Lorsqu'un parsis est à l'extrémité de sa vie, on le transporte de son

lit sur un banc de gazon, où on le laisse expirer. Ensuite cinq ou six

hommes l'enveloppent dans une pièce d'étoffe, et le couchent sur une

grille de fer en forme de civière, sur laquelle ils le portent au lieu

de la sépulture commune, qui est toujours à quelque distance de la

ville. Ces cimetières sont trois champs, fermés d'une muraille de douze

ou quinze pieds de hauteur, dont l'un est pour les femmes, l'autre pour

les hommes, et le troisième pour les enfans. Chaque fosse a sur son

ouverture des barres qui forment une autre espèce de grille, sur

laquelle on place le corps pour y servir de pâture aux oiseaux de proie,

jusqu'à ce que les os tombent d'eux-mêmes dans la fosse. Les parens et

les amis l'accompagnent avec des cris et des gémissemens effroyables;

mais ils s'arrêtent à cinq cents pas de la sépulture, pour attendre

qu'il soit couché sur la grille. Six semaines après, on porte au

cimetière la terre sur laquelle le mort a rendu l'âme, comme une chose

souillée que personne ne voudrait avoir touchée; elle sert à couvrir les

restes du corps et à remplir la fosse. L'horreur des parsis va si loin

pour les cadavres, que, s'il leur arrive seulement de toucher aux os

d'une bête morte, ils sont obligés de quitter leurs habits, de se

nettoyer le corps, et de faire une pénitence de neuf jours, pendant

lesquels leurs femmes et leurs enfans n'osent approcher d'eux. Ils

croient particulièrement que ceux dont les os tombent par malheur dans

l'eau sont condamnés sans ressource aux punitions de l'autre vie. Leur

loi défend de manger les animaux; mais cette défense n'est pas si

sévère, que, dans la nécessité, ils ne mangent de la chair de mouton, de

chèvre et de cerf, de la volaille et du poisson. Cependant ils

s'interdisent si rigoureusement la chair de boeuf et de vache, qu'on

leur entend dire qu'ils aimeraient mieux manger leur père et leur mère.

Quoique le terry ou le vin de palmier leur soit permis, il leur est

défendu de boire de l'eau-de-vie, et surtout de s'enivrer. L'ivrognerie

est un si grand crime dans leur secte, qu'il ne peut être expié que par

une longue et rude pénitence, et ceux qui refusent de s'y soumettre sont

bannis de leur communion.

La taille des parsis n'est pas des plus hautes; mais ils ont le teint

plus clair que les autres Indiens, et leurs femmes sont incomparablement

plus blanches et plus belles que celles des mahométans. Les hommes ont

la barbe longue, et se la coupent en rond. Les uns se font couper les

cheveux, et les autres les laissent croître. Ceux qui se les font couper

gardent au sommet de la tête une tresse de la grosseur d'un pouce.

On distingue dans l'Indoustan deux autres sectes de païens, dont les uns

sont Indous, et tirent leur origine de la province de Moultan. Ils ne

sont point banians, puisqu'ils tuent et mangent indifféremment toutes

sortes de bêtes, et que dans leurs assemblées de religion, qui se font

en cercle, ils n'admettent aucun banian. Cependant ils ont beaucoup de

respect pour le boeuf et la vache. La plupart suivent la profession des

armes, et sont employés par le grand-mogol à la garde de ses meilleures

places.

La seconde secte qui porte le nom de _Gentous_, vient du Bengale, d'où

elle s'est répandue dans toutes les grandes Indes. Ces idolâtres n'ont

pas les bonnes qualités des banians, et sont aussi moins considérés. La

plupart ont l'âme basse et servile. Ils sont d'une ignorance et d'une

simplicité aussi surprenantes dans ce qui regarde la vie civile que dans

tout ce qui appartient à la religion, dont ils se reposent sur leurs

prêtres; ils croient que, dans l'origine des choses, il n'y avait qu'un

seul Dieu, qui s'en associe d'autres à mesure que les hommes ont mérité

cet honneur par leurs belles actions; ils reconnaissent l'immortalité et

la transmigration des âmes, ce qui leur fait abhorrer l'effusion du

sang. Aussi le meurtre n'est-il pas connu parmi eux. Ils punissent

rigoureusement l'adultère; mais ils ont tant d'indulgence pour la simple

fornication, qu'ils n'y attachent aucun déshonneur, et qu'ils ont des

familles nommées _bagavares_, dont la profession consiste à se

prostituer ouvertement.

Dans la ville de Jagrenat, dit Bernier, située sur le golfe de Bengale,

on voit un fameux temple de l'idole du même nom, où il se fait tous les

ans une fête qui dure huit ou neuf jours. Il s'y rassemble quelquefois

plus de cent cinquante mille Gentous. On fait une superbe machine de

bois, remplie de figures extravagantes, à plusieurs têtes gigantesques,

ou moitié hommes et moitié bêtes, et posées sur seize roues, que

cinquante ou soixante personnes tirent, poussent et font rouler. Au

centre est placée l'idole Jagrenat, richement parée, qu'on transporte

d'un temple dans un autre. Pendant la marche de ce chariot, il se trouve

des misérables dont l'aveuglement va jusqu'à se jeter le ventre à terre

sous ces larges et pesantes roues qui les écrasent, dans l'opinion que

Jagrenat les fera renaître grands et heureux.

Les Gentous du Bengale sont laboureurs ou tisserands. On trouve des

bourgs et des villages uniquement peuplés de cette secte, et dans les

villes ils occupent plusieurs grands quartiers. C'est de leurs

manufactures que sortent les plus fines toiles de coton et les plus

belles étoffes de soie. «C'est un spectacle fort amusant, raconte

Schouten, de voir leurs femmes et leurs filles tout-à-fait noires et

presque nues travailler avec une adresse admirable à leurs métiers, et

s'occuper à faire blanchir les toiles, en accompagnant de chansons le

travail et le mouvement de leurs mains et de leurs pieds. Les hommes me

paraissent plus lâches et plus paresseux. Ils se faisaient aider par

leurs femmes dans les plus pénibles exercices, tels que de cultiver la

terre et de moissonner: elles s'en acquittaient mieux qu'eux. Après

avoir travaillé avec beaucoup d'ardeur, elles allaient encore faire le

ménage pendant que leurs maris se reposaient. J'ai vu cent fois les

femmes gentives travailler à la terre avec leurs petits enfans à leur

cou ou à la mamelle.»

On trouve dans l'Indoustan une autre sorte de sectaires, qui ne sont ni

païens ni mahométans, et qui portent le nom de _theers_. On ne leur

connaît aucune religion: ils forment une société qui ne sert dans tous

les lieux qu'à nettoyer les puits, les cloaques, les égouts, et qu'à

écorcher les bêtes mortes, dont ils mangent la chair. Ils conduisent

aussi les criminels au supplice, et quelquefois ils sont chargés de

l'exécution; aussi passent-ils pour une race abominable. D'autres

Indiens qui les auraient touchés se croiraient obligés de se purifier

depuis la tête jusqu'aux pieds; et cette horreur que tout le monde a

pour eux leur a fait donner le surnom d'_alkores_. On ne souffre point

qu'ils demeurent au centre des villes. Ils sont obligés de se retirer à

l'extrémité des faubourgs, et de s'éloigner du commerce des habitans.

Les Mogols aiment avec passion le jeu des échecs, et celui d'une espèce

de cartes qui les expose quelquefois à la perte de leur fortune. La

musique, quoique mal exécutée par leurs instrumens, est un goût commun à

tous les états. Ils ne se ressemblent pas moins par la confiance qu'ils

ont à l'astrologie. Un Mogol n'entreprend point d'affaires importantes

sans avoir consulté le minatzim ou l'astrologue.

Outre les ouvrages de religion et leurs propres traités de philosophie,

ils ont ceux d'Aristote, traduits en arabe, qu'ils nomment _Aplis_. Ils

ont aussi quelques traités d'Avicène, qu'ils respectent beaucoup, parce

qu'il était natif de Samarcande, sous la domination de Tamerlan. Leur

manière d'écrire n'est pas sans force et sans éloquence. Ils conservent

dans leurs archives tout ce qui arrive de remarquable à la cour et dans

les provinces; et la plupart de ceux qui travaillent aux affaires

laissent des mémoires qui pourraient servir à composer une bonne

histoire de l'empire. Leur langue, quoique distinguée en plusieurs

dialectes, n'est pas difficile pour les étrangers; ils écrivent de la

droite à la gauche. Entre les personnes de distinction, il y en a peu

qui ne parlent la langue persane, et même l'arabe.

Leurs maladies les plus communes sont la dysenterie et la fièvre chaude;

ils ne manquent point de médecins; mais ils n'ont pas d'autres

chirurgiens que les barbiers, qui sont en très-grand nombre, et dont les

lumières se bornent à la saignée et à l'application des ventouses.

Ce qui regarde le climat sera traité dans l'article général de

l'_Histoire naturelle des Indes_; mais nous croyons devoir ajouter à

celui-ci un tableau succinct de la fameuse expédition de Nadir-Schah ou

Thamas-Kouli-Khan, dans l'empire mogol. Ce récit d'ailleurs n'est pas

étranger à l'histoire des moeurs. Il montre quelle idée l'on doit avoir

de ces despotes d'Orient, et combien l'excès de la lâcheté est voisin de

l'excès de la tyrannie.

Ce fut en 1739, vingt-unième année du règne de Mohammed-Schah, que le

fameux Kouli-Khan, s'étant rendu maître du Kandahar, profita de la

mollesse de ce prince pour entrer dans l'Inde avec une armée redoutable,

et, forçant tous les obstacles, s'avança jusqu'à Lahor, dont il n'eut

pas plus de peine à se saisir. Le voyageur Otter se trouvait alors en

Perse, et l'occasion qu'il eut de se faire instruire de toutes les

circonstances de ce grand événement rend son témoignage fort précieux.

L'ennemi des Mogols, encouragé par leur faiblesse et par l'invitation de

quelques traîtres, mena son armée victorieuse à Kiernal, entre Lahor et

Delhy. Il fut attaqué par celle de Mohammed-Schah; mais l'ayant battue

avec cette fortune supérieure qui avait presque toujours accompagné ses

armes, il mit bientôt ce malheureux empereur dans la nécessité de lui

demander la paix. Ce qu'il y eut de plus déplorable pour l'Indoustan,

Nizam-oul-Moulk, un traître qui avait appelé Nadir-Schah, fut choisi

pour la négociation. Il se rendit au camp du vainqueur avec un plein

pouvoir. L'un et l'autre souhaitaient de se voir pour concerter

l'exécution entière de leurs desseins. Ils convinrent que Mohammed-Schah

aurait une entrevue avec Nadir-Schah; qu'il lui ferait un présent de

deux mille krores, et que l'armée persane sortirait des états du Mogol.

Le cérémonial fut aussi réglé: il portait qu'on dresserait une tente

entre les deux armées; que les deux monarques s'y rendraient

successivement, Nadir-Schah le premier, et Mohammed-Schah lorsque

l'autre y serait entré; qu'à l'arrivée de l'empereur, le fils du roi de

Perse ferait quelques pas au-devant de lui pour le conduire; que

Nadir-Schah irait le recevoir à la porte, et le mènerait jusqu'au fond

de la tente, où ils se placeraient en même temps sur deux trônes, l'un

vis-à-vis de l'autre; qu'après quelques momens d'entretien,

Mohammed-Schah retournerait à son camp, et qu'en sortant on lui rendrait

les mêmes honneurs qu'à son arrivée.

Un autre traître, nommé Scadet-Khan, voulut partager avec

Nizam-oul-Moulk les faveurs de Nadir-Schah, et prit dans cette vue le

parti d'enchérir sur la méchanceté. Il fit insinuer au roi que

Nizam-oul-Moulk lui avait manqué de respect en lui offrant un présent si

médiocre, qui ne répondait ni à l'opulence d'un empereur des Indes, ni à

la grandeur d'un roi de Perse. Il lui promit le double, s'il voulait

marcher jusqu'à Delhy, à condition néanmoins qu'il n'écoutât pas les

conseils de Nizam-oul-Moulk qui le trompait, qu'il retînt l'empereur

lorsqu'une fois il l'aurait près de lui, et qu'il se fît rendre compte

du trésor. Cette proposition, qui flattait l'avidité de Nadir-Schah, fut

si bien reçue, qu'elle lui fit prendre aussitôt la résolution de ne pas

observer le traité.

Il ordonna un grand festin. L'empereur, étant arrivé avec

Nizam-oul-Moulk, fut traité d'abord comme on était convenu. Après les

premiers complimens, Nadir-Schah fit signe de servir, et pria

Mohammed-Schah d'agréer quelques rafraîchissemens: son invitation fut

acceptée. Pendant qu'ils étaient à table, Nadir-Schah prit occasion des

circonstances pour tenir ce discours à l'empereur: «Est-il possible que

vous ayez abandonné le soin de votre état au point de me laisser venir

jusqu'ici? Quand vous apprîtes que j'étais parti de Kandahar dans le

dessein d'entrer dans l'Inde, la prudence n'exigeait-elle pas que,

quittant le séjour de votre capitale, vous marchassiez en personne

jusqu'à Lahor, et que vous envoyassiez quelqu'un de vos généraux avec

une armée jusqu'à Kaboul pour me disputer les passages? Mais ce qui

m'étonne le plus, c'est de voir que vous ayez eu l'imprudence de vous

engager dans une entrevue avec moi qui suis en guerre avec vous, et que

vous ne sachiez pas que la plus grande faute d'un souverain est de se

mettre à la discrétion de son ennemi. Si, ce qu'à Dieu ne plaise,

j'avais quelque mauvais dessein sur vous, comment pourriez-vous vous en

défendre? Maintenant je connais assez vos sujets pour savoir que, grands

et petits, ils sont tous des lâches, ou même des traîtres. Mon dessein

n'est pas de vous enlever la couronne: je veux seulement voir votre

capitale, m'y arrêter quelques jours, et retourner ensuite en Perse.» En

achevant ces mots, il mit la main sur l'Alcoran, et fit serment de tenir

sa parole.

Mohammed-Schah, qui ne s'attendait point à ce langage, parut l'écouter

avec beaucoup d'étonnement; mais les dernières déclarations le jetèrent

dans une consternation qui le fit croire près de s'évanouir. Il changea

de couleur; sa langue devint immobile; son esprit se troubla. Cependant,

après avoir un peu réfléchi sur le danger dans lequel il s'était jeté,

il rompit le silence pour demander la liberté de retourner dans son

camp. Nadir-Schah la lui refusa, et le mit sous la garde

d'Abdoul-Baki-Khan, un de ses principaux officiers. Cette nouvelle

répandit une affreuse consternation dans toute l'armée indienne.

L'itimadoulet et tous les omhras passèrent la nuit dans une extrême

inquiétude. Ils virent arriver le lendemain matin un officier persan

avec un détachement, qui, après s'être emparé du trésor et des équipages

de l'empereur, fit proclamer dans le camp que chacun pouvait se retirer

librement avec ses équipages et tout ce qu'il pourrait emporter, sans

craindre d'être arrêté ni de recevoir d'insulte. Un moment après, six

cavaliers persans vinrent enlever l'itimadoulet. Ils le conduisirent au

quartier de l'empereur, dans leur propre camp, et le laissèrent avec ce

prince. Après la dispersion de l'armée, Nadir-Schah pouvait marcher

droit à la capitale; mais, voulant persuader au peuple que sa marche

était concertée avec Mohammed-Schah, il fit prendre les devans à

Scadet-Khan pour disposer les esprits à l'exécution de ses desseins. Ce

khan partit avec deux mille chevaux persans, commandés par un des fils

de Nadir-Schah. Il commença par faire publier à Delhy une défense de

s'opposer aux Persans. Ensuite, ayant fait appeler le gouverneur du

fort, il lui communiqua des lettres munies du sceau de l'empereur, qui

portaient ordre de faire préparer le quartier de Renchen-Abad pour

Nadir-Schah, et d'évacuer le fort pour y loger le détachement qui

l'avait suivi. Cet ordre parut étrange au gouverneur; mais il ne laissa

pas de l'exécuter avec une aveugle soumission. Les deux mille Persans

entrèrent dans le fort. Scadet-Khan prit le temps de la nuit pour s'y

transporter. Il mit le sceau de l'empereur sur les coffres et aux portes

des magasins; ensuite il dressa un état exact des omhras, des ministres,

des autres officiers, et de tous les riches habitans de la ville,

indiens ou mahométans. Cette liste devait d'abord apprendre à

Nadir-Schah les noms de ceux dont il pouvait exiger de l'argent à son

arrivée. Scadet-Khan, fit aussi marquer les palais qui devaient être

évacués pour loger les officiers persans.

Cependant le vainqueur, maître de la caisse militaire, de l'artillerie

et des munitions de guerre qui s'étaient trouvées dans le camp, envoya

tout sous une bonne escorte à Kaboul, pour le faire transporter en

Perse. Il partit ensuite de Kiernal dans l'ordre suivant: l'empereur,

porté dans une litière, accompagné de Nizam-oul-Moulk, du visir, de

Serboulend-Khan et d'autres omhras, marchait à la droite, suivi de

quarante mille Persans. Une autre partie de l'armée persane était à la

gauche, et Nadir-Schah faisait l'arrière-garde avec le reste de ses

troupes. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent au jardin

impérial de Chalamar, où ils passèrent la nuit. Le lendemain l'empereur

fit son entrée dans Delhy. Lorsqu'il fut descendu au palais, il fit

publier que Nadir-Schah devait arriver le jour suivant, avec ordre à

tous les habitans de fermer leurs maisons, et défense de se tenir dans

les rues, dans les marchés, ou sur les toits pour voir l'entrée du roi

de Perse. Cet ordre fut exécuté si ponctuellement, que Nadir-Schah,

étant entré le 9 en plein jour, ne vit pas un Indien dans son chemin. Il

alla prendre son logement dans le quartier de Renchen-Abad, qu'on lui

avait préparé. Scadet-Khan s'était empressé d'aller au-devant de lui

jusqu'au jardin de Chalamar, et l'avait accompagné au palais où il était

descendu. Il se flattait d'obtenir une audience particulière, et de lui

donner des avis sur la conduite qu'il devait tenir dans la capitale. Le

roi n'ayant paru faire aucune attention à ses avertissemens, il osa

s'approcher pour se faire entendre; mais il fut reçu avec beaucoup de

hauteur, et menacé même d'être puni, s'il n'apportait aussitôt le

présent qu'il avait promis. Un traitement aussi dur lui fit reconnaître

d'où partait le coup. Nizam-oul-Moulk, qui avait feint pendant quelques

jours de l'associer à sa trahison, mais qui était trop habile pour

vouloir partager avec lui la faveur du roi, avait déjà trouvé les moyens

de le perdre en faisant soupçonner sa bonne foi. Le malheureux

Scadet-Khan épuisa toutes ses ressources; et désespérant de l'emporter

sur son rival, il prit du poison, dont on le trouva mort le lendemain.

Le même jour, un bruit répandu vers le soir persuada aux habitans de

Delhy que Nadir-Schah était mort: ils prirent tumultueusement les armes,

et leur haine les portant à faire main-basse sur tous les Persans

qu'ils rencontraient dans les rues, on prétend que dans ce transport,

qui dura toute la nuit, ils en firent périr plus de deux mille cinq

cents. Quoique le roi en eût été d'abord informé, la crainte de quelque

embuscade lui fit attendre le lendemain pour arrêter le désordre; mais

au lever du soleil, s'étant transporté à la mosquée de Renchen-Abad, le

spectacle d'un grand nombre de Persans dont il vit les corps étendus le

mit en fureur; il ordonna un massacre général, avec permission de piller

les maisons et les boutiques. À l'instant on vit ses soldats, répandus

le sabre à la main dans les principaux quartiers de la ville, tuant tout

ce qui se présentait devant eux, enfonçant les portes et se précipitant

dans les maisons: hommes, femmes, enfans, tout fut massacré sans

distinction. Les vieillards, les prêtres et les dévots, réfugiés dans

les mosquées, furent cruellement égorgés en récitant l'Alcoran.

On ne fit grâce qu'aux plus belles filles, qui échappèrent à la mort

pour assouvir la brutalité du soldat, sans aucun égard au rang, à la

naissance, ni même à la qualité d'étrangère. Ces barbares, las enfin de

répandre du sang, commencèrent le pillage; ils s'attachèrent

particulièrement aux pierres précieuses, à l'or, à l'argent, et leur

butin fut immense. Ils abandonnèrent le reste, et mettant le feu aux

maisons, ils réduisirent en cendres plusieurs quartiers de la ville.

Quelques étrangers réfugiés dans la capitale s'attroupèrent pour la

défense de leur vie. Les bijoutiers, les changeurs, les marchands

d'étoffes se rassemblèrent près d'eux; l'intendant des meubles de la

couronne se mit à leur tête, avec Djenan-Eddin, médecin de la cour; ils

se battirent quelque temps en désespérés; mais, n'étant point accoutumés

à manier les armes, ils n'eurent que la satisfaction de mourir le sabre

à la main. Otter assure qu'il périt dans ce massacre plus de deux cent

mille personnes. Un grand nombre de ceux qui échappèrent à ce carnage

prirent heureusement la fuite.

Nizam-oul-Moulk et le grand-visir, pensant à sauver le reste de la

ville, allèrent se jeter aux pieds de Nadir-Schah pour lui demander

grâce. Il donnait ordre en ce moment de porter le fer et le feu dans les

autres quartiers. Les omhras furent mal reçus. Cependant, après avoir

exhalé son courroux dans un torrent d'injures et de menaces, il se

laissa toucher, et l'ordre fut donné aux officiers de rappeler les

troupes. Les habitans reçurent celui de se renfermer dans leurs maisons,

et la tranquillité fut aussitôt rétablie.

Le lendemain on obligea les soldats de rendre la liberté à toutes les

femmes qu'ils avaient enlevées, et les habitans d'enterrer tous les

cadavres, sous peine de mort. Ces malheureux demandaient le temps de

séparer les corps des musulmans de ceux des Indiens idolâtres, pour

rendre les derniers devoirs à chacun suivant leur religion; mais, dans

la crainte que le moindre délai ne fît recommencer le massacre, ils

firent à la hâte, les uns des fosses dans les marchés, où ils

enterrèrent leurs amis pêle-mêle, les autres des bûchers, où ils les

brûlèrent sans distinction. On n'eut pas le temps, jusqu'au départ des

Persans, de penser à ceux qui avaient été tués dans des lieux fermés, et

ce fut alors un spectacle horrible de voir tirer des maisons les

cadavres à moitié pouris. Seid-Khan et Chehsourah-Khan, l'un parent du

visir, l'autre de Karan-Khan, qui avait été tué à la bataille, furent

accusés avec Reimany, chef des tchoupdars ou des huissiers de

l'empereur, d'avoir tué dans le tumulte un grand nombre de personnes.

Nadir-Schah leur fit ouvrir le ventre; l'ordre fut exécuté sous les yeux

de Nizam-oul-Moulk et du visir, qui avaient employé inutilement tout

leur crédit pour les sauver.

Nadir-Schah se fit apporter d'Audih le trésor de Scadet-Khan, qui

montait à plus de dix laks de roupies. Mound-Khan fut envoyé au Bengale

pour se saisir de la caisse des impôts. Nizam-oul-Moulk et le visir

eurent ordre de remettre la caisse militaire, qui était d'un krore de

roupies lorsqu'ils étaient sortis de la capitale pour marcher contre les

Persans; ils furent sommés aussi de faire venir de leurs gouvernemens

les fonds qu'ils y avaient en propre, et ceux qui appartenaient à

l'empereur. Nizam-oul-Moulk eut l'adresse de se tirer de cet embarras:

«Vous savez, seigneur, dit-il au roi, que je vous suis dévoué, et que je

vous ai toujours parlé sincèrement, ainsi j'espère que vous serez

disposé à me croire. Lorsque je suis parti du Dékan, j'y établis mon

fils en qualité de lieutenant, et je remis entre ses mains tous les

biens que je possédais. Tout le monde sait qu'il ne m'est plus soumis,

et qu'il ne dépend pas de moi de le faire rentrer dans le devoir; vous

êtes seul capable de le réduire, et de soumettre les radjas du Dékan,

qui sont autant de rebelles. Outre les trésors que mon fils a

rassemblés, vous pourrez lever de fortes contributions sur ces fiers

radjas qui ne respectent plus aucune autorité.»

Nadir-Schah sentit toute l'adresse de cette réponse; mais comme

Nizam-oul-Moulk lui était encore nécessaire, il prit le parti de

dissimuler, et ne parla plus du trésor de Dékan. Le visir fut traité

avec moins de ménagement; on le croyait très-riche. Le roi n'ayant pas

réussi à l'intimider par des menaces, fit venir son secrétaire, qu'il

accabla d'injures, en le pressant de représenter ses comptes; et, loin

d'écouter ses raisons, il lui fit couper une oreille. Le visir fut

exposé au soleil, ancien genre de supplice dans les pays chauds; cette

violence lui fit offrir un krore de roupies, sans y comprendre quantité

de pierres précieuses et plusieurs éléphans. Le secrétaire fut taxé à

de grosses sommes, entre les mains de Serboulend-Khan, avec ordre

d'employer les tourmens pour se faire payer; mais il se délivra de cette

vexation par une mort violente.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 14 / 21 段