La troisième secte, qui est celle des bisnaos, s'abstient, comme les

deux précédentes, de manger tout ce qui a l'apparence de vie. Elle

impose aussi des jeûnes; ses temples portent le nom particulier

d'_agoges_. La principale dévotion des bisnaos consiste à chanter des

hymnes à l'honneur de leur dieu, qu'ils appellent _Ram-ram_. Leur chant

est accompagné de danses, de tambours, de flageolets, de bassins de

cuivre, et d'autres instrumens, dont ils jouent devant leurs idoles. Ils

représentent Ram-ram et sa femme sous différentes formes; ils les parent

de chaînes d'or, de colliers de perles et d'autres ornemens précieux.

Leurs dogmes sont à peu près les mêmes que ceux des samaraths, avec

cette différence que leur dieu n'a point de lieutenans, et qu'il agit

par lui-même. Ils se nourrissent de légumes, de beurre et de lait, avec

ce qu'ils nomment l'_atsenia_, qui est une composition de gingembre, de

mangues, de citrons, d'ail et de graine de moutarde confite au sel; ce

sont leurs femmes ou leurs prêtres qui font cuire leurs alimens. Au lieu

de bois, qu'ils font scrupule de brûler, parce qu'il s'y rencontre des

vers qui pourraient périr par le feu, ils emploient de la fiente de

vache séchée au soleil et mêlée avec de la paille, qu'ils coupent en

petits carreaux, comme les tourbes. La plupart des banians bisnaos

exercent le commerce par commission ou pour leur propre compte; ils y

sont fort entendus. Leurs manières étant très-douces, et leur

conversation agréable, les chrétiens et les mahométans choisissent parmi

eux leurs interprètes et leurs courtiers. Ils ne permettent point aux

femmes de se faire brûler avec leurs maris; ils les forcent à garder un

veuvage perpétuel, quand le mari serait mort avant la consommation du

mariage. Il n'y a pas long-temps que le second frère était obligé, parmi

eux, d'épouser la veuve de son aîné; mais cet usage a fait place à la

loi qui condamne toutes les veuves au célibat.

En se baignant suivant l'usage commun de toutes les sectes banianes, les

bisnaos doivent se plonger, se vautrer et nager dans l'eau; après quoi

ils se font frotter par un bramine, le front, le nez, les oreilles,

d'une drogue composée de quelque bois odoriférant, et pour sa peine ils

lui donnent une petite quantité de blé, de riz ou de légumes. Les plus

riches ont dans leurs maisons des bassins d'eau pure qu'ils y amènent à

grands frais, et ne vont aux rivières que dans les occasions

solennelles, telles que leurs grandes fêtes, les pélerinages et les

éclipses.

La secte des gondjis, qui comprend les _fakirs_, c'est-à-dire les moines

banians, les ermites, les missionnaires, et tous ceux qui se livrent à

la dévotion par état, fait profession de reconnaître un Dieu créateur et

conservateur de toutes choses. Ils lui donnent divers noms, et le

représentent sous différentes formes. Ils passent pour de saints

personnages; et, n'exerçant aucun métier, ils ne s'attachent qu'à

mériter la vénération du peuple. Une partie de leur sainteté consiste à

ne rien manger qui ne soit cuit ou apprêté avec de la bouse de vache,

qu'ils regardent comme ce qu'il y a de plus sacré; ils ne peuvent rien

posséder en propre. Les plus austères ne se marient point, et ne

toucheraient pas même une femme; ils méprisent les biens et les plaisirs

de la vie; le travail n'a pas plus d'attrait pour eux; ils passent leur

vie à courir les chemins et les bois, où la plupart vivent d'herbes

vertes et de fruits sauvages. D'autres se logent dans des masures ou

dans des grottes, et choisissent toujours les plus sales; d'autres vont

nus, à l'exception des parties naturelles, et ne font pas difficulté de

se montrer en cet état au milieu des grands chemins et des villes; ils

ne se font jamais raser la tête, encore moins la barbe, qu'ils ne lavent

et ne peignent jamais, non plus que leur chevelure; aussi

paraissent-ils couverts de poils comme autant de sauvages. Quelquefois

ils s'assemblent par troupes sous un chef, auquel ils rendent toutes

sortes de respects et de soumissions. Quoiqu'ils fassent profession de

ne rien demander, ils s'arrêtent près des lieux habités qu'ils

rencontrent, et l'opinion qu'on a de leur sainteté porte toutes les

autres sectes banianes à leur offrir des vivres; enfin d'autres, se

livrant à la mortification, exercent en effet d'incroyables austérités.

Il se trouve aussi des femmes qui embrassent un état si dur. Schouten

ajoute que souvent les pauvres mettent leurs enfans entre les mains des

gondjis, afin qu'étant exercés à la patience, ils soient capables de

suivre une profession si sainte et si honorée, s'ils ne peuvent

subsister par d'autres voies.

Quelques voyageurs mettent les rasbouts au nombre des sectes banianes,

parce qu'ils croient aussi à la transmigration des âmes, et qu'ils ont

une grande partie des mêmes usages. Cependant, au lieu que tous les

autres banians ont l'humeur douce, et qu'ils abhorrent l'effusion du

sang, les rasbouts sont emportés, hardis et violens; ils mangent de la

chair, ils ne vivent que de meurtre et de rapine, et n'ont pas d'autre

métier que la guerre.

Le grand-mogol et la plupart des autres princes indiens les emploient

dans leurs armées, parce que, méprisant la mort, ils sont d'une

intrépidité surprenante. Mandelslo raconte que, cinq rasbouts étant un

jour entrés dans la maison d'un paysan pour s'y reposer d'une longue

marche, le feu prit au village, et s'approcha bientôt de la maison où

ils s'étaient retirés. On les en avertit; ils répondirent que jamais ils

n'avaient tourné le dos au péril; qu'ils étaient résolus de donner au

feu la terreur qu'il inspirait aux autres, et qu'ils voulaient le forcer

de s'arrêter à leur vue. En effet ils s'obstinèrent à se laisser brûler

plutôt que de faire un pas pour se garantir des flammes. Il n'y en eut

qu'un qui prit le parti de se retirer; mais il ne put se consoler de

n'avoir pas suivi le parti des autres. Voilà un courage bien stupide.

Les rasbouts n'épargnent que les bêtes, surtout les oiseaux, parce

qu'ils croient que leurs âmes sont particulièrement destinées à passer

dans ces petits corps, et qu'ils espèrent alors pour eux-mêmes autant de

charité qu'ils en auraient eu pour les autres. Ils marient, comme les

banians, leurs enfans dès le premier âge; leurs veuves se font brûler

avec les corps de leurs maris, à moins que, dans le contrat de mariage,

ils n'aient stipulé qu'on ne puisse les y forcer: cette précaution ne

les déshonore point, lorsqu'elle a précédé l'union conjugale.

Au reste, cette variété d'opinions et d'usages, qui forme tant de sectes

différentes entre les banians, n'empêche point qu'ils n'aient quatre

livres communs, qu'ils regardent comme le fondement de leur religion,

et pour lesquels ils ont le même respect, malgré la différence de leurs

explications. Bernier, qui s'attache particulièrement à tout ce qui

regarde leurs sciences et leurs opinions, nous donne des éclaircissemens

curieux sur ces deux points.

Bénarès, ville située sur le Gange, dans un pays très-riche et

très-agréable, est l'école générale et comme l'Athènes de toute la

gentilité des Indes. C'est le lieu où les bramines, et tous ceux qui

aspirent à la qualité de savans se rendent pour communiquer leurs

lumières ou pour en recevoir. Ils n'ont point de colléges et de classes

subordonnées comme les nôtres; en quoi Bernier leur trouve plus de

ressemblance avec l'ancienne manière d'enseigner. Les maîtres sont

dispersés par la ville, dans leurs maisons, et principalement dans les

jardins des faubourgs, où les riches marchands leur permettent de se

retirer. Les uns ont quatre disciples, d'autres six ou sept, et les plus

célèbres, douze ou quinze au plus, qui emploient dix ou douze années à

recevoir leurs instructions. Cette étude est très-lente, parce que la

plupart des Indiens sont naturellement paresseux; défaut qui leur vient

de la chaleur du pays et de la qualité de leurs alimens. Ils étudient

sans contention d'esprit, en mangeant leur kichery, c'est-à-dire un

mélange de légumes que les riches marchands leur font apprêter.

Leur première étude est le sanscrit, qui est une langue tout-à-fait

différente de l'indienne ordinaire, et qui n'est sue que des poundits ou

des savans. Elle se nomme _sanscrit_ ou _sanskret_, qui signifie _langue

pure_; et croyant que c'est dans cette langue que Dieu, par le ministère

de Brahma, leur a communiqué les quatre livres qu'ils appellent Védas,

ils lui donnent les qualités de sainte et de divine. Ils prétendent

qu'elle est aussi ancienne que ce Brahma, dont ils ne comptent l'âge que

par lacks, ou centaines de mille ans. «Je voudrais caution, dit Bernier,

de cette étrange antiquité; mais on ne peut nier qu'elle ne soit

très-ancienne, puisque les livres de leur religion, qui l'est sans doute

beaucoup, ne sont écrits que dans cette langue, et que de plus elle a

ses auteurs de philosophie et de médecine en vers, quelques autres

poésies, et quantité d'autres livres, dont une grande salle est toute

remplie à Bénarès.»

Les traités de philosophie indienne s'accordent peu sur les premiers

principes des choses. Les uns établissent que tout est composé de petits

corps indivisibles, moins par leur résistance et leur dureté que par

leur petitesse; d'autres veulent que tout soit composé de matière et de

forme; d'autres, des quatre élémens et du néant, ce qui est

inintelligible; quelques-uns regardent la lumière et les ténèbres comme

les premiers principes.

Dans la médecine, ils ont quantité de petits livres qui ne contiennent

guère que des méthodes et des recettes. Le plus ancien et le principal

est écrit en vers. Leur pratique est fort différente de la nôtre; ils se

fondent sur ces principes, qu'un malade qui a la fièvre n'a pas besoin

de nourriture; que le principal remède des maladies est l'abstinence;

qu'on ne peut donner rien de pire à un malade que des bouillons de

viande, ni qui ne se corrompe plus tôt dans l'estomac d'un fiévreux, et

qu'on ne doit tirer du sang que dans une grande nécessité, telle que la

crainte d'un transport au cerveau, ou dans les inflammations de quelque

partie considérable, telle que la poitrine, le foie ou les reins.

Bernier, quoique médecin, ne décide point, dit-il, la bonté de cette

pratique; mais il en vérifia le succès. Il ajoute qu'elle n'est pas

particulière aux médecins gentous; que les médecins mogols et

mahométans, qui suivent Avicène et Averroës, y sont fort attachés,

surtout à l'égard des bouillons de viande; que les Mogols, à la vérité,

sont un peu plus prodigues de sang que les Gentous, et que, dans les

maladies qu'on vient de nommer, ils saignent ordinairement une ou deux

fois; «mais ce n'est pas de ces petites saignées de nouvelle invention:

_ce sont de ces saignées copieuses des anciens_, de dix-huit à vingt

onces de sang, qui vont souvent jusqu'à la défaillance, mais qui ne

manquent guère aussi d'étrangler, suivant le langage de Galien, les

maladies dans leur origine.»

Pour l'anatomie, on peut dire absolument que les Indiens gentous n'y

entendent rien. La raison en est simple: ils n'ouvrent jamais de corps

d'hommes ni d'animaux. Cependant ils ne laissent pas d'assurer qu'il y a

cinq mille veines dans le corps humain, avec autant de confiance que

s'ils les avaient comptées.

À l'égard de l'astronomie, ils ont leurs tables, suivant lesquelles ils

prévoient les éclipses. Si ce n'est pas avec toute la justesse des

astronomes de l'Europe, ils y parviennent à peu près; mais ils ne

laissent pas de joindre à leurs lumières de ridicules fables. Ce sont

des monstres qui se saisissent alors du soleil ou de la lune, et qui

l'infectent. Leurs idées de géographie ne sont pas moins choquantes. Ils

croient que la terre est plate et triangulaire; qu'elle a sept étages,

tous différens en beautés, en habitans, dont chacun est entouré de sa

mer; que, de ces mers, une est de lait, une autre de sucre, une autre de

beurre, une autre de vin, etc.; qu'après une terre vient une mer, et une

mer après une terre, et que chaque étage a différentes perfections,

jusqu'au premier qui les contient toutes.

Si toutes ces rêveries, observe Bernier, sont les fameuses sciences des

anciens brachmanes des Indes, on s'est bien trompé dans l'idée qu'on en

a conçue. Mais il avoue que la religion des Indes est d'un temps

immémorial; qu'elle s'est conservée dans la langue sanscrite, qui ne

peut être que très-ancienne, puisqu'on ignore son origine, et que c'est

une langue morte qui n'est connue que des savans, et qui a ses poésies;

que tous les livres de science ne sont écrits que dans cette langue;

enfin que peu de monumens ont autant de marques d'une très-grande

antiquité.

Bernier raconte qu'en descendant le Gange et passant par Bénarès, il

alla trouver un chef des poundits, qui faisait sa demeure ordinaire dans

cette ville. C'était un bramine si renommé par son savoir, que

Schah-Djehan, par estime pour son mérite autant que pour faire plaisir

aux radjas, lui avait accordé une pension annuelle de deux mille

roupies. Il était de belle taille et d'une fort agréable physionomie.

Son habillement consistait dans une espèce d'écharpe blanche de soie,

qui était liée autour de sa ceinture et qui lui pendait jusqu'au milieu

des jambes, avec une autre écharpe de soie rouge assez large, qu'il

portait sur les épaules comme un petit manteau. Bernier l'avait vu

plusieurs fois à Delhy devant l'empereur, dans l'assemblée des omhras,

et marchant par les rues, tantôt à pied, tantôt en palekis. Il l'avait

même entretenu plusieurs fois chez Danesch-Mend, à qui ce docteur indien

faisait sa cour, dans l'espérance de faire rétablir sa pension

qu'Aureng-Zeb lui avait ôtée, pour marquer son attachement au

mahométisme.

«Lorsqu'il me vit à Bénarès, dit Bernier, il me fit cent caresses, et me

donna une collation dans la bibliothéque de son université, avec les

six plus fameux poundits ou docteurs de la ville. Me trouvant en si

bonne compagnie, je les priai tous de me dire leurs sentimens sur

l'adoration de leurs idoles, parce que, me disposant à quitter les

Indes, j'étais extrêmement scandalisé de ce côté-là, et que ce culte me

paraissait indigne de leurs lumières et de leur philosophie. Voici la

réponse de cette noble assemblée.

«Nous avons véritablement, me dirent-ils, dans nos deutas ou nos temples

quantité de statues diverses, comme celles de Brahma, Machaden, Genich

et Gavani, qui sont des principales; et beaucoup d'autres moins

parfaites, auxquelles nous rendons de grands honneurs, nous prosternant

devant elles, et leur présentant des fleurs, du riz, des huiles

parfumées, du safran et d'autres offrandes, avec un grand nombre de

cérémonies. Cependant nous ne croyons point que ces statues soient ou

Brahma même, ou les autres, mais seulement leurs images et leurs

représentations; et nous ne leur rendons ces honneurs que par rapport à

ce qu'elles représentent. Elles sont dans nos deutas, parce qu'il est

nécessaire à ceux qui font la prière d'avoir quelque chose devant les

yeux qui arrête l'esprit. Quand nous prions, ce n'est pas la statue que

nous prions, mais celui qui est représenté par la statue. Au reste, nous

reconnaissons que c'est Dieu qui est le maître absolu et le seul

tout-puissant.

»Voilà, reprend Bernier, sans y rien ajouter ni diminuer, l'explication

qu'ils me donnèrent. Je les poussai ensuite sur la nature de leurs

divinités, dont je voulais être éclairci: mais je n'en pus rien tirer

que de confus.»

Bernier continue: «Je les remis encore sur la nature du _lengue

chérire_, admis par quelques-uns de leurs meilleurs auteurs; mais je

n'en pus tirer que ce que j'avais depuis long-temps entendu d'un autre

poundit: savoir, que les semences des animaux, des plantes et des

arbres, ne se forment point de nouveau; qu'elles sont toutes, dès la

première naissance du monde, dispersées partout, mêlées dans toutes

choses, et qu'en acte comme en puissance, elles ne sont que des plantes,

des arbres et des animaux même, entiers et parfaits, mais si petits,

qu'on ne peut distinguer leurs parties; sinon lorsque, se trouvant dans

un lieu convenable, elles se nourrissent, s'étendent et grossissent; en

sorte que les semences d'un pommier et d'un poirier sont un

lengue-chérire, un petit pommier et un petit poirier parfait, avec

toutes ses parties essentielles, comme celles d'un cheval, d'un éléphant

et d'un homme, sont un lengue-chérire, un petit cheval, un petit

éléphant et un petit homme, auxquels il ne manque que l'âme et la

nourriture pour les faire paraître ce qu'ils sont en effet.» Voilà le

système des germes préexistans.

Quoique Bernier ne sût pas le sanscrit ou la langue des savans, il eut

une précieuse occasion de connaître les livres composés dans cette

langue. Danesch-Mend-Khan prit à ses gages un des plus fameux poundits

de toutes les Indes. «Quand j'étais las, dit-il, d'expliquer les

dernières découvertes d'Harvey et de Pecquet sur l'anatomie, et de

raisonner sur la philosophie de Gassendi et de Descartes, que je

traduisais en langue persane, le poundit était notre ressource.» Nous

apprîmes de lui que Dieu, qu'il appelait toujours _Achar_, c'est-à-dire

immobile ou immuable, a donné aux Indiens quatre livres qu'ils appellent

_vedas_, nom qui signifie _sciences_, parce qu'ils prétendent que toutes

les sciences sont comprises dans ces livres. Le premier se nomme

_Atherbaved_; le second, _Zagerved_; le troisième, _Rekved_; et le

quatrième, _Samaved_. Suivant la doctrine de ces livres, ils doivent

être distingués, comme ils le sont effectivement, en quatre tribus: la

première, des bramines ou gens de loi; la seconde, des ketterys, qui

sont les gens de guerre; la troisième, des bescués ou des marchands,

qu'on appelle proprement _banians_; et la quatrième, des seydras, qui

sont les artisans et les laboureurs. Ces tribus ne peuvent s'allier les

unes avec les autres; c'est-à-dire qu'un bramine, par exemple, ne peut

se marier avec une femme kettery.

Ils s'accordent tous dans une doctrine, qui revient à celle des

pythagoriciens sur la métempsycose, et qui leur défend de tuer ou de

manger aucun animal. Ceux de la seconde tribu peuvent néanmoins en

manger, à l'exception de la chair de vache ou de paon. Le respect

incroyable qu'ils ont pour la vache vient de l'opinion dans laquelle ils

sont élevés, qu'ils doivent passer un fleuve dans l'autre vie en se

tenant à la queue d'un de ces animaux.

Les vedas enseignent que Dieu, ayant résolu de créer le monde, ne voulut

pas s'employer lui-même à cet ouvrage, mais qu'il créa trois êtres

très-parfaits. Le premier, nommé _Brahma_, qui signifie _pénétrant en

toutes choses_; le second, sous le nom de _Beschen_, qui veut dire

_existant en toutes choses_; et le troisième, sous celui de _Méhahden_,

c'est-à-dire _grand-seigneur_; que, par le ministère de Brahma il créa

le monde; que par Beschen il le conserve, et qu'il le détruira par

Méhahden; que Brahma fut chargé de publier les quatre vedas, et que

c'est par cette raison qu'il est quelquefois représenté avec quatre

têtes.

Mais les banians, dans leurs différentes sectes, ne sont pas les seuls

idolâtres de l'empire. On trouve particulièrement dans la province de

Guzarate une sorte de païens qui se nomment _parsis_, dont la plupart

sont des Persans des provinces de Fars et de Khorasan, qui abandonnèrent

leur patrie dès le septième siècle pour se dérober à la persécution des

mahométans. Aboubekre ayant entrepris d'établir la religion de Mahomet

en Perse par la force des armes, le roi qui occupait alors le trône,

dans l'impuissance de lui résister, s'embarqua au port d'Ormus avec

dix-huit mille hommes fidèles à leur ancienne religion, et prit terre à

Cambaye. Non-seulement il y fut reçu, mais il obtint la liberté de

s'établir dans le pays, où cette faveur attira d'autres Persans, qui

n'ont pas cessé d'y conserver leurs anciens usages.

Les parsis n'ont rien de si sacré que le feu, parce que rien,

disent-ils, ne représente si bien la Divinité. Ils l'entretiennent

soigneusement. Jamais ils n'éteindraient une chandelle ou une lampe;

jamais ils n'emploieraient de l'eau pour arrêter un incendie, quand leur

maison serait exposée à périr par les flammes: ils emploient alors de la

terre pour l'étouffer. Le plus grand malheur qu'ils croient avoir à

redouter, est de voir le feu tellement éteint dans leurs maisons, qu'ils

soient obligés d'en tirer du voisinage. Mais il n'est pas vrai, comme on

le dit des Guèbres et des anciens habitans de la Perse, qu'ils en

fassent l'objet de leurs adorations. Ils reconnaissent un Dieu

conservateur de l'univers, qui agit immédiatement par sa seule

puissance, auquel ils donnent sept ministres, pour lesquels ils ont

aussi beaucoup de vénération, mais qui n'ont qu'une administration

dépendante dont ils sont obligés de lui rendre compte. Au-dessous de ces

premiers ministres ils en comptent vingt-six autres, dont chacun exerce

différentes fonctions pour l'utilité des hommes et pour le gouvernement

de l'univers. Outre leurs noms particuliers, ils leur donnent en général

celui de _geshou_, qui signifie _seigneur_, et, quoique inférieurs au

premier être, ils ne font pas difficulté de les adorer et de les

invoquer dans leurs nécessités, parce qu'ils sont persuadés que Dieu ne

refuse rien à leur intercession. Leur respect pour leurs docteurs est

extrême. Ils leur fournissent abondamment de quoi subsister avec leurs

familles. On ne leur connaît point de mosquées ni de lieux publics pour

l'exercice de leur religion; mais ils consacrent à cet usage une chambre

de leurs maisons, dans laquelle ils font leurs prières assis et sans

aucune inclination de corps. Ils n'ont pas de jour particulier pour ce

culte, à l'exception du premier et du vingtième de la lune, qu'ils

chôment religieusement. Tous leurs mois sont de trente jours, ce qui

n'empêche point que leur année ne soit composée de trois cent

soixante-cinq jours, parce qu'ils en ajoutent cinq au dernier mois. On

ne distingue point leurs prêtres à l'habit, qui leur est commun,

non-seulement avec tous les autres parsis, mais avec tous les habitans

du pays. L'unique distinction de ces idolâtres est un cordon de laine ou

de poil de chameau, dont ils se font une ceinture qui leur passe deux ou

trois fois autour du corps, et qui se noue en deux noeuds sur le dos.

Cette marque de leur profession leur paraît si nécessaire, que ceux qui

ont le malheur de la perdre ne peuvent ni manger, ni boire, ni parler,

ni quitter même la place où ils se trouvent avant qu'on leur en ait

apporté une autre de chez le prêtre qui les vend. Les femmes en portent

comme les hommes depuis l'âge de douze ans.

La plupart des parsis habitent le long des côtes maritimes, et trouvent

paisiblement leur entretien dans le profit qu'ils tirent du tabac qu'ils

cultivent, et du terry qu'ils tirent des palmiers, parce qu'il leur est

permis de boire du vin. Ils se mêlent aussi du commerce de banque et de

toutes sortes de professions, à la réserve des métiers de maréchal, de

forgeron et de serrurier, parce que c'est pour eux un péché irrémissible

d'éteindre le feu. Leurs maisons sont petites, sombres et mal meublées.

Dans les villes ils affectent d'occuper un même quartier. Quoiqu'ils

n'aient point de magistrats particuliers, ils choisissent entre eux deux

des plus considérables de la nation, qui décident les différens, et qui

leur épargnent l'embarras de plaider devant d'autres juges. Leurs enfans

se marient fort jeunes; mais ils continuent d'être élevés dans la maison

paternelle jusqu'à l'âge de quinze ou seize ans. Les veuves ont la

liberté de se remarier. Si l'on excepte l'avarice et les tromperies du

commerce, vice d'autant plus surprenant dans les parsis, qu'ils ont une

extrême aversion pour le larcin, ils sont généralement de meilleur

naturel que les mahométans. Leurs moeurs sont douces, innocentes, ou

plus éloignées du moins de toutes sortes de désordres que celles des

autres nations de l'Inde.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 6) · 第 13 / 21 段