Nadir-Schah, n'épargnant pas même les morts, mit garnison dans les

palais de quantité d'omhras qui avaient perdu la vie au combat de

Kiernal. Il tira de leurs héritiers un krore de roupies. Comme la ville

ne cessait pas d'être investie, les habitans qui entreprenaient de se

soustraire aux vexations par la fuite tombaient entre les mains des

troupes persanes, et périssaient sans pitié. Bientôt on manqua de

vivres, et la famine augmenta les maux publics. Plusieurs étrangers,

préférant le danger d'être maltraités par les Persans au supplice de la

faim, se jetèrent en corps aux pieds de Nadir-Schah pour lui demander du

pain. Il se laissa toucher par leurs prières, et leur permit d'aller

chercher du blé pour leur subsistance du côté de Férid-Abad; mais, faute

de voitures, ils étaient obligés de l'apporter sur leurs têtes.

Enfin Nadir-Schah se fit ouvrir le trésor impérial et le garde-meuble,

auxquels on n'avait pas touché depuis plusieurs règnes. Il en tira des

sommes inestimables en pierreries, en or, en argent, en riches étoffes,

en meubles précieux, parmi lesquels il n'oublia pas le trône du paon,

évalué à neuf krores; et toutes ces dépouilles furent envoyées à Kaboul

sous de fidèles escortes. Alors, pour se délasser des fatigues de la

guerre, il passa plusieurs jours en promenades et d'autres en festins,

où toutes les délicatesses de l'Inde furent servies avec profusion. Les

beaux édifices et les autres ouvrages de Delhy lui firent naître le

dessein de les imiter en Perse. Il choisit, entre les artistes mogols,

des architectes, des menuisiers, des peintres et des sculpteurs qu'il

fit partir pour Kaboul avec le trésor. Ils devaient être employés à

bâtir une ville et une forteresse d'après celle de Djehan-Abad. En

effet, il marqua dans la suite un lieu près d'Hemedan pour l'emplacement

de cette ville, qui devait porter le nom de Nadir-Abad. Les guerres

continuelles qui l'occupèrent après son retour ne lui permirent pas

d'exécuter ce projet: mais, pour laisser à la postérité un monument de

sa conquête, il fit battre à Delhy de la monnaie d'or et d'argent avec

laquelle il paya ses troupes.

Après avoir épuisé le trésor impérial et toutes les richesses des

grands, Nadir-Schah fit demander à Mohammed-Schah une princesse de son

sang, nommée _Kiambahche_, pour Nasroulha-Mirza son fils, et ce monarque

n'osa la lui refuser. Le mariage se fit dans la forme des lois

musulmanes; mais il ne fut point accompagné d'un festin ni d'aucune

marque de joie. Sa politique ne se bornait point à l'honneur d'une

simple alliance. Comme il prévoyait trop de difficulté dans la conquête

d'un si vaste empire, et de l'impossibilité même à la conserver, il

voulait s'assurer du moins d'une partie de l'Inde. Le lendemain de la

cérémonie, il fit déclarer à l'empereur qu'il fallait céder aux nouveaux

mariés la province de Kaboul avec tous les autres pays de l'Inde situés

au-delà de la rivière d'Atock. La date de cet acte est du mois

mouharrem, l'an de l'hégire 1152; ce qui revient au mois d'avril 1739.

Le préambule de l'acte mérite attention par la singularité des motifs.

«Le prince des princes, le roi des rois, l'ombre de Dieu sur la terre,

le protecteur de l'Islam (c'est-à-dire de la vraie foi), le second

Alexandre, le puissant Nadir-Schah, que Dieu fasse régner long-temps,

ayant envoyé ci-devant des ambassadeurs près de moi, prosterné devant le

trône de Dieu, j'avais donné ordre de terminer les affaires pour

lesquelles ils étaient venus. Le même dépêcha depuis de Kandahar pour me

faire souvenir de ses demandes: mais mes ministres l'amusèrent et

tâchèrent d'éluder l'exécution de mes ordres. Cette mauvaise conduite de

leur part a fait naître de l'inimitié entre nous. Elle a obligé

Nadir-Schah d'entrer dans l'Inde avec une armée; mes généraux lui ont

livré bataille auprès de Kiernal. Il a remporté la victoire: ce qui a

donné occasion à des négociations qui ont été terminées par une entrevue

que j'ai eue avec lui. Ce grand roi est ensuite venu avec moi jusqu'à

Schah-Djehan-Abad. Je lui ai offert mes richesses, mes trésors et tout

mon empire; mais il n'a pas voulu l'accepter en entier, et, se

contentant d'une partie, il m'a laissé maître comme j'étais de la

couronne et du trône. En considération de cette générosité, je lui ai

cédé, etc.»

Mohammed, par cet écrit signé de sa main et scellé de son sceau,

abandonna ses droits sur les plus belles provinces. Nadir-Schah ne

songea plus alors qu'à grossir ses richesses par de nouvelles

extorsions: il exigea des omhras et de tous les habitans de la ville des

sommes proportionnées à leurs forces, sous le nom de présens. Quatre

seigneurs mogols, chargés de l'exécution de cet ordre, firent un

dénombrement exact de toutes les maisons de la ville, prirent les noms

de ceux qui devaient payer, et les taxèrent ensemble à un krore, et

cinquante laks de roupies; mais, lorsqu'ils présentèrent cette liste au

roi, cette somme lui parut trop modique; et, devenant furieux, il

demanda sur-le-champ les quatre krores que Scadet-Khan lui avait promis.

Les commissaires, effrayés, divisèrent entre eux les différens quartiers

de la ville, et levèrent cette somme avec tant de rigueur, qu'ils firent

mourir dans les tourmens plusieurs personnes de la plus haute

distinction. À force de violence, ils ramassèrent trois krores de

roupies, dont ils déposèrent deux et demi dans le trésor de Nadir-Schah,

et gardèrent le reste pour eux. Un dervis, touché de compassion pour

les malheurs du peuple, présenta au terrible Nadir-Schah un écrit dans

ces termes: «Si tu es dieu, agis en dieu. Si tu es un prophète,

conduis-nous dans la voie du salut; si tu es roi, rends les peuples

heureux, et ne les détruis pas.» Nadir-Schah répondit sans s'émouvoir:

«Je ne suis pas dieu pour agir en dieu, ni prophète pour montrer le

chemin du salut, ni roi pour rendre les peuples heureux. Je suis celui

que Dieu envoie contre les nations sur lesquelles il veut faire tomber

sa vengeance.»

Enfin, content de ses succès dans l'Inde, il se prépara sérieusement à

retourner en Perse. Le 6 de mai, il assembla au palais tous les omhras,

devant lesquels il déclara qu'il rétablissait l'empereur dans la

possession libre de ses états. Ensuite, après avoir donné à ce monarque

plusieurs avis sur la manière de gouverner, il s'adressa aux omhras du

ton d'un maître irrité: «Je veux bien vous laisser la vie, leur dit-il,

quelque indignes que vous en soyez; mais si j'apprends à l'avenir que

vous fomentiez dans l'état l'esprit de faction et d'indépendance,

quoique éloigné, je vous ferai sentir le poids de ma colère, et je vous

ferai mourir tous sans miséricorde.»

Tels furent ses derniers adieux. Il partit le lendemain avec des

richesses immenses en pierreries, en or, en argent, qu'on évalua pour

son propre compte à soixante-dix krores de roupies, sans y comprendre le

butin de ses officiers et de ses soldats, qu'on fait monter à dix

krores. Otter évalue toutes ces sommes à dix-huit cent millions de nos

livres, indépendamment de tous les effets qui avaient été transportés à

Kaboul. L'armée persane marcha sans s'arrêter un seul jour jusqu'à

Serhend. De là Nadir-Schah fit ordonner à Zekdjersa-Khan, gouverneur de

la province de Lahor, de lui apporter un krore de roupies. Ce seigneur,

à qui les vexations de la capitale avaient fait prévoir qu'il ne serait

pas épargné, tenait de grosses sommes prêtes, et se mit aussitôt en

chemin avec celle qu'on lui demandait. Sa diligence lui fit obtenir

diverses faveurs et la liberté d'un grand nombre d'Indiens que le

vainqueur enlevait avec les dépouilles de leur patrie. Mais il ne put la

faire accorder à cinquante des plus habiles écrivains du divan, que

Nadir-Schah faisait emmener dans le dessein de s'instruire à fond des

affaires de l'Inde. Ces malheureux, n'envisageant qu'un triste

esclavage, cherchèrent d'autres moyens pour s'en délivrer. Quelques-uns

prirent la fuite; d'autres, que cette raison fit resserrer avec plus de

rigueur, se donnèrent la mort ou se firent musulmans.

La difficulté pour les Persans était de se rapprocher de Kaboul; ils

n'étaient plus maîtres ni de la capitale ni de la personne de

l'empereur, dont la captivité avait tenu toutes les parties de l'empire

dans la consternation et le respect. Ils avaient à passer le Tchenab,

l'Indus ou le Sindh, et d'autres rivières, dans un temps où la crue

extraordinaire des eaux ne leur permettait pas d'y jeter des ponts. On

n'a pas douté que, si les Afghans, peuples qui habitent à l'occident de

l'Indus, avaient exécuté la résolution qu'ils formèrent d'attaquer au

passage une armée chargée de butin, Nadir-Schah n'eût été perdu sans

ressource: mais son argent le tira de ce danger; dix laks de roupies

qu'il distribua aux chefs de la ligue firent évanouir tous leurs

projets; les eaux diminuèrent; on jeta un pont sur le fleuve, et l'armée

passa sans obstacle. Alors il prit une résolution qu'Otter met au rang

des plus grandes actions de sa vie, et qu'il ne put croire, dit-il,

qu'après se l'être fait attester par plusieurs témoins dignes de foi: il

fit publier parmi ses troupes un ordre de porter dans son trésor tout le

butin qu'elles avaient fait dans l'Inde, sous prétexte de les soulager

en se chargeant de ce qui pouvait les embarrasser dans leur marche.

Elles obéirent; mais il poussa l'avidité plus loin: on lui avait appris

que les officiers et les soldats avaient caché des pierreries; il les

fit fouiller tour à tour en partant, et leur bagage fut visité avec la

même rigueur. Mais, après s'être emparé de tout ce qu'on découvrit, il

fit distribuer à chaque soldat cinq cents roupies, et quelque chose de

plus aux officiers, pour les consoler de cette perte. Il doit paraître

étonnant que toute l'armée ne se soit pas soulevée contre lui plutôt

que de se laisser arracher le fruit d'une si pénible expédition. Otter

observe que ce qui arrêta le soulèvement, fut l'adresse qu'il avait

toujours de semer dans l'esprit de ses sujets, surtout de ceux qui

composaient ses années, une défiance mutuelle qui les empêchait de se

communiquer leurs desseins. Plusieurs à la vérité songèrent à déserter;

mais la crainte d'être massacrés par les Indiens les retint, et le

service n'en devint que plus exact.

D'autres Indiens voulurent disputer le passage aux Persans. Nadir-Schah,

se lassant de partager ses richesses avec ses ennemis, se fit jour par

la force des armes, et, les ayant obligés de prendre la fuite, il les

fit poursuivre par divers détachemens qui pénétrèrent dans leurs

habitations, où ils mirent tout à feu et à sang. Pendant le chemin qui

lui restait jusqu'à Kaboul, il envoya plusieurs beaux chevaux de son

écurie, avec d'autres présens, à Mohammed-Schah, et toute sa retraite

eut l'air d'un nouveau triomphe. On apprit avec beaucoup de joie dans

l'Inde qu'il avait repris la route du Kandahar, et l'inquiétude diminua

par degrés jusqu'à l'heureuse nouvelle de son retour en Perse.

CHAPITRE X.

Voyage de Bernier à Cachemire.

Cachemire bornant au nord les états du Mogol, nous terminerons ce qui

regarde ce grand empire par la description de cette province, l'une des

contrées les plus délicieuses de l'univers, et qui forme un des articles

les plus agréables du recueil des voyageurs.

Un médecin célèbre, un philosophe au-dessus du commun, un observateur

également sensible et judicieux, qui voyage dans le dessein de

s'instruire et de se rendre utile à l'instruction d'autrui, mérite sans

doute un rang distingué dans ce recueil. C'est à tous ces titres que les

remarques de Bernier sur l'empire du Mogol sont singulièrement estimées.

La curiosité de voir le monde l'avait déjà fait passer dans la Palestine

et dans l'Égypte, où, s'étant remis en chemin pour le grand Caire, après

s'y être arrêté plus d'un an, il se rendit en trente-deux heures à Suez,

pour s'y embarquer sur une galère qui le fit arriver le dix-septième

jour à Djeddah, port de la Mecque. De là, un petit bâtiment l'ayant

porté à Moka, il se proposait de passer en Éthiopie; mais, effrayé du

traitement qu'on y faisait aux catholiques, il s'embarqua dans un

vaisseau indien sur lequel il aborda heureusement au port de Surate en

1655. Le monarque qui occupait alors le trône des Mogols était encore

Schah-Djehan, fils de Djehan-Guir et petit-fils d'Akbar. Bernier se

rendit à la cour d'Agra. Diverses aventures, qu'il n'a pas jugé à propos

de publier, l'engagèrent d'abord au service du grand-mogol en qualité de

médecin; ensuite s'étant attaché à Danesch-Mend-Khan, le plus savant

homme de l'Asie, qui avait été backis, ou grand-maître de la cavalerie,

et qui était alors un des principaux seigneurs de l'empire, il fut

témoin des sanglantes révolutions qui arrivèrent dans cette cour, et qui

mirent Aureng-Zeb sur le trône.

Son premier tome en contient l'histoire; le second n'offre rien non plus

qui appartienne au recueil des voyages. Mais, après avoir passé près de

neuf ans à la cour, Bernier vit naître une occasion qu'il désirait

depuis long-temps, de visiter quelques provinces de l'empire avec ses

maîtres, c'est-à-dire à la suite de l'empereur et de Danesch-Mend-Khan,

dont l'estime et l'affection ne lui promettaient que de l'agrément dans

cette entreprise.

Aureng-Zeb, qui retenait Schah-Djehan, son père, prisonnier dans la

forteresse d'Agra, consultant moins la politique, qui ne lui permettait

guère de s'éloigner, que l'intérêt de sa santé et les sentimens des

médecins, prît la résolution de se rendre à Lahor, et de Lahor à

Cachemire, provinces septentrionales du Mogol, pour éviter les chaleurs

excessives de l'été. Il partit le 6 décembre 1664, à l'heure que les

astrologues avaient choisie pour la plus heureuse. La même raison

l'obligea de s'arrêter à Schah-Limar, sa maison de plaisance, éloignée

de deux lieues de Delhy; il y passa six jours entiers à faire des

préparatifs d'un voyage d'un an et demi. Il alla camper ensuite sur le

chemin de Lahor pour y attendre le reste de ses équipages.

Il menait avec lui trente-cinq mille hommes de cavalerie, qu'il tenait

toujours près de sa personne, et plus de dix mille hommes d'infanterie,

avec les deux artilleries impériales, la pesante et la légère; celle-ci

se nomme aussi l'artillerie de l'étrier, parce qu'elle est inséparable

de la personne de l'empereur; au lieu que la grosse s'en écarte

quelquefois pour suivre les grands chemins et rouler plus facilement; la

grosse est composée de soixante-dix pièces de canon, la plupart de

fonte, dont plusieurs sont si pesantes, qu'on emploie vingt paires de

boeufs à les tirer. On y joint des éléphans qui aident les boeufs, en

poussant et tirant les roues des charrettes avec leurs trompes et leurs

têtes; du moins dans les passages difficiles et dans les hautes

montagnes. Celle de l'étrier consiste en cinquante ou soixante petites

pièces de campagne, toutes de bronze, montées chacune sur une petite

charrette ornée de peintures et de petites banderoles rouges, et tirées

par de fort beaux chevaux, conduits par le canonnier, qui sert de

cocher, avec un troisième cheval, que l'aide du canonnier mène en main

pour relais. Toutes ces charrettes vont toujours courant, pour se

trouver en ordre devant la tente de l'empereur, et pour tirer toutes à

la fois au moment qu'il arrive.

Un si grand appareil faisait appréhender qu'au lieu de faire le voyage

de Cachemire, il ne fût résolu d'aller assiéger l'importante ville de

Kandahar, qui, étant frontière de la Perse, de l'Indoustan et de

l'Ousbeck, capitale d'ailleurs d'un très-riche et très-beau pays, a fait

de tout temps le sujet des guerres les plus sanglantes entre les Persans

et les Mogols. Cependant Bernier, qui n'avait point encore quitté Delhy,

ne put différer plus long-temps son départ sans s'exposer à demeurer

trop loin de l'armée. Il savait aussi que le nabab Danesch-Mend-Khan

l'attendait avec impatience. «Ce seigneur, dit-il, ne pouvait non plus

se passer de philosopher toute l'après-midi sur les livres de Gassendi

et de Descartes, sur le globe, sur la sphère ou sur l'anatomie, que de

donner la matinée entière aux grandes affaires de l'empire, en qualité

de secrétaire d'état pour les affaires étrangères, et de grand-maître de

la cavalerie.»

Bernier s'était fourni pour le voyage de deux bons chevaux tartares,

d'un chameau de Perse des plus grands et des plus forts, d'un chamelier

et d'un valet d'étable, d'un cuisinier et d'un autre valet, que l'usage

du pays oblige de marcher devant son maître avec un flacon d'eau à la

main. Il n'avait pas oublié les ustensiles nécessaires, tels qu'une

tente d'une médiocre grandeur et un tapis de pied, un petit lit de

sangle composé de quatre cannes très-fortes et très-légères, avec un

coussin pour la tête; deux couvertures, dont l'une pliée en quatre sert

de matelas, un soufra ou nappe ronde de cuir sur laquelle on mange,

quelques serviettes de toile peinte, et trois petits sacs de batterie de

cuisine ou de vaisselle qui s'arrange dans un grand sac, comme ce grand

sac se met dans un bissac de sangle, qui contient toutes les provisions,

le linge et les habits du maître et des valets. Il avait fait aussi sa

provision d'excellent riz, dans la crainte de n'en pas toujours trouver

d'aussi bon; de quelques biscuits doux avec du sucre et de l'anis; d'une

poche de toile avec son petit crochet de fer, pour faire égoutter et

conserver du _days_ ou du lait caillé, et de quantité de limons avec du

sucre pour faire de la limonade: car le days et la limonade sont les

deux liqueurs qui servent de rafraîchissemens aux Indiens. Toutes ces

précautions sont d'autant plus nécessaires dans ces voyages, qu'on y

campe et qu'on y vit à la tartare, sans espérance de trouver d'autres

logemens que les tentes. Mais Bernier se consolait par l'idée qu'on

devait marcher au nord, et qu'on partait après les pluies, vraie saison

pour voyager dans les Indes, sans compter que par la faveur du nabab il

était sûr d'obtenir tous les jours un pain frais et de l'eau du Gange,

dont ces seigneurs de la cour mènent plusieurs chameaux chargés. Ceux

qui sont réduits à manger du pain des marchés, qui est fort mal cuit, et

à boire de l'eau telle qu'on en rencontre, mêlée de toutes sortes

d'ordures que les hommes et les animaux y laissent, sont exposés à des

maladies dangereuses, qui produisent même une espèce de vers aux jambes.

Ces vers y causent d'abord une grande inflammation accompagnée de

fièvre. Quoiqu'ils sortent ordinairement à la fin du voyage, il s'en

trouve aussi qui demeurent plus d'un an dans la plaie. Leur grosseur est

celle d'une chanterelle de violon; de sorte qu'on les prendrait moins

pour des vers que pour quelques nerfs. On s'en délivre comme en Afrique,

en les roulant autour d'un petit morceau de bois gros comme une épingle,

et les tirant de jour en jour avec beaucoup de précaution, pour éviter

de les rompre.

Quoiqu'on ne compte pas plus de quinze ou seize journées de Delhy à

Lahor, c'est-à-dire cent vingt de nos lieues, l'empereur employa près de

deux mois à faire cette route. À la vérité il s'écartait souvent du

grand chemin avec une partie de l'armée pour se procurer plus facilement

le plaisir de la chasse, et pour la commodité de l'eau. Lorsque ce

prince est en marche, il a toujours deux camps ou deux amas de tentes,

qui se forment et se lèvent alternativement, afin qu'en sortant de l'un,

il en puisse trouver un autre qui soit prêt à le recevoir. De là leur

vient le nom de _peiche-kanés_, qui signifie maisons qui précèdent. Ces

deux peiches-kanés sont à peu près semblables. On emploie, pour en

porter un, plus de soixante éléphans, de deux cents chameaux et de cent

mulets, avec un nombre égal d'hommes. Les éléphans portent les plus

pesans fardeaux, tels que les grandes tentes et leurs piliers, qui se

démontent en trois pièces. Les chameaux sont pour les moindres tentes,

et les mulets pour les bagages et les cuisines. On donne aux portefaix

tous les meubles légers et délicats qui sont sujets à se rompre, comme

la porcelaine qui sert à la table impériale, les lits peints et dorés,

et les riches _karguais_, dont on donnera bientôt la description. L'un

de ces deux peiches-kanés n'est pas plus tôt arrivé au lieu marqué pour

le camp, que le grand-maître des logis choisit un endroit convenable

pour le quartier du roi, en observant néanmoins, autant qu'il est

possible, la symétrie et l'ordre qui regarde toute l'armée. Il fait

tracer un carré, dont chaque côté a plus de trois cents pas ordinaires

de longueur. Cent pionniers nettoient cet espace, l'aplanissent et font

des divans de terre, c'est-à-dire des espèces d'estrades carrées sur

lesquelles ils dressent les tentes. Ils entourent le carré général de

_kanates_ ou de paravens de sept ou huit pieds de hauteur, qu'ils

affermissent par des cordes attachées à des piquets, et par des perches

qu'ils plantent en terre deux à deux, de dix en dix pas, une en dehors

et l'autre en dedans, les inclinant l'une sur l'autre. Ces kanates sont

d'une toile forte, doublée d'indienne ou de toile peinte. Au milieu d'un

des côtés du carré est la porte ou l'entrée royale, qui est grande et

majestueuse. Les indiennes dont elle est composée, et celles qui forment

le dehors de cette face du carré, sont plus belles et plus riches que

les autres.

La première et la plus grande des tentes qu'on dresse dans cette

enceinte se nomme _amkas_. C'est le lieu où l'empereur et tous les

grands de l'armée s'assemblent vers neuf heures du matin, du moins

lorsqu'on fait quelque séjour dans un camp ou en campagne même; car

c'est un usage dont les empereurs mogols se dispensent rarement, de se

trouver à l'assemblée deux fois par jour, comme dans leur ville

capitale, pour régler les affaires de l'état et pour administrer la

justice.

La seconde tente, qui n'est pas moins grande que la première, mais qui

est un peu plus avancée dans l'enceinte, s'appelle _gosel-kané_,

c'est-à-dire lieu pour se laver. C'est là que tous les seigneurs

s'assemblent le soir, et viennent saluer l'empereur comme dans la

capitale. Cette assemblée du soir leur est très-incommode; mais rien

n'est si magnifique pour les spectateurs que de voir dans une nuit

obscure, au milieu d'une campagne, entre toutes les tentes d'une armée,

de longues files de flambeaux qui conduisent tous les omhras au quartier

impérial, ou qui les ramènent à leurs tentes. Ces flambeaux ne sont pas

de cire comme les nôtres, mais ils durent très-long-temps. C'est un fer

emmanché au bout d'un bâton, au bout duquel on entoure un vieux linge,

que le masalk ou le porte-flambeau arrose d'huile de temps en temps; il

tient à la main, pour cet usage, un flacon d'airain ou de fer-blanc,

dont le col est fort long et fort étroit.

La troisième tente, plus petite que les deux premières, et plus avancée

dans l'enclos, se nomme _kaluet-kané_, c'est-à-dire lieu de retraite, ou

salle du conseil privé, parce qu'on n'y admet que les principaux

officiers de l'empire, et qu'on y traite les affaires de la plus haute

importance. Plus loin sont les tentes particulières de l'empereur,

entourées de petits kanates de la hauteur d'un homme, et doublées

d'indiennes au pinceau, c'est-à-dire de ces belles indiennes de

Masulipatan, qui représentent toutes sortes de fleurs; quelques-unes

doublées de satin à fleurs avec de grandes franges de soie. Ensuite on

trouve les tentes des begums ou des princesses, et des autres dames du

sérail, entourées aussi de riches kanates, entre lesquelles sont

distribuées les tentes des femmes de service, dans l'ordre qui convient

à leur emploi.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 15 / 21 段