répond que les Indiens sont fort sobres, et que de cette multitude de
cavaliers, il ne faut pas compter plus de la vingtième partie qui mange
de la viande pendant la marche. Le kicheri, qui est un mélange de riz et
de légumes, sur lesquels on verse du beurre roux après les avoir fait
cuire, est la nourriture ordinaire des Mogols. À l'égard des animaux, on
sait que les chameaux résistent au travail, à la faim, à la soif, qu'ils
vivent de peu, et qu'ils mangent de tout. Aussitôt qu'une armée arrive,
on les mène brouter dans les champs, où ils se nourrissent de tout ce
qu'ils peuvent trouver. D'ailleurs les mêmes marchands qui entretiennent
les bazars à Delhy sont obligés de les entretenir en campagne. Enfin la
plus basse partie du peuple rôde sans cesse dans les villages voisins du
camp pour acheter du fourrage, sur lequel elle trouve quelque chose à
gagner. Les plus pauvres raclent avec une espèce de truelle les
campagnes entières, pour en enlever les petites herbes, qu'ils lavent
soigneusement, et qu'ils vendent quelquefois assez cher.
Bernier s'excuse de n'avoir pas marqué les villes et les bourgades qui
sont entre Delhy et Lahor: il n'en vit presque point. Il marchait
presque toujours au travers des champs et pendant la nuit. Comme son
logement n'était pas au milieu de l'armée, où le grand chemin passe
souvent, mais fort avant dans l'aile droite, il suivait la vue des
étoiles pour s'y rendre, au hasard de se trouver quelquefois fort
embarrassé, et de faire cinq ou six lieues, quoique la distance d'un
camp à l'autre ne soit ordinairement que de trois ou quatre; mais
l'arrivée du jour finissait son embarras.
En arrivant à Lahor, il apprit que le pays, dont cette ville est la
capitale, se nomme _Pendjab_, c'est-à-dire pays des cinq eaux, parce
qu'effectivement il est arrosé par cinq rivières considérables, qui,
descendant des grandes montagnes dont le pays de Cachemire est
environné, vont se joindre à l'Indus et se jeter avec lui dans l'Océan.
Quelques-uns prétendent que Lahor est l'ancienne Bucéphalie, bâtie par
Alexandre-le-Grand, en l'honneur d'un cheval qu'il aimait. Les Mogols
connaissent ce conquérant sous le nom de _Secander-Filifous_, qui
signifie _Alexandre, fils de Philippe_; mais ils ignorent le nom de son
cheval. La ville est bâtie sur une des cinq rivières, qui n'est pas
moins grande que la Loire, et pour laquelle on aurait besoin d'une
levée, parce que, dans ses débordemens, elle change souvent de lit et
cause de grands dégâts. Depuis quelques années, elle s'était retirée de
Lahor d'un grand quart de lieue. Les maisons de cette ville sont
beaucoup plus grandes que celles de Delhy et d'Agra; mais, dans
l'absence de la cour, qui n'avait pas fait ce voyage depuis plus de
vingt ans, la plupart étaient tombées en ruine. Il ne restait que cinq
ou six rues considérables, dont deux ou trois avaient plus d'une grande
lieue de longueur, et dans lesquelles on voyait aussi une quantité
d'édifices en ruine. Le palais impérial n'était plus sur le bord de la
rivière. Bernier le trouva magnifique, quoique fort inférieur à ceux
d'Agra et de Delhy.
L'empereur s'y arrêta plus de deux mois pour attendre la fonte des
neiges, qui bouchaient le passage des montagnes. On engagea Bernier à se
fournir d'une petite tente cachemirienne. La sienne était grande et
pesante, et ses chameaux ne pouvant passer les montagnes, il aurait été
obligé de la faire porter par des crocheteurs, avec beaucoup d'embarras
et de dépense. Il se flattait qu'après avoir surmonté les chaleurs de
Moka et de Babel-Mandel, il serait capable de braver celles du reste de
la terre; mais ce n'est pas sans raison, comme il l'apprit bientôt par
expérience, que les Indiens mêmes appréhendent les onze ou douze jours
de marche que l'on compte de Lahor à Bember, c'est-à-dire jusqu'à
l'entrée des montagnes de Cachemire. Cet excès de chaleur vient, dit-il,
de la situation de ces hautes montagnes, qui, se trouvant au nord de la
route, arrêtent les vents frais, réfléchissent les rayons du soleil sur
les voyageurs, et laissent dans la campagne une ardeur brûlante. En
raisonnant sur la cause du mal, il s'écriait dès le quatrième jour: «Que
me sert de philosopher et de chercher des raisons de ce qui me tuera
peut-être demain?»
Le cinquième jour, il passa un des grands fleuves de l'Inde, qui se
nomme _le Tchenâb_. L'eau en est si bonne, que les omhras en font
charger leurs chameaux, au lieu de celle du Gange, dont ils boivent
jusqu'à ce lieu; mais elle n'eut pas le pouvoir de garantir Bernier des
incommodités de la route. Il en fait une peinture effrayante. Le soleil
était insupportable dès le premier moment de son lever: on n'apercevait
pas un nuage; on ne sentait pas un souffle de vent; les chameaux, qui
n'avaient pas vu d'herbe verte depuis Lahor, pouvaient à peine se
traîner. Les Indiens, avec leur peau noire, sèche et dure, manquaient de
force et d'haleine; on en trouvait de morts en chemin; le visage de
Bernier, ses mains et ses pieds étaient pelés; tout son corps était
couvert de petites pustules rouges qui le piquaient comme des aiguilles;
il doutait, le dixième jour de la marche, s'il serait vivant le soir;
toute son espérance était dans un peu de lait caillé sec, qu'il délayait
dans l'eau avec un peu de sucre, et quatre ou cinq citrons qui lui
restaient pour faire de la limonade.
Il arriva néanmoins la nuit du douzième jour, au pied d'une montagne
escarpée, noire et brûlante, où Bember est situé. Le camp fut assis dans
le lit d'un large torrent à sec, rempli de cailloux et de sable: c'était
une vraie fournaise ardente; mais une pluie d'orage qui tomba le matin
vint rafraîchir l'air. L'empereur, n'ayant pu prévoir ce soulagement,
était parti pendant la nuit avec une partie de ses femmes et de ses
principaux officiers. Dans la crainte d'affamer le petit royaume de
Cachemire, il n'avait voulu mener avec lui que ses principales femmes et
les meilleures amies de Rauchenara-Begum, avec aussi peu d'omhras et de
milice qu'il était possible. Les omhras qui eurent la permission de le
suivre ne prirent que le quart de leurs cavaliers: le nombre des
éléphans fut borné. Ces animaux, quoique extrêmement lourds, ont le pied
ferme. Ils marchent comme à tâtons dans les passages dangereux, et
s'assurent toujours d'un pied avant de remuer l'autre. On mena aussi
quelques mulets; mais on fut obligé de supprimer tous les chameaux, dont
le secours aurait été le plus nécessaire. Leurs jambes longues et raides
ne peuvent se soutenir dans l'embarras des montagnes. On fut obligé d'y
suppléer par un grand nombre de portefaix, que les gouverneurs et les
radjas d'alentour avaient pris soin de rassembler, et l'ordonnance
impériale leur assignait à chacun dix écus pour cent livres pesant. On
en comptait plus de trente mille, quoiqu'il y eût déjà plus d'un mois
que l'empereur et les omhras s'étaient fait précéder d'une partie du
bagage et des marchands. Les seigneurs nommés pour le voyage avaient
ordre de partir chacun à leur tour, comme le seul moyen d'éviter la
confusion pendant cinq jours de cette dangereuse marche, et tout le
reste de la cour, avec l'artillerie et la plus grande partie des
troupes, devaient passer trois ou quatre mois comme en garnison dans le
camp de Bember, jusqu'au retour du monarque, qui se proposait d'attendre
la fin des chaleurs.
Le rang de Danech-Mend-Khan étant marqué pour la nuit suivante, Bernier
partit à sa suite. Il n'eut pas plus tôt monté ce qu'il appelle
_l'affreuse muraille haute, escarpée du monde_, c'est-à-dire une haute
montagne noire et pelée, qu'en descendant de l'autre côté, il sentit un
air plus frais, plus doux et plus tempéré. Mais rien ne le surprit tant
dans ces montagnes que de se trouver tout d'un coup comme transporté des
Indes en Europe. En voyant la terre couverte de toutes nos plantes et de
tous nos arbrisseaux, à l'exception néanmoins de l'hysope, du thym, de
la marjolaine et du romarin, il se crut dans certaines montagnes
d'Auvergne, au milieu d'une forêt de sapins, de chênes verts, d'ormeaux,
de platanes; et son admiration était d'autant plus vive, qu'en sortant
des campagnes brûlantes de l'Indoustan, il n'avait rien aperçu qui
l'eût préparé à cette métamorphose.
Il admira particulièrement, à une journée et demie de Bember, une
montagne qui n'offrait que des plantes sur ses deux faces, avec cette
différence qu'au midi, vers les Indes, c'était un mélange de plantes
indiennes et européennes; au lieu que du côté exposé au nord il n'en
découvrit que d'européennes, comme si la première face eût également
participé de la température des deux climats, et que celle du nord eût
été tout européenne. À l'égard des arbres, il observa continuellement
une suite naturelle de générations et de corruptions. Dans des
précipices où jamais homme n'était descendu, il en voyait plusieurs qui
tombaient ou qui étaient déjà tombés les uns sur les autres morts, à
demi pouris de vieillesse, et d'autres jeunes et frais qui renaissaient
de leur pied. Il en voyait même quelques-uns de brûlés, soit qu'ils
eussent été frappés de la foudre, ou que, dans le coeur de l'été, ils se
fussent enflammés par leur frottement mutuel, étant agités par quelque
vent chaud et furieux, soit que, suivant l'opinion des habitans, le feu
prenne de lui même au tronc, lorsqu'à force de vieillesse il devient
fort sec. Bernier ne cessait d'attacher les yeux sur les cascades
naturelles qu'il découvrait entre les rochers. Il en vit une à laquelle,
dit-il, il n'y a rien de comparable au monde. On aperçoit de loin, du
penchant d'une haute montagne, un torrent d'eau qui descend par un long
canal sombre et couvert d'arbres, et qui se précipite tout d'un coup,
avec un bruit épouvantable, en bas d'un rocher droit, escarpé et d'une
hauteur prodigieuse. Assez près, sur un autre rocher que l'empereur
Djehan-Ghir avait fait aplanir exprès, on voyait un grand théâtre tout
dressé, où la cour pouvait s'arrêter en passant pour considérer à loisir
ce merveilleux ouvrage de la nature.
Ces amusemens furent mêlés d'un accident fort étrange. Le jour où
l'empereur monta le Pire-Pendjal, qui est la plus haute de toutes ces
montagnes, et d'où l'on commence à découvrir dans l'éloignement le pays
de Cachemire, un des éléphans qui portaient les femmes dans des
mickdembers et des embarys, fut saisi de peur, et se mit à reculer sur
celui qui le suivait. Le second recula sur l'autre, et successivement
toute la file, qui était de quinze. Comme il leur était impossible de
tourner dans un chemin raide et fort étroit, ils culbutèrent tous au
fond du précipice, qui n'était pas heureusement des plus profonds et des
plus escarpés. Il n'y eut que trois ou quatre femmes de tuées; mais tous
les éléphans y périrent. Bernier, qui suivait à deux journées de
distance, les vit en passant, et crut en remarquer plusieurs qui
remuaient encore leur trompe. Ce désastre jeta beaucoup de désordre dans
toute l'armée, qui marchait en file sur le penchant des montagnes, par
des sentiers fort dangereux. On fit faire halte le reste du jour et
toute la nuit, pour se donner le temps de retirer les femmes et tous les
débris de leur chute. Chacun fut obligé de s'arrêter dans le lieu où il
se trouvait, parce qu'il était en plusieurs endroits impossible
d'avancer ni de reculer. D'ailleurs personne n'avait près de soi ses
portefaix, avec sa tente et ses vivres. Bernier ne fut pas le plus
malheureux. Il trouva le moyen de grimper hors du chemin, et d'y
arranger un petit espace commode pour y passer la nuit avec son cheval.
Un de ses valets, qui le suivit, avait un peu de pain, qu'ils
partagèrent ensemble. En remuant quelques pierres dans ce lieu, ils
trouvèrent un gros scorpion noir, qu'un jeune Mogol prit dans sa main,
et pressa sans en être piqué. Bernier eut la même hardiesse, sur la
parole de ce jeune homme qui était de ses amis, et qui se vantait
d'avoir charmé le scorpion par un passage de l'Alcoran. Il n'est
pourtant guère probable que le philosophe Bernier comptât beaucoup sur
un passage de l'Alcoran. Quoi qu'il en soit, le jeune homme ne voulut
pas enseigner à Bernier le passage de l'Alcoran, parce que la puissance
de charmer passerait, disait-il, à celui auquel il le dirait, comme elle
lui avait passé en quittant celui qui le lui avait appris.
En traversant la montagne de Pire-Pendjal, trois choses, dit-il, lui
rappelèrent ses idées philosophiques. Premièrement, en moins d'une heure
il éprouva l'hiver et l'été. Après avoir sué à grosses gouttes pour
monter par des chemins où tout le monde était forcé de marcher à pied et
sous un soleil brûlant, il trouva au sommet de la montagne des neiges
glacées, au travers desquelles on avait ouvert un chemin. Il tombait un
verglas fort épais, et il soufflait un vent si froid, que la plupart des
Indiens, qui n'avaient jamais vu de glace ni de neige, ni senti un air
si glacial, couraient en tremblant pour arriver dans un air plus chaud.
En second lieu, Bernier rencontra, en moins de deux cents pas, deux
vents absolument opposés: l'un du nord, qui lui frappait le visage en
montant, surtout lorsqu'il arriva proche du sommet; l'autre du midi, qui
lui donnait à dos en descendant, comme si des exhalaisons de cette
montagne il s'était formé un vent qui acquérait des qualités différentes
en prenant son cours dans les deux vallons opposés.
La troisième rencontre de Bernier fut celle d'un vieil ermite, qui
vivait sur le sommet de la montagne depuis le temps de Djehan-Ghir. On
ignorait sa religion, quoiqu'on lui attribuât des miracles, tels que de
faire tonner à son gré, et d'exciter des orages de grêle, de pluie, de
neige et de vent. Sa figure avait quelque chose de sauvage; sa barbe
était longue, blanche et mal peignée. Il demanda fièrement l'aumône;
mais il laissait prendre de l'eau dans des tasses de terre qu'il avait
rangées sur une grande pierre. Il faisait signe de la main qu'on passât
vite sans s'arrêter, et grondait contre ceux qui faisaient du bruit.
Bernier, qui eut la curiosité d'entrer dans sa caverne, après lui avoir
adouci le visage par un présent d'une demi-roupie, lui demanda ce qui
lui causait tant d'aversion pour le bruit. Sa réponse fut que le bruit
excitait de furieuses tempêtes autour de la montagne; qu'Aureng-Zeb
avait été fort sage de suivre son conseil; que Schah-Djehan en avait
toujours usé de même; et que Djehan-Ghir, pour s'être une fois moqué de
ses avis, et n'avoir pas craint de faire sonner les trompettes et donner
des timbales, avait failli périr avec son armée.
On lit dans l'histoire des anciens rois de Cachemire que tout ce pays
n'était autrefois qu'un grand lac, et qu'un saint vieillard, nommé
_Kacheb_, donna une issue miraculeuse aux eaux en coupant une montagne
qui se nomme _Baramoulé_. Bernier n'eut pas de peine à croire que cet
espace avait été autrefois couvert d'eau, comme on le rapporte de la
Thessalie et de quelques autres pays; mais il ne put se persuader que
l'ouverture de Baramoulé fût l'ouvrage des hommes, parce que cette
montagne est très-haute et très-large; il se figura plus volontiers que
les tremblemens de terre, auxquels ces régions sont assez sujettes,
peuvent avoir ouvert quelque caverne souterraine, où la montagne s'est
enfoncée d'elle-même. C'est ainsi que, suivant l'opinion des Arabes, le
détroit de Babel-Mandel s'est anciennement ouvert, et qu'on a vu des
montagnes et des villes s'abîmer dans de grands lacs.
Quelque jugement qu'on en porte, Cachemire ne conserve plus aucune
apparence de lac; c'est une très-belle campagne, diversifiée d'un grand
nombre de petites collines, et qui n'a pas moins de trente lieues de
long sur dix ou douze de largeur; elle est située à l'extrémité de
l'Indoustan, au nord de Lahor, et véritablement enclavée dans le fond
des montagnes du Caucase indien, entre celles du grand et du petit
Thibet, et celles du pays du Radja-Gamon. Les premières montagnes qui la
bordent, c'est-à-dire celles qui touchent à la plaine, sont de médiocre
hauteur, revêtues d'arbres ou de pâturages, remplies de toutes sortes de
bestiaux, tels que des vaches, des brebis, des chèvres et des chevaux.
Il y a plusieurs espèces de gibier, tels que des lièvres, des perdrix,
des gazelles, et quelques-uns de ces animaux qui portent le musc; on y
voit aussi des abeilles en très-grande quantité. Mais, ce qui est
très-rare dans les Indes, on n'y trouve presque jamais de serpens, de
tigres, d'ours ni de lions; d'où Bernier conclut qu'on peut les nommer
«des montagnes innocentes, et découlantes de lait et de miel, comme
celles de la terre de promission.»
Au delà de ces premières montagnes, il s'en élève d'autres très-hautes,
dont le sommet est toujours couvert de neige, ne cesse jamais d'être
tranquille et lumineux, et s'élève au-dessus de la région des nuages et
des brouillards. De toutes ces montagnes, il sort de toutes parts une
infinité de sources et de ruisseaux que les habitans ont l'art de
distribuer dans leurs champs de riz, et de conduire même par de grandes
levées de terre sur leurs petites collines. Ces belles eaux, après avoir
formé une multitude d'autres ruisseaux et d'agréables cascades, se
rassemblent enfin et composent une rivière de la grandeur de la Seine,
qui tourne doucement autour du royaume, traverse la ville capitale, et
va trouver sa sortie à Baramoulé, entre deux rochers escarpés, pour se
jeter au delà au travers des précipices, se charger, en passant, de
plusieurs petites rivières qui descendent des montagnes, et se rendre
vers Atock dans le fleuve Indus.
Tant de ruisseaux qui sortent des montagnes répandent dans les champs et
sur les collines une fertilité admirable, qui les ferait prendre pour un
grand jardin verdoyant mêlé de bourgs et de villages, dont on découvre
un grand nombre entre les arbres, varié par de petites prairies, par des
pièces de riz, de froment, de chanvre, de safran et de diverses sortes
de légumes, et entrecoupé de canaux de toutes sortes de formes. Un
Européen y reconnaît partout les plantes, les fleurs et les arbres de
notre climat, des pommiers, des pruniers, des abricotiers, des noyers et
des vignes chargées de leurs fruits. Les jardins particuliers sont
remplis de melons, de pastèques ou melons d'eau, de chervis, de
betteraves, de raiforts, de la plupart de nos herbes potagères, et de
quelques-unes qui manquent à l'Europe. À la vérité Bernier n'y vit pas
tant d'espèces de fruits différentes, et ne les trouva pas même aussi
bons que les nôtres; mais, loin d'attribuer le défaut à la terre, il
regrette, pour les habitans qu'ils n'aient pas de meilleurs jardiniers.
La ville capitale porte le nom du royaume: elle est sans murailles, mais
elle n'a pas moins de trois quarts de lieue de long et d'une demi-lieue
de large. Elle est située dans une plaine à deux lieues des montagnes,
qui forment un demi-cercle autour d'elle, et sur le bord d'un lac d'eau
douce de quatre ou cinq lieues de tour, formé de sources vives et de
ruisseaux qui découlent des montagnes; il se dégorge dans la rivière par
un canal navigable. Cette rivière a deux ponts de bois dans la ville
pour la communication des deux parties qu'elle sépare. La plupart des
maisons sont de bois, mais bien bâties, et même à deux ou trois étages.
Quoique le pays ne manque point de belles pierres de taille, et qu'il y
reste quantité de vieux temples et d'autres bâtimens qui en étaient
construits, l'abondance du bois, qu'on fait descendre facilement des
montagnes par les petites rivières qui l'apportent, a fait embrasser la
méthode de bâtir de bois plutôt que de pierre. Les maisons qui sont sur
la rivière ont presque toutes un petit jardin; ce qui forme une
perspective charmante, surtout dans la belle saison, où l'usage est de
se promener sur l'eau. Celles dont la situation est moins riante ne
laissent pas d'avoir aussi leur jardin, et plusieurs ont un petit canal
qui répond au lac, avec un petit bateau pour la promenade.
Dans une extrémité de la ville s'élève une montagne détachée de toutes
les autres, qui fait encore une perspective très-agréable, parce qu'elle
a sur sa pente plusieurs belles maisons avec leurs jardins, et sur son
sommet une mosquée et un ermitage bien bâtis, avec un jardin et quantité
de beaux arbres verts, qui lui servent comme de couronne; aussi se
nomme-t-elle, dans la langue du pays, _Hariperbet_, qui signifie
montagne de verdure. À l'opposite, on en découvre une autre, sur
laquelle on voit aussi une petite mosquée avec son jardin, et un
très-ancien bâtiment qui doit avoir été un temple d'idoles, quoiqu'il
porte le nom de _trône de Salomon_, parce que les habitans le croient
l'ouvrage de ce prince, dans un voyage qu'ils lui attribuent à
Cachemire.
La beauté du lac est augmentée par un grand nombre de petites îles qui
forment autant de jardins de plaisance dont l'aspect offre de belles
masses de verdure au milieu des eaux, parce qu'ils sont remplis d'arbres
fruitiers, et bordés de trembles à larges feuilles, dont les plus gros
peuvent être embrassés, mais tous d'une hauteur extraordinaire, avec un
seul bouquet de branches à leur cime, comme le palmier. Au delà du lac,
sur le penchant des montagnes, ce n'est que maisons et jardins de
plaisance. La nature semble avoir destiné de si beaux lieux à cet usage;
ils sont remplis de sources et de ruisseaux. L'air y est toujours pur,
et l'on y a de toutes parts, la vue du lac, des îles et de la ville. Le
plus délicieux de tous ces jardins est celui qui porte le nom de
_Chahlimar_, ou jardin du roi. On y entre par un grand canal bordé de
gazons, qui a plus de deux cents pas de long, entre deux belles allées
de peupliers. Il conduit à un grand cabinet qui est au milieu du jardin,
où commence un autre canal bien plus magnifique, qui va tant soit peu en
montant jusqu'à l'extrémité du jardin. Ce second canal est pavé de
grandes pierres de taille; ses bords sont en talus, de la même pierre;
on voit dans le milieu une longue file de jets d'eau, de quinze en
quinze pas, sans en compter un grand nombre d'autres qui s'élèvent
d'espace en espace, de diverses pièces d'eau rondes, dont il est bordé
comme d'autant de réservoirs; il se termine au pied d'un cabinet qui
ressemble beaucoup au premier. Ces cabinets, qui sont à peu près en
dômes, situés au milieu du canal et entourés d'eau, et par conséquent
entre les deux grandes allées de peupliers, ont une galerie qui règne
tout autour, et quatre portes opposées les unes aux autres, deux
desquelles regardent les allées, avec deux ponts pour y passer, et les
deux autres donnent sur les canaux opposés. Chaque cabinet est composé
d'un grand salon, au milieu de quatre chambres qui en font les quatre
coins. Tout est peint ou doré dans l'intérieur, et parsemé de sentences
en gros caractères persans. Les quatre portes sont très-riches; elles
sont faites de grandes pierres, et soutenues par des colonnes tirées des
anciens temples d'idoles que Schah-Djehan fit ruiner. On ignore
également la matière et le prix de ces pierres; mais elles sont plus
belles que le marbre et le porphyre.
Bernier décide hardiment qu'il n'y a pas de pays au monde qui renferme
autant de beautés que le royaume de Cachemire dans une si petite
étendue. «Il mériterait, dit-il, de dominer encore toutes les montagnes
qui l'environnent jusqu'à la Tartarie, et tout l'Indoustan jusqu'à l'île
de Ceylan. Telles étaient autrefois ses bornes. Ce n'est pas sans raison
que les Mogols lui donnent le nom de paradis terrestre des Indes, et que
l'empereur Akbar employa tant d'efforts pour l'enlever à ses rois
naturels. Djehan-Ghir, son fils et son successeur, prit tant de goût
pour cette belle portion de la terre, qu'il ne pouvait en sortir, et
qu'il déclarait quelquefois que la perte de sa couronne le toucherait
moins que celle de Cachemire; aussi, lorsque nous y fûmes arrivés, tous
les beaux esprits mogols s'efforcèrent d'en célébrer les agrémens par
diverses pièces de poésie, et les présentaient à l'empereur, qui les
récompensait noblement.»