pour être vus de loin que pour résister mieux à la chaleur. Le dehors
n'est qu'une grosse et forte toile rouge, embellie néanmoins de grandes
bandes, taillées de diverses formes assez agréables à la vue; mais le
dedans est doublé des plus belles indiennes, ou de quelque beau satin
enrichi de broderie de soie, d'or et d'argent, avec de grandes franges.
Les piliers qui soutiennent ces tentes sont peints et dorés; on n'y
marche que sur de riches tapis, qui ont par-dessous des matelas de coton
épais de trois ou quatre doigts, autour desquels on trouve de grands
carreaux de brocart d'or pour s'appuyer. Dans chacune des deux grandes
tentes où se tient l'assemblée on élève un théâtre fort riche, où
l'empereur donne audience sous un grand dais de velours ou de brocart.
On y voit aussi des karguais dressés, c'est-à-dire des cabinets, dont
les petites portes se ferment avec des cadenas d'argent. Pour s'en
former une idée, Bernier veut qu'on se représente deux petits carrés de
nos paravens qu'on aurait posés l'un sur l'autre, et qui seraient
proprement attachés avec un lacet de soie qui régnerait alentour; de
sorte néanmoins que les extrémités des côtés de celui d'en haut
s'inclinassent les unes sur les autres pour former une espèce de petit
dôme ou de tabernacle. La seule différence est que tous les côtés des
karguais sont d'ais de sapin fort minces et fort légers, peints et
dorés par le dehors, enrichis alentour de franges d'or et de soie, et
doublés d'écarlate, ou de satin à fleurs, ou de brocart.
Hors du grand carré s'offrent premièrement, des deux côtés de la grande
entrée ou de la porte royale, deux jolies tentes, où l'on voit
constamment quelques chevaux d'élite, sellés, richement harnachés et
prêts à marcher au premier ordre. Des deux côtés de la même porte sont
rangées les cinquante ou soixante petites pièces de campagne qui
composent l'artillerie de l'étrier, et qui tirent toutes pour saluer
l'empereur lorsqu'il entre dans sa tente; au-devant de la porte même, on
laisse toujours un espace vide, au fond duquel les timbales et les
trompettes sont rassemblées dans une grande tente; à peu de distance on
en voit un autre, qui se nomme _tchanki-kané_, où les omhras font la
garde à leur tour une fois chaque semaine, pendant vingt-quatre heures.
Cependant la plupart font dresser dans le même lieu quelqu'une de leurs
propres tentes pour se donner un logement plus commode.
Autour des trois autres côtés du grand carré, on voit toutes les tentes
des officiers dans un ordre qui est toujours le même, autant que la
disposition du lieu le permet; elles ont leurs noms particuliers,
qu'elles tirent de leurs différens usages: l'une est pour les armes de
l'empereur, une autre pour les plus riches harnois des chevaux; une
autre pour les vestes de brocart dont l'empereur fait ses présens, etc.
On en distingue quatre, proche l'une de l'autre dont la première est
pour les fruits, la seconde pour les confitures, la troisième pour l'eau
du Gange et pour le salpêtre qui sert à le rafraîchir, et la quatrième
pour le bétel. Ces quatre tentes sont suivies de quinze ou seize autres,
qui composent les cuisines et leurs dépendances; d'un autre côté sont
celles des eunuques et d'un grand nombre d'officiers, après lesquelles
on en trouve quatre ou cinq longues, qui sont pour les chevaux de main,
et quantité d'autres pour les éléphans, avec toutes celles qui sont
comprises sous le nom de la vénerie; car on porte toujours pour la
chasse une quantité d'oiseaux de proie, de chiens, de léopards. On mène
par ostentation des lions, des rhinocéros, de grands buffles du Bengale,
qui combattent le lion, et des gazelles apprivoisées, qu'on fait battre
devant l'empereur. Tous ces animaux ont leurs gouverneurs et leurs
retraites. On conçoit aisément que ce grand quartier, qui se trouve
toujours au centre de l'armée, doit former un des plus beaux spectacles
du monde.
Aussitôt que le grand-maréchal des logis a choisi le quartier de
l'empereur, et qu'il a fait dresser l'amkas, c'est-à-dire la plus haute
de toutes les tentes, sur laquelle il se règle pour le reste de la
disposition de l'armée, il marque les bazars, dont le premier et le
principal doit former une grande rue droite et un grand chemin libre qui
traverse toute l'armée, et toujours aussi droit qu'il est possible vers
le camp du lendemain. Tous les autres bazars, qui ne sont ni si longs ni
si larges, traversent ordinairement le premier; les uns en-deçà, les
autres en-delà du quartier de l'empereur; et tous ces bazars sont
marqués par de très-hautes cannes, qui se plantent en terre de trois en
trois cents pas, avec des étendards rouges et des queues de vache du
Grand-Tibet, qu'on prendrait au sommet de ces cannes pour autant de
vieilles perruques. Le grand maréchal règle ensuite la place des omhras,
qui gardent toujours le même ordre, à peu de distance, autour du
quartier impérial. Leurs quartiers, du moins ceux des principaux, ont
beaucoup de ressemblance avec celui de l'empereur, c'est-à-dire qu'ils
ont ordinairement deux peiches-kanés, avec un carré de kanates, qui
renferme leur principale tente et celle de leurs femmes. Cet espace est
environné des tentes de leurs officiers et de leur cavalerie, avec un
bazar particulier qui compose une rue de petites tentes pour le peuple
qui suit l'armée et qui entretient leur camp de fourrage, de grains, de
riz, de beurre et d'autres nécessités. Ces petits bazars épargnent aux
officiers l'embarras de recourir continuellement aux bazars impériaux,
où tout se trouve avec la même abondance que dans la ville capitale.
Chaque petit bazar est marqué, comme les grands, par deux hautes cornes
plantées aux deux bouts dont les étendards servent à la distinction des
quartiers. Les grands omhras se font un honneur d'avoir des tentes fort
élevées; cependant elles ne doivent pas l'être trop, s'ils ne veulent
s'exposer à l'humiliation de les voir renverser par les ordres de
l'empereur. Il faut, par la même raison, que les dehors n'en soient pas
entièrement rouges, et qu'elles soient tournées vers l'amkas ou le
quartier impérial.
Le reste de l'espace qui se trouve entre le quartier de l'empereur, ceux
des omhras et les bazars, est occupé par les mansebdars ou les petits
omhras, par une multitude de marchands qui suivent l'armée, par les gens
d'affaires et de justice; enfin par tous les officiers supérieurs ou
subalternes qui appartiennent à l'artillerie. Quoique cette description
donne l'idée d'un prodigieux nombre de tentes, qui demandent par
conséquent une vaste étendue de pays, Bernier se figure qu'un pareil
camp formé dans quelque belle campagne, où, suivant le plan ordinaire,
sa forme serait à peu près ronde, comme il le vit plusieurs fois dans
cette route, n'aurait pas plus de deux lieues ou deux lieues et demie de
circuit, encore s'y trouverait-il divers endroits vides; mais il faut
observer que la grosse artillerie, qui occupe un grand espace, précède
souvent d'un jour ou deux.
Quoique les étendards de chaque quartier, qui se voient de fort loin et
qu'on distingue facilement, servent de guides à ceux pour qui cet ordre
est familier, Bernier fait une peinture singulière de la confusion qui
règne dans le camp. «Toutes ces marques, dit-il, n'empêchent pas qu'on
ne se trouve quelquefois fort embarrassé, et même en plein jour, mais
surtout le matin, lorsque tout le monde arrive et que chacun cherche à
se placer. Il s'élève souvent une si grande poussière, qu'on ne peut
découvrir le quartier de l'empereur, les étendards des bazars et les
tentes des omhras, sur lesquelles on est accoutumé à se régler. On se
trouve pris entre les tentes qu'on dresse, ou entre les cordes que les
moindres omhras qui n'ont pas de peiche-kanés, et les mansebdars,
tendent pour marquer leurs logemens, et pour empêcher qu'il ne se fasse
un chemin près d'eux, ou que des inconnus ne viennent se placer proche
de leurs tentes, dans lesquelles ils ont quelquefois leurs femmes. Si
l'on cherche un passage, on le trouve fermé de ces cordes tendues, qu'un
tas de valets armés de gros bâtons refusent d'abaisser; si l'on veut
retourner sur ses pas, le chemin par lequel on est venu est déjà bouché.
C'est là qu'il faut crier, faire entendre ses prières ou ses injures,
feindre de vouloir donner des coups et s'en bien garder; laisser aux
valets le soin de quereller ensemble et prendre celui de les accorder;
enfin se donner toutes les peines imaginables pour se tirer d'embarras
et pour faire passer ses chameaux; mais la plus insurmontable de toutes
les difficultés, est pour aller le soir dans quelque endroit un peu
éloigné, parce que les puantes fumées du bois vert et de la fiente des
animaux, dont le peuple se sert pour la cuisine, forment un brouillard
si épais, qu'on ne distingue rien. Je m'y suis trouvé pris trois ou
quatre fois jusqu'à ne savoir que devenir. En vain demandais-je le
chemin; je ne pouvais le continuer dix pas de suite, et je ne faisais
que tourner. Une fois, particulièrement, je me vis contraint d'attendre
que la lune fût levée pour m'éclairer; une autre fois je fus obligé de
gagner l'_agacy-dié_, de me coucher au pied et d'y passer la nuit, mon
cheval et mon valet près de moi. L'agacy-dié est un grand mât fort menu,
qu'on plante vers le quartier de l'empereur, proche d'une tente qui
s'appelle _nagor-kané_, et sur lequel on élève le soir une lanterne qui
demeure allumée toute la nuit: invention fort commode, parce qu'on la
voit de loin, et que, se rendant au pied du mât lorsqu'on est égaré, on
peut reprendre de là les bazars, et demander le chemin. On est libre
aussi d'y passer la nuit, sans y appréhender les voleurs.»
Pour arrêter les vols, chaque omhra doit faire garder son camp pendant
toute la nuit par des gens armés qui en font continuellement le tour en
criant _kaber-dar_, c'est-à-dire qu'on prenne garde à soi; d'ailleurs
on pose autour de l'armée, de distance en distance, des gardes
régulières qui entretiennent du feu, et qui font entendre le même cri.
Le katoual, qui est comme le grand-prévôt, envoie pendant toute la nuit,
dans l'intérieur du camp, des troupes dont il est le chef, qui
parcourent les bazars en criant et sonnant de la trompette; ce qui
n'empêche pas qu'il n'arrive toujours quelque désordre.
L'empereur Aureng-Zeb se faisait porter, pendant sa marche, sur les
épaules de huit hommes, dans un _tactravan_, qui est une espèce de trône
où il était assis. Cette voiture, que Bernier appelle un trône de
campagne, est un magnifique tabernacle peint et doré, qui se ferme avec
des vitres. Les quatre branches du brancard étaient couvertes d'écarlate
ou de brocart, avec des grandes franges d'or et de soie, et chaque
branche était soutenue par deux porteurs très-robustes richement vêtus,
que d'autres suivaient pour les relayer. Aureng-Zeb montait quelquefois
à cheval, surtout lorsque le jour était beau pour la chasse; il montait
aussi quelquefois sur un éléphant, en _mickdember_ ou en _hauze_. C'est
la monture la plus superbe et la plus éclatante; car l'éléphant impérial
est toujours couvert d'un magnifique harnois. Le mickdember est une
petite tour carrée, dont la peinture et la dorure font tout l'ornement.
Le hauze est un siége ovale, avec un dais à piliers. Dans ces diverses
marches, l'empereur était toujours accompagné d'un grand nombre de
radjas et d'omhras, qui le suivaient immédiatement à cheval, mais en
gros et sans beaucoup d'ordre. Cette manière de faire leur cour parut
fort gênante à Bernier, particulièrement les jours de chasse, où ils
étaient exposés, comme de simples soldats, aux incommodités du soleil et
de la poussière. Ceux qui pouvaient se dispenser de suivre l'empereur,
étaient fort à leur aise dans des palekis bien fermés, où ils pouvaient
dormir comme dans un lit; ils arrivaient de bonne heure à leurs tentes,
qui les attendaient avec toutes sortes de commodités.
Autour des omhras du cortége, et même entre eux, on voyait toujours
quantité de cavaliers bien montés qui portaient une espèce de massue ou
de masse d'armes d'argent. On en voyait aussi sur les ailes, qui
précédaient la personne de l'empereur avec plusieurs valets de pieds.
Ces cavaliers, qui se nomment _gouzeberdars_, sont des gens choisis pour
la taille et la bonne mine, dont l'emploi est de porter les ordres et de
faire écarter le peuple. Après les radjas, on voyait marcher avec un
mélange de timbales et de trompettes ce qu'on nomme le _coursi_. C'est
un grand nombre de figures d'argent qui représentent des animaux
étrangers, des mains, des balances, des poissons et d'autres objets
mystérieux qu'on porte sur le bout de certains grands bâtons d'argent.
Le coursi était suivi d'un gros de mansebdars ou de petits omhras,
beaucoup plus nombreux que celui des omhras.
Les princesses et les principales dames du sérail se faisaient porter
aussi dans différentes sortes de voitures; les unes, comme l'empereur,
sur les épaules de plusieurs hommes, dans un tchaudoul, qui est une
espèce de tactravan peint et doré, couvert d'un magnifique rets de soie
de diverses couleurs, enrichi de broderie, de franges et de grosses
houppes pendantes; les autres, dans des palekis de la même richesse;
quelques-unes dans de grandes et larges litières portées par deux
puissans chameaux ou par deux petits éléphans au lieu de mules. Bernier
vit marcher ainsi Rauchenara-Begum. Il remarqua un jour, sur le devant
de sa litière qui était ouvert, une petite esclave bien vêtue qui
éloignait d'elle les mouches et la poussière, avec une queue de paon
qu'elle tenait à la main. D'autres se font porter sur le dos d'éléphans
richement équipés, avec des couvertures en broderie et de grosses
sonnettes d'argent. Elles y sont comme élevées en l'air, assises quatre
à quatre dans des mickdembers à treillis, qui sont toujours couverts
d'un rets de soie, et qui n'ont pas moins d'éclat que les tchaudouls et
les tactravans.
Bernier parle avec admiration de cette pompeuse marche du sérail. Dans
ce voyage, il prit quelquefois plaisir à voir Rauchenara-Begum marcher
la première, montée sur un grand éléphant de Pégou, dans un mickdember
éclatant d'or et d'azur, suivie de cinq ou six autres éléphans, avec des
mickdembers presque aussi riches que le sien, pleins des principales
femmes de sa maison; quelques eunuques richement vêtus et montés sur des
chevaux de grand prix, marchant à ses côtés la canne à la main; une
troupe de servantes tartares et cachemiriennes autour d'elle, parées
bizarrement et montées sur de belles haquenées; enfin plusieurs autres
eunuques à cheval, accompagnés d'un grand nombre de valets de pied qui
portaient de grands bâtons pour écarter les curieux. Après la princesse
Rauchenara, on voyait paraître une des principales dames de la cour dans
un équipage proportionné à son rang. Celle-ci était suivie de plusieurs
autres, jusqu'à quinze ou seize, toutes montées avec plus ou moins de
magnificence, suivant leurs fonctions et leurs appointemens. Cette
longue file d'éléphans, dont le nombre était quelquefois de soixante,
qui marchaient à pas comptés, avec tout ce cortége et ces pompeux
ornemens, avait quelque chose de si noble et de si relevé, que, si
Bernier n'eût appelé sa philosophie à son secours, il serait tombé,
dit-il, «dans l'extravagante opinion de la plupart des poëtes indiens,
qui veulent que tous ces éléphans portent autant de déesses cachées.» Il
ajoute qu'effectivement elles sont presque inaccessibles aux yeux des
hommes, et que le plus grand malheur d'un cavalier, quel qu'il puisse
être, serait de se trouver trop près d'elles. Cette insolente canaille
d'eunuques et de valets ne cherche que l'occasion et quelque prétexte
pour exercer leurs cannes. «Je me souviens, ajoute Bernier, d'y avoir
été malheureusement surpris; et je n'aurais pas évité les plus mauvais
traitemens, si je ne m'étais déterminé à m'ouvrir un passage l'épée à la
main plutôt que de me laisser estropier par ces misérables, comme ils
commençaient à s'y disposer. Mon cheval, qui était excellent, me tira de
la presse, et je le poussai ensuite au travers d'un torrent que je
passai avec le même bonheur. Aussi les Mogols disent-ils, comme en
proverbe, qu'il faut se garder surtout de trois choses: la première, de
s'engager entre les troupes des chevaux d'élite qu'on mène en main,
parce que les coups de pied n'y manquent pas; la seconde, de se trouver
dans les lieux où l'empereur s'exerce à la chasse; et la troisième
d'approcher trop des femmes du sérail.»
À l'égard des chasses du grand-mogol, Bernier avait eu peine à
s'imaginer, comme il l'avait souvent entendu dire, que ce monarque prît
cet amusement à la tête de cent mille hommes. Mais il comprit dans sa
route qu'il en aurait pu mener deux cent mille. Aux environs d'Agra et
de Delhy, le long du fleuve Djemna, jusqu'aux montagnes, et même des
deux côtés du grand chemin qui conduit à Lahor, on rencontre quantité
de terres incultes, les unes en bois taillis, les autres couvertes de
grandes herbes de la hauteur d'un homme, et davantage. Tous ces lieux
ont des gardes qui ne permettent la chasse à personne, excepté celle des
lièvres et des cailles, que les Indiens savent prendre au filet. Il s'y
trouve par conséquent une très-grande abondance de toutes sortes de
gibier. Le grand-maître des chasses, qui suit toujours l'empereur, est
averti des endroits qui en contiennent le plus. On les borde de gardes
dans une étendue de quatre ou cinq lieues de pays, et l'empereur entre
dans ces enceintes avec le nombre de chasseurs qu'il veut avoir à sa
suite, tandis que l'armée passe tranquillement sans prendre aucune part
à ses plaisirs.
Bernier fut témoin d'une chasse curieuse, qui est celle des gazelles
avec des léopards apprivoisés. Il se trouve dans l'Inde quantité de ces
animaux, qui ressemblent beaucoup à nos faons. Ils vont ordinairement
par troupes séparées les unes des autres; et chaque troupe, qui n'est
jamais que de cinq ou six, est suivie d'un mâle seul, qu'on distingue à
sa couleur. Lorsqu'on a découvert une troupe de gazelles, on tâche de
les faire apercevoir au léopard, qu'on tient enchaîné sur une petite
charrette. On le délie, et cet animal rusé ne se livre pas d'abord à
l'ardeur de les poursuivre. Il tourne, il se cache, il se courbe pour en
approcher et pour les surprendre. Comme sa légèreté est incroyable, il
s'élance dessus lorsqu'il en est à portée, les étrangle et se rassasie
de leur sang. S'il manque son coup, ce qui arrive assez souvent, il ne
fait plus aucun mouvement pour recommencer la chasse; et Bernier croit
qu'il prendrait une peine inutile, parce que les gazelles courent plus
vite et plus long-temps que lui. Le maître ou le gouverneur s'approche
doucement de lui, le flatte, lui jette des morceaux de chair; et
saisissant un moment pour lui jeter ce que Bernier nomme des lunettes
qui lui couvrent les yeux, il l'enchaîne et le remet sur sa charrette.
La chasse des nilgauts parut moins curieuse à Bernier. On enferme ces
animaux dans de grands filets qu'on resserre peu à peu, et lorsqu'ils
sont réduits dans une petite enceinte, l'empereur et les omhras entrent
avec les chasseurs, et les tuent sans peine et sans danger à coups de
flèches, de demi-piques, de sabres et de mousquetons; et quelquefois en
si grand nombre, que l'empereur en distribue des quartiers à tous les
omhras. La chasse des grues a quelque chose de plus amusant. Il y a du
plaisir à leur voir employer toutes leurs forces pour se défendre en
l'air contre les oiseaux de proie. Elles en tuent quelquefois; mais
comme elles manquent d'adresse pour se tourner, ces oiseaux chasseurs en
triomphent à la fin.
De toutes ces chasses, Bernier trouva celle du lion la plus curieuse et
la plus noble. Elle est réservée à l'empereur et aux princes de son
sang. Lorsque ce monarque est en campagne, si les gardes des chasses
découvrent la retraite d'un lion, ils attachent dans le lieu voisin un
âne, que le lion ne manque pas de venir dévorer; après quoi, sans
chercher d'autre proie, il va boire, et revient dormir dans son gîte
ordinaire jusqu'au lendemain, qu'on lui fait trouver un autre âne
attaché comme le jour précédent. On l'appâte ainsi pendant plusieurs
jours. Enfin, lorsque sa majesté s'approche, on attache un âne au même
endroit, et là, on lui fait avaler quantité d'opium, afin que sa chair
puisse assoupir le lion. Les gardes, avec tous les paysans des villages
voisins, tendent de vastes filets qu'ils resserrent par degrés.
L'empereur, monté sur un éléphant bardé de fer, accompagné du
grand-maître, de quelques omhras, montés aussi sur des éléphans, d'un
grand nombre de gouzebersdars à cheval, et de plusieurs gardes des
chasses armés de demi-piques, s'approche du dehors des filets, et tire
le lion. Ce fier animal qui se sent blessé, ne manque pas d'aller droit
à l'éléphant; mais il rencontre les filets qui l'arrêtent: et l'empereur
le tire tant de fois, qu'à la fin il le tue. Cependant Bernier en vit un
dans la dernière chasse qui sauta par-dessus les filets, et qui se jeta
vers un cavalier dont il tua le cheval. Les chasseurs n'eurent pas peu
de peine à le faire rentrer dans les filets.
Cette chasse jeta toute l'armée dans un terrible embarras. Bernier
raconte qu'on fut trois ou quatre jours à se dégager des torrens qui
descendent des montagnes entre les bois, et de grandes herbes où les
chameaux ne paraissaient presque point. «Heureux, dit-il, ceux qui
avaient fait quelques provisions, car tout était en désordre! Les bazars
n'avaient pu s'établir. Les villages étaient éloignés. Une raison
singulière arrêtait l'armée: c'était la crainte que le lion ne fût
échappé aux armes de l'empereur. Comme c'est un heureux augure qu'il tue
un lion, c'en est un très-mauvais qu'il le manque. On croirait l'état en
danger. Aussi le succès de cette chasse est-il accompagné de plusieurs
grandes cérémonies. On apporte le lion mort devant l'empereur dans
l'assemblée générale des omhras; on l'examine; on le mesure; on écrit
dans les archives de l'empire que tel jour tel empereur tua un lion de
telle grandeur et de tel poil: on n'oublie pas la mesure de ses dents et
de ses griffes, ni les moindres circonstances d'un si grand événement.»
À l'égard de l'opium qu'on fait manger à l'âne, Bernier ajoute qu'ayant
consulté là-dessus un des premiers chasseurs, il apprit de lui que
c'était une fable populaire, et qu'un lion bien rassasié n'a pas besoin
de secours pour s'endormir.
Outre l'embarras des chasses, la marche était quelquefois retardée par
le passage des grandes rivières, qui sont ordinairement sans ponts. On
était obligé de faire plusieurs ponts de bateaux éloignés de deux ou
trois cents pas l'un de l'autre. Les Mogols ont l'art de les bien lier
et de les affermir. Ils les couvrent d'un mélange de terre et de paille
qui empêche les animaux de glisser. Le péril n'est qu'à l'entrée et à la
sortie, parce qu'outre la presse et la confusion, il s'y fait souvent
des fosses où les chevaux et les boeufs tombent les uns sur les autres
avec un désordre incroyable. L'empereur ne campa alors qu'à une
demi-lieue du pont, et s'arrêta un jour ou deux pour laisser à l'armée
le temps de passer plus à l'aise. Il n'était pas aisé de juger de
combien d'hommes elle était composée. Bernier croit en général que, soit
gens de guerre ou de suite, il n'y avait pas moins de cent mille
cavaliers; qu'il y avait plus de cent cinquante mille chevaux, mules ou
éléphans, près de cinquante mille chameaux, et presque autant de boeufs
et de bidets qui servent à porter les provisions des bazars, avec les
femmes et les enfans; car les Mogols ont conservé l'usage tartare de
traîner tout avec eux. Si l'on y joint le compte des gens de service
dans un pays où rien ne se fait qu'à force de valets, et où Bernier
même, qui ne tenait rang que de cavalier à deux chevaux, avait trois
domestiques à ses gages, on sera porté à croire que l'armée ne contenait
pas moins de trois à quatre cent mille personnes. Il faudrait les avoir
comptés, dit Bernier; mais, après avoir assuré que le nombre était
prodigieux et presque incroyable, il ajoute, pour diminuer l'étonnement,
que c'était la ville de Delhy entière, parce que tous les habitans de
cette capitale, ne vivant que de la cour et de l'armée, seraient exposés
à mourir de faim, s'ils ne suivaient pas l'empereur, surtout dans ses
longs voyages.