Si l'on demande comment une armée si nombreuse peut subsister, Bernier

répond que les Indiens sont fort sobres, et que de cette multitude de

cavaliers, il ne faut pas compter plus de la vingtième partie qui mange

de la viande pendant la marche. Le kicheri, qui est un mélange de riz et

de légumes, sur lesquels on verse du beurre roux après les avoir fait

cuire, est la nourriture ordinaire des Mogols. À l'égard des animaux, on

sait que les chameaux résistent au travail, à la faim, à la soif, qu'ils

vivent de peu, et qu'ils mangent de tout. Aussitôt qu'une armée arrive,

on les mène brouter dans les champs, où ils se nourrissent de tout ce

qu'ils peuvent trouver. D'ailleurs les mêmes marchands qui entretiennent

les bazars à Delhy sont obligés de les entretenir en campagne. Enfin la

plus basse partie du peuple rôde sans cesse dans les villages voisins du

camp pour acheter du fourrage, sur lequel elle trouve quelque chose à

gagner. Les plus pauvres raclent avec une espèce de truelle les

campagnes entières, pour en enlever les petites herbes, qu'ils lavent

soigneusement, et qu'ils vendent quelquefois assez cher.

Bernier s'excuse de n'avoir pas marqué les villes et les bourgades qui

sont entre Delhy et Lahor: il n'en vit presque point. Il marchait

presque toujours au travers des champs et pendant la nuit. Comme son

logement n'était pas au milieu de l'armée, où le grand chemin passe

souvent, mais fort avant dans l'aile droite, il suivait la vue des

étoiles pour s'y rendre, au hasard de se trouver quelquefois fort

embarrassé, et de faire cinq ou six lieues, quoique la distance d'un

camp à l'autre ne soit ordinairement que de trois ou quatre; mais

l'arrivée du jour finissait son embarras.

En arrivant à Lahor, il apprit que le pays, dont cette ville est la

capitale, se nomme _Pendjab_, c'est-à-dire pays des cinq eaux, parce

qu'effectivement il est arrosé par cinq rivières considérables, qui,

descendant des grandes montagnes dont le pays de Cachemire est

environné, vont se joindre à l'Indus et se jeter avec lui dans l'Océan.

Quelques-uns prétendent que Lahor est l'ancienne Bucéphalie, bâtie par

Alexandre-le-Grand, en l'honneur d'un cheval qu'il aimait. Les Mogols

connaissent ce conquérant sous le nom de _Secander-Filifous_, qui

signifie _Alexandre, fils de Philippe_; mais ils ignorent le nom de son

cheval. La ville est bâtie sur une des cinq rivières, qui n'est pas

moins grande que la Loire, et pour laquelle on aurait besoin d'une

levée, parce que, dans ses débordemens, elle change souvent de lit et

cause de grands dégâts. Depuis quelques années, elle s'était retirée de

Lahor d'un grand quart de lieue. Les maisons de cette ville sont

beaucoup plus grandes que celles de Delhy et d'Agra; mais, dans

l'absence de la cour, qui n'avait pas fait ce voyage depuis plus de

vingt ans, la plupart étaient tombées en ruine. Il ne restait que cinq

ou six rues considérables, dont deux ou trois avaient plus d'une grande

lieue de longueur, et dans lesquelles on voyait aussi une quantité

d'édifices en ruine. Le palais impérial n'était plus sur le bord de la

rivière. Bernier le trouva magnifique, quoique fort inférieur à ceux

d'Agra et de Delhy.

L'empereur s'y arrêta plus de deux mois pour attendre la fonte des

neiges, qui bouchaient le passage des montagnes. On engagea Bernier à se

fournir d'une petite tente cachemirienne. La sienne était grande et

pesante, et ses chameaux ne pouvant passer les montagnes, il aurait été

obligé de la faire porter par des crocheteurs, avec beaucoup d'embarras

et de dépense. Il se flattait qu'après avoir surmonté les chaleurs de

Moka et de Babel-Mandel, il serait capable de braver celles du reste de

la terre; mais ce n'est pas sans raison, comme il l'apprit bientôt par

expérience, que les Indiens mêmes appréhendent les onze ou douze jours

de marche que l'on compte de Lahor à Bember, c'est-à-dire jusqu'à

l'entrée des montagnes de Cachemire. Cet excès de chaleur vient, dit-il,

de la situation de ces hautes montagnes, qui, se trouvant au nord de la

route, arrêtent les vents frais, réfléchissent les rayons du soleil sur

les voyageurs, et laissent dans la campagne une ardeur brûlante. En

raisonnant sur la cause du mal, il s'écriait dès le quatrième jour: «Que

me sert de philosopher et de chercher des raisons de ce qui me tuera

peut-être demain?»

Le cinquième jour, il passa un des grands fleuves de l'Inde, qui se

nomme _le Tchenâb_. L'eau en est si bonne, que les omhras en font

charger leurs chameaux, au lieu de celle du Gange, dont ils boivent

jusqu'à ce lieu; mais elle n'eut pas le pouvoir de garantir Bernier des

incommodités de la route. Il en fait une peinture effrayante. Le soleil

était insupportable dès le premier moment de son lever: on n'apercevait

pas un nuage; on ne sentait pas un souffle de vent; les chameaux, qui

n'avaient pas vu d'herbe verte depuis Lahor, pouvaient à peine se

traîner. Les Indiens, avec leur peau noire, sèche et dure, manquaient de

force et d'haleine; on en trouvait de morts en chemin; le visage de

Bernier, ses mains et ses pieds étaient pelés; tout son corps était

couvert de petites pustules rouges qui le piquaient comme des aiguilles;

il doutait, le dixième jour de la marche, s'il serait vivant le soir;

toute son espérance était dans un peu de lait caillé sec, qu'il délayait

dans l'eau avec un peu de sucre, et quatre ou cinq citrons qui lui

restaient pour faire de la limonade.

Il arriva néanmoins la nuit du douzième jour, au pied d'une montagne

escarpée, noire et brûlante, où Bember est situé. Le camp fut assis dans

le lit d'un large torrent à sec, rempli de cailloux et de sable: c'était

une vraie fournaise ardente; mais une pluie d'orage qui tomba le matin

vint rafraîchir l'air. L'empereur, n'ayant pu prévoir ce soulagement,

était parti pendant la nuit avec une partie de ses femmes et de ses

principaux officiers. Dans la crainte d'affamer le petit royaume de

Cachemire, il n'avait voulu mener avec lui que ses principales femmes et

les meilleures amies de Rauchenara-Begum, avec aussi peu d'omhras et de

milice qu'il était possible. Les omhras qui eurent la permission de le

suivre ne prirent que le quart de leurs cavaliers: le nombre des

éléphans fut borné. Ces animaux, quoique extrêmement lourds, ont le pied

ferme. Ils marchent comme à tâtons dans les passages dangereux, et

s'assurent toujours d'un pied avant de remuer l'autre. On mena aussi

quelques mulets; mais on fut obligé de supprimer tous les chameaux, dont

le secours aurait été le plus nécessaire. Leurs jambes longues et raides

ne peuvent se soutenir dans l'embarras des montagnes. On fut obligé d'y

suppléer par un grand nombre de portefaix, que les gouverneurs et les

radjas d'alentour avaient pris soin de rassembler, et l'ordonnance

impériale leur assignait à chacun dix écus pour cent livres pesant. On

en comptait plus de trente mille, quoiqu'il y eût déjà plus d'un mois

que l'empereur et les omhras s'étaient fait précéder d'une partie du

bagage et des marchands. Les seigneurs nommés pour le voyage avaient

ordre de partir chacun à leur tour, comme le seul moyen d'éviter la

confusion pendant cinq jours de cette dangereuse marche, et tout le

reste de la cour, avec l'artillerie et la plus grande partie des

troupes, devaient passer trois ou quatre mois comme en garnison dans le

camp de Bember, jusqu'au retour du monarque, qui se proposait d'attendre

la fin des chaleurs.

Le rang de Danech-Mend-Khan étant marqué pour la nuit suivante, Bernier

partit à sa suite. Il n'eut pas plus tôt monté ce qu'il appelle

_l'affreuse muraille haute, escarpée du monde_, c'est-à-dire une haute

montagne noire et pelée, qu'en descendant de l'autre côté, il sentit un

air plus frais, plus doux et plus tempéré. Mais rien ne le surprit tant

dans ces montagnes que de se trouver tout d'un coup comme transporté des

Indes en Europe. En voyant la terre couverte de toutes nos plantes et de

tous nos arbrisseaux, à l'exception néanmoins de l'hysope, du thym, de

la marjolaine et du romarin, il se crut dans certaines montagnes

d'Auvergne, au milieu d'une forêt de sapins, de chênes verts, d'ormeaux,

de platanes; et son admiration était d'autant plus vive, qu'en sortant

des campagnes brûlantes de l'Indoustan, il n'avait rien aperçu qui

l'eût préparé à cette métamorphose.

Il admira particulièrement, à une journée et demie de Bember, une

montagne qui n'offrait que des plantes sur ses deux faces, avec cette

différence qu'au midi, vers les Indes, c'était un mélange de plantes

indiennes et européennes; au lieu que du côté exposé au nord il n'en

découvrit que d'européennes, comme si la première face eût également

participé de la température des deux climats, et que celle du nord eût

été tout européenne. À l'égard des arbres, il observa continuellement

une suite naturelle de générations et de corruptions. Dans des

précipices où jamais homme n'était descendu, il en voyait plusieurs qui

tombaient ou qui étaient déjà tombés les uns sur les autres morts, à

demi pouris de vieillesse, et d'autres jeunes et frais qui renaissaient

de leur pied. Il en voyait même quelques-uns de brûlés, soit qu'ils

eussent été frappés de la foudre, ou que, dans le coeur de l'été, ils se

fussent enflammés par leur frottement mutuel, étant agités par quelque

vent chaud et furieux, soit que, suivant l'opinion des habitans, le feu

prenne de lui même au tronc, lorsqu'à force de vieillesse il devient

fort sec. Bernier ne cessait d'attacher les yeux sur les cascades

naturelles qu'il découvrait entre les rochers. Il en vit une à laquelle,

dit-il, il n'y a rien de comparable au monde. On aperçoit de loin, du

penchant d'une haute montagne, un torrent d'eau qui descend par un long

canal sombre et couvert d'arbres, et qui se précipite tout d'un coup,

avec un bruit épouvantable, en bas d'un rocher droit, escarpé et d'une

hauteur prodigieuse. Assez près, sur un autre rocher que l'empereur

Djehan-Ghir avait fait aplanir exprès, on voyait un grand théâtre tout

dressé, où la cour pouvait s'arrêter en passant pour considérer à loisir

ce merveilleux ouvrage de la nature.

Ces amusemens furent mêlés d'un accident fort étrange. Le jour où

l'empereur monta le Pire-Pendjal, qui est la plus haute de toutes ces

montagnes, et d'où l'on commence à découvrir dans l'éloignement le pays

de Cachemire, un des éléphans qui portaient les femmes dans des

mickdembers et des embarys, fut saisi de peur, et se mit à reculer sur

celui qui le suivait. Le second recula sur l'autre, et successivement

toute la file, qui était de quinze. Comme il leur était impossible de

tourner dans un chemin raide et fort étroit, ils culbutèrent tous au

fond du précipice, qui n'était pas heureusement des plus profonds et des

plus escarpés. Il n'y eut que trois ou quatre femmes de tuées; mais tous

les éléphans y périrent. Bernier, qui suivait à deux journées de

distance, les vit en passant, et crut en remarquer plusieurs qui

remuaient encore leur trompe. Ce désastre jeta beaucoup de désordre dans

toute l'armée, qui marchait en file sur le penchant des montagnes, par

des sentiers fort dangereux. On fit faire halte le reste du jour et

toute la nuit, pour se donner le temps de retirer les femmes et tous les

débris de leur chute. Chacun fut obligé de s'arrêter dans le lieu où il

se trouvait, parce qu'il était en plusieurs endroits impossible

d'avancer ni de reculer. D'ailleurs personne n'avait près de soi ses

portefaix, avec sa tente et ses vivres. Bernier ne fut pas le plus

malheureux. Il trouva le moyen de grimper hors du chemin, et d'y

arranger un petit espace commode pour y passer la nuit avec son cheval.

Un de ses valets, qui le suivit, avait un peu de pain, qu'ils

partagèrent ensemble. En remuant quelques pierres dans ce lieu, ils

trouvèrent un gros scorpion noir, qu'un jeune Mogol prit dans sa main,

et pressa sans en être piqué. Bernier eut la même hardiesse, sur la

parole de ce jeune homme qui était de ses amis, et qui se vantait

d'avoir charmé le scorpion par un passage de l'Alcoran. Il n'est

pourtant guère probable que le philosophe Bernier comptât beaucoup sur

un passage de l'Alcoran. Quoi qu'il en soit, le jeune homme ne voulut

pas enseigner à Bernier le passage de l'Alcoran, parce que la puissance

de charmer passerait, disait-il, à celui auquel il le dirait, comme elle

lui avait passé en quittant celui qui le lui avait appris.

En traversant la montagne de Pire-Pendjal, trois choses, dit-il, lui

rappelèrent ses idées philosophiques. Premièrement, en moins d'une heure

il éprouva l'hiver et l'été. Après avoir sué à grosses gouttes pour

monter par des chemins où tout le monde était forcé de marcher à pied et

sous un soleil brûlant, il trouva au sommet de la montagne des neiges

glacées, au travers desquelles on avait ouvert un chemin. Il tombait un

verglas fort épais, et il soufflait un vent si froid, que la plupart des

Indiens, qui n'avaient jamais vu de glace ni de neige, ni senti un air

si glacial, couraient en tremblant pour arriver dans un air plus chaud.

En second lieu, Bernier rencontra, en moins de deux cents pas, deux

vents absolument opposés: l'un du nord, qui lui frappait le visage en

montant, surtout lorsqu'il arriva proche du sommet; l'autre du midi, qui

lui donnait à dos en descendant, comme si des exhalaisons de cette

montagne il s'était formé un vent qui acquérait des qualités différentes

en prenant son cours dans les deux vallons opposés.

La troisième rencontre de Bernier fut celle d'un vieil ermite, qui

vivait sur le sommet de la montagne depuis le temps de Djehan-Ghir. On

ignorait sa religion, quoiqu'on lui attribuât des miracles, tels que de

faire tonner à son gré, et d'exciter des orages de grêle, de pluie, de

neige et de vent. Sa figure avait quelque chose de sauvage; sa barbe

était longue, blanche et mal peignée. Il demanda fièrement l'aumône;

mais il laissait prendre de l'eau dans des tasses de terre qu'il avait

rangées sur une grande pierre. Il faisait signe de la main qu'on passât

vite sans s'arrêter, et grondait contre ceux qui faisaient du bruit.

Bernier, qui eut la curiosité d'entrer dans sa caverne, après lui avoir

adouci le visage par un présent d'une demi-roupie, lui demanda ce qui

lui causait tant d'aversion pour le bruit. Sa réponse fut que le bruit

excitait de furieuses tempêtes autour de la montagne; qu'Aureng-Zeb

avait été fort sage de suivre son conseil; que Schah-Djehan en avait

toujours usé de même; et que Djehan-Ghir, pour s'être une fois moqué de

ses avis, et n'avoir pas craint de faire sonner les trompettes et donner

des timbales, avait failli périr avec son armée.

On lit dans l'histoire des anciens rois de Cachemire que tout ce pays

n'était autrefois qu'un grand lac, et qu'un saint vieillard, nommé

_Kacheb_, donna une issue miraculeuse aux eaux en coupant une montagne

qui se nomme _Baramoulé_. Bernier n'eut pas de peine à croire que cet

espace avait été autrefois couvert d'eau, comme on le rapporte de la

Thessalie et de quelques autres pays; mais il ne put se persuader que

l'ouverture de Baramoulé fût l'ouvrage des hommes, parce que cette

montagne est très-haute et très-large; il se figura plus volontiers que

les tremblemens de terre, auxquels ces régions sont assez sujettes,

peuvent avoir ouvert quelque caverne souterraine, où la montagne s'est

enfoncée d'elle-même. C'est ainsi que, suivant l'opinion des Arabes, le

détroit de Babel-Mandel s'est anciennement ouvert, et qu'on a vu des

montagnes et des villes s'abîmer dans de grands lacs.

Quelque jugement qu'on en porte, Cachemire ne conserve plus aucune

apparence de lac; c'est une très-belle campagne, diversifiée d'un grand

nombre de petites collines, et qui n'a pas moins de trente lieues de

long sur dix ou douze de largeur; elle est située à l'extrémité de

l'Indoustan, au nord de Lahor, et véritablement enclavée dans le fond

des montagnes du Caucase indien, entre celles du grand et du petit

Thibet, et celles du pays du Radja-Gamon. Les premières montagnes qui la

bordent, c'est-à-dire celles qui touchent à la plaine, sont de médiocre

hauteur, revêtues d'arbres ou de pâturages, remplies de toutes sortes de

bestiaux, tels que des vaches, des brebis, des chèvres et des chevaux.

Il y a plusieurs espèces de gibier, tels que des lièvres, des perdrix,

des gazelles, et quelques-uns de ces animaux qui portent le musc; on y

voit aussi des abeilles en très-grande quantité. Mais, ce qui est

très-rare dans les Indes, on n'y trouve presque jamais de serpens, de

tigres, d'ours ni de lions; d'où Bernier conclut qu'on peut les nommer

«des montagnes innocentes, et découlantes de lait et de miel, comme

celles de la terre de promission.»

Au delà de ces premières montagnes, il s'en élève d'autres très-hautes,

dont le sommet est toujours couvert de neige, ne cesse jamais d'être

tranquille et lumineux, et s'élève au-dessus de la région des nuages et

des brouillards. De toutes ces montagnes, il sort de toutes parts une

infinité de sources et de ruisseaux que les habitans ont l'art de

distribuer dans leurs champs de riz, et de conduire même par de grandes

levées de terre sur leurs petites collines. Ces belles eaux, après avoir

formé une multitude d'autres ruisseaux et d'agréables cascades, se

rassemblent enfin et composent une rivière de la grandeur de la Seine,

qui tourne doucement autour du royaume, traverse la ville capitale, et

va trouver sa sortie à Baramoulé, entre deux rochers escarpés, pour se

jeter au delà au travers des précipices, se charger, en passant, de

plusieurs petites rivières qui descendent des montagnes, et se rendre

vers Atock dans le fleuve Indus.

Tant de ruisseaux qui sortent des montagnes répandent dans les champs et

sur les collines une fertilité admirable, qui les ferait prendre pour un

grand jardin verdoyant mêlé de bourgs et de villages, dont on découvre

un grand nombre entre les arbres, varié par de petites prairies, par des

pièces de riz, de froment, de chanvre, de safran et de diverses sortes

de légumes, et entrecoupé de canaux de toutes sortes de formes. Un

Européen y reconnaît partout les plantes, les fleurs et les arbres de

notre climat, des pommiers, des pruniers, des abricotiers, des noyers et

des vignes chargées de leurs fruits. Les jardins particuliers sont

remplis de melons, de pastèques ou melons d'eau, de chervis, de

betteraves, de raiforts, de la plupart de nos herbes potagères, et de

quelques-unes qui manquent à l'Europe. À la vérité Bernier n'y vit pas

tant d'espèces de fruits différentes, et ne les trouva pas même aussi

bons que les nôtres; mais, loin d'attribuer le défaut à la terre, il

regrette, pour les habitans qu'ils n'aient pas de meilleurs jardiniers.

La ville capitale porte le nom du royaume: elle est sans murailles, mais

elle n'a pas moins de trois quarts de lieue de long et d'une demi-lieue

de large. Elle est située dans une plaine à deux lieues des montagnes,

qui forment un demi-cercle autour d'elle, et sur le bord d'un lac d'eau

douce de quatre ou cinq lieues de tour, formé de sources vives et de

ruisseaux qui découlent des montagnes; il se dégorge dans la rivière par

un canal navigable. Cette rivière a deux ponts de bois dans la ville

pour la communication des deux parties qu'elle sépare. La plupart des

maisons sont de bois, mais bien bâties, et même à deux ou trois étages.

Quoique le pays ne manque point de belles pierres de taille, et qu'il y

reste quantité de vieux temples et d'autres bâtimens qui en étaient

construits, l'abondance du bois, qu'on fait descendre facilement des

montagnes par les petites rivières qui l'apportent, a fait embrasser la

méthode de bâtir de bois plutôt que de pierre. Les maisons qui sont sur

la rivière ont presque toutes un petit jardin; ce qui forme une

perspective charmante, surtout dans la belle saison, où l'usage est de

se promener sur l'eau. Celles dont la situation est moins riante ne

laissent pas d'avoir aussi leur jardin, et plusieurs ont un petit canal

qui répond au lac, avec un petit bateau pour la promenade.

Dans une extrémité de la ville s'élève une montagne détachée de toutes

les autres, qui fait encore une perspective très-agréable, parce qu'elle

a sur sa pente plusieurs belles maisons avec leurs jardins, et sur son

sommet une mosquée et un ermitage bien bâtis, avec un jardin et quantité

de beaux arbres verts, qui lui servent comme de couronne; aussi se

nomme-t-elle, dans la langue du pays, _Hariperbet_, qui signifie

montagne de verdure. À l'opposite, on en découvre une autre, sur

laquelle on voit aussi une petite mosquée avec son jardin, et un

très-ancien bâtiment qui doit avoir été un temple d'idoles, quoiqu'il

porte le nom de _trône de Salomon_, parce que les habitans le croient

l'ouvrage de ce prince, dans un voyage qu'ils lui attribuent à

Cachemire.

La beauté du lac est augmentée par un grand nombre de petites îles qui

forment autant de jardins de plaisance dont l'aspect offre de belles

masses de verdure au milieu des eaux, parce qu'ils sont remplis d'arbres

fruitiers, et bordés de trembles à larges feuilles, dont les plus gros

peuvent être embrassés, mais tous d'une hauteur extraordinaire, avec un

seul bouquet de branches à leur cime, comme le palmier. Au delà du lac,

sur le penchant des montagnes, ce n'est que maisons et jardins de

plaisance. La nature semble avoir destiné de si beaux lieux à cet usage;

ils sont remplis de sources et de ruisseaux. L'air y est toujours pur,

et l'on y a de toutes parts, la vue du lac, des îles et de la ville. Le

plus délicieux de tous ces jardins est celui qui porte le nom de

_Chahlimar_, ou jardin du roi. On y entre par un grand canal bordé de

gazons, qui a plus de deux cents pas de long, entre deux belles allées

de peupliers. Il conduit à un grand cabinet qui est au milieu du jardin,

où commence un autre canal bien plus magnifique, qui va tant soit peu en

montant jusqu'à l'extrémité du jardin. Ce second canal est pavé de

grandes pierres de taille; ses bords sont en talus, de la même pierre;

on voit dans le milieu une longue file de jets d'eau, de quinze en

quinze pas, sans en compter un grand nombre d'autres qui s'élèvent

d'espace en espace, de diverses pièces d'eau rondes, dont il est bordé

comme d'autant de réservoirs; il se termine au pied d'un cabinet qui

ressemble beaucoup au premier. Ces cabinets, qui sont à peu près en

dômes, situés au milieu du canal et entourés d'eau, et par conséquent

entre les deux grandes allées de peupliers, ont une galerie qui règne

tout autour, et quatre portes opposées les unes aux autres, deux

desquelles regardent les allées, avec deux ponts pour y passer, et les

deux autres donnent sur les canaux opposés. Chaque cabinet est composé

d'un grand salon, au milieu de quatre chambres qui en font les quatre

coins. Tout est peint ou doré dans l'intérieur, et parsemé de sentences

en gros caractères persans. Les quatre portes sont très-riches; elles

sont faites de grandes pierres, et soutenues par des colonnes tirées des

anciens temples d'idoles que Schah-Djehan fit ruiner. On ignore

également la matière et le prix de ces pierres; mais elles sont plus

belles que le marbre et le porphyre.

Bernier décide hardiment qu'il n'y a pas de pays au monde qui renferme

autant de beautés que le royaume de Cachemire dans une si petite

étendue. «Il mériterait, dit-il, de dominer encore toutes les montagnes

qui l'environnent jusqu'à la Tartarie, et tout l'Indoustan jusqu'à l'île

de Ceylan. Telles étaient autrefois ses bornes. Ce n'est pas sans raison

que les Mogols lui donnent le nom de paradis terrestre des Indes, et que

l'empereur Akbar employa tant d'efforts pour l'enlever à ses rois

naturels. Djehan-Ghir, son fils et son successeur, prit tant de goût

pour cette belle portion de la terre, qu'il ne pouvait en sortir, et

qu'il déclarait quelquefois que la perte de sa couronne le toucherait

moins que celle de Cachemire; aussi, lorsque nous y fûmes arrivés, tous

les beaux esprits mogols s'efforcèrent d'en célébrer les agrémens par

diverses pièces de poésie, et les présentaient à l'empereur, qui les

récompensait noblement.»

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 17 / 21 段