logemens, et pour empêcher qu'il ne se fasse

un chemin près d'eux, ou que des inconnus ne viennent se placer proche

de leurs tentes, dans lesquelles ils ont quelquefois leurs femmes. Si

l'on cherche un passage, on le trouve fermé de ces cordes tendues, qu'un

tas de valets armés de gros bâtons refusent d'abaisser; si l'on veut

retourner sur ses pas, le chemin par lequel on est venu est déjà bouché.

C'est là qu'il faut crier, faire entendre ses prières ou ses injures,

feindre de vouloir donner des coups et s'en bien garder; laisser aux

valets le soin de quereller ensemble et prendre celui de les accorder;

enfin se donner toutes les peines imaginables pour se tirer d'embarras

et pour faire passer ses chameaux; mais la plus insurmontable de toutes

les difficultés, est pour aller le soir dans quelque endroit un peu

éloigné, parce que les puantes fumées du bois vert et de la fiente des

animaux, dont le peuple se sert pour la cuisine, forment un brouillard

si épais, qu'on ne distingue rien. Je m'y suis trouvé pris trois ou

quatre fois jusqu'à ne savoir que devenir. En vain demandais-je le

chemin; je ne pouvais le continuer dix pas de suite, et je ne faisais

que tourner. Une fois, particulièrement, je me vis contraint d'attendre

que la lune fût levée pour m'éclairer; une autre fois je fus obligé de

gagner l'_agacy-dié_, de me coucher au pied et d'y passer la nuit, mon

cheval et mon valet près de moi. L'agacy-dié est un grand mât fort menu,

qu'on plante vers le quartier de l'empereur, proche d'une tente qui

s'appelle _nagor-kané_, et sur lequel on élève le soir une lanterne qui

demeure allumée toute la nuit: invention fort commode, parce qu'on la

voit de loin, et que, se rendant au pied du mât lorsqu'on est égaré, on

peut reprendre de là les bazars, et demander le chemin. On est libre

aussi d'y passer la nuit, sans y appréhender les voleurs.»

Pour arrêter les vols, chaque omhra doit faire garder son camp pendant

toute la nuit par des gens armés qui en font continuellement le tour en

criant _kaber-dar_, c'est-à-dire qu'on prenne garde à soi; d'ailleurs

on pose autour de l'armée, de distance en distance, des gardes

régulières qui entretiennent du feu, et qui font entendre le même cri.

Le katoual, qui est comme le grand-prévôt, envoie pendant toute la nuit,

dans l'intérieur du camp, des troupes dont il est le chef, qui

parcourent les bazars en criant et sonnant de la trompette; ce qui

n'empêche pas qu'il n'arrive toujours quelque désordre.

L'empereur Aureng-Zeb se faisait porter, pendant sa marche, sur les

épaules de huit hommes, dans un _tactravan_, qui est une espèce de trône

où il était assis. Cette voiture, que Bernier appelle un trône de

campagne, est un magnifique tabernacle peint et doré, qui se ferme avec

des vitres. Les quatre branches du brancard étaient couvertes d'écarlate

ou de brocart, avec des grandes franges d'or et de soie, et chaque

branche était soutenue par deux porteurs très-robustes richement vêtus,

que d'autres suivaient pour les relayer. Aureng-Zeb montait quelquefois

à cheval, surtout lorsque le jour était beau pour la chasse; il montait

aussi quelquefois sur un éléphant, en _mickdember_ ou en _hauze_. C'est

la monture la plus superbe et la plus éclatante; car l'éléphant impérial

est toujours couvert d'un magnifique harnois. Le mickdember est une

petite tour carrée, dont la peinture et la dorure font tout l'ornement.

Le hauze est un siége ovale, avec un dais à piliers. Dans ces diverses

marches, l'empereur était toujours accompagné d'un grand nombre de

radjas et d'omhras, qui le suivaient immédiatement à cheval, mais en

gros et sans beaucoup d'ordre. Cette manière de faire leur cour parut

fort gênante à Bernier, particulièrement les jours de chasse, où ils

étaient exposés, comme de simples soldats, aux incommodités du soleil et

de la poussière. Ceux qui pouvaient se dispenser de suivre l'empereur,

étaient fort à leur aise dans des palekis bien fermés, où ils pouvaient

dormir comme dans un lit; ils arrivaient de bonne heure à leurs tentes,

qui les attendaient avec toutes sortes de commodités.

Autour des omhras du cortége, et même entre eux, on voyait toujours

quantité de cavaliers bien montés qui portaient une espèce de massue ou

de masse d'armes d'argent. On en voyait aussi sur les ailes, qui

précédaient la personne de l'empereur avec plusieurs valets de pieds.

Ces cavaliers, qui se nomment _gouzeberdars_, sont des gens choisis pour

la taille et la bonne mine, dont l'emploi est de porter les ordres et de

faire écarter le peuple. Après les radjas, on voyait marcher avec un

mélange de timbales et de trompettes ce qu'on nomme le _coursi_. C'est

un grand nombre de figures d'argent qui représentent des animaux

étrangers, des mains, des balances, des poissons et d'autres objets

mystérieux qu'on porte sur le bout de certains grands bâtons d'argent.

Le coursi était suivi d'un gros de mansebdars ou de petits omhras,

beaucoup plus nombreux que celui des omhras.

Les princesses et les principales dames du sérail se faisaient porter

aussi dans différentes sortes de voitures; les unes, comme l'empereur,

sur les épaules de plusieurs hommes, dans un tchaudoul, qui est une

espèce de tactravan peint et doré, couvert d'un magnifique rets de soie

de diverses couleurs, enrichi de broderie, de franges et de grosses

houppes pendantes; les autres, dans des palekis de la même richesse;

quelques-unes dans de grandes et larges litières portées par deux

puissans chameaux ou par deux petits éléphans au lieu de mules. Bernier

vit marcher ainsi Rauchenara-Begum. Il remarqua un jour, sur le devant

de sa litière qui était ouvert, une petite esclave bien vêtue qui

éloignait d'elle les mouches et la poussière, avec une queue de paon

qu'elle tenait à la main. D'autres se font porter sur le dos d'éléphans

richement équipés, avec des couvertures en broderie et de grosses

sonnettes d'argent. Elles y sont comme élevées en l'air, assises quatre

à quatre dans des mickdembers à treillis, qui sont toujours couverts

d'un rets de soie, et qui n'ont pas moins d'éclat que les tchaudouls et

les tactravans.

Bernier parle avec admiration de cette pompeuse marche du sérail. Dans

ce voyage, il prit quelquefois plaisir à voir Rauchenara-Begum marcher

la première, montée sur un grand éléphant de Pégou, dans un mickdember

éclatant d'or et d'azur, suivie de cinq ou six autres éléphans, avec des

mickdembers presque aussi riches que le sien, pleins des principales

femmes de sa maison; quelques eunuques richement vêtus et montés sur des

chevaux de grand prix, marchant à ses côtés la canne à la main; une

troupe de servantes tartares et cachemiriennes autour d'elle, parées

bizarrement et montées sur de belles haquenées; enfin plusieurs autres

eunuques à cheval, accompagnés d'un grand nombre de valets de pied qui

portaient de grands bâtons pour écarter les curieux. Après la princesse

Rauchenara, on voyait paraître une des principales dames de la cour dans

un équipage proportionné à son rang. Celle-ci était suivie de plusieurs

autres, jusqu'à quinze ou seize, toutes montées avec plus ou moins de

magnificence, suivant leurs fonctions et leurs appointemens. Cette

longue file d'éléphans, dont le nombre était quelquefois de soixante,

qui marchaient à pas comptés, avec tout ce cortége et ces pompeux

ornemens, avait quelque chose de si noble et de si relevé, que, si

Bernier n'eût appelé sa philosophie à son secours, il serait tombé,

dit-il, «dans l'extravagante opinion de la plupart des poëtes indiens,

qui veulent que tous ces éléphans portent autant de déesses cachées.» Il

ajoute qu'effectivement elles sont presque inaccessibles aux yeux des

hommes, et que le plus grand malheur d'un cavalier, quel qu'il puisse

être, serait de se trouver trop près d'elles. Cette insolente canaille

d'eunuques et de valets ne cherche que l'occasion et quelque prétexte

pour exercer leurs cannes. «Je me souviens, ajoute Bernier, d'y avoir

été malheureusement surpris; et je n'aurais pas évité les plus mauvais

traitemens, si je ne m'étais déterminé à m'ouvrir un passage l'épée à la

main plutôt que de me laisser estropier par ces misérables, comme ils

commençaient à s'y disposer. Mon cheval, qui était excellent, me tira de

la presse, et je le poussai ensuite au travers d'un torrent que je

passai avec le même bonheur. Aussi les Mogols disent-ils, comme en

proverbe, qu'il faut se garder surtout de trois choses: la première, de

s'engager entre les troupes des chevaux d'élite qu'on mène en main,

parce que les coups de pied n'y manquent pas; la seconde, de se trouver

dans les lieux où l'empereur s'exerce à la chasse; et la troisième

d'approcher trop des femmes du sérail.»

À l'égard des chasses du grand-mogol, Bernier avait eu peine à

s'imaginer, comme il l'avait souvent entendu dire, que ce monarque prît

cet amusement à la tête de cent mille hommes. Mais il comprit dans sa

route qu'il en aurait pu mener deux cent mille. Aux environs d'Agra et

de Delhy, le long du fleuve Djemna, jusqu'aux montagnes, et même des

deux côtés du grand chemin qui conduit à Lahor, on rencontre quantité

de terres incultes, les unes en bois taillis, les autres couvertes de

grandes herbes de la hauteur d'un homme, et davantage. Tous ces lieux

ont des gardes qui ne permettent la chasse à personne, excepté celle des

lièvres et des cailles, que les Indiens savent prendre au filet. Il s'y

trouve par conséquent une très-grande abondance de toutes sortes de

gibier. Le grand-maître des chasses, qui suit toujours l'empereur, est

averti des endroits qui en contiennent le plus. On les borde de gardes

dans une étendue de quatre ou cinq lieues de pays, et l'empereur entre

dans ces enceintes avec le nombre de chasseurs qu'il veut avoir à sa

suite, tandis que l'armée passe tranquillement sans prendre aucune part

à ses plaisirs.

Bernier fut témoin d'une chasse curieuse, qui est celle des gazelles

avec des léopards apprivoisés. Il se trouve dans l'Inde quantité de ces

animaux, qui ressemblent beaucoup à nos faons. Ils vont ordinairement

par troupes séparées les unes des autres; et chaque troupe, qui n'est

jamais que de cinq ou six, est suivie d'un mâle seul, qu'on distingue à

sa couleur. Lorsqu'on a découvert une troupe de gazelles, on tâche de

les faire apercevoir au léopard, qu'on tient enchaîné sur une petite

charrette. On le délie, et cet animal rusé ne se livre pas d'abord à

l'ardeur de les poursuivre. Il tourne, il se cache, il se courbe pour en

approcher et pour les surprendre. Comme sa légèreté est incroyable, il

s'élance dessus lorsqu'il en est à portée, les étrangle et se rassasie

de leur sang. S'il manque son coup, ce qui arrive assez souvent, il ne

fait plus aucun mouvement pour recommencer la chasse; et Bernier croit

qu'il prendrait une peine inutile, parce que les gazelles courent plus

vite et plus long-temps que lui. Le maître ou le gouverneur s'approche

doucement de lui, le flatte, lui jette des morceaux de chair; et

saisissant un moment pour lui jeter ce que Bernier nomme des lunettes

qui lui couvrent les yeux, il l'enchaîne et le remet sur sa charrette.

La chasse des nilgauts parut moins curieuse à Bernier. On enferme ces

animaux dans de grands filets qu'on resserre peu à peu, et lorsqu'ils

sont réduits dans une petite enceinte, l'empereur et les omhras entrent

avec les chasseurs, et les tuent sans peine et sans danger à coups de

flèches, de demi-piques, de sabres et de mousquetons; et quelquefois en

si grand nombre, que l'empereur en distribue des quartiers à tous les

omhras. La chasse des grues a quelque chose de plus amusant. Il y a du

plaisir à leur voir employer toutes leurs forces pour se défendre en

l'air contre les oiseaux de proie. Elles en tuent quelquefois; mais

comme elles manquent d'adresse pour se tourner, ces oiseaux chasseurs en

triomphent à la fin.

De toutes ces chasses, Bernier trouva celle du lion la plus curieuse et

la plus noble. Elle est réservée à l'empereur et aux princes de son

sang. Lorsque ce monarque est en campagne, si les gardes des chasses

découvrent la retraite d'un lion, ils attachent dans le lieu voisin un

âne, que le lion ne manque pas de venir dévorer; après quoi, sans

chercher d'autre proie, il va boire, et revient dormir dans son gîte

ordinaire jusqu'au lendemain, qu'on lui fait trouver un autre âne

attaché comme le jour précédent. On l'appâte ainsi pendant plusieurs

jours. Enfin, lorsque sa majesté s'approche, on attache un âne au même

endroit, et là, on lui fait avaler quantité d'opium, afin que sa chair

puisse assoupir le lion. Les gardes, avec tous les paysans des villages

voisins, tendent de vastes filets qu'ils resserrent par degrés.

L'empereur, monté sur un éléphant bardé de fer, accompagné du

grand-maître, de quelques omhras, montés aussi sur des éléphans, d'un

grand nombre de gouzebersdars à cheval, et de plusieurs gardes des

chasses armés de demi-piques, s'approche du dehors des filets, et tire

le lion. Ce fier animal qui se sent blessé, ne manque pas d'aller droit

à l'éléphant; mais il rencontre les filets qui l'arrêtent: et l'empereur

le tire tant de fois, qu'à la fin il le tue. Cependant Bernier en vit un

dans la dernière chasse qui sauta par-dessus les filets, et qui se jeta

vers un cavalier dont il tua le cheval. Les chasseurs n'eurent pas peu

de peine à le faire rentrer dans les filets.

Cette chasse jeta toute l'armée dans un terrible embarras. Bernier

raconte qu'on fut trois ou quatre jours à se dégager des torrens qui

descendent des montagnes entre les bois, et de grandes herbes où les

chameaux ne paraissaient presque point. «Heureux, dit-il, ceux qui

avaient fait quelques provisions, car tout était en désordre! Les bazars

n'avaient pu s'établir. Les villages étaient éloignés. Une raison

singulière arrêtait l'armée: c'était la crainte que le lion ne fût

échappé aux armes de l'empereur. Comme c'est un heureux augure qu'il tue

un lion, c'en est un très-mauvais qu'il le manque. On croirait l'état en

danger. Aussi le succès de cette chasse est-il accompagné de plusieurs

grandes cérémonies. On apporte le lion mort devant l'empereur dans

l'assemblée générale des omhras; on l'examine; on le mesure; on écrit

dans les archives de l'empire que tel jour tel empereur tua un lion de

telle grandeur et de tel poil: on n'oublie pas la mesure de ses dents et

de ses griffes, ni les moindres circonstances d'un si grand événement.»

À l'égard de l'opium qu'on fait manger à l'âne, Bernier ajoute qu'ayant

consulté là-dessus un des premiers chasseurs, il apprit de lui que

c'était une fable populaire, et qu'un lion bien rassasié n'a pas besoin

de secours pour s'endormir.

Outre l'embarras des chasses, la marche était quelquefois retardée par

le passage des grandes rivières, qui sont ordinairement sans ponts. On

était obligé de faire plusieurs ponts de bateaux éloignés de deux ou

trois cents pas l'un de l'autre. Les Mogols ont l'art de les bien lier

et de les affermir. Ils les couvrent d'un mélange de terre et de paille

qui empêche les animaux de glisser. Le péril n'est qu'à l'entrée et à la

sortie, parce qu'outre la presse et la confusion, il s'y fait souvent

des fosses où les chevaux et les boeufs tombent les uns sur les autres

avec un désordre incroyable. L'empereur ne campa alors qu'à une

demi-lieue du pont, et s'arrêta un jour ou deux pour laisser à l'armée

le temps de passer plus à l'aise. Il n'était pas aisé de juger de

combien d'hommes elle était composée. Bernier croit en général que, soit

gens de guerre ou de suite, il n'y avait pas moins de cent mille

cavaliers; qu'il y avait plus de cent cinquante mille chevaux, mules ou

éléphans, près de cinquante mille chameaux, et presque autant de boeufs

et de bidets qui servent à porter les provisions des bazars, avec les

femmes et les enfans; car les Mogols ont conservé l'usage tartare de

traîner tout avec eux. Si l'on y joint le compte des gens de service

dans un pays où rien ne se fait qu'à force de valets, et où Bernier

même, qui ne tenait rang que de cavalier à deux chevaux, avait trois

domestiques à ses gages, on sera porté à croire que l'armée ne contenait

pas moins de trois à quatre cent mille personnes. Il faudrait les avoir

comptés, dit Bernier; mais, après avoir assuré que le nombre était

prodigieux et presque incroyable, il ajoute, pour diminuer l'étonnement,

que c'était la ville de Delhy entière, parce que tous les habitans de

cette capitale, ne vivant que de la cour et de l'armée, seraient exposés

à mourir de faim, s'ils ne suivaient pas l'empereur, surtout dans ses

longs voyages.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 16 / 21 段